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CHAPITRE XII

Le fou de cour. — Les Normands et leurs gabs. — Histoire des fous de cour primitifs. — Leur costume.— Sculptures des églises du Cornouailles. — Les sociétés burlesques du moyen âge. — Les fètes des ânes et celle des fous. — Leur caractère licencieux. — La monnaie de plomb des fous. — La béné-

diction de l'évêque.

De l'usage d'attacher spécialement des ménestrels à la famille est venu plus tard celui du fou de cour, qui dans les grandes maisons jouait le rôle de satiriste. Je ne crois pas que le fou de cour, tel que nous l’entendons, remonte à une haute antiquité.

Il cst douteux que le bon mot proprement dit fût récllement apprécié au moven âge. Les jeux de mots paraissent avoir été considérés comme d'élégantes figures de langage dans les compositions littéraires, et il est rare qu'on rencontre quelque chose qui ressemble à une repartie prompte et fine. Daus les temps anciens, quand une réunion de guerriers prétendait s'égayer, leur gaieté se traduisait, paraît-il, en ridicules vanteries, en remarques grossières, ou en dénigrements de l’ennemi ou de l'adversaire. Ces plaisanteries s’appelaient chez les Français et les Normands gabs (du bas latin gabæ), mot qu’on suppose dérivé du latin classique cavilla, raillerie. Un petit poëme anglo-normand du douzième siècle fournit un curieux exemple de la signification qu’on attachait à cette expression. Ce poëme raconte comment Charlemagne, piqué par les brocards de l'impératrice, sa femme, qui exaltait la supériorité de Hugues le Grand, empereur de Constantinople, partit pour cette ville, accompagné de ses douze pairs et de mille cheva- ” Jiers, pour vérifier l'exactitude des récits de la mordante princesse.

Ïls allèrent d'abord à Jérusalem, où Charlemagne et ses douze pairs firent une si belle entrée dans l'église du Saint-Sépulcre, qu'on les prit d’abord pour le Christ et les douze apôtres ; mais le mystère s’éclaircit bien vite, et pendant quatre mois ils reçurent du patriarche une large et générense hospitalité. [ls continuèrent

ensuite leur marche jusqu’à Constantinople, où ils furent également bien accueillis par l’empereur Hugues. La nuit venue, l’empereur plaça ses hôtes dans une chambre garnie de treize lits magnifiques, — un au milieu de la pièce, et les douze autres distribués à l’entour. Après les avoir laissés dans leur appartement, éclairé par une énorme escarboucle qui répandait une lumière aussi brillante que celle du jour, Hugues leur fit porter du vin et tout ce qui était nécessaire pour leur bien-être. Une fois seuls, les voyageurs, pour se divertir, se mirent à débiter des gabs ou charges plaisantes, chacun devant dire la sienne à son tour.

Ce fut Charlemagne qui commença ; il prétendit que si l’empereur Hugues plaçait devant lui son plus robuste « bachelier », armé de pied en cap et monté sur sa bonne haquenée, il se faisait fort, d’un seul coup de son épée, de le fendre en deux du haut en bas, ainsi que la selle et le cheval, et qu'après cela son épée s’enfoncerait en terre jusqu'à la garde. Ce fut ensuite le tour de Roland. Le neveu, se montrant digne de l'oncle, se vanta de posséder un souffle si puissant , que si l’empereur Hugues voulait lui prèter son cor, il le porterait en rase campagne, et saurait si bien en sonner que le ventet lebruit renverseraient toute la ville de Con- Stantinople. Olivier, qui parla le troisième, promit des exploits d’un autre genre, s’il était laissé seul avec la belle princesse, fille de Hugues. Les autres pairs se vantèrent de prouesses analogues. Quand chacun eut dit son mct, on se mit au lit.

Or, l’empereur de Constantinople, poussé par le démon de la curiosité, avait fait dans la muraille un trou, par lequel on pouvait voir et entendre tout ce qui se passait dans la chambre, et il y avait placé extérieurement un espion, qui lui rendit un compte exact de la conversation de ses illustres hôtes. Le lendemain matin, Hugues appela les voyageurs devant lui, leur rapporta ce que l’espion lui avait appris, et leur signifia que sous peine de mort chacun d'eux eût à faire ce dont il s’était vanté, Charlemagne se récria ; il représenta que c’était la coutume en France, lorsqu'on se retirait pour passer la nuit, de s'amuser de cette façon ”

Il est tel custume en France, à Paris et à Curtres,

Quan:i Franceis sunt culchiez, que giuunt e gabent, Et si dient ambure et saver e folage.

