‹ Histoire de la caricature et du grotesque dans la littérature et dans l'artChapitre 51 sur 102 · EPISCOPUS · texte numérisé non relu

EPISCOPUS

Non ego euro vagos, qui rura, mapalia, pagos Perlustrant, tales non vult mea mensa sudales. Te non invito, tibi consimiles ego vito; Me tamen invito potieris pane petito.

Ablue, terge, sede, prande, bibe, terge, recede.

Dans une autre épigramme semblable, le goliard se plaint de l’évêque, qui ne lui avait donné pour toute largesse qu'un vieux manteau usé. La plupart des poctes goliardiques se plaignent de leur pauvreté, et quelques-uns reconnaissent qu’elle à sa cause dans le cabaret et l'amour du jeu. L'un d’eux invoque, comme un titre à la libéralité de son hôte, qu'étant étudiant il n’a pas appris à travailler, que ses parents étaient des chevaliers, mais que lui n'avait nul goût pour les armes, et qu’en un mot il a préféré la poésie à toute autre occupation. Ün autre, précisant encore davantage, se plaint de ce qu'il court risque d'en être réduit à vendre ses habits. «a Si je vends pour de l'argent, dit-il, cet habits de vair que je porte, ce sera pour moi une grande honte ; j'aimerais mieux endurer un long jeûne. Un évêque, qui est le plus généreux des hommes, m'a donné ce manteau, et cette générosité lui vaudra dans le ciel une plus grande récompense qu’à saint Martin, qui n'a donné, lui, que la moitié du sien. Aujourd'hui le poûte a besoin, dans son dénüment, d’être secouru par votre libéralité. »

S'adressant à ses auditeurs :

« Que les nobles hommes fassent de nobles dons, — de l'or,

des vêtements, et autres choses semblables. »

En .. 4 -é - …« .

Si ventadur propter denariom Indumentum quod purto varium, Grande mihi fiet opprobrium; Malo diu pati jejunium.

Largissimus largorum omnium Præsul dedit mihi hoc pallium, Majus habens in cœlis præmium Quam Martinus, qui deuit medium.

Nunc est opus ut vestra copia Sublevetur vatis inopia ;

Dent nobiles dona nobilia, — Aurum, vestes, et his similia.

Les opinions ont varié touchant le pays auquel appartient spécialement ce genre de poésie. Giraldus Cambrensis, qui écrivait à la fin du douzième siècle, ou au commencement du treizième, pensait évidemment que Golias était un Anglais ; et, à une date postérieure, la poésie goliardique a été presque tout entière attribuée à un contemporain, ami de Giraldus, le célèbre humoriste Walter Mapes. C'était assurément là une erreur. Jacob Grimm semble porté à revendiquer cette poésie pour l'Allemagne ; mais Grimm, dans cette occasion, s’est évidemment placé à un point de vue trop étroit. Nous serons probablement plus exacts en disant qu’elle appartenait en commun à tous les pays où les études universitaires étaient répandues; que, quel que füt le pays où un poëme particulier de cette catégorie était composé, il devenait la propritté du corps enticr de ces jougleurs scolastiques, et passait ainsi d’un pays dans un autre, subissant parfois des modifications ou des additions pour mieux s'adapter à l'esprit de chaque peuple. Plusieurs de ces poëmes offrent des changements de cette nature dus à cette cause. Ainsi, dans les copies anglaises du poème si connu de la Confession, nous trouvons, vers la fin, le vers suivant :

© Præsul Coventrensium, parce confitenti.

Cette invocation à l’évêque de Coventry est ainsi changée dans un manuscrit allemand :

Electe Coloniæ, parce pœnitenti.

(0 toi l'élu de Cologne, épargne un pécheur repentant.)

L'étude comparée des manuscrits goliardiques des différents pays fait supposer que les noms de Guolias et de Goliard sont originaires de l’Université de Paris, mais qu'ils furent plus spécialement populaires en Angleterre, tandis que le terme d’archipoeta fut plus communément employé en Allemagne.

En 1841, j'ai recueilli, pour faire partie des publications de la Société Camden, toutes les poésies goliardiques que j’ai pu trouver alors dans les manuscrits anglais, et je les ai données comme généralement attribuées à Walter Mapes ?. À une date un peu plus récente, j'ai inséré dans mes Anecdotu litleraria un chapitre de documents additionnels de la même espèce ?. Tous les poëmes que j'ai fait entrer dans ces deux volumes sont tirés de manuscrits anglais, et quelques-uns ont été certainement composés par des auteurs anglais. Îs se distinguent par une facilité, une aisance remarquables dans la versification et la rime, et par beaucoup de verve dans la satire. Celle-ci est dirigée principalement contre le clergé, et elle n’épargne personne, depuis le pape jusqu'au dernier des religieux. Dans l’Apocalypsis Goliæ, ou les Révélations de Golias, celui de tous ces poëmes qui parait avoir été le plus populaire 5, le poëte se représente comme transporté en vision dans le ciel, où lui sont révélés successivement les vices et les désordres des diverses classes du clergé. Le pape est un lion dévorant ; dans son avidité pour les livres (monnayées), il met en gage ses livres (de lecture); devant un marc d'argent, il traite avec dédain saint Marc l’'Évangéliste ;: quand il vogue dans les hautes régions, l'arzent est la seule place où il puisse jeter l'ancre. Les vers de l'original serviront comme spécimen du style de ces curieuses compositions el de la manie des jeux de mots, qui est si caractéristique dans la littérature du moyen àge :

Est leo pontifex summus, qui devorat, Qui libras sitieus, libros impignorat;

1 The Latin Poems commonly uttributed to Walter Mapes, collected and edited by Thomas Wright, E:q., in-4°. London, 1841.

2 Anecdota Lilteraria; a collection. of Short Poem in English, Latin, and French, illustrative of the Literarure and History of England in the thirteenth century. Edited by Thomas Wright, Esq.,in-8°. London, 1844.

3 Pour mon édition, je n'ai pas confronté moins de seize exemplaires qui existent parmi les manuscrits du British Museum, et des bibliothèques d'Oxford et de Cambridge; et il y en a certainement beaucoup d'autres.

