CHAPITRE VIII
Caricatures de la vie domestique au moyen âge. — Exemples Uires des sculptures sur bois des misérérés. — Scènes de cuisine. — Querelles domestiques. — Qui portera les culottes? — Le duel judiciaire entre mari et femme chez k:5 Germains. — Allusions à la sorcellerie. — Satires sur les métiers : le Roulanger, le Meunier, le Marchand de vin ambulant et le Cabaretier, la Débitante de bière, etc.
Grande était l'influence des jougleurs sur l'esprit du peuple en général, par leurs histoires et leurs pièces satiriques, par leurs grimaces, leurs poses ct leurs tours d'adresse. On peut aisément en suivre la trace dans les coutumes et les idées du moven âge. Cette influence s’exereait naturellement sur les arts d'invention, et lorsqu'un peintre avait à illustrer la marge d’un livre ou un sculpteur à décorer un édifice, les idées qui se présentaient les premières à son esprit devaient être naturellement celles que lui suscéraient les représentations du jougleur; car, dans un cas commne dans l’autre, c'était au mème goût qu'il s'agissait de complaire. Le mème esprit de plaisanterie ou de satire devait inspirer à la fois et jougleurs et artistes.
Au nombre des sujets de satire les plus populaires au moyen ze étaient lesscènes domestiques. La vie domestique à cette époque parait avoir été, dans son caractère général, grossière, turbulente, et je dirais volontiers fort peu heureuse. Sous toutes ses faces, elle présente de nombreux sujets de plaisanterie et de caricature. L'Église catholique, telle qu'elle était à cette époque, n'était pas faite pour contribuer au bonheur de l'intérieur parmi les classes inférieures et moyennes ; l'intervention du prètre dans la famille y était une source de dissensions. Les écrits satiriques, les contes populaires, les discours de ceux qui voulaient une réforme, et jusqu'aux peintures des manuscrits et aux sculptures des murailles, nous présentent invariablement la portion féminine de la famille comme entièrement soumise à l'influence des prêtres, influence
dont ceux-ci abusaient trop souvent contre l'autorité du mari et du père. Le prêtre, la femme et le mari, tels sont les personnages
ordinaires dans une farce du moyen âge, et qui fournissent maintes scènes équivoques aux enluminures des manuscrits, Comme aux sculptures des monuments religieux. Heureusemcent les caricaturistes de l’époque nous offrent des compositions où la vie contemporaine est reproduite sous un meilleur jour. Quelques-uns des plus amusants sujets des misérérés des antiques cathédrales et des églises collégiales sont empruntés aux scènes comiques plutôt qu'aux scènes scandaleuses de l’intérieur des ménages. Ainsi, une des stalles de la cathédrale de Worcester offre une représentation plaisante d’un homme assis devant le feu dans une cuisine garnie de flèches de lard : il est occupé à surveiller la marmite qui bout; en même temps il se chauffe les pieds et, pour mieux le faire, il a ôté ses souliers. Une sculpture analogue, dans la cathédrale de Hereford, représente un homme, aussi dans une cuisine, et voulant prendre des libertés avec la cuisinière, qui lui jette un plat
à la tête. Nous donnons ici (fig. 71) une reproduction de ce curieux sujet. La figure 72 est empruntée à un miséréré de même genre d’une église de l'ile du Thanet (Kent). Elle représente une vieille femme assise, en compagnie de ses chats et occupée à filer.
Il nous serait facile de multiplier les exemples pris aux mêmes sources, comme la scène de notre figure 73, empruntée à l’une des stalles de la cathédrale de Winchester, et dont l’intention est, ce semble, de représenter une sorcière partant pour le sabbat à cheval sur son chat.
Ce dernier est une énorme bête dont la physionomie n'est surpassée en expression joviale que par celle de sa maitresse. Celle-ci a emporté avec elle sa quenouille, et elle file avec ardeur.