Mais il eut beau dire, Husues nevoulait rien entendre, et il ne

fallut rien moins qu'une série de miracles pour sauver l’empereur d'Occident et ses pairs des conséquences de leur fanfaronnade 1.

Dans les tournois de ce genre, il y avaittoujours un individu qui excellait au moins dans quelques-unes des qualités nécessaires pour provoquer la gaieté, et qui, par la vivacité de son esprit, le mordant de ses sarcasmes ou l’impudence de ses plaisanteries, se montrait agréable compagnon. Les personnages de cette espèce devenaient les boutc-en-train favoris des grands manoirs, les joyeux compères du chef et de sa suite à leurs heures de loisir. On voit assez souvent figurer ce gabeur dans les anciens romans ct les légendes mythologiques des peuples. Quelquefois cet individu cumule avec son rôle de bel esprit les fonctions d’orateur de cour. Tel était le sire Kay de la série des romans du roi Arthur. J'ai, dans un précédent chapitre, fait remarquer que le Hunferth du poëme anglo-saxon de Beowulf est donné comme occupant une position à peu près semblable à la cour du roi Hrothgar. Si nous remontons encore plus haut dans la mythologie anglo-saxonne, nous trouvons que le Loki de la fable scandinave a quelquefois joué un rôle similaire dans l’assemblée des dieux dont il faisait partie; et l'on sait que chez les Grecs Homère fait, dans une occasion, jouer à Vulcain le rôle de bouffon (yekwtoxous) des dieux de l’Olympe. Mais tous ces personnages n’ont aucune parenté avec le fou de cour des temps modernes.

L'auteur allemand Flôgel, dans son Histoire des fous de cour ?, a jeté beaucoup de confusion sur ce sujet en y faisant entrer un grand nombre de faits qui ne s’y rattachent pas. Plus tard, les compilateurs de Flôgel ont encore enchéri sur lui dans ce sens.

Cette confusion provient en grande partie de ce qu’on a confondu et mal compris les noms et les expressions. Le mime, le jougleur, le ménestrel, quel que soit le nom sous lequel on désignait cette classe de la société, n'étaient, sous aucun rapport, identiques avec ce qu'on entend par fou de cour. D’après ce que nous connaissons des mœurs et coutumes du vieux temps, nous ne voyons apparaître aucun individu de cette dernière catégorie dans les habitations

1 Charlemagne, poïme anglo-normand da douzième siècle, publié pour la première fois par Francisque Michel, in-1%; in-8&°. Londres, 1836.

2 Geschichte der Hofnarren, von Karl Friedrich Flôgel, in-8°. Liegniz und Leipzig, 1789,

féodales avant le quatorzième siècle. Les anciens romans de geste français ou romans carlovingiens, et le nombre en est grand, qui tous offrent le tableau des cours des princes et des barons, où le fou de cour aurait dû figurer s’il eût été connu à l’époque de ces compositions, c'est-à-dire au douzième et au treizième siècle, ne contiennent, je crois, aucune trace de ce personnage. On peut en dire autant des autres romans et fabliaux, non moins nombreux, et, par le fait, de toute la littérature de cette époque, si riche en œuvres qui nous révèlent les mœurs contemporaines dans leurs détails les plus minutieux.

De ces faits, je conclus que l'unique et courte charte publiée par M. Rigollot, d’après un manuscrit de la Bibliothèque nationale de Paris, est mal comprise, ou présente un cas fort exceptionnel. Par cette charte, Jean, roi d'Angleterre, accorde à son fou (follus) Guillaume Picol ou Piculph (comme il est appelé à la fin de ce document) un domaine situé en Normandie, et nommé Fons Ossanæ (Ménil-Ozennne en Mortain), avec toutes ses dépendances, pour lui et ses héritiers le posséder ét en jouir ; moyennant quoi ledit Picol devait faire une fois l’an auprès du roi le service de fou (follus) sa vie durant. Après la mort du donataire, ses héritiers devaient détenir ledit domaine, à la charge par eux de fournir tous les ans au roi une paire d’éperons dorést. Le service (servitium) ici enjoint signifie le payement annuel de l'obligation de la mouvance féodale, et par conséquent si le mot follus doit être considéré comme signifiant « un fou, » cela veut dire seulement que Picol devait jouer le rôle de fou dans le cours de l’année. Dans le cas en question, il doit s’agir de quelque fou que le roi Jean avait pris en faveur particulière ; mais ce n’est certes pas la preuve que l'usage d'entretenir des fous de cour existât alors.