Marcam respiciet, Marcum dedecvrat; In summis navigans, in nummis anchorat,

L'évêque brüle de faire invasion dans les pâturages d'autrui, et il fait main basse sur les biens du prochain. Le vorace archidiacre est comparé à l'aigle, parce qu'il a l'œil perçant pour découvrir au loin sa proie, et le vol rapide pour aller s’en saisir. Le doyen est représenté par un animal à figure humaine; discrètement rusé, il recouvre la fraude des apparences de la justice, et par la simplicité qu'il affiche il veut se faire passer pour un homme plein de piété. C'est dans cet esprit que les fautes du clergé de tous les degrés sont minutieusement critiquées pendant quatre à cinq cents vers; et il ne faut pas oublier que c'était le clergé anglais dont le caractère était ainsi mis en scène :

Tu scribes etiam, forma sed alia, Septem ecclesiis quæ sunt in Anglia.

Parmi ces pièces, d'autres sont appelées sermons, et sont adressécs les unes à des évêques et à des dignitaires de l'Église, d'autres au pape, d’autres aux ordres monastiques, d’autres au clergé en général. La cour de Rome, dit-on, était décriée pour son avidité; 1, tout droit, toute justice étaient mis à l’enchère, et nulle faveur ne pouvait s’obtenir sans argent. Dans cette cour l'argent occupe la pensée de tout le monde; la pièce de monnaie avec sa croix au revers, Sa forme ronde et son éclat fascinateur est l'idéal des Romains; où l'argent parle, la loi se tait :

Nummis in hac curia non est qui non vacel; Crux placet, rotunditas, et albedo placet, Et cum totum placeat, et Romanis placet, Ubi nummus loquitur, et lex omnis tacet.

Un des plus curieux de ces poëmes est peut-être la Confession de Golias, dans laquelle le poëte fait sa propre satire, et nous donne par ce moyen une peinture curieuse de la vie du goliard. Il se plaint d'être fait d'une matière légère qui tourne à tout vent, d'errer à l'aventure, ainsi que le vaisseau sur la mer et l'oiseau dans l'air, en quête de compagnons aussi peu recommandables que

sa propre personne. Îl est esclave des charmes du beau sexe. Il est martyr du jeu, qui souvent le renvoie tout nu, exposé aux rigueurs du froid ; mais il est réchauffé à l’intérieur par l'inspiration de son cerveau et il compose alors mieux que jamais. L’incontinence et le jeu sont deux de ses vices; le troisième est l’ivrognerie. « La taverne, dit-il, je ne l’ai jamais méprisée, et je ne la mépriserai jamais jusqu’au moment où je verrai les saints anges venir chanter sur mon corps le Requiem œæternam. Je veux mourir au cabaret. Quand je serai sur le point d’expirer, qu'on approche une coupe de mes lèvres, afin que les chœurs des anges disent, lorsqu'ils viendront: « Dieu soit propice à ce buveur ! » Le vin alimente la lampe de l'âme et la fait briller ; le cœur, abreuvé de nectar, s'envole au ciel; le vin de la taverne a pour moi plus de bouquet que celui que le sommelier de l'évêque mêle à son eau. La nature accorde à chacun son don particulier : moi, je n’ai jamais pu écrire à jeun ; un enfant serait mon maître quand je n’ai pas bu ; je hais comme la mort la soif et le jeûne. »

Tertio capitulo nemoro tabernam:

Ilam nullo tempore sprevi, neque spernam, Donec sanctos angelos venientes cernam, Cantantes pro moriuo requiem æternam.

Meum est propositum in taberna mori; Vinom sit appositum morientis ori;

Ut dicant cum venerint angelorum chori, æ Deus sit propitius huic potatori! »

Poculis accenditur animi lucerna;

Cor imbutum nectare volat ad superna:

Mihi sapit dulcius vinum in taberna,

Quam quod aqua miscuit præsulis pincerna.

Unicuique proprium dat natura raunus:

Ego nunquam potui scribere jejunus ;

Me jejunum vincere posset puer unus; Sitim et jejunium odi tanquam fuous !.

Un autre des plus populaires parmi ces poèmes goliardiques,

1 Poems attributed to Walter Mapes, p. 73.

Des stances cilées ici, et de quelques autres, on fit ensuite une chanson à boire, qui fut assez populaire au quinzième et au scizième siècle. — On la retrouve en style moderne dans les chansons du Caveau français.

c'était l'opinion de Golias sur le mariage; grossière satire contre les femmes. Contrairement à ce qu’on pourrait attendre de pièces écrites en latin, un grand nombre de ces satires en vers sont dirigées contre les vices des laïques aussi bien que contre ceux du clergé.

En 1844, le célèbre érudit allemand Jacob Grimm publia dans les Travaux de l’Académie des sciences de Berlin un choix de vers goliardiques tirés de manuscrits d'Allemagne. Parmi ces vers, évidemment écrits par des Allemands, quelques-uns contiennent des allusions aux affaires de l'Allemagne au treizième siècle !. Ils présentent la même forme de versification et le même genre de satire que ceux qui ont été recueillis en Angleterre ; mais le nom de Golias est remplacé par celui d'archipoela. Quelques-unes des stances de la Confession de Golias se trouvent dans un poëme où l’archipoëte adresse une pétition à l’archichancelier pour le prier de venir en aide à sa détresse ; il y avoue sa prédilection pour le vin. Un exemplaire de la Confession elle-même se trouve aussi dans cette collection allemande, sous le titre de la Confession du poële. |

La bibliothèque royale de Munich possède un manuscrit trèsimportant de cette poésie latine goliardique, écrit au treizième siècle. Ilappartenait, dans l'origine, à l’une des grandes abbayes de bénédictins de la Bavière, oùil semble avoir été conservé avec grandsoin; on sentait bien, toutefois, que ce n’était pas précisément un livre fait pour une confrérie religieuse, car les moines l'avaient omis dans le catalogue de leur bibliothèque, le considérant sans doute comme un livre de la possession duquel il n'était pas séant de se vanter. Îl avait été destiné évidemment à former un recueil particuliérement soigné des poésies de ce genre alors adoptées. Une partie Se compose de poésies d'un caractère plus sérieux, telles que des hymnes, des pièces de vers morales, et spécialement de morceaux Satiriques. Plusieurs de ces pièces se retrouvent dans les manuscrits écrits en Angleterre. Une très-grande partie de Ja collection consiste en chansons d'amour qui, bien que conservées précieusement par les moines bénédictins, sont parfois d’un carac-