Une stalle de la cathédrale de Sherborne, que reproduit notre figure 74, représente une scène d'école, où un malheureux écolier subit un châtiment exemplaire, au grand effroi de ses camarades, sur lequel son déshonneur agit évidemment comme un avertissement
salutaire. La scène des verges à l’école paraît avoir été l’objet d’une assez grande prédilection de la part des anciens caricaturistes; la fustigation était, en effet, regardée au moyen âse comme le grand stimulant du régime scolaire. Dans ce bon vieux temps, lorsqu'un homme rappelait sa vie d'écolier, il ne disait pas : « Quaud j'étais à l'école; » mais :
« Quand j'étais sous les verges. »
On trouvera, pour cette partie intéressante de notre sujet, un vaste champ d'étude dans la galerie d'architecture du Muste de Kensington, qui renferme un grand nombre de moulures de stalles
Fig. 76.
et autres sculptures, choisies principalement dans les grandes cathédrales de France. L'une d’elles, que reproduit notre figure 75, représente deux femmes assises devant le feu de la cuisine. On
prétend que cette sculpture date de 1382. À en juger d’après leur expression et leur attitude, il y a contestation entre elles, et l’objet de la discussion semble être un morccau de viande que l’une des deux a retiré de la marmite et inis sur un plat. La dame au plat tient sa cuiller comme si elle était prête à s’en servir contre son antagoniste, qui, elle, s’est armée du soufflet.
Les scènes turbulentes qu'engendre la bouteille ou le pot à bière étaient des sujets assez fréquemment exploités, et parmi les figures grotesques et monstrueuses qui ornent les marges du célèbre manuscrit du quatorzième siècle connu sous le nom de Psautier de Luttrell, il en est une qui représente deux personnages, non-seulement se querellant après boire, mais se battant bel et bien à coups de pot. L'un de ces hommes a littéralement cassé son pot sur la tête de son compagnon. C’est cette rixe que reproduit notre figure 76.
Dans tous les cas, il faut reconnaître que les sujets les plus ordinaires de ces scènes d’intérieur sont des querelles de famille, et qu'on n’y voit paraître qu'à de rares intervalles un mari ou une femme trouvant leur plaisir au coin de leur feu, ou autres traits analogues de bien-être domestique. Les querelles, les rixes de ménage sont bien plus fréquentes. Nous avons déjà vu (fig. 75) deux ménagères qui évidemment commencent une querelle au sujet de ce qu'elles font cuire. Une stalle de l’église de Stratford-sur-Avon présente un groupe que nous donnons dans notre figure 77. Ici la bataille est devenue désespérée; mais on ne voit pas trop si ‘homme est un mari tyrannisé ou un impertinent intrus. La querelle semble être née pendant qu'on préparait le repas, car la femme, qui a saisi son adversaire par la barbe, s'est évidemment emparée de la cuiller à pot comme de l'arme le plus à sa portée. La physionomie assez placide de l’homme forme un étrange contraste avec les traits irrités de la dame.
La figure suivante (fig. 78), qui reproduit un chapiteau de colonne de la cathédrale d'Ely, est empruntée aux Spécimens de sculpture ancienne, de Carter. Un mari et sa femme, du moins cela paraît probable, se disputent un bâton qui est peut-être, dans l'intention de l'artiste, l’emblème de l'autorité. La femme, ainsi qu'il arrive toujours dans les scènes de ce genre, montre plus d'énergie et de force que son adversaire; c’est elle évidemment qui a l’avantage. La domination de la femme sur le mari semble avoir été un état de choses universellement re- MN connu. Une stalle de la dr cathédrale de Sherborne, dans le comté de Dorset, et que reproduit notre figure 79, pourrait à la rigueur être considérée comme la suite de la scène qu'on vient de voir. La dame s'est emparée du bâton, elle a renversé son époux et elle en profite pour lui donner une bonne correction.
Notre figure 80, exécutée d’après l'une des moulures de stalles des cathédrales de France, qui sont | | au Musée de Kensington, ne laisse pas trop deviner lequel des deux personnages est l’agresseur; toutefois, il est probable que l'archer (car son arc et ses flèches indiquent sa profession) a fait une tentative galante, et la dame, quoique n’en paraissant pas absolument mécontente, y résiste certainement avec énergie.
