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CHAPITRE XI

Les ménestrels comme sujet de caricature. — Caractère des ménestrels. — Leurs plaisanteries sur eux-mêmes et sur les autres. — Divers instruments de musique représentés dans les sculptures du moyen äge. — Sir Matthew Gournay et le roi de Portugal. — Discrédit dans lequel tombent le tambourin et les cornemuses. — Les sirènes.

L'une des principales catégories de satiriques au moyen âge, les ménestrels ou jougleurs, étaient loin d’être eux-mêmes à l’abri de la satire. [ls appartenaient généralement à une classe infime, tout au plus reconnue par la loi, et ne servant qu’au plaisir et à l’amusement des autres. Malgré les rémunérations libérales qu’ils recevaient parfois, ils étaient l'objet du mépris plutôt que du respect. Il y avait, sans contredit, des ménestrels qui méritaient plus de considération, mais le nombre en était restreint ; les autres paraissent n'avoir été que des espèces de vagabonds sans mœurs, ayant à peine un gite, errant de place en place, et peu scrupuleux sur les moyens de gagner leur vie. Nos musiciens ambulants et nos saltinbanques d'aujourd'hui en donnent peut-être une idée assez exacte. Comme un de leurs talents consistait à bafouer et à ridiculiser autrui, on s'explique fort bien qu'ils devinssent parfois à leur tour l'objet des moqueries et du ridicule. Un des ménestrels bien connus du treizième sitcle, Rutebeuf, était poëte aussi, comme beaucoup de ses pareils, et il a laissé plusieurs petites pièces de vers où il se dépeint lui-même ainsi que son genre de vie. Il en est une où il se plaint de sa pauvreté : le monde, nous dit-il, avait tellement dégénéré de son temps (le règne de saint Louis), que bien peu de gens donnaient quelque chose aux infortunés ménestrels. Quant à lui, n’ayant pas de quoi manger, il courait grand risque de pévir d'inanition; il manquait de vêtements pour se garantir du froid, et ne couchait que sur la paille.

Je touz de froid, de fain baaille, Dont je suis mors et maubailliz,

Je suis sanz coutes et sans liz;

N'a si povre jusqu’à Senliz.

Sire, si ne sai quel part aille ;

Mes costeiz connoit le pailliz,

Et Liz de paille n'est pas liz,

Et en mon lit n'a fors la paille.

(OEuvres de Rutebeuf, vol. I, p. 3.)

Dans un autre poëme, Rutebeuf gémit d’avoir rendu sa coudition plus misérable encore en se mariant, n'ayant pas de quoi entretenir une femme et des enfants. Il se lamente, dans un troisième, de ce qu’au milieu de sa pauvreté, sa femme lui a donné un marmot qui va augmenter ses charges de ménage : par une complication malheureuse, le cheval qu'il avait coutume de monter pour se rendre dans les lieux où il pouvait trouver à exercer sa profession, venait de se casser la jambe, et la nourrice le tourmentait pour avoir de l'argent. Enfin, pour comble d’infortune, il avait perdu l'usage d’un œil.

Or a d’enfant géu ma fame; Mon cheval a brisié la jame À une lice; Or veut de l'argent ma norrice, Qui m'en destraint de me pélice, Por l'enfant pestre.

D'un bout à l’autre de cette jérémiade, tout en déplorant la décadence des sentiments de générosité chez ses contemporains, il n’en tourne pas moins sa pauvreté en plaisanterie. Dans plusieurs autres pièces en vers, il parie sur le même tou, moitié badinant, moitié gémissant sur sa condition, et il ne cache pas que la passion du jeu était une des causes de sa misère. « Les dés, dit-il, m’ont entièrement dépouillé ; les dés me gucttent et m’épient; ce sont eux qui me tuent ; ils m'assaillent et me perdent. »

Li dé que li détier ont fet, M'ont de ma robe tout desfet Li dé m'ocient, Li dé m'aguctent et espient ; Li dé m'assaillent et deffient, Ce poise moi.