1 Gedichle des Mittelalters auf Kôning Friedrich I. den Staufar, und aus seiner s0 wie der nachslfolgenden Zeit, in-4*. Des exemplaires de cet ou-

vrage ont élè tirés à partetdistribuës parmi les savants qui s’occupaient du moyen àve.

tère licencieux. Une troisième classe comprend les chansons de table et de jeu (potatoria et lusoria). Le caractère général de cette poésie est plus jovial, plus ingénieux, plus compliqué comme structure métrique, et en réalité plus [yrique que celui des poésies que nous avons décrites jusqu'ici, cependant, selon toute probabilité, ces œuvres provenaient de la mème classe de poëtes, — les jougleurs ecclésiastiques. Les traits de sentiment, les descriptions du beau sexe, l'admiration de la nature, sont quelquefois rendus avec une grâce remarquable. Ainsi la verdure des bois doucement animée par les voix joyeuses de leurs habitants ailés, l'ombre du feuillage, les buissons épineux couverts de fleurs, emblème de l'amour, dit le poëte, car l'amour blesse comme une épine et charme ensuite comme une fleur; tout cela est décrit avec beaucoup de goût dans les vers qui suivent :

Cantu nemus avium

Lascivia canentium

Suave delinitur,

Fronde redimitur,

Vernant spinxæ floribus Micantibus,

Vencrem signantibus,

Quia spina pungit, flos blanditur.

Le portrait suivant d’une belle damoiselle témoigne d'un grand talent de linguiste et de versificateur :

Allicit dulcibus Verbis et osculis, Labellulis

Castigate tumentibus, Roseo neclareus Odor infusus ori; Pariter eburneus Sedat ordo dentium, Par niveo candori.

Tout le contenu de ce manuscrit a été imprimé en 1847, en un volume ïin-8&, publié par la Société littéraire de Stuttgard 1.

1 Carmina Burana, Lateinische und Deutsche Lieder und Gedichte einer Handschrift des XIIL Jahrunderts aus Bencdictbeurn auf der K. Bibliothek zu München, in-8. Stuttgard, 1847.

J'avais déjà fait imprimer en 1838 quelques spécimens de ces poésies lyriques latines du genre érotique, dans un volume intitulé : Early Mysteries and Latin Poems!; mais cette poésie n'appartient pas, à proprement parler, au sujet du présent volume, et je n’en dirai rien de plus.

Les goliards n’écrivaient pas toujours en vers ; nous avons quelques-unes de leurs compositions en prose, et elles apparaissent principalement sous la forme de parodies. Nous retrouvons tout le long du moyen âge un grand amour pour la parodie; on n'épargnait pas même les choses les plus sacrées, et les exemples qu’en fournit le célèbre procès de William Hone étaient bien mitigés en comparaison de quelques-uns que l’on rencontre dans certains manuscrits du moyen âge. Dans mon recueil des poëmes attribués à Walter Mapes ?, j'ai inséré une satire en prose, intitulée : Magisler Golyas de quodam abbate (c'est-à-dire histoire d'un certain abbé, par maître Golias), qui ressemble assez à une parodie de la légende d’un saint. La vie voluptueuse du supérieur d'une maison monastique y est décrite sur un ton de plaisanterie que rien ne saurait dépasser.

Plusieurs parodies, d'un caractère plus direct, sont imprimées dans les deux volumes des Reliquiæ antiquæ 3. L'une d'elles (vol. IT, p. 208) est une parodie complète du service de la messe ; elle est intitulée dans l'original : Missa de Potatoribus, la Messe des Buveurs. Dans cette bizarre composition, l’Oraison dominicale même est parodiée. On trouve une partie de cette pièce, avec de grands changements, dans la collection allemande des Carmina Burana, sous le titre de : Officium Lusorum, l'Office des Joueurs. Les Reliquiæ antiquæ (vol. IF, p.58) contiennent une parodic de l'évangile de saint Luc, commençant par ces mots : Initium fallacis Evangelii secundum Lupum, ce dernier nom étant évidemment un jeu de mots sur Lucam. Bacchus en est le sujet, et comme la scène se passe dans une taverue d'Oxford, nous n'hésilons pas à at-

1 Early Mysteries and other Latin Poems of the lwelfth and thirteenth cenluries, edited by Thomas Wright, Esq., in-8°. London, 1838.

3 Introduction, p. xt.

5 Reliquiæ antique. Scraps from Ancient Manuseripts, illustrating chiefly Early English Literature and the English Language. Edited by Thomas Wright, Esq., and J.-0. Halliwell, Esq., 2 vol. in-8°; vol. 1, London, 4841; vol. DT,

tribuer ce morceau à quelque étudiant de cette université au treizième siècle. Parmi les Carmina Burana est une parodie semblable de l’évangile de saint Marc; elle faisait évidemment partie d’un de ces travestissements burlesques du service divin. Comme elle est moins profane que les autres, et qu'en même temps elle peint bien la haine du moyen âge contre l'Eglise de Rome, j'en donnerai une traduction à titre de spécimen du genre. Il n’est pas besoin de rappeler au lecteur qu’un marc était une monnaie valant treize shillings quatre pence (environ dix-sept francs) :

« Commencement du saint Évangile selon les marcs d'argent. En cetemps-là, le pape dit aux Romains: « Quand le Fils de « l'Homme viendra au siége de notre puissance, dites-lui d’abord : « — Ami, pourquoi es-tu venu ? Mais s'il persévère à frapper à la « porte sans rien vous donner, jetez-le au plus profond des ténè- « bres.» Etil arriva qu’un pauvre clerc vint à la cour du seigneur pape, et cria : e Ayez pitié de moi, vous, les portiers du pape, car « la main de la pauvreté m'a touché. Je suis nécessiteux et pau- « vre, c'est pourquoi je demande votre assistance dans mon mal- « heur et ma misère. » Mais eux, en entendant ces paroles, s’indignèrent fort, et lui dirent : « Aini, va-t'en au diable, toi etta pau- « vreté; retire-toi, Satan, car tu n’exhales rien de ce qui a le par- « fum de l'argent. En vérité, en vérité, je te le dis, tu n’entreras « pas dans la joie de ton seigneur jusqu'à ce que tu aies donné ton « dernier liard. »

« Alors le pauvre homme s’en alla, et vendit son manteau et sa robe, et tout ce qu'il avait, et le donna aux cardinaux, et aux portiers, et aux Chambellans. Mais ile dirent : « Qu'est-ce que cela « pour tant de monde? » Etils le mirent dehors, et il s’en alla pleurant amèrement, et il était inconsolable.