A cette peinture d’antagonisme domestique se rattache une idée qui paraît avoir été déjà très-populaire à une époque assez reculée, Nous voulons parier de cette phrase proverbiale : « C’est la femme qui porte la culotte, » pour dire qu'elle est maîtresse au logis. La phrase est bizarre, il faut l'avouer, et elle n’a été qu'à moitié comprise par ceux des écrivains modernes qui l'ont expliquée; mais les contes du moyen âge nous apprennent comment la femme se
mit d’abord en tête de revendiquer cette partie du costume, à quelles discussions, à quels débats cette prétention donna lieu, et comment, malgré quelques défaites, la femme en règle générale arrivail à ses fins.
La collection de Barbazan contient deux fabliaux, ou contes en vers, intitulés le Fabliau d'Estourmi, et le Fabliau de sire Hains et de dame Anieuse, d'un poëête français du treizième siècle, nommé Hugues Piaucelles. Le second nous donne les aventures d’un couple dont le ménage n'était pas un modèle d'harmonie. Le nom de l’héroïne, Anieuse, est simplement une ancienne forme du mot français ennuyeuse, et à coup sûr dame Anicuse était suffisamment ennuyeuse pour son époux et maître. Sire Hains, le mari, était de son état, paraît-il, fabricant de cottes et de manteaux, et nous sommes portés à croire aussi, d'après le sujet de la querelle, que le digne homme n’était pas insensible à un bon diner.DameAnieuse était d’un caractère si maussade, que chaque fois que sire Hains lui manifestait le désir de manger tel ou tel plat de son goût, elle s’empressait d'en acheter quelque autre qu’elle savait lui être particulièrement désagréable. Avait-il demandé de la viande bouillie,
c’est un rôti qu'on lui servait; de plus, elle s'arrangeait de façon que cette viande füt si bien saupoudrée de charbon et de cendre, qu'il ne pouvait la manger. Ceci montrerait qu'au moyen âge (excepté peut-être chez les cuisiniers de profession) on était fort inhabile à rôtir la viande. Cet état de choses durait depuis quelque temps, lorsqu'un jour sire Hains donna ordre à sa femme de lui acheter du poisson pour diner. La désobéissante ménagère, au lieu de poisson, fit emplette d’'épinards, lui prétextant que tout le poisson du marché était gâté. Une violente querclle s'ensuit, où dame Anieuse se montre plus revèche que jamais. De gucrre las, sire Hains propose de vider le diftérend d’une nouvelle manitre. « De grand matin, dit-il, j'ôterai ma culotte, je la déposerai au milieu de la cour, et celui qui saura s’en emparer commandera désormais dans la maison. »
Le matinet, sans contredire,
Voudrai mes braies deschaucier,
Et enmi nostre cort couchicr;
Et qui conquerre les porra,
Par bone reson monsterra
Qu'il ert sire ou dame du nostre.
(Barbazan, Fabliaux, t. LE, p. 383.)
Dame Anicuse accepte le défi avec empressement, et chacun se prépare à la lutte. Toutes les dispositions convenables ayant été prises, deux voisins, l'ami Symon et dame Aupais sont appelés en qualité de témoins; l’objet de la lutte, la culotte, est placée sur le pavé de la cour; la bataille commence, avec quelque légère parodie des formalités du combat judiciaire. Le premier coup fut porté par la dame; celle était si impatiente d’entamer la lutte, qu'elle frappa son mari avant même d'attendre qu'il fût prêt. Bien entendu que les langues, pendant ce temps, ne restèrent pas oisives, celle surtout de dame Anieuse. Au milicu de la bagarre, et alors que Ie pauvre mari, élourdi d'un horion en plein visage, essayait de reprendre haleine, les regards de la femme tombtrent sur l’objet du débat, et la voilà qui se précipite sur la culotte. Le danger ranime l’ardeur de sire Hains, et du malheureux vêtement tiraillé dans tous les sens il ne fût rien resté, si la fureur des deux époux ne le leur eût fait lâcher en même temps pour s’escrimer de plus belle,
Hains fiert sa fame enmi les denz Tel cop, que la bouche dedenz
Li a toute emplie de sancz.
a Tien ore, » dist sire Hainz, « anc, Je cuit que je l'ai bien atainte.
