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CHAPITRE X

La littérature satirique au moyen âge. — Jean de Hauteville et Alain de Lille. — Golias et les Goliards. —. La poésie goliardique. — Goût pour la parodie. — Parodies de sujets religieux. — La caricature politique au moyen âge. — Îles juifs de Norwich. — Différents pays caricaturés. — Satire locale. — Chansons et poèmes politiques.

Dans un des chapitres précédents, il a été parlé d’un genre de littérature satirique tout à fait populaire. Ce n’est pas que ce genre füt né chez les peuples qui composaient la société du moyen âge, et leur appartint en propre, car le développement intellectuel de celte époque provenait presque exclusivement de Rome, par un intermédiaire ou un autre, sans que toutefois nous puissions toujours remonter à la source, tant est imparfaite notre connaissance de la littérature populaire des Romains. La littérature de l'Europe occidentale prit pour son principal modèle celle de la France, que ce pays avait reçue de Rome, comme son langage. Mais vers la fin du onzième siècle, les universités initièrent plus directement les étudiants aux écrivains de l'antiquité, ct pendant le douzième siècle quelques-uns de leurs habiles imitateurs nous font illusion par l'élégance de leur style, au point de nous paraître eux-mêmes des classiques. Tels sont surtout les imitateurs des auteurs satiriques en prose latine et en vers latins. On peut citer, parmi ceux qui sont nés en Angleterre, Jean de Salisbury, Walter Mapes et Giraldus Cambrensis, pour la prose; Nigellus Wireker, déjà mentionné plus haut, et Jean de Hauteville, pour les vers.

Jean de Salisbury dans son Polycraticus, Walter Mapes dans son livre De nugis Curialium, Giraldus dans son Speculum Ecclesiæ et dans plusieurs autres de ses ouvrages, flagellent avec vigueur la corruption et les vices de leurs contemporains. Les deux satiristes anglais les plus remarquables du douzième siècle furent Jean de Hauteville et Nigellus Wireker. Le premier écrivit,

en 1184, un poëme en neuf livres, en hexamètres latins, intitulé, d’après le nom de son héros : Architrenius, c’est-à-dire l’Archipleureur. Architrenius est représenté comme un homme arrivé à l’âge de maturité, qui s’afflige du spectacle des vices et des faiblesses humaines, jusqu'au moment où il prend la résolution de se rendre en pèlerinage auprès de dame Nature, afin de se plaindre à elle de ce qu’elle l’a fait si faible pour résister aux tentations du monde, et afin d’implorer son assis'ance. Sur sa route, il fait successivement étape à la cour de Vénus et à la résidence de la Gourmandise. Il’arrive ensuite à Paris, et en visite la fameuse Université : la satire qu'il fait des mœurs des étudiants et de leurs études forme une remarquable et intéressante peinture de l'époque.

En quittant l'Université, le pèlerin gravit le mont Ambition, qui tente par sa beauté et par le palais magnifique dont il est couronné : là nous avons une satire des mœurs et de la corruption de la cour. Près de cette montagne est la colline de Présomption, habitée par des ecclésiastiques de toutes les classes, de grands docteurs et professeurs en science scolastique, des moines et autres personnages tonsurés. En s'éloignant de ce spectacle, Architrenius rencontre un monstre gizantesque et hideux, nommé la Cupidité, ce qui l’amène à une suite de réflexions sur l’avidité et l’avarice des prélats, réflexions auxquelles il est arraché par le vacarme que produit un combat à outrance entre les prodisues et les avares. Poursuivant son voyage, il aborde l'ile lointaine de Thulé, qu'il trouve être le lieu du repos des anciens philosophes de la Grèce, il écoute les déclamations de ces sages contre les vices de l'humanité. Après cette visite qui termine son pèlerinage, Architrenius trouve la Nature sous la forme d’une belle femme qui, entourée d’une foule de servileurs, habite au milieu d'une plaine fleurie; il reçoit d’elle un accueil courtois, mais elle commence par lui faire une longue leçon sur la philosophie naturelle. Quand elle a fini, elle écoute les plaintes du voyageur, et, pour le consoler, elle lui donne en mariage une belle femme nommée Modération; puis elle le congédie en le chapitrant sur les devoirs de la vie conjugale. La morale générale que l'auteur semble avoir voulu inculquer, c’est que le bonheur domestique d'une vie retirée doit être préféré aux agitations vaines et égoistes de la vie active sous toutes ses faces. On voit par là que l'allégorie qui produisit plus tard Île

Foyage du Pelerin, de Bunyan, avait déjà fait son apparition dans la littérature.

