‹ Histoire de la caricature et du grotesque dans la littérature et dans l'artChapitre 48 sur 102 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Fisures et personnages grotesques. — Prédominance du goût pour les figures laides et grotesques. — Quelques-unes de leurs formes populaires dues à l'antiquité, la langue tirée et les contorsions de bouche. — Sujets horribles : l'Homme et les serpents.— Figures allégoriques: la Gourmandiseetla Luxure. — Autres représentations des abus dr la bonne chair dans les couvents, — Figures grotesques, isolées et en groupes. — Ornements des marges des livres. — Caricature sans intention : le Fétu ct la Poutre.

Les grimaces et les postures burlesques des jougleurs semblent avoir eu beaucoup d'atirait pour ceux qui en étaient spectateurs. Chez des esprits grossiers et sans éducation rien ne réussit mieux à faire naître la gaicté qu'une face laide et grimaçante. Aussi, dans une foire de village, il suffit à un saltimbanque, pour faire éclater le rire des paysans, de leur faire des grimaces en encadrant son visage dans un collier de cheval. Ce sentiment s’est traduit par de nombreux exemples dans la sculpture, pendant cette longue période du moyen âge où la société présenta comme caractère général le manque de raffinement que nous observons principalement aujourd'hui dans les classes les moins cultivées. Au nombre des décorations les plus ordinaires des vieilles églises et autres édifices de la même date, il faut compter les physionomies grotesques et les têtes monstrueuses. L'antiquité, qui nous en a transmis plusieurs types, rattachait une idée aux traits de ses typhons et de ses gorgones; ses masques grotesques avaient .une sisnification générale et étaient dans un sens le type du comique exploité par la littérature. Le masque était moins une individualité grotesque, risible en elle-même, qu'une personnification de la comédie. Au moyen âge au contraire, et malgré certaines formes qu’on regardait souvent comme Île type de certaines idées, l'intention, en général, n'allait pas plus loin que la forme même donnée par l'artiste ; les traits grotesques, comme les grimaces à travers le collier de cheval, satisfaisaient par leur seule laideur. Les applica-

tions mêmes, quand ces fizures prétendaient en avoir une, étaient grossicrement satiriques, sans aucune portée morale; et lorsqu'elles avaient un sens au delà du sujet visible de la sculpture ou du dessin, Ce n'était pas une signification cherchée bien loin et qui demandât de grands efforts pour être comprise. Lorsqu'un An:lo- Saxon cravonnait la face d'un moine épais, il avait sans nul doute l'intention d'exprimer l'idée populaire du caractère général de la vie monastique; Cette intention satirique était facilement interprétée. Il est vrai que beaucoup de ces sculptures paraissent n'offrir autre chose que des variations d’un certain nombre de types distincts qui s'étaient transmis depuis une époque reculée, et dont quelques-uns étaient, peut-être involontairement, empruntés à l'antiquité. Aussi, pour les exemples les plus anciens et les plus curieux de ces manifestations artistiques, c'est naturellement vers i lialie et la France méridionale que nous tournons nos resards, parce que c'est là que la transition graduelle de l'art classique à l’art du moyen âge s'observe surtout et qu'on peat suivre plus facilement l'influence des formes classiques. Les premiers architectes chréliens paraissent avoir caricaturé sous ces formes grotesques {es personnages de la mythologie païenne, et c’est peutêtre à celte pratique que nous devons quelques-uns des monstres du moyen âge. .

Nous avons vu, dans un des chapitres précédents, un sujet grotesque fourni par l'église de Mont-M:jour, dont le type original avait été évidemment quelque figure burlesque de Saturne dévorant un de ses enfants. Le masque classique a, sans aucun doute, fourui le type de ces fizures, si communes dans la sculpture du moyen âge, dont la bouche est d’une grandeur hors de toute proportion, absolument comme une autre classe favorite de fisures grotesques, celles qui ont la bouche distendue et qui tirent la langue, a été empruntée dans l'origine aux Tvphons et aux Gorgunes des anciens. Bien d’autres types populaires de figures artiticiellement enlaidies ne sont autre chose que l’exagération de certaines contorsions produites sur les traits par différents actes de l'individu, par exemple l'acte de souffler dans un cor de chasse.