Or t’ai-je de deux colors tainte.
J'aurai les braies toutes voies. »
Néanmoins, dame Anieuse tient bon et rend coup pour coup; la lutte continue encore avec des chances diverses, jusqu'à ce qu'enfin, saisie par les cheveux et renversée dans un grand panier qui se trouve derrière elle à point nommé pour la recevoir, la rude commère finisse par avouer sa défaite. Arbitre du combat, le voisin Symon proclame le mari vainqueur, et sire Hains reprend triomphalement possession de sa culotte avec les avantages y attachés. Dame Anieuse n’a plus qu’à se soumettre; elle le fait loyalement et de bonne grâce. Le poëte nous assure même qu’elle se montra tout le reste de sa vie épouse obéissante et dévouée. Hugues Piaucelles termine son fabliau en recommandant la leçon à tout homme affligé d'une épouse acariâtre, et les maris du moyen âge paraissent avoir pris la recommandation à la lettre, en dépit des lois édictées contre les mauvais traitements auxquels [es femmes étaient trop souvent en butte.
Un pareil sujet convenait bien aux burlesques motifs des stalles; aussi nous trouvons sur l’une de celles de la cathédrale de Rouen le groupe que nous reproduisons dans notre figure 81, et qui semble représenter la partie de l’histoire où les deux combattants saisissent le vêtement contesté, et où chacun lutte pour en rester possesseur. Ici le mari s’est emparé d'un couteau, avec lequel il semble menacer de mettre en lambeaux l'objet du litige plutôt que de s’en dessaisir. Le fabliau donne la victoire au mari; mais, dans l'opinion générale, c'était la femme qui le plus ordinairement restait maîtresse du champ de bataille. Dans une gravure trèsrare de l'artiste flamand Van Mecken, datée de 1480, que reproduit notre figure 82, la dame, tout en imettant la culotte dont elle vient d'entrer en possession, montre des dispositions à user assez lyranniquement de son autorité sur son époux, condamné par elle aux travaux du ménage.
En Allemagne, où il y avait encore plus de rudesse dans les mœurs, ce que l’on racontait en Angleterre et en France comme
des histoires bouffonnes de la vie intime était réellement mis en pratique sous l'autorité des lois. Le duel judiciaire y était admis par les autorités lésales comme un moyen de régler les différends entre mari et femme. On trouve à ce sujet des détails curieux dans l'intéressant mémoire intitulé : Some observations on judicialduels, etc. « Quelques observations sur les duels judiciaires tels qu’ils se pratiquaient en Allemagne, » publié dans le XXIX° volume de l’Archeologia de la Sociélé des antiquaires (Sociely of antiquaries, page 348). Ces observations sont empruntées principalement à un volume de renseignements accompagnés de dessins, sur les différents modes d’attaque el de défense, et re- Cueillis par Paul Kall, célèbre professeur de la cour de Bavière vers l'an 4400. Parmi ces dessins, il en est un qui représente le mode de combat entre mari et femme.
La seule arme accordée à la femme, arme lerrible il cst vrai, c'était, d’après ces renseignements, une Fig. 82.
lourde pierre enve-
loppée dans sa manche allongée à cet effet, tandis que son adversaire n'avait, lui, qu'un bâton, et était placé jusqu’à la Ceinture dans un trou pratiqué en terre. Voici une traduction littérale des indications données dans le manuscrit, et notre figure 83 est une copie du dessin qui les accompagne.