« Après lui vint à la cour un certain clerc qui était gros, gras et riche, et qui dans une émeute avait commis un meurtre. Il donna d’abord au portier, ensuite au chambellan, puis aux cardinaux. Maisils s’attendaient à recevoir davantage. Alors le seigneur pape, apprenant que les cardinaux et les officiaux avaicnt reçu du clerc beaucoup de présents, tomba mortellement malade. Mais le riche personnage lui envoya un électuaire d’or et d'argent, et il fut immédiatement rendu à la santé. Alors le seigneur pape appela en sa présence les cardinaux et les officiaux, et leur dit : « Frères, pre- « nez garde que personne ne vous trompe par de vaines paroles;

« car je vous donne l'exemple, afin que, comiune je prends, vous « preniez aussi. »

La prédilection du moyen àge pour Ja parodie se manifestait assez fréquemment sous une forme plus populaire et dans le langage du peuple.

Les Reliquiæ antique (t. T, p. 82) renferment une parodie trèssingulière en anglais des sermons des prêtres catholiques ; une bonne partie est composée de manière à ne présenter aucun sens suivi, affectation qui implique une moquerie à l’adresse des prédicateurs. Ainsi, l’orateur burlesque se met à faire, au milieu de son discours, le récit que voici : |

« Messieurs, à l’époque où Dieu et saint Pierre vinrent à Rome, Pierre fil à Adam une question bien embarrassante ; il lui dit : « Adam, Adam, pourquoi as-tu mangé la pomme sans la peler ? — « Ma foi, répondit Adam, c'est que je n'avais pas de poire cuite. » Et Pierre vit le feu et en eut peur, ct il grimpa sur un prunier qui était tout couvert de cerises rouges bien mûres. Et là il vit tous les perroquets dans la mer. Îl vit aussi des chevaux et des morues qui s’ébattaient dans l’eau; puis des poules et des harengs qui chassaient le cerf dans les haies; puis des anguilles qui faisaient rôtir des alouettes ; puis des églefins au pilori pour avoir mal fait rôtir du beurre de mai. [1 vit aussi comment les boulangers faisaient cuire le beurre au four pour graisser avec ce beurre les vieilles bottes des moines. Ïl vit encore comment le renard prêchait, etc. »

Le même volume contient quelques parodies assez habiles des anciens romans anglais à allitération, offrant les mêmes accouplements de phrases absurdes et de mots sans suite, ce qu’on appelle en français des cuq-à-l'âne. Ce genre de parodic remonte à une période assez éloignée ; il devint à la mode en Angleterre, au dix-septième siècle, sous la forme de chansons intitulées Tom-a- Bedlams !. M. Achile Jubinal a publié deux de ces poèmes en français; 1ls peuvent appartenir au treizième siècle ?. Les vieux manuscrits en offrent d'autres exemples. Il y a généralement tant de grossièretés dans ces productions, qu’il n’est pas facile d’en

4 Chansons de fous.

* Achille Jubinal, Jongleurs et Trouvères, in-8°, Paris, 1835, p. 34; ct Nouveau recueil de Contes, dits Fabliaux, etc , in-8°, Paris, 1842, vol. II, p. 208. Dans le premier de ces recueils, M. Jubinal a donné à ces compositions le titre de Resveries, et dans le second il les appelle Fatrasies.

choisir un passage à citer; en définitive, leur procédé consiste à traîner le lecteur pendant tout le poëme sans lui donner une seule déc claire. Voici le second de ceux que M. Jubinal a publiés :

Li ombres d'un oef Portoit l'an reneuf Sur la fonz d’un pot; Deus viez pinges neuf Firent un estuef Pour courre le trot, Quand vint au paier l’escot, Je, qui onques ne me muef, M'escrirai, si ne dis mot:

« Prenés la plume d’un bucf, S'en vestez un sage sot. »

(Jubinal, Nouv. rec. 2 vol., p. 217.)

L'esprit des goliards survécut encore longtemps à leur nom tombé dans l'oubli ; et leurs satires amères contre la hiérarchie catholique, la corruption de l'Eglise, fut une bonne aubaine pour les réformateurs du seizième siècle. Des savants, tels que Flacius {llyricus, apportèrent un zèle empressé à fouiller les manuscrits renfermant des poésies goliardiques, et les publièrent à l’envi, convaincus surtout qu’en agissant ainsi, c'était autant d'armes sûres et bien trempées qu'ils forgeaient pour les grandes controverses religieuses qui agitaient alors la société européenne. Pour nous, outre leur intérêt comme compositions littéraires, ces poésies ont aussi une valeur historique : elles nous font faire plus intimement connaissance avec le caractère de la grande lutte intellectuelle qui devait affranchir les peuples des ténèbres du moyen âze, lutte qui occupa surtout le treizième siècle, et qui ne s’apaisa un instant que pour recommencer ensuite avec plus d'énergie et de succès.

Rien n’est plus amusant que la satire déverséc par plusieurs de ces pièces sur le latin des moines. J'ai publié dans les Reliquiæ antiquæ, sous le titre de The Abbot of Gloucester’s Feast (le Festin de l'abbé de Gloucester),une longue lamentation misedans la bouche d'un personnage du menu peuple des moines; elle est dirigée contre l'égoïsme de leurs supérieurs, et toutes les règles de la grammaire latine y sont audacieusement bravées. L'abbé et le pricur de Gloucester, avec tout leur couvent, sont invités à un festin. A leur

arrivée, « l'abbé, dit Ic moine mécontent, alla s'asseoir à la place d'honneur et le pricur à côté de lui; mais moi, je restai tout le temps dans une place en arrière, parmi la racaille. »

Abbas ire sede sursum,

Et prioris juxla ipsum;

Ego semper stavi dorsum Inter rascalilia.

Le prieur et l’abbé eurent du vin à profusion, mais les pauvres diables n’eurent rien : tout était pour les riches.

Vinum venit sanguinatis

Ad prioris et abbatis;

Nihil nobis paupertatis, Sed ad dives omnia.