Rien, en cffet, ne montre micux les traits du visage sous un aspect désavantageux que l'effort produit pour donner du cor, cet ce fait n'a pas échappé au sculpteur ornemaniste du moyen âges La collection de modèles moulés sur des sculptures des cathédrale.

de France et exposées au Musée de South-Kensington, a fourni les deux sujets de notre figure 95. Le premier représente un person-

nage sonnant de la trompe, mais s’y prenant de manière à forcer le plus possible l’expression de ses traits, et notamment de sa bouche:

tandis, en effet, qu’il ramène violemment la trompe d’un côté avec la main gauche, il tire de la main droite sa barbe dans le sens contraire. La force avec laquelle il souffle dans Son instrument se devine à la saillie du globe oculaire. Le visage du personnage d’au-dessous est, relativement du

moins, à l’état de repos. Une chose qui montre encore l'intention dans le premier de représenter une contorsion générale, c'est Ja

Fig. 9%.

de corps d'animaux ou même de démons.

position essentiellement contre nature qu'on a donnée aux bras. Il n'était pas rare qu’on employât ces contorsions des membres pour augmenter l'effet de la grimace du visage, et, ainsi que noûs le voyons dans ces exemples, on faisait souvent figurer comme un élément supplémentaire du grotesque, soit les corps entiers, soit des parties

Un autre plâtre du Musée de Kensington, que reproduit notre figure 96, offre le même parti pris de bouche élargie. Ici, le masque grimaçant est tenu par un individu d’assez joyeuse mine, mais il serait difficile de dire si l’on a eu l'intention de faire de ce dernier un lutin ou un démon, ou si l’on n’a voulu que lui prêter, pour la circonstance, des ailes et des griffes de chauve-souris. Cet animal était regardé comme de mauvais augure, sinon comme impur ; ainsi que le hibou, il était le compagnon des sorcières et des esprits de ténèbres.

Le groupe de notre figure 97 est emprunté à l’une des stalles sculptées de l’église de Stratford-sur-Avon ; il représente un trio de grimaciers. Le premier de ces trois visages grotesques tire une langue démesurément longue; le second fait simplement la gri-

Fig. 97.

mace ; quant au troisième, il tient une saucisse entre les dents pour rendre son expression plus risible encore.

Ces physionomies burlesques qu'on trouve répandues dans l’ornementiation architecturale des anciens édifices religieux sont si nombreuses et si variées, que je n’essayerai pas d’en donner une classification plus détaillée. Toute cette décoration des églises était spécialement calculée pour produire son effet sur les classes inférieures et moyennes : l’art du moyen âge était approprié, plus peut-être que tout le reste, à la société de ces temps, car il s’inspirait de la masse et non de l'individu. L'homme qui pouvait prendre an plaisir véritable à voir grimacer un visage à travers un collier de cheval, devait goûter singulièrement les œuvres grotesques des sculpteurs sur pierre et sur bois; il faut, d'ailleurs, rendre aux artistes d’alors cette justice que, si grossiers que fussent parfois leurs moyens, ils réussissaient à merveille à produire des images saisissantes.

Ï15 aimaient à créer des objets horribles aussi bien que des objets risibles; toutefois jusque dans leurs horreurs ils retombaient continuellement dans le grotesque. Parmi les accessoires de ces figures sculptées, nous rencontrons quelquefois des instruments de supplice ei des tentatives fort heureuses pour exprimer la douleur sur les traits des patients. La croyance de l'Église donnait largement carrière à ce goût par les terreurs variées à l'infini du purgatoire et de l'enfer ; sans parler des descriptions plus grossières, si communes dans la littérature populaire du moyen âge, ceux qui ont lu le Dante savent très-bien le parti que peut tirer de ces descriptions le poëte aussi bien que l'artiste.