« La femme doit avoir pris ses dispositions de manière qu’une manche de sa chemise dépasse sa main d'une petite aune, et forme un petit sac. Dans ce sac, on met une pierre pesant trois livres. La femme n’a rien autre chose que sa chemise, qui est attachée entre les jambes avec un cordon. De son côté l'homme, placé dans la fosse, se prépare à la défense. Il est enterré jusqu’à la ceinture, et a l’un des bras attaché contre le corps. »
À cette époque, ces sortes de combat étaient, paraît-il, connus depuis longtemps en Allemagne. On trouve, en effet, qu’en 1200 un mari et sa femme eurent une lutte de cette espèce, sous la sanction des autorités civiles, à Bâle, en Suisse.
Dans une peinture d’un combat entre mari et femme, empruntée à un manuscrit qui ressemble à celui de Paull Kall, mais qui à été exécutée près d’un siècle plus tard, le mari est placé dans un tonneau au lieu de fosse, le bras attaché au côté, comme dans l'indication ci-dessus, et la main droite armée d’un bâton gros et court, la femme ( est entièrement vêtue, et
Fig. 83. non pas réduite à sa che-
mise, comme dans le pre-
mier cas. Le mari paraît tenir le bâton de telle sorte que la poche
contenant la pierre vienne s’enrouler autour de ce bâton, ce qui
doit mettre la femme à la merci de son adversaire. Dans un ancien
manuscrit sur la science de la défense, conservé à la bibliothèque
de Gotha, le mari, qui est dans le tonneau, est représenté comme
victorieux ; il a réussi par le moyen ci-dessus à entrainer sa
femme la tête la première dans le tonneau, et l’on voit la malheureuse s’y débattant les jambes er l'air.
C'était là le mode régulier des combats entre époux, mais il y en eut parfois de plus sanglants pratiqués sous d’autres formes. L’au-
teur du mémoire cité plus haut, publié dans l’Archeologia, a reproduit, d’après un de ces vieux livres sur la science de la défense,
une composition vù les deux combattants, nus jasqu’à la ceinture, sont armés de couteaux affilés, et se font l'un à l’autre de terribles entailles.
Üne série de sculptures de stalles, tirées de l’église de Corbeil, près Paris, et sur lesquelles nous reviendrons tout à l’heure, a fourni le groupe curieux représenté dans notre figure 84, et qui est.une des allusions assez rares
Fig. 84.
que fournit la peinture aux matières de sorcellerie. Il représente
une femme qui, à en juger par l'exercice auquel elle se livre, doit
être une sorcitre, car elle a si bien réduit le démon en son pouvoir, qu'elle lui scie la tête avec un instrument d'un aspect peu séduisant.
Une autre histoire de sorcellerie est retracée sur un bas-relief de picrre placé à l'entrée de la cathédrale de Lyon : nous reproduisons cette sculpture dans notre figure 85. Entre autres pouvoirs, les sorcières avaient, à ce qu’on supposait, celui de transformer à volonté les personnes en animaux. Guillaume de Malmesbury, dans sa Chronique, raconte. l’histoire de deux sorcières des environs de Rome qui avaient coutume d'attirer les voyageurs dans leur chaumitre, et là, les transformaient en chevaux, en pourceaux, ou autres animaux qu’elles vendaient ensuite, et dont le prix leur servait à faire bombance.
Un jour, un jeune homme, jougleur de son état, demande pour la nuit un abri dans la cabane des deux vieilles femmes. Sa confiance le servit mal, car les mégères le changtrent en âne, et comme, malgré sa métamorphose, il avait conservé son intelligence ct sa faculté d’agir, elles gagnèrent beaucoup d’argent à le montrer. À la fin, un homme riche du voisinage, qui le voulait avoir pour son amusement particulier, en offrit aux deux femmes une forte somme, qu’elles acceptèrent. En concluant le marché, elles recommandèrent au nouveau maître de l’âne d’avoir grand soin de l'empêcher d'aller à l'eau, le bain devant lui enlever ses dons merveilleux. L'acheteur se comporta en conséquence, et tint son âne soigneusement éloigné de l’eau. Mais un jour, par suite de la négligence de son gardien, maître Aliboron s'échappa de l’étable et, courant à un étang du voisinage, il n'eut rien de plus pressé que de s’y plonger. L'eau, — et notamment l'eau courante, — passait pour détruire les influences magiques; l'âne ne fut pas plutôt dans l’eau qu'il recouvra sa forme humaine primitive. Î raconta son histoire, qui ne tarda pas à venir aux oreilles du pape : les deux femmes furent arrêtées et confessèrent leurs crimes. La sculpture de la cathédrale de Lyon paraît représenter quelque scène de sorcellerie de ce genre. La femme nue est évidemment une sorcière ; le bouc sur lequel clle est assise est peut-être un homme transformé ainsi par elle, et elle semble prendre un malin plaisir à faire tournoyer au-dessus du pauvre métamorphosé un chat qui lui déchire le front avec ses griffes.