4 Voict letexte de cette charte, tel qu’il est donné par Rigollot : « Joannes, « D. G. etc. Sciatis nos dedisse et præsenti charta confirmasse Willelmo Picol, « follo nostro, Fontem Ossan:x, cum omnibus pertinenciis suis, habendum et « tenendum sibi et hæredibus suis, faciendo inde nobis annuatim servitium «unius folli quoad vixerit, et post ejus decessum h#æredes sui eum tenebunt, « et per servitium unius paris Calcarium deauratoram nobis annuatim redden- « do. (uare volumus et firmiter præcipimns quod prædictus Piculphus et h:- « redes sui habeant et teneant in perpetuum, bene et in pace, libere et quiete, « prædictam terram. » (Rigollot, Monnaies inconnues des Évéqurs des Innocents, etc, Paris, 1837,)

Il est permis de croire que c’est en Allemagne que cet usage a commencé ; car Flogel parle, quoique en exprimant quelque doute, d’un fou entretenu à la cour de l’empereur Rodolphe I" (de la maison de Habsbourg), qui régna de 1273 à 1292. Il est cependant plus certain que les rois de France possédaient des fous de cour avant le milieu du quatorzième siècle ; à partir de cette époque les anecdotes relatives à ces personnages deviennent fréquentes. Une des plus anciennes, — et des plus curieuses, si clle est vraie, — a trait à la célèbre victoire des Écluses, remportée sur la flotte française par le roi d'Angleterre Edouard IT en l'année 1340. Personne n'’osait, dit-on, annoncer ce désastre au roi de France, Philippe VI, quand un fou de cour finit par s’en charger. Entrant dans la chambre du roi, le fou se mit à murmurer comme s'il se parlait à lui-même, mais assez haut pour être entendu : « Ces poltrons d'Anglais ! Ces Bretons aux cœurs de poulet! — Pourquoi donc les traiter de Ja sorte, cousin ? demanda le roi. — Pourquoi? répliqua le fou, parce qu'ils n'ont pas assez de courage pour sauter dans la mer, comme vos soldats français, qui s’y sont jetés la tête la première, abandonnant leurs vaisseaux à l'ennemi qui ne se montrait aucunement disposé à les suivre. » Philippe apprit ainsi toute l’étendue de son malheur.

L'institution du fou de cour fut poussée à son plus haut degré de perfection pendant le quinzième siècle ; elle n’est tombée en désuétude qu'au siècie de Louis XIV.

Ce fut, selon toute apparence, avec les fous de cour qu'a été introduit le costume qui a toujours été depuis lors considéré comme le signe caractéristique de la folie. Quelques parties toutefois de ce costume semblent avoir été empruntées à une époque plus reculée. Les yshwtorotot des Grecs, les mimi et les moriones des Romains se rasaient la tête ; mais les fous de cours adoptèrent sans doute cette mode comme une satire contre le clergé et les moines. Quelques auteurs hésitent à se prononcer sur la question de savoir si ce sont les fous qui l’ont empruntée aux moines, ou les moines aux fous. Cornelius Agrippa, dans son traité sur la Vanilé des sciences, fait remarquer que les moines avaient la tête « toute rasée, comme les fous » (raso tolo capite ut fatui). La coule fut peut-être aussi adoptée en dérision des moines ; inais elle se distinguait par l’addition d'une paire d'oreilles d'âne, ou par une tête et une crête de coq qui la terminaient par en haut, ou par ces deux ornements à

la fois. Le fou de cour était en outre pourvu d’un bâton ou bourdon qui finit par devenir sa marotte. Les grelots étaient un autre accessoire nécessaire de l’équipement d’un fou de cour, et destiné peut-être aussi à ridiculiser la coutume de porter des grelots aux vêtements, coutume en vogue au quatorzième et au quinzième siècle, notaminent parmi les personnes qui aimaient à se charger de hochets. Le fou portait aussi un vêtement bariolé de diverses

Fig. 128.

couleurs probablement dans le même but, celui de railler une des modes ridicules du quatorzième siècle.