Les étreintes bizarrement exprimées de serpents et de dragons, tortures en vogue dans les régions infernales, furent toujours des sujets de prédilection, soit en sculpture, soit en dessin, soit dans les détails des décors d'architecture, soit enfin dans les initiales et les marges des livres. Les replis de ces reptiles sont souvent combinés de manière à former, avec des corps d'honimes ou d’animaux victimés par eux, des enjolivements grotesques. Nous avons déjà vu, dans les chapitres précédents, des exemples de cet emploi des serpents et des dragons qui remontent aux plus anciennes périodes de l’art, et c’est peut-être le style d’ornementation le plus ordinaire dans les édifices et les manuscrits enluminés de l'Angleterre, depuis le commencement de la période saxonne jusqu’au treizième siècle. Cette ornementation est parfois d’une grande hardiesse et d'un effet puissant. On voit dans la cathédrale de Wells des bossages du treizième siècle, formés par des visages se tordant sous les attaques de dragons qui saisissent leurs victimes aux lèvres, aux yeux et

aux joues. C’est un de ces bossages que reproduit notre figure 98. Une grosse tête aux traits épais est attaquée par deux dragons : l'un s’en prend à la bouche, l’autre à l'œil. L'expression d'hor:eur de cette physionomie est saisissante.

Au moven âge, les esprits les plus élevés aimaient à voir dans les formes extérieures des intentions cachées, où du moins ce fut

une mode qui se manifesta dans sa plus grande force pendant la dernière moitié du douzième sièele, d'adapter un sens à ces formes extérieures, d'en tirer des comparaisons et des formalités. Sous l'influence de ce sentiment, on adopta quelquefois certaines figures dans un but autre que la production d’un simple orncment, mais c'était là sans doute une innovation dans l’art de cette époque. La langue tirée, empruntée, comme nous l'avons vu, à l'imagerie des temps classiques, fut adoptée d'assez bonne heure, au moven âge, comme l'emblème ou le symbole de la luxure; et quand on la trouve dans l’orneinentation architecturale, surtout dans celle

de quelques-unes des églises les plus importantes, elle y renferme probablement une allusion à ce vice, — tout au moins la figure ainsi exhibée est, dans l'intention de l'artiste, celle d'un homme voluptueux. La remarquable série de sculptures qui couronnent les créneaux des cloîtres de Magdalen-College, à Oxford, et qui ont été exécutées au commencement de la seconde moitié du quinzième siècle, présente, au milieu de figures d'un caractère très-mêlé, plusieurs statues qui, dans l'intention de l’époque, personnifiaient certainement des vices, sinon des vertus. Nous donnons deux exemples de ces sculptures curieuses.

Le premier personnage (fig. 99) est généralement considéré comme représentant la gourmandise, et c'est une circonstance remarquable que, dans un édifice dont le caractère était en partie ecclésiastique et qui fut élevé aux frais et d’après les ordres d'un grand prélat, l’évêque Wainflete, le vice de la gourmandise, spécialement reproché aux religieux, ait été représenté en costume ecclésiastique. C’est une preuve de plus que les détails de l'ornemertation étaient laissés entièrement à la discrétion des constructeurs de l'édifice. Les traits grossiers et bouffis du visage, le front déprimé, spécial aux instincts abjects, tout cela est caractéristique; la langue tirée attribuait peut-être au clergé deux vices à la fois. Le second personnage (fig. 100) paraît, à certains traits caractéristiques (dont quelques-uns ont dû être supprimés dans notre bois), avoir eu pour objet de représenter la luxure même. Quelquefois les penchants d'un individu, ou même de telle ou telle classe de la société, nous sont dépeints beaucoup plus clairement; ils n’empruntent aucun déguisement à l’allégorie, et sont, par conséquent, bien plus accessibles à l'intelligence du vulgaire. C'est ainsi que, dans un manuscrit enluminé du quatorzième siècle, appartenant au - British Museum (ins. Arundel, n° 91), la gourmandise est représentée par un moine dévorant un gâteau en secret et sans autre témoin qu'un pelit démon aux pieds fourchus, qui lui tient le plat et semble prendre un singulier plaisir au spectacle que lui offre le moine. Notre figure 401 reproduit cette composition.

Un autre manuscrit de la même date (ms. Sloane, n° 2438) contient une enluminure, dont le sujet (fig. 102), l’ivrognerie, est personnifié par un autre moine qui s'est procuré les clefs de la cave de son monastère. Il s'est introduit dans cette cave, et là il se livre en secret, comme l'autre, à son goût pour la bonne bière. Il est à remarquer, ici encore, que les vices sont mis sur le compte du clergé.

Notre figure 103 est un bas-relief de la cathédrale d'Ely, reproduit par Carter, dans ses Specimens of ancient sculpture; i, représente un ivrogne buvant dans une corne; mais le costume du

Fig. 102. Fig. 103.

personnage n’est pas assez caractéristique por qu’on puisse en conclure à quelle classe il appartient.

L’etude des figures et des têtes grotesques nous ramène naturellement au chapitre précédent, où nous constations la prédilection marquée du moyen äàge pour Iles figures animées monstrueuses, prédilection qui ne se manifestait pas seulement pour les monstres d’une nature unique, mais encore, et avec un degré de plus, pour les êtres formés de la réunion de plusieurs parties d’animaux complétement différents, et aussi pour ceux tenant à la fois de l’homme et de l’animal. Comme nous le disions, on arrivait souvent à ce résultat en joignant au corps de quelque animal imaginaire une tête d'homme, de telle façon que, par la grosseur disproportionnée de celle-ci, le corps n'était plus qu’un accessoire destiné à faire encore mieux ressortir le caractère grotes-

que de la physionomie humaine. Quelquefvis on donnait plus d’importance au corps, dontles formes fantastiques défient toute description intelligible. La figure ci-dessous (fig.104) représente un monstre ailé de ce genre; elle cest empruntée à l’un des plâtres du Musée de Kensington, qui reproduisent les sculptures des églises de France.

IL arrive parfois que l'artiste du moyen âge, sans donner à ses personnages humains aucune forme insolite, leur prêtait d'étranges postures, ou les réunissait dans des combinaisons bizarres. Ces dernières créations ont ordinairement un cachet risible ; quelquefois elles représentent de plaisants tours d'adresse, ou des situations embarrassantes, ou d’autres sujets qui tous ont été retracé: par l'imagerie pour l’amusement des enfants jusqu'à une époque très-récente. Parmi ces groupes, il en est un petii nombre qu’on rencontre reproduils assez fréquemment, et qui étaient évidemment des types favoris. C’est l’un de ceuxlà que donne la figure 105 ci-contre. Elle est empruntée à l’un des misé- " rérés sculptés des stalles Fig. 104. de la cathédrale d’Ely, tel

que le donne Carter, et elle

représente deux hommes qui paraissent faire la culbute l'un sur l'autre. Le personnage d'en haut a des oreilles d'animal à son bonne:i, ce qui semble indiquer qu’il est de la confrérie des fous ; les oreilles du personnagr inférieur se trouvent cachées.Ce groupe n'estpasrare, surtout sur les monuments de ce genre, en France, où les adeptes de l'archéologie architecturale ont un nom technique pour le désigner, preuve évidente que les formes particulières de l'art au moyen âge n étaient pas circonscrites à un pays particulier, mais que, plus ou moins et sauf des exceptions inévitables, elles pénétraient daos tous ceux qui reconnaissaient la suprématie ecclésias-

tique de Rome. Quelque particularité de style que cet art affectât dans tel ou tel pays, les mêmes formes se répandaient dans toute

l'Europe occidentale. La autre de ces curieux groupes, composé, en réalité, de deux individus, dont l’un est un religieux. On peut voir qu’en faisant tourner ce groupe et en le regardant dans les quatre sens, on obtient au moyen des deux têtes quatre personnages divers, chacun affectant une posture différente.

Ce groupe est emprunté à l’un des siéges si curieux de la cathédrale de Rouen, qui ont été

figure suivante (fig. 106) donne un

Page 1