Îl y avait encore une autre classe de sujets de satire et de cari-
cature, qui doit trouver place ici. Je veux parler des sujets que fournissent les marchands et les fabricants. Îl ne faut pas supposer que le commerce frauduleux, que la main-d'œuvre déloyale et défectueuse, la falsification de tout ce qui peut se falsifier, soient des maux particuliers aux temps modernes. Au contraire, il n'est pas de période dans l’histoire du monde où la vente frauduleuse ait été poussée si extraordinairement loin, où la sophistication ait été pratiquée dans des proportions aussi honteuses que pendant le moyen âge. Ces vices, ou, comme nous pourrions les caractériser plus exactement, ces crimes, sont souvent mentionnés dans les écrivains de l’époque ; mais il n'était pas facile à l'artiste de les représenter avec les moyens à sa disposition : de là vient qu’on rencontre rarement des allusions directes à ces abus, soit dans la sculplure sur pierre ou sur bois, soit dans les peintures des manuscrits enluminés.
Les représentations des métiers eux-mêmes sont moins rares, et elles sont quelquefois drôles et presque burlesques. Une série curieuse dans ce genre avait été sculp- | tée sur les misérérés de Fig. 86.
l'église de Saint-Spire,
à Corbeil, près Paris; ces misérérés n'existent plus que dans les gravures de Millin, mais ils paraissent avoir été l’œuvre d'artistes du quinzième siècle. Parmi les sujets traités, la première place est accordée aux diverses occupations nécessaires à la production du pain, cet article si important de l’alimentation. Ainsi, ces sculptures de Corbeil retracent successivement le travail du moissonneur coupant le blé et en formant des gerbes, celui du meunier qui emporte le blé pour le moudre et le réduire en farine, du boulanger qui introduit la pâte dans le four et l’en retire à l’état de pain. Notre figure 86, empruntée à l'une de ces
sculptures, représente le boulanger soit enfournant le pain, soit le retirant avec sa pelle; à son air sérieux, il est permis de supposer qu'il donne le dernier coup d'œil à sa fournée et qu’il s'assure si le pain est assez cuit. Notre figure 87, représentant un four du moyen âge, est empruntée au célèbre manuscrit enluminé du « Roman d'Alexandre, » conservé à la Bibliothèque bodléienne d'Oxford, et qui paraît appartenir au commencement du quatorzième siècle. Ici le boulanger cest évidemment sur le point de retirer un pain du four, car son compagnon tient un plat pour le recevoir.
Îl n’y avait point de produit sur lequel la fraude et la sophistication fussent pratiquées plus larzement que sur l'important article du pain, et les deux professions qui concourent spécialement à <a fabrication étaient l’objet de récriminations amères et de satires violentes. Le meunier était proverbialement un voleur. Quiconque a lu Chaucer se rappelle ce caractère si admirablement tracé dans la personne du meunicr de Trumpington, qui, bien qu'’aussi fier que tous les paons du monde(as eny pecok), n’en était pas moins un ficffé fripon.
A theef he was for soth of corn and mele, And that a sleigh (sly), and usyng (practised) for to stele. (Chaucer’s Reeves Tals.) (C'était un fripon en fait de blé et de farine, et un fripon rusé, et habitué au vol.)