Quand les pauvres moines témoignaient quelque mécontentement, les illustres personnages y répondaient par le dédain, et le prieur disait à l’abbé : « Ils ont bien assez de vin : allez-vous donc donner toute notre boisson aux pauvres ? Qu'avons-nous à nous occuper de leur pauvreté ? Ils ont peu, c’est possible ; mais c’est bien assez, puisqu'ils sont venus à notre festin sans y être invités.»

Prior dixit ad abbatis :

æ Ipsi habent vinum satis ;

Vultis dare paupertalis, Noster potus omnia ?

Quid nos spectat paupertatis ?

Postquam venit non vocatis Ad noster convivia. »

Cet amusant poëme, qui continue sur ce ton plusieurs pages durant, appartient à la fin du treizième siècle.

Un manuscrit du milieu du quinzième siècle, que j'ai publié !, nous offre une composition beaucoup plus courte, mais ayant avec

1 Songs and Carols, now first printed from a manusciipt of the fifteenth century. Edited by Thomas Wright, Esq., in-$°. London, 1847, p. 2. Publications de la Socièté Percy.

Ja précédente une grande analogie. L'auteur se plaint que l'abbé et le prieur bussent du vin d’un bouquet excellent, tandis qu’on ue dounait d'ordinaire au couvent que de mauvaise piquette. « Il vaut bien mieux, dit-il, aller boire de bon vin à la taverne, où les vins sont de la meilleure qualité et où l'argent est le sommelier. »

Bonum vinum cum sapore Bihit abbas cum priore; Sed conventus de pejore Semper solet bibere.

Bonum vinum in taberna, Ubi vina sunt Valarma (pour « Falerna »), Ubi nuommus est pincerna, Ibi prodest biberc.

La satire, sérieuse au fond, quoique légère de forme, dont nous venons de parler dans ce chapitre, fut une des sources d’où sortirent la satire politique et, plus tard, la caricature politique. J'ai déjà fait observer que le moyen âge n’a pas été l’époque de la caricature politique ou personnelle, parce que les moyens de circulation n'offraient pas encore la rapidité ni l'extension nécessaires. Cela n'empêche que ceux qui dessinaient ne se soient quelquefois aussi, au moyen âge, amusés à croquer des caricatures ; ces dessins, en général, ont péri, parce que personne ne songeait à les conserver ; mais leur existence est attestée par un exemple très-curieux qui nous est parvenu, et dont notre fig. 111 donne ici la reproduction. C’est une caricature sur les juifs de Norwich, dessinée à la plume, au treizième siècle, par quelque clerc d’une des cours du roi, sur un des rôles du Pell Office, où elle a été conservée. Norwich, comme on sait, était à cette époque une des principales résidences des juifs en Angleterre ; et l'individu que la caricature appelle Isaac de Norwich, ce juif couronné à trois visages et dont Ja tête domine toutes les autres, doit avoir été un personnage de grande importance parmi eux. Dagon, sous la figure d’un démon à deux têtes, occupe une tour que viennent attaquer d’autres démons. Au-dessous de la figure d'Isaac est une dame, dont le nom parait être Avezarden ; elle doit avoir des relations quelconques avec certain personnage masculin appelé Nolle-Mokke,; et un démon du nom de Golbif vient se méler de l'affaire. Comme ce dernier nom est écrit en majuscules, nous avons lieu de croire

que c’est le personnage le plus important de la scène ; mais, en l'absence d'aucune donnée relative aux circonstances, il serait inutile de tenter une explication de cette caricature compliquée.

| SANS Cu, QT

A Os

mat

Fig. 111.

On trouve, dans d’autres documents des archives nationales de l'Angleterre , des essais de caricature du même genre, quoique d’une nature moins directe et moins compliquée. L'un de ces recueils, fort amusant et d'un intérèt tout particulier, m'a été indiqué par mon excellent et respectable ami, le rév. Lambert B. Larking. Il appartient à la Trésorerie de l’Échiquier, et consiste en deux volumes sur vélin, désignés sous le nom de Liber À et de Liber B. Ce sont des registres de traités, de mariages et autres documents semblables du règned'Édouard E”, que Rymer a largement mis à contribution. Le clerc chargé de les écrire était, à ce qu'il faut croire, un plaisant, comme beaucoup de ses pareils, et

il s’est amusé à dessiner en marge des habitants des diverses provinces britanniques auxquelles les documents se rapportaient. Quelques-uns de ces dessins ont évidemment une intention de carica-

ture. Ainsi, le personnage que reproduit notre figure 112 représente certainement un Irlandais. On y reconnaît du moins un trait de la description donnée par Giraldus Cambreusis, alors que cet auteur parle avec une espèce d'horreur des haches formidables que les Irlandais avaient coutume de porter avec eux. En traitant de la manière dont on devrait gouverner l'Irlande quand elle serait entièrement assujettie, Giraldus recommande que, « en attendant, on ne permette aux Irlandais en temps de paix, sous aucun prétexte el en aucun lieu, de se servir de cet abominable instrument de destruction que, suivant une ancienne mais déplorable coutume, ils portent constamment à la main, au lieu d'un bâton. » Dans un chapitre de sa Topographie de l'Irlande, Giraldus insiste sur cette « ancienne et détestable coutume » qu’ont les frlandais de porter toujours une hache à la main en guise de bâton, aux plus grands risques de toute personne ayant affaire à eux.

Un autre Irlandais, reproduit dans notre figure 113, d’après un dessin du même manuscrit, brandit sa hache dans Ja même attitude menaçante.

Le costume de ces individus s'accorde assez exactement avec la description donnée par Giraldus. Les dessins nous font même comprendre mieux que les expressions de l’auteur ces « petits capuchons collants, qui pendent plus bas que les épaules de la longueur d'une coudée » (environ 50 centimètres). Ce petit capuchon et la coiffure plate qui y est attachée se voient plus nettement encore dans la seconde figure que dans la première. Les « culottes et chausses d’une seule pièce, ou bien ces deux parties du vêtement jointes ensemble, » sont aussi très-distinctement retracées; elles paraissent être liées au-dessous de la chevilk; quant aux pieds, il est évident qu'ils sont nus, et cela prouve que l'usage des

brogues n’était pas encore général parmi les Irlandais du treizième siècle.