Ün autre satiriste célèbre de l’époque scolastique, c’est Alanus de Insulis, ou Alain de Lille, ainsi nommé, dit-on, parce qu'il était né à Lille en Flandre. Il occupa, pendant plusieurs années, avec grande distinction, la chaire de théologie à l'Université de Paris, et son savoir était si vaste qu’il mérita le surnom de Doctor universalis, le Docteur universel. Dans un de ses ouvrages, imité du livre favori du moyen âge, le De consolatione philosophie, de Boèce, dame Nature, que l’auteur a substituée à la Philosophie, nous apparaît, non pas en qualité d’arbitre, comme dans Jean de Hauteville, mais au contraire comme plaiynante : elle déplore amèrement la profonde dépravation du treizième siècle. Cet ouvrage qui, comme celui de Boèce, se compose de chapitres alternativement en vers et en prose, est intitulé : De planctu Naturæ, les Lamentations de la Nature. Mais nous allons passer à une autre classe plus spéciale de satiristes.

Les satires du temps nous montrent que les étudiants des universités, au douzième et au treizième siècle, jouissaient d'une grande indépendance vis-à-vis de l'autorité; qu’ils étaient généralement dissipés, turbulents ct querelleurs. Parmi cette indocile multitude, il y avait probablement beaucoup plus d'esprit et de talent satirique que chez les écoliers plus sages et plus laborieux; et c’est ce qui en faisait des hôtes bien accueillis aux tables somptueuses du haut clergé et du clergé riche, où le latin semble avoir été le langage usuel. Selon toute probabilité, c'est par suite de cette circonstance (et par allusion au latin gula, qui laissait sousentendre leur amour pour la table) que ces joyeux étudiants, qui déplovaient en latin quelques-uns des talents que les jougleurs excrçaient eu langue vulyaire, se donnèrent ou reçurent le nom de goliards (en latin du temps, goliardi ou goliardenses)1. Ce nom, dans tous les cas, parait avoir été adopté vers la fin du douzième siècle. En 1229, pendant la minorité de Louis IX, alors que le gouvernement de la France était aux mains de la reine mère, des troubles s’élevèrent dans l’Université de Paris, par les intrigues du

1 Dans le latin du moyen âge, le mot goliarda fut introduit pour exprimer la profession de goliard, et le verbe goliardisare, pour exprimer la pratique de cette profession.

égat du pape, et la turbulence des étudiants amena leur dispersion ainsi que la fermeture temporaire des écoles. L’historien contemporain, Matlfieu Paris, nous dit que « quelques-uns des serviteurs des étudiants chassés, de ceux-là qu'on avait l'habitude d'appeler yoliardenses, » composèrent une épigramme indécente sur le légat et la reine. Mais ce n'est pas la première fois qu’il est fait mention des goliards, car un statut du concile de Trèves, en 1227, défendait « à tous les prêtres de laisser les truands, ou autres étudiants vagabonds, ou goliards, chanter des vers sur le Sanctus et l'Angelus Dei pendant la célébration de la messe!. » Cette mesure a probablement trait aux parodies du service relisieux, comme celles dont nous aurons bientôt à parler.

Depuis cette époque, il est souvent question des goliards. Un statut ecclésiastique, publié en 1289, interdit aux clers (clerici, c’est-à-dire les hommes qui recevaient leur éducation dans l’Université) de faire métier de jougleurs, de goliards, ou de bouffuns ?; et le même statut prononce une forte pénalité contre ces clerici « qui persistent dans la pratique de la goliardie ou des représentations scéniques durant une année %, » Ce qui fait voir que, des divers exercices des jougleurs, ils en pratiquaient d’autres encore que celui de chanter simplement des chansons.