Un grand collége existant alors à Cambridge, mais oublié aujourd'hui, le Soler-Hall, avait eu particulièrement à souffrir des déprédations de cet homine. Deux étudiants de ce collége résolurent d'accompagner le blé au moulin, et, parleur vigilance, de prévenir ses friponneries. On sait la suite : l’échec des étudiants est d’abord complet ; mais, en fin de compte, force reste au bon droit.
Le boulanger de ce bon vieux temps avait aussi mauvaise
réputation que le meunier, pire même encore peut-être. C'était un vieux dicton, que si l’on mettait ensemble dans un sac trois personnes de trois métiers mal notés, et qu'on secouât ce sac, la premitre personne qui en sortirait serait à coup sûr un fripon; et de ce nombre était par excellence le boulanger. L'opinion était si arrêtée sur le compte de celui-ci, que, de mème que dans les vieilles légendes des sorcières, — qui à leurs festins étaient toujours treize à table, — le nombre treize était appelé vulgairement la douzaine «lu diable, et passait pour fatal ; de même plus tard, quand le diable eut fait son temps, on ne trouva rien de mieux pour remplacer son nomque de prendre celui du boulanger, et de « douzaine du diable » le nombre treize devint « douzaine du boulanger. »
Presque tous les fabricants d'articles d'alimentation étaient, au moyen âge, entachés du même vice. La fraude était la plaie de la société d'alors, et ceux qui en souffraient le plus étaient les habitants des villes, où fort peu de gens faisaient leur pain eux-mêmes. [Il y a plus d’une allusion à ce fléau dans le curieux Dictionarius de Jean de Garlande, imprimé dans mon Volume de Vocabulaires (Volume of Vocabularics). Cet auteur, qui écrivait dans la première moitié du treizième siècle, insinue que les fabricants de gàteaux (pastillarii), articles d’alimentation en grande réputation pendant le moyen âge, faisaient souvent usage de mauvais œufs. Les cuisiniers, dit-il plus loin, vendaient, surtout à Paris, aux écoliers de l'Université, des viandes cuites, des saucisses, et autres préparations analoyues, qui étaient un manger malsain ; les bouchers, de leur côté, au lieu de bonne viande, débitaient de la viande d’animaux morts de maladie. Îl n’y avait pas même, ajoutet-il, à se fier aux épices et aux drogues vendues par les apothicaires ou épiciers. Jean de Garlande était évidemment enclin à la satire ; il s’y laisse aller assez souvent dans le petit ouvrage dont je parle. Î[l raconte que les ganticrs de Paris trompaient les écoliers de l'Université en leur vendant des gants de mauvaise qualité , que les femmes qui gagnaient leur vie à dévider du fil (devacuatrices, dans ie latin du temps), non-seulement ruinaient la bourse des écoliers, mais aussi leur santé (il y a ici un jeu de mot dans le latin); et que les regrattiers leur vendaient pour mürs des fruits qui nc l'étaient pas. Les drapiers, dit-il, trompaient les chalands non-seulement en leur vendant des tissus de mauvaise qualité, mais encore en se servant de fausses mesures; ct quant aux colporteurs, qui
allaient de maison en maison, ils ne se privaient pas plus de dérober les objets à leur convenance, que de tromper sur la qualité de ceux qu'ils offraient en vente.
Dans son curieux volume intitulé Jongleurs et Trouvères, M. Jubinal à publié un poëme assez plaisant sur les boulangers, en français du treizième siècle, et dans lequel leur art est vanté comme bien meilleur et bien plus utile que celui de l'orfévre. Les vols des meuniers sur le grain qu’on leur donnait à moudre sont sur le compte des rats, qui dévalisent les greniers la nuit, et des poules, qui le mettent à contribution de jour. Le poëte explique la dimiaution que les fournées éprouvent entre les mains du boulanger, comme provenant de la charité de ce dernier envers les pauvres el les nécessiteux, à qui il donne la pâte avant même de Ja mettre au four.
Le célèbre poëte anglais John Lydgate, dans un petit poëine
Fig. 88. dont la bibliothèque
Haritienne du British
Museum (ms. Harl., n° 2955, fol. 457. v°) possède le manuscrit,
dit que le meunier et le boulanger ont tous les droits possibles au pilori, leur Bastille à eux, selon lui.