C'est au quinzièine siècle que nous voyons pour la première fois le fou en costume complet sur les enluminures des manuscrits, et vers la fin du même siècle ce costume se retrouve à chaque instant dans les gravures. On le rencontre également à cette époque dans

les sculptures des maisons et les boiseries sculptées. Les deux curieux spécimens de notre figure 128 sont tirés de sculptures du quinzième siècle, de l’église de Saint-Levan, dans le pays de Cornouailles, près du cap Land's End. Ils représentent le fou de cour dans deux costumes différents : dans le premier, la coule ou le bonnet de fou se termine en tête de coq; dans l’autre, elle est garnie d'oreilles d'âne. Des différences se montrent aussi dans d’autres parties de l'habillement : le second personnage seul a des grelots à ses manches ; le premier porte un instrument d’une forme bizarre, destiné sans doute à figurer une courroie ou une

Fig. 129.

ceinture, terminée par une boucle, tandis que l’autre a une grande cuiller à la main. En outre, commele premier porte de la barbe et présente sur sa physionomie les marques de la vieillesse, alors que l’autre est jeune et imberbe, il est à présumer qu'on a sous les yeux un vieux et un jeune fou.

Les églises du pays de Cornouailles sont assez célèbres pour leurs anciennes boiseries sculptées, principalement du quinzième siècle. Notre figure 129, exécutée d’après les panneaux de l'église de Saint- Mullion, sur la côte de Cornouailles, un peu au nord du cap Lizard, en offre deux spécimens. Le premier, qui représente le buste d'un

personnage ayant des grelots suspendus à ses manches, est sans doute une allégorie quelconque de la folie; l’autre pourrait passer pour une tête de femme faisant des grimaces !.

Le fou jouait depuis longtemps un rôle parmile peuple avant de devenir fou de cour ; car la Folie, ou, comme on l’appelait alors, « la Mère Folie, » était un des objets favoris du culte populaire au moyen âge, et là où ce culte naquit spontanément dans les masses, il se développa avec plus de vigueur et présenta plus de franche gaieté, plus de hardiesse de satire, que sous le patronage des grands.

À cette époque, nos ancêtres avaient coutume de former des associations ou sociétés d'un caractère joyeux, qui étaient des parodies de sociétés d’une nature plus sérieuse, et notamment des sociétés ecclésiastiques. [ls choissaient pour dignitaires de ces associations des papes de convention, de soi-disant cardinaux, archevèques, évêques, rois, etc. [ls avaient des fêtes, des cérémonies carnavalesques et licencieuses, qui se célébraient périodiquement dans l’intérieur des églises, et étaient même prises sous le patronage spécial du clergé, sous les dénominations de : fête des fous; fête des Anes; fête des Innocents, et autres titres analogues. Il n’y avait guère en Europe de ville de quelque importance qui n’eût sa « Compagnie des fous » , avec ses ordonnances ct ses cérémonies burlesques. L’Angleterre avait ses abbés du désordre et de la déraison. À leurs fêtes publiques on chantait des couplets satiriques, et l’on portait des masques et des costumes grotcsques ; enfin dans plusieurs de ces fêtes, notamment d'une époque moins reculée, on représentait de petits drames satiriques. Ces satires jouaicnt en grande partie le rôle de la caricature moderne. La caricature, traduite en sujets peints ou sculptés qui étaient, pour la plupart, des monuments durables et destinés aux générations futures, avait naturellement un caractère de généralité ; mais, dans les manifestations dont je parle, manifestations qui étaient temporaires et ne visaient qu'à exciter la gaieté du moment, elle devenait personnelle, souvent mème politique. Elle s'attaquait constamment à l’ordre ecclésiastique : mais tous les scandales du jour lui fournissaient d'abondants

1 Je dois les dessins de ces intéressantes sculptures des églises du Cornouailles à l’obligeance de M. J.-T. Blight, auteur d'un guide aussi utile qu’agréable, intitulé: Une semaine dans le Land's End

matériaux. Ou possède un fragment d'une vieille chanson qui se chantait à une de ces fêtes, à Rouen. On ytrouveles vers suivants, moitié latins, moitié français :

De asino bono nostro Meliori et oplimo Debemus faire fête.

En revenant de Gravinaria, Un gros chardon reperit in via, J1 lui coupa la tête.

Vir monachus in mense Julio

Egressus est e monaslerio, C’est dom de la Bucaille;

Egressus est sine licentia,

Pour aller voir dona Venissia Et faire la ripaille.

La Bucaille était, paraît-il, prieur de l’abbaye de Saint-Taurin à Rouen, et la dame de Venisse abbesse de Saint-Sauveur, et sans doute ces couplets sont l’écho de quelque grosse médisance du jour concernant les relations particulières existant entre ces deux personnages.