Si le Gallois de cette époque était vêtu un peu plus légèrement que l’Irlandais, il avait l’avantage, à en juger par le manuscrit en question, d’avoir au moins un soulier. Notre figure 114 représente un Gallois armé d’un arc et d'une flèche : son vêtement semble se résumer en une simple tunique et un léger manteau. Ceci est entièrement conforme à la description de Giraldus Cambrensis : « En toute saison, nous dit cet auteur, leur habillement était le même, et par les froids les plus rigoureux, ils n'avaient pour se garantir qu'un manteau d'’étoffe légère et une tunique. » Giraldus ne dit rien quant à leur habitude de ne porter de soulier qu'à un seul pied ; il est évident toutefois que telle était

Fig. 113. leur coutume à l’époque où ces registres furent écrits; car, dans un autre dessin, an trouve encore un Gallois (que nous donnons figure 115) qui se fait re-

Fig. 114. Fig. 115.

marquer par la même particularité. Dans l’un et l'autre cas, le soulier est au pied gauche. Giraldus dit seulement que, « lorsque les Gallois allaient en gucrre, ils marchaient ordinairement pieds

nus, ou bien faisaient usage de souliers montants, grossièrement faits de cuir non tanné. » Îl les représente comme armés tantôt d’arcs et de flèches, tantôt de longues piques ; or, des deux Gallois que nous avons empruntés à ce munuscrit, le premier, en effet, tire de l'arc, et le second tient une lance, laquelle paraît posée sur son pied gauche, le seul qu'il ait de chaussé, tandis que de la main gauche il brandit une épée. Ces deux Gallois ont un aspect fort grotesque.

Le Gascon est représenté avec des attributs plus pacifiques. La Gascogne était le pays d’où les Anglais tiraientleurs approvisionnements de vins, article de consommation très-important au moyen âge. Quand le clerc qui écrivit ce manuscrit en arriva aux documents relatifs à la Gascogne, sa pensée se porta tout naturellement sur les riches vignobles de cette province et les vins qu’elle fournissait en si grande abondance, genre de produit que les clercs ne méprisaient pas, si l’on en croit les vieilles chroniques. Aussi le croquis dont notre figure 116 est la reproduction nous montre-t-il un Gascon très-assidûment occupé à tailler sa vigne. Le digne homme, dans tous les cas, a’ du moins deux Fig. 416. souliers, et cependant son vêtement est des plus minces. C'est peut-être le vinitor, tel que nous le dépcignent les documents de l’époque, un serf attaché aux vignobles.

Notre deuxième croquis (fig. 117) représente une scène plus complexe et nous initie à toute la fabrication du vin. Nous voyous d’abord un homme mieux vêlu, ayant aux pieds des souliers (ou bottines) d’une bien meilleure tournure, et un chapeau sur la tête; il apporte le raisin de la vigne à l'endroit où un homme, entièrement nu, le foule dans une cuve pour en exprimer le jus. C'est encore aujourd'hui, dans la plupart des pays vignobles, la méthode ordinairement suivie. Plus loin, vers la gauche, est la grande barrique où l’on met le jus du raisin converti en vin.

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Les satires sur les habitants de certaines localités n'étaient pas rares au moyen âge, parce qu il y avait partout des rivalités locales et des querelles de pays à pays. Les documents relatifs à ces querelles avaient nécessairement un caractère temporaire ; ils périssaient avec ces rivalités et ces querelles elles-mêmes; toutefois, il nous est parvenu un petit nombre de satires curieuses de ce genre. Un moine de Peterborough, qui vivait à la fin du douzième siècle ou au commencement du treizième, et qui, pour un motif quelconque, nourrissait des sentiments de haine contre les habitants du Norfolk, donna carrière à son antipathie dans un poëme latin assez court, du genre goliardique. Il commence par maltraiter le comté lui-même, qui, dit-il, était aussi nu, aussi stérile que ses habitants étaient méprisables ; et il insinue que le

Fig. 417.

démon, en fuyant la colère du Tout-Puissant, avait passé par là et communiqué ses souillures au pays. Entre autres anecdotes sur le béotisme et lu sottise des indigènes, anecdotes qui ressemblent fort aux histoires plus modernes des Sages de Gotham, le malicieux moine nous raconte qu'un jour les paysans d’un district gémissaient tellement de l'oppression de leur seigneur, qu'ils résolurent, au moyen d’une cotisation, de racheter leur liberté. Le marché fut conclu en bonne forme et scellé du large sceau du terrible seigneur. Enchantés de se voir libres, les braves gens allèrent à la taverne célébrer par des libations leur émancipation de fraîche date. Ïls y étaient encore quand la nuit vint les y surprendre. Or, comme la chandelle manquait, ils ne trouvèrent rien de mieux pour éclairer leur joie que de brüler la cire du fameux

sceau. Le lendemain, leur ex-seigneur, informé de ce qui s'était passé, les cila en justice. En vain voulurent-ils opposer l'acte qu'ils avaient payé si cher; faute dun sceau, l'acte était sans valeur ; ils perdirent leur procès, et, redevenus serfs comme devant, ils furent traités plus mal que jamais.

Le même auteur met encore sur le compte des bons habitants du Norfolk d’autres histoires plus ridicules; mais il en est peu qui vaillent la peine d’être répétées.

Un autre moine, qui se donne le nom de Jean de Saint-Omer, prit la défense de cette population, et répondit sur le même ton au critique de Peterborough. J'ai publié, dans une autre collection?, un poumc Salirique contre les habitants d’une localité nommée Stockton (peut-être Stockton-on-Tees, comté de Durham) ; il a été composé par un moine du monastère dont ils étaient les serfs. Les Stocktoniens s'étaient, paraît-il, soulevés contre la tyrannie de leurs maitres et avaient échoué en justice dans la défense de leur cause ; le moiue triomphe de cette défaite sur un ton fort peu charitable. |

On trouvera dans les Reliquiæ antiquæ$ une satire très-curieuse en prose latine, dirigée spécialement contre les habitants de Rochester, mais qui attaque réellement tous les Anglais en général; elle est même intitulée dans le manuscrit, qui est du quatorzième siècle : Proprietates Anglicorum (les Particularités des Anglais). L'auteur commence par nous dire que la population de Rochester avait des queues, et il discute d'une manière tout à fait scolastique la question de savoir quelle espèce d'animaux ce pouvait bien être que ces Rocestriens. Puis il nous apprend que leur difformité provenait de la manière insolente dont ils avaient traité saint Augustin, lorsqu'il était venu prècher l'Évangile aux Anglais encore paiens. Après avoir visité plusieurs parties de l'Angleterre, le saint était venu à Rochester; là, au lieu de l'écouter, on l'avait hué publiquement ; on avait, par dérision, attaché à ses vètements des queues de porcs et de veaux, et, dans cet état, on l'avait chassé de la ville. La vengeance du ciel ne se fit pas attendre :

1 Ces deux poëmes so trouvent dans les Early Mysteries, and other Lalin Poems of the twelfth and thirteenth centuries, in-8°. London, 1838.