Les fraudes du marchand de vin et du cabaretier étaient aussi dénoncées par la satire. Le dernier donnait à la fois mauvais vin et mauvaise mesure ; souvent aussi il faisait le métier de prêteur sur gages : quand les gens avaient bu pour plus d'argent qu’ils n'en avaient à donner, il gardait leurs habits en nantissement. La taverne, au moyen âge, était le rendez-vous d’une compaguie trèsmêlée; des joueurs et des femmes de mauvaise vie étaient là sans cesse, épiant l'occasion d'entraîner les honnêtes gens à la ruine, et le maitre de l'établissement profitait largement des gains de ces
peu scrupuleux habitués. Les ménestrels et les jogelours de bas étage y trouvaient aussi de l'emploi; car les classes moyennes, ct même les classes élevées de la société, fréquentaient la taverne beaucoup plus généralement qu'aujourd'hui. Sur les stalles sculptées de l’église de Corbeil, le marchand de liqueur est représenté sous le personnage d'un homme transportant un baril sur une brouette, comme on le voit dans notre figure 88. L’air de gravité et d'importance avec lequel il opère son transport nous fait supposer que Je baril contient du vin; et le verre et le pot placés sur une planche au-dessus de sa tête montrent que Ce vin devait être vendu au détail.
Les marchands de vin criaient leur vin sur leur porte et en vantaient la qualité pour engager le public à entrer, — ce qui ne les empêchait pas, assure Jean de Garlande, de vous servir du vin détestable. « Les crieurs de vin, dit-il, crient à gorge déployée le vintrempé qu’ils ont dans leurs tavernes, l’offrant à quatre, à six, à huit et à douze sous, frais tiré du tonneau dans le verre, afin de tenter les gens. » (Volume de Vocabulaires, p. 126.)
La marchande de bière n'était pas épargnée par la satire, et il n'est pas rare d’en voir la représentation sur les monuments artistiques de la vieille Angleterre. Notre figure 89 est empruntée à un miséréré de l’église de Wellinborough, comté de Northampton; la marchande est occupée à verser sa bière du broc dans le verre, pour servir un paysan, qui paraît attendre avec impatience.
Le tireur de bière que donne notre figure 90 est la reproduction d’un des misérérés de l’église paroissiale de Ludlow, comté de
Shrop. La dimension de son broc est quelque peu disproportionnée avec celle du baril d’oùiltire la bière. Ce sont encore les mêmes misérérés de l’église de Ludlow qui fournissent la scène suivante (fig. 91), laquelle représente la mauvaise fin de la marchande de bière, convaincue de fraude. Le jour du jugement est supposé arrivé, et la sentence vient d’être prononcée contre la délinquante. Un démon, assis à sa gauche, lit une liste des crimes qu'elle a commis ; — le nombre est considérable, à en juger par la longueur du parchemin. Un autre démon (dont la tête a été cassée dans l'original) porte sur son dos, d'une manière fort irrévérente, la malheureuse femme, pour la jeter dans la gueule de l'Enfer qu'on voit à droite. La marchande est nue, à l'exception de la
Fig. 91.
parure de tête à la mode qui constituait une de ses vanités en ce monde, etelle tient encore à la main la fausse mesure avec laquelle
elle trompait ses chalands. Un démon, joueur de cornemuse, fête sa bienvenue. La scène est pleine d'esprit et de gaieté. Les classes rustiques et les exemples de leur rusticité sont assez
souvent représentés dans ces intéressantes sculptures. Les stalles de Corbeil nous offrent plusieurs scènes de la vie agricole. Notre
figure 92 est empruntée à celles de la cathédrale de Gloucester; qui sont d’une époque antérieure ; elle représente les trois bergers , étonnés de l’apparition de l'étoile qui annonçait la naissance du Sauveur des hommes. Comme les rois mages, les bergers à qui cette révélation fut faite étaient toujours représentés au nombre de trois. Dans notre reproduction du misé-