(bid., vol. }, p. 27.)

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Ailleurs encore, il donne à entendre que l'argent dont les ménestrels étaient quelquefois largement gratifiés par leur prodigues auditeurs, s’en allait vite en dépenses de taverne, c’est-à-dire en jeu et en libations.

Un autre ménestrel contemporain de Rutebeuf, Colin Muset, se livre à des lamentations semblables ; il parle en termes amers de la lésinerie des grands barons de son temps. En s'adressant à l’un d'eux, qui l'avait mesquinement traité, il lui dit : « Sire comte, j'ai joué de la viole dans votre hôtel en votre présence, et vous ne m'avez ni fait un Cadeau, ni payé mon salaire. C’est une conduite indigne. Par ma foi en sainte Marie, je ne puis continuer à vous

servir dans de telles conditions. Ma bourse est mal garnie, et ma valise est vide. »

Sire quens, j'ai vièlé Devant vos en vostre ostel; Si ne m'avez riens donné, Ne mes gages acquitez,

C’est vilanie.

Foi que doit sainte Marie, Ensine vos sieurré-je mie.

M'aumosnière est mal garnie, Et ma male mal farcie.

Il continue cn disant que, lorsqu'il rentrait chez lui, sa femme (car Colin Muset, lui aussi, était marié) le recevait mal s’il arrivait à see d'argent ; mais que c'était tout autre chose lorsqu'il rentrait la bourse pleine. Alors l’excellente ménagère, accourant à sa rencontre , se jetait à son cou, débarrassait lestement le cheval de sa sacoche, pendant que le valet conduisait gaiement la bête à l'écurie, et que la servante tuait en son honnenr une couple de chapons. Îl n'était pas jusqu'à sa fille qui ne s’empressât de lui apporter un peignepour qu'il s’arrangeût les cheveux. « Alors s’écrie-t-il, je suis maître dans ma maison! »

Ma femme va destroser

Ma male sans demorer ; Mon garçon va abuvrer Mon cheval et coureer;

Ma puccle va tuer

Deux chapons por deporter

A la sause aillie.

Ma fille m’aporte un pigne En sa main par cortoisie.

Lors sui de mon ostel sire,

Puisque les ménestrels pouvaient ainsi plaisanter sur eux-mémes, nous n'avons pas à nous étonner qu’ils se moquassent les uns des autres. Un poëme du treizième siècle, intitulé les Deux Troveors Ribaux, met en scène deux ménestrels qui s'accablent d'injures mutuelles ; tandis qu'ils s’accusent réciproquement d'ignorer leur art, ils prouvent chacun leur ignorance en citant de travers les titres des poëmes qu'ils se déclarent en état de réciter. L'un d'eux se vante du nombre d'instruments différents dont il sait jouer.

Je suis jugleres de viele,

Si sai de muse et de frestele, Et de harpes et de chifonie, De la gigue, de l'armonie, De l'salteire, et en la rote Sai-ge bien chanter une note.

Il est probable que, de tous ces instruments , la viole était celui dont l'usage était le plus répandu.

Les monuments du moyen Âge abondent en caricatures et en satires concernant les ménestrels : on voit leurs instruments de musique entre Jes mains de monstres ou d'animaux fort peu nobles. Notre figure 118 est empruntée à un manuscrit du British Museum (ms. Cotton, Domitian, À, 11); elle représente un ménestrel féminin jouant de la viole; femme par la partie supérieure de sa personne, la dame se termine en cavale à partir de la ceinture ; combinaison qui semble avoir été assez familière à l'imagination des artistes du moyen âge.

Notre figure 119, qui reproduit, d'après la copie de Carter, l’un des misérérés de la CRI LE cathédrale d’Ely, ne permet pas trop de voir si le joueur de viole est un monstre, ou seulement un estropié ; je

pencherais pour la dernière supposition. De plus, l'instrument affecte ici une forme singulière.