2 Anedocta Litleraria, p. 49.

5 Vol. II, p. 230.

tous les habitants de Rochester et des alentours, ainsi que leur postérité, furent condamnés à porter désormais des queues exactement semblables à celles des porcs.

Cette anecdote des queucs n'était pas une invention de l’auteur de la satire : c'était une légende populaire qui se rattachait à l'histoire des prédications de saint Augustin, quoique dans la lésende la scène se passe dans le Dorsetshire. L'auteur de cette singulière composition continue à décrire les Rocestriens comme des ingrats et des traitres. Îl veut démontrer ensuite que, Rochester étant situé en Angleterre, ses vices avaient déteint sur toute la nation, et il cherche à prouver la bassesse du caractère anglais par nombre d’anecdotes d'une authenticité plus que douteuse. Au fond, c’est une satire sur les Anglais composée en France, et cela nous conduit à la satire politique.

Au moyen âge, la satire politique se présenta surtout sous la forme de poésies et de chansons ; c’est principalement en Angleterre qu'elle fleurit, signe certain que le sentiment de l’indépendance populaire et la liberté de la parole étaient plus développés dans ce pays qu'en France et en Allemagne. M. Leroux de Lincv, qui a entrepris la collection des poésies politiques de la France, en a trouvé si peu qui eussent ce caractère pendant le moyen âge, qu'il a été obligé de substituer le mot historique au mot politique dans le titre de son livre ?. Là où la féodalité dominait d'une manière absolue, les chansons nées des luttes privées ou publiques, inséparables en quelque sorte de l’état social d'alors, ne trahissaient aucun sentiment politique; elles consistaient principalement en attaques personnelles contre les adversaires de ceux qui en faisaient usage. Telles sont les quatre courtes chansons écrites lors de la révolte des Français sous la minorité de saint Louis, qui

1 J'ai publié, d’après les manuscrits originaux, tout l’ensemble des poésies politiques composées en Angleterre pendant le moyen âge. Cette collection forme trois volumes: 1° The Political Songs of England, from the Reign of John to that of Edward {L in-8°, London 1839 (publeation de la société Cambden); 2 Political Poems and Songs relating to English History, composed during the period from the Accession of Edward Il, to that of Richard II, in-8°; fer vol., London, 1859; 2 vol., 1861 (publié par la trésorerie, sous la direction du Maitre des rôles.)

3 Recueil de chants historiques français depuis le douzième jusqu'au dixhuilième siècle, par Leroux de Lincy; 1r° série: douzième, treizième, quatorzième et quinzième siècles, in-8°. Paris, 1841.

commença en 1226. En fait de chansons politiques, c’est tout ce que M. Leroux de Lincy a pu recucillir d'antérieur à l’année 1270; ce ne sont que des injures personnelles proférées contre les courtisans par les barons mécontents qui n'étaient pas au pouvoir. On retrouve des sentiments pareils dans quelques-uns des documents populaires des guerres baronniales du règne de Henry II d'Angleterre, notamment dans une chanson en langage baronnial (anglonormand), conservée dans un petit rouleau de vélin paraissant avoir appartenu au ménestrel qui la chantait dans les manoirs des partisans de Simon de Montfort. Le fragment qui en reste se compose de coupiets à la louange des meneurs du parti populaire, et dirigés contre leurs antagonistes. Voici, par exemple, en quels termes on y parle de Roger de Clifford, un des amis du comte Simon : « Le bon Roger de Clifford se conduisait comme un noble baron, ami déclaré de la justice; il ne souffrait que personne, petit on grand, ouvertement ou secrètement, commit aucun méfait. »

Et de Cliffort ly bon Rozer

Se contint cum noble ber,

Si fu de grant justice:

Ne suffri pas petit ne grant,

Ne arère ne par devant, Fere nul meprise.

Au contraire, l’évêque de Hereford, l'un des adversaires de Montfort, est traité d'une façon assez cavalière : « Quand il eut affaire au comte, nous dit-on, il vit bien que ce dernier était redoutable : avant cela, il était très-fier; il s'imaginait qu'il allait dévorer tous les Anglais; mais maintenant il est fort embarrassé. »

Ly eveske de Herrefort

Sout bien que ly quens du fort, Kant il prist l’affère ;

Devant ce estait mult fer,

Les Englais quida touz manger, Mes ore ne sel que fere.

Cet évèque était Pierre d’Aigueblanche, un des favoris étrangers; il avait été porté au siége de Hereford à l'exclusion d’un candidat plus méritant, ct il avait opprimé ceux qui se trouvaient

sous son autorilé. Les barons s’emparèrent de sa personne, le jetèrent en prison et ravagèrent ses domaines. À l’époque où cette chanson fut écrite, il subissait la captivité qui paraît avoir abrégé sa vie.

Les universités et le clergé en général prirent une large part à ces mouvements politiques du treizième siècle, et les plus anciennes chansons politiques de l'Angleterre actuellement connues sont composées en latin; leur versification affecte la forme et le genre qui semblent avoir été particuliers aux goliards. Telle est une chanson contre les trois évêques qui soutinrent le roi Jean dans sa querelle avec le pape, au sujet de la présentation au siége de Cantorbéry. Elle se trouve dans mon recueil de Chansons politiques. Telles sont encore la chanson des Gallois et une ou deux autres insérées dans le même volume; mais surtout ce remarquable poëme latin, dans lequel un partisan des barons, immédiatement après la victoire de Lewes, publia les doctrines politiques de son parti, donnant aux principes de la liberté anglaise à peu près les mêmes larges bases qu'ils possèdent aujourd’hui. Ce qui prouve combien ces principes étaient généralement reconnus, c'est que, dans cette grande lutte des barons, les chansons politiques commencèrent à être écrites en anglais; n'était-ce pas avouer qu'elles intéressaicnt la population anglaise tout entière ?

