‹ Histoire de la caricature et du grotesque dans la littérature et dans l'artChapitre 49 sur 102 · SERRE · texte numérisé non relu

SERRE

Fig. 105.

gravés et publiés dans un intéressant travail de feu M. E.-H. Lan-

glois.

Au nombre des dessins burlesques les plus intéressants, sont ceux qu'on trouve en si grand nombre dans les encadrements des pages des manuscrits enluminés. Pendant les premières époques des miniatures du moyen âge les sujets favoris de ces encadrements étaient des animaux monstrueux, surtout des dragons qui pouvaient

s'entrelacer en combinaisons grotesques. Avec le temps, les sujets devinrent plus nombreux, et au quinzième siècle ils étaient trèsvariés. Les animaux étranges continuaient encore à étre en faveur, mais ils étaient plus élancés, plus élégants dans leurs formes,

comme aussi plus délicatement dessinés. Notre figure 107, empruntée au manuscrit magnifiquement enluminé du roman du Comle d'Artois, manuscrit du quinzième siècle, qui nous a fourni déjà plusieurs figures, viendra à l'appui de ce que j'avance. La légèreté gracieuse de l’enjolivement de feuillage que nous offre ce dessin ne se retrouve dans aucun des ouvrages d'art de ce genre antérieur à cette époque. Un doit évidemment attribuer ce fait aux notables progrès qu'avait faits l'art du dessin depuis le treizième siècle.

Bien que singulièrement perfectionnés sous le rapport du style, les sujets de cette espèce continuèrent à être admis dans l’ornementation des marges des livres longtemps après l'introduction de l'imprimerie et celle de la gravure.

La révolution dans l’ornementation marginale des livres fut effectuée parles artistes du seizième siècle, époque où le peuple, devenu plus familier avec l’art ancien, savait mieux l’apprécier; ils puisèrent alors leurs inspiralions dans une connaissance exacte de ce que le moven âge avait copié aveuglément sans le comprendre. Parmi les sujets burlesques que leur offraient les monuments de l’art romain, les figures rabougries des Pygmées semblent avoir attiré leur prédilection, et ils les employèrent d’une manière qui nous rappelle les peintures trouvées à Pompéiïe. Jost Amman, artiste bien connu, qui exerça sa profession à Nuremberg dans la seconde moitié du seizième siècle, a gravé une suite d'illustrations pour les Métamorphoses d'Ovide, imprimées à Lyon en 1574, et dont chaque planche et chaque page sont encadrées dans une bordure de sujets burlesques pleins de fantaisie et d’une exécution très-soiguée. Les Pygmées sont introduits à profusion dans ces encadrements et groupés avec beaucoup de talent. Je choisis pour exemple Alexandre pygmée revenant de ses conquêtes. Le héros est assis sur un trône porté par un éléphant, et devant lui un oiseau, peut-être une grue vaincue, proclame ses louanges à haute voix. En avant de ce

groupe, un Serviteur pygmée marche fièrement, portant d’une main le rameau d'olivier, emblème de la paix, et conduisant de l’autre une gigantesque autruche captive, glorieux trophée des victoires de son maître. Devant eux, un guerrier pygmée, pesamment armé d’une hache d'armes et d'un cimeterre, gravit les degrés d’une estrade sur laquelle se tient un animal imaginaire ayant quelque chose d’une truie, mais qui est peut-être une caricature des animaux étranges que, selon le roman du moyen âge, Alexandre rencontra en Egypte : cet animal souffle dans une trompe pour

"célébrer ou annoncer le retour du conquérant, Un limaçon, qui s'achemine lentement vers le haut de l’estrade, est peut-être là comme une raillerie de la scène tout entière.

Néanmoins, ces anciens artistes allemands, flamands et hollandais étaient encore tout imbus de l’esprit du moyen âge; ils trahis- Saient cette influence dans le cachet primitif et maladroit de leurs compositions, dans l'insouciance avec laquelle ils négligeaient d’accommoder leurs sujets aux lieux et aux temps, enfin dans leurs exagérations et leurs balourdises naïves. On cite comme modèles du genre : les Israélites traversant la mer Rouge, armés de mousquets et revêtus de tous les autres accoutrements des soldats modernes ; ou Abraham se préparant à sacrifier [saac en le visant avec un fusil à mèche.

Quand ils traitent les sujets de l'Écriture, ils essayent généralement de revêtir les personnages d'un ancien costume oriental imaginaire, mais les paysages sont remplis de châteaux et de donjons

modernes, d’églises et de monastères de l'Europe occidentale. Ces artistes, qui n’appartiennent qu’à moitié au moyen âge,tombent souvent aussi, comme leurs prédécesseurs, dans la caricature involontaire, par l’exagération ou la naïveté de leurs compositions. Il estun sujet qu’ils semblent s'être entendus pour traiter d’une manière intelligente. Dans le Sermon sur la montagne, Jésus, en condamnant les jugements précipités touchant les actions d'autrui, dit (Math., VIE, 3-d) : « Et pourquoi remarques-tu la paille qui est dans l'œil de ton frère, et ne fais-tu pas attention à la poutre que tu as dans le tien? Comment vas-tu dire à ton frère : Laisse-moi retirer la paille de ton œil, lorsque toi tu as une poutre dans le tien ? Hvpocrite que tu es, commence par ôter la poutre qui est dans ton œil, et alors tu y verras clair pour retirer la paille qui est dans l’œil de ton frère. » De quelque manière que l'on entende cette poutre que l’homme n’apercevait pas dans son propre œil, à coup sûr ce n’était pas une énorme pièce de charpente. Ce fut Fig. 409. pourtant dans ce sens littéral

que des artistes du seizième

siècle traduisirent l’allégorie. L'un d'eux, Salomon Bernard, fit pour le Nouveau Testament une suite de gravures sur bois, qui furent publiées à Lyon en 1553; notre figure 109 est empruntée à l’une des illustrations de ce livre. L'individu assis est l'homme qui a une paille dans l'œil; le personnage debout la lui montre du doigt, à quoi le premier riposte en montrant la poutre, qu'à vrai dire il eût été difficile de ne pas voir, tant elle est grosse. Environ treize ans auparavant, un artiste d'Augsbourg, Daniel Hopfer, avait publié sur le même sujet une grande gravure en taille-douce, dont nous donnons (fig. 110) une copie réduite. L'homme qui voit la paille dans l’œil de son frère est évidemment un médecin ou un chirurgien, et en cette qualité, il s'occupe de la lui extraire ; seulement, l'organe visuel de l’Esculape

est affligé d’une poutre de dimensions encore plus extraordinaires que dans l’autre exemple, et, bien que le fait semble échapper à la fois au docteur et au patient, il est évident que le groupe qui est

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