Fig. 119.

Notre figure 120, également empruntée à (Carter, est la représentation d'une sculpture de l’église Saint- Jean à Cirencester : c’est un hoinme qui joue d'un instrument ressemblant beaucoup à la vielle moderne : on tournait une manivelle, et le son était produit par des cordes tendues à l’intérieur. La physionomie du personnage est celle d’un joyeux vivant.

L'intempérance était le trait caractéristique de Ja classe d'individus à laquelle appartenaient les ménestrels.

Peut-être est-ce là l'idée qu'a voulu traduire l’auteur du groupe

Fig. 120.

représenté dans notre figure 121, et sculpté sur une stalle de Ja cathédrale de Winchester; un pourceau semble accompagner sur son violon les accents d’un jeune ténor de son espèce.

Une autre stalle de la même église (fig.

122) représente une truie jouant d'une autre espèce d'instrument, qu'il n'est pas rare de rencontrer dans les dessins du

moyen âge. C’est le double pipeau ou la double flûte, empruntée

évidemment aux anciens. Les exercices des ménestrels étaient, au

moyen äge, l’accompagnement habituel des festins. Peut-être ce groupe est-il une Caricature de cet usage, la mère faisant de la musique à ses petits, alors que ceuxci sont pendus à ses mamelles. Tous les membres de la Jeune famille paraissent écouter tranquillement, excepté un, plus sensible Sans doute que ses frères à la musique.

Sur une sculpture

de l’église Saint-Jean à Cirencester, que reproduit notre figure 193,

le même instrument est placé entre les mains d'une assez oyeuse commère.

Il n’est pas fait mention de la double flûte dans les écrits du temps. Peut-être n’était-elle pas tenue en très-haute estime el ne servait -elle qu’à des musiciens de bas étage. Comme pour beaucoup d’autres choses, l'usage de certains instruments dépendait sans doute de la mode, les nouveaux

Fig. 122.

détrônant les anciens. Tel fut le cas pour un instrument appelé

chiffonie qu'on a supposé être le tympanon, et qui était tombé en discrédit au quatorzième siècle. Cet instrument figure dans l'histoire en vers de Bertrand du Guesclin, par Cuvelier. Pendant la guerre pour l’expulsion de Pierre le Cruel du trône de Castille, un chevalier anglais, sir Matthew Gournay, fut envoyé en qualité d'ambassadeur extraordinaire à la cour de Portugal. Le monarque portugais avait à son service deux ménestrels qu'il tenait en haute estime, et du talent desquels il voulut donner un échantillon à l’ambassadeur. Îl arriva qu'ils jouèrent de l'instrument que nous venons de nommer, et sir Matthew Gournay ne put s'empêcher de rire de la façon dont ils s’entiraient.

Le roi voulut connaître l’apinion de l'ambassadeur : « En France et en Normandie, sire, répondit le diplomate avec plus de franchise que de courtoisie, il n'y a plus que les mendiants et les aveugles qui jouent de l'instrument que je viens d’entendre, et le peuple appelle cela de la musique d’aveugles. » Le roi, paraît-il, goûta fort peu la rude sincérité de son hôte.

Le violon lui-même semblait à cette époque avoir perdu de sa vogue, et les poëles se plaignaient de la déprayation du goût qui faisait donner la préférence à des instruments plus vulgaires. Parmi ceux-ci, on peut citer le pipeau etle tambourin. M. Jubinal, dans le recueil d'anciennes poésies populaires qu’il a publiées sous le titre de Jongleurs et Trouvères, a inséré un poëme fort curieux du treizième et du quatorzième siècle, qui est une protestation contre l'usage du tambourin et de la cornemuse, instruments rustiques par excellence. Tel était alors l’engouement général pour ces instruments, remarque l’auteur, qu’on les rencontrait dans des licux où l’on devait s'attendre à trouver une musique plns rele-

vée. L'introduction du vulgaire tambourin dans les solennités ne pouvait être envisagée, selon le poète, que comine un des signes précurseurs de la venue de l’Antechrist, et ce qu'il y aurait en de mieux à faire, c’eût été de jouer du bâton sur la tête des tambourineurs.

Deussent itiels genz venir à bele feste

Qui portent un boissel qui mainent bel tempeste, Il semble que Antecrist doie maintenant nestre! L’en duroit d'un baston chacun briser la teste.

Jamais la sainte Vierge ne put souffrir le tambourin ; c’est au violon qu’elle réservait ses faveurs.

Oncques la mère Dieu, qui est virge honorée, Et est avoec les angles hautement coronée, N’ama onques tabour, ne point ne li agrée, N'onques tabour n'i ot quant el fu espousée.

La douce mère Dieu ama son de viele.

L'artiste qui sculpta les curieuses stalles de la chapelle de Henri VII, de l'abbaye de Westminster, semble avoir partagé complétement la manièrede voir du trouvère français, Car, dans le modèle de l’une d'elles (fig.

424), il a introduit le personnage d’un démon masqué qui joue du tambourin évidemment en manière de dérision. Ce tambourin a la forme d'un boisseau ou mieux encore peut- TE être celle du tam- Fig. 194.

bour moderne, qui lui-même, d’ailleurs, est venu du tambourin. Le nom français est

«y LLCAMNT à

à peu près le même pour les deux instruments. L'expression anglaise drum, qui a des équivalents dans les dernières formes des dialectes teutoniques, veut peut-être dire simplement quelque chose qui fait du bruit; on ne la rencontre pas, que je sache, avant le seizième siècle.

Une autre sculpture de la même série des stalles de Westminster, reproduite ci-dessous (fig. 125), représente un ours apprivoisé jouant

de la cornemnse.

Peut-être doit-on

voir là une satire de l'instrument luimême, et de l'usage des exhibitions alors si populaires d'animaux savants.

Notre figure 126 nous ramène au violon, qui a longtemps brillé au premier rang des instruments de musique. Elle reproduit une sculpture du grand portail de la cathédrale de Lyon, et représente

Fig. 195. une sirène avec son

enfant dans ses bras

et écoutant les mélodies d’un violon. La sirène a la tête ceinte d’une

couronne ; et c’est probablement une des reines de la mer; l'in-

troduction du violon en cette circonstance montre, sans aucun doute, combien cet instrument était alors estimé.

La sirène, créature imaginaire, semble avoir eu de tout temps les prédilections des poëtes et des auteurs de légendes. Elle occupe une place importante dansles bestiaires ou traités populaires d'histoire naturelle du moyen âge. N'ayant été expulsée des domaines de Ja science qu'à une date relativement récente, elle vit encore dans les légendes des côtes et des fles de la Grande- Bretagne. Les Contes de fées du sud de l'Irlande, recueillis par M. Crofton Croker, en parlent à chaque page. On la voit

aussi représentée dans les sculptures du moyen âge, sur pierre et sur bois.

Notre figure 127, représentant deux sirènes mâle et femelle, est la reproduction d’une stalle de la cathédrale de Winchester. Les attributs ordinaires de la sirène sont un miroir et un peigne qui lui servent à se coiffer; mais ici elle n’a qu'un peigne. Son compagnon, le triton, tient à la main un poisson qu’il vient de prendre.

Après le quinzième siècle, le métier de ménestrel s’avilit complétement. Les ménestrels furent plus que jamais regardés comme des vagabonds et des gens sans aveu; ils

ouaient du violon, et cet instrument resta et reste encore en Îrlande l'instrument favori des populations des campagnes. L’aveugle joueur de violon se rencontre encore aujourd'hui dans les districts ruraux de l'Angleterre et de la France. En Angleterre, le violon a toujours eu la préférence des ménestrels.

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