Nous retrouvons peu de chose en ce genre sous le règne d'Édouard I”; mais quand les sentiments populaires fermentèrent de nouveau sous son fils et successeur, les chansons politiques devinrent plus nombreuses, et la satire, moins exclusivement personnelle, attaqua plus uniformément que par le passé les actes et les principes du gouvernement. Îl existe un poëme satirique de celte période, remarquable surtout comme étant le plus ancien de ce genre que possède la langue anglaise. [Il paraît avoir été composé en 1320. Je l'avais publié d’après un manuscrit d'Édimbourg qui présentait des lacunes ; depuis lors, on en a découvert un plus complet dans la bibliothèque du collége Saint-Pierre, à Cambridge ?. L'auteur commence par annoncer que son objet est d’expliquer la cause des guerres, des désastres et des meurtres qui

4 À poem of the times of Edward AE, from a ms. preserved in the Library Of St-Peters’'s College, Cambridge. Edited by the Rev. C. Hardwick, in 8°. London, 1849 (Publication de la Société Percy).

désolaient alors le pays; il veut nous dire pourquoi Ics pauvres souffraient la misère et la faim; pourquoi le bétail périssait dans les champs el pourquoi le blé était si cher. Îl attribue ces maux à la perversité croissante de tous les ordres de la société. Pour commencer par l’Église, Rome était, nous dit-il, la source de toute corruption; il ne régnait à la cour des papes que mensonge et fourberie ; la porte du palais pontifical était fermée à la vérité. Pendant le douzième siècle et les suivants, ce sont toujours, sous une forme plus ou moins énergique, les mêmes plaintes contre la corruption de Rome; ce qui donne à penser que le mal devait être senti de tout le monde. L'ancienne accusation de simonie est répétée dans ce poëme en des termes violents : e Un clerc, füt-il le meilleur du monde, est-il dit, sera peu écouté à la cour de Rome s’il n’y apporte de l'argent. Quand il serait le plus saint homme qui eût jamais existé, s’il n’a de l'or ou de l'argent, tout son temps et ses soins sont perdus. Hélas! pourquoi tant aimer ce qui est périssable ? »

Voys of clerk shall lytyl be heard at the court of Rome; Were he never so gode a clerk, without silver and he come; Though he were the holyst man that ever yet was ibore, But he bring gold or sylver, alhys whileis forlore And his thowght.

Allas! whi love thei that so much that schal turne to nowght?

Au contraire, lorsqu'un méchant se présentait à la cour du pape, il n'avait qu'à y venir la bourse garnie, tout lui réussissait. Suivant le même satirique, les évêques étaient « des sols, » et les autres dignitaires et officiaux eclésiastiques avaient pour mobiles’ principaux l’égoïsme et l’amour du lucre. Le curé commençait par se conduire avec humilité, lorsqu'il venait seulement d'obtenir son bénéfice ; mais à peine avait-il amassé de l'argent, qu'il prenait une donzelle pour vivre maritalement avec elle, et qu'il s'en allait chasser à cheval, avec chiens et faucons, tout comme un gentilhomme. Les prêtres étaient des hommes sans instruction, prêchant par routine ces doctrines qu'ils ne savaient ni comprendre ni apprécier. « En vérité, dit l’auteur, il en est de nos prètres ignorants comme d'un geai en cage, qui‘blasphème contre lui-même; il parle bon anglais, mais il ne sait pas ce qu'il dit. Le prêtre isno-

rant ne connaît pas davantage son Évangile, qu'il littous les jours. Aussi le prêtre ignorant ne vaut-il pas mieux qu’un geai. »

Certes al sohyÿt fareth by a prest that is lewed,

As by a jay in a cage that hymself hath beshrewed :

Gode Englysh he speketh, but he not never what.

No more wot a lewed prest hys gospel wat he rat By day.

Than is lewed prest no better than a jay.

Les abbés et les prieurs donnaient de mauvais exemples et la religion était déshonorée partout. Le caractère du médecin est traité dans cette satire avec tout autant de sévérité, et les différents tours auxquels il a recours pour se procurer de l'argent y sont le sujet de descriptions amusantes.

Le poële fait aussi passer devant nos yeux les défauts des différentes classes de la société laïque ; là, nous voyons l’égoïsme et la conduite tyrannique des chevaliers et de l'aristocratie ; l'extravagance de leur mise et de leur manière de vivre ; leur dédain de Ja justice ; leur inhabileté à conduire une guerre ; les lourds impôts qu'ils prélevaient, et tous les autres maux qui affligaient alors le pays. Ce poëme fait époque dans l’histoire sociale de l’Angleterre ; il ouvre la voie à une œuvre plus considérable du même genre, les célèbres Visions de Piers Ploughman 1! (Piers le laboureur), l’une des compositions anglaises les plus remarquables, à la fois comme satire et comme poëme.

Nous ne dirons qu'un mot des progrès ultérieurs de la satire politique, quiavait désormais pris place dans la littérature anglaise. Elle devient plus rare sous Édouard IIF, dont les guerres et les succès au dehors occupent presque constamment l’attention générale. Ce fut toutefois vers la fin de ce règne que parut une satire fort remarquable, que j'ai publiée dans mes Political Poems and Songs. Elle est écrite en latin. Elle se compose d’une soidisant prophétie en vers, inspiration du moine Jean, de Bridlington, et d'un commentaire burlesque en prose, — lequel est, au fond, une parodie des commentaires où les savants de l’é-

4 The Vision andthe Creed of Piers Ploughmann, with Notes and a Glossary by Thomas Wright, 2 vol. in-12; Londres, 1842; Se édit., revuc et corrigée, 2 vol. in-12. Londres, 1856.

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poque étalaient leur érudition, mais qui possède en outre cette particularité d'offrir une critique hardie, quoique assez obscure pour nous, de toute la politique du règne d'Édouard. Le règne de Richard If fut agité par les luttes religieuses, les insurrections des classes inférieures, l'ambition et les querelles des nobles ; aussi produisit-1l une multitude de satires politiques et religieuses, en prose el en vers, mais surtouten vers. Îl ne faut pas oublier le grand poëte Chaucer, l’un des satiriques les plus influents de cette période. Ün peu plus tard, la chanson politique élève sa voix bruyante pendant la guerre des deux Roses. C'est la dernière lutte de la féodalité en Angleterre. La chanson retombe alors dans son

premier caractère, tout sentiment patriotique cédant la place aux haincs personnelles.

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