Ces clercs vagabonds se firent un chef imaginaire, ou président de leur ordre, à qui ils donnérent le nom de Golias, probablement comme parodie du nom du géant contre lequel combattit David, et, en outre, à titre de bravade contre le gouvernement ecclésiastique existant, ils le sacrèrent évèque — Golias episcopus. L'évèque Golias fut le représentant burlesque de l'ordre clérical, le satiriste général, le réformateur de la corruption ecclésiastique et de toutes les autres. S’il n’était pas docteur en théologie, il était

{ « Jtem, præcipimus ut omnes sacerdotes non permittant trutannos et alios - « vagd® scholares, aut goliardos, cantare versus super Sancluset Angelus Dei «in missis, » etc. (Concil. Trevir., an. 4227, ap. Marten.et Durand. fwpliss. Coll., VIX, col. 117.)

8 « Item, præcipimus quod clerici non sint joculatores, goliardi, seu bufones. » (Stat. Synod. Caduacensis, Ruthenensis, et Tutclensis Eccles. ap. Marteno, Thes. anecd., IV, col. 727.)

5 + Clerici.….. si in goliardia vel histrionatu per annum fuerint. » (/bid., cul, 729.) Dans une des éditions de ce statut on trouve cette addition: « Aprés « qu'ils auront été avertis trois fois.»

maître des arts, car on lui donne aussi le titre de Magister Golias. Mais, par-dessus tout, il était le père des goliards, des « clercs ribauds, » comme on les appelle, qui tous faisaient partie de sa famille !, et se disaient ses enfants.

Summa salus omnium, filius Mariæ, Pascat, polat, vestiat pueros Golyæ ?!

(Que notre Sauveur à tous, le fils de Marie, donne la nourriture, la boisson et le vêtement aux enfants de Golias!)

. En outre, ce nom était enveloppé de tant de mystère, que Giraldus Cambrensis, qui florissait vers la fin du douzième siècle, prenait Golias pour un personnage réel, et son contemporain. On peut ajouter que Golias non-seulement se targue de la dignité d’évêque, mais que parfois il s'attribue le titre d'archipoela, l’archipoëte ou le poëte en chef, |

Césaire de Heisterbach, qui écrivit en 1222 son livre sur les miracles de Son temps, nous raconte une anecdote qui peint le caractère du clerc vagabond. Le fait s'était passé l’année d'avant à Bonn, dans le diocèse de Cologne : « Un certain clerc vagabond, dit-il, nommé Nicolas, de la classe de ceux qu’on appelle archipoëtes, tomba gravement malade. Quand il se crut sur le point de mourir, il obtint de notre abbé, par l’intercession des chanoines de la même église, son admission dans les ordres. Ïl revêtit l’étole avec beaucoup de contrition, à ce qu’il nous sembla ; mais, dès qu'il fut hors de danger, il s'en dépouilla au plus vite et, la jetant à terre avec dérision, il prit la fuite. »

Ce qui nous édifie le mieux sur le caractère des goliards, ce sont leurs propres poésies. Îls erraient de manoir en manoir et, probablement de monastère en monastère, absolument comme les jougleurs ; mais ils paraissent avoir été spécialement bien accueillis à la table des prélats, etc.; de même que les jougleurs, outre qu'ils étaient bien fêtés, ils recevaient des vêtements et autres dons. Il était rare qu’ils fussent mal reçus ; le cas pourtant se présentait

4 « Clerici ribaldi, maxime qui vulgo dicuntur de familia Goliæ.» (Concil. Sen. ap. Concil. t. IX, p. 578.) 2 Voir mes Poems of Walter Mapes, p. T0.

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parfois, nous en avons un exemple dans une épigramme rimée, imprimée dans mes Poëmes latins attribués à Walter Mapes. « Je viens sans ètre invité, » dit le goliard à l'évêque, « mais tout prêt à diner ; telle est ma destinée, partout où je dine, c'est sans être invité. » L'évêque lui répond : « Je ne me soucie pas des vagabonis qui errent à travers champs, de chaumière en chaumitre, de village en village; de tels hôtes ne sont pas faits pour ma table. Je ne t'invite pas, car je fuis tes pareils ; toutefois, bien malgré moi, tu auras le pain que tu demandes. Lave-toi, essuic-toi, assicds-toi, dine, bois, lave-toi encore, et pars. »

GOLIARDUS.

Non invitatus venio prandere paratus; Sic sum fatatus, nunquam prandere vocalus.

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