Ces cérémonies religieuses burlesques tirent, suppose-t-on, leur origine des saturnales romaines; il est évident qu’elles remontent à une grande antiquité dans les fastes de l'Eglise du moyen âge,et c'est surtout en France cten Italie qu’elles étaienten vogue. Sous le nom de fêtes des sous-diacres, elles sont interdites par les actes du concile de Tolède en 633; plus tard les Français, jouant sur le mot sous-diacres, les appelèrent fêtes des saouls diacres, les deux mots se prononçant à peu près de même. La fête de l’Ane remonte, diton, en France, au neuvième siècle. Elle se célébrait dans la plupart des grandes villes, telles que Rouen, Sens, Douai, etc., et l'office de cette fête se retrouve encore dans les vieux missels du temps. On y voit que l'âne était mené en procession à une place au milieu de l’église, décorée préalablement pour le recevoir ; la procession était conduite par deux clercs qui chantaient un hymne latin à la louange de l'animal.

Cet hymne commence par nous apprendre comment l’âne est venu de l'Orient beau, très-fort et très-capable de porter des fardeaux :

Orientis partibus Adventavit asinus Pulcher et fortissimus, Sarcinis aptissimus.

Le refrain de l'hymne est en français; il exhorte l'animal à se joindre au concert général :

Hez, sire asnes, car chantez, Belle bouche rechignez,

Tous aurez du foin assez

Et de l’avoine à plantez.

Le chant continue sur ce ton pendant neuf stances de cette espèce, dans lesquelles sont décrits le genre de vie de l'âne et sa manière de se nourrir. Lorsque la procession atteignait l'autel, le prêtre commençait l'office en prose.

Beleth, un des célèbres docteurs de l’Université de Paris, qui professait en 4182, parle de la fête des fous comme étant en pleine vogue de son temps ; et les actes du concile de Paris, tenu en 1212, défendent aux archevêques et évêques, mais plus particulièrement aux moines et aux religieuses, d'assister aux fêtes des fous « où l'on portait une crosse !.»

Nous connaissons les cérémonies de cette dernière fête assez en détail par les comptes rendus qui en sont donnés dans les censures ecclésiastiques. C'était dans les cathédrales que se faisait l'élection de l'archevêque ou de l’évêque des fous, dont la confirmation et la consécration donnaient lieu à mille extravagances. Une fois consacré, le prétendu prélat entrait dans ses fonctions pontificales, portant la mitre et la crosse devant le peuple, auquel il donnait sa bénédiction solennelle. Dans les églises privilégiées ou celles qui dépendaient immédiatement du Saint-Siége, on élisait un pape des fous (unum papam faluorum), qui portait pareillement les insignes de la papauté. Ces dignitaires étaient assistés d’un clergé tout aussi burlesque, qui se livrait, en paroles et en actions, à toute sorte de folies et d’impiétés pendant l'office religieux du jour, office auquel il assistait en déguisements de carnaval. Parmi ces personnages, les uns portaient des masques ou se peignaient le visage, les autres s’ha-

‘ « À festis follorum ubi baculus accipitur omnino abstineatur.. Idem fortius « monachis et monialibus. »

billaient en femmes ou s’affublaient de costumes grotesques. En entrant dans le chœur, ils inauguraient la cérémonie par des danses et des chants licencieux. Les diacres et les sous-diacres mangeaicnt du boudin et de saucisses sur l'autel pendant que le prêtre ofticiait, d'autres jouaient aux cartes ou aux dés en quelque sorte sous son nez; d’autres jetaient des morceaux de vieux cuir dans l’encensoir afin de produire une odeur désagréable. Une fois la messe dite, le peuple se livrait, dans l’église, aux ébats les plus grossiers, sautant, dansant, prenant des postures indécentes ; quelques-uns allaient même jusqu’à se mettre tout nus, et dans cet état ils élaient traînés par les rues dans des baquets pleins d’immondices qu'ils jetaient à droite et à gauche sur la foule, etc. Des laïques se mêlaient engrand nombre à la procession, vêlus en moines et en religieuses. Ces désordres semblent avoir été poussés à leur plus haut point d’extravagance pendant le quatorzième et le quinzième siècle , Vers le quatorzième siècle, il se forma en France des sociétés laïques paraissant n'avoir aucun rapport avec le clergé ou l'Eglise, mais ayant exactement le mème caractère burlesque que celles dont il vient d’être question. Une des plus anciennes fut créée par les clercs de la basoche de Paris, dont le président était une espèce de roi des fous ?. L'autre société importante de ce genre qui existait dans la même ville prit le nom de « Société des Enfants sans souci »; elle était composée de jeunes gens d'éducation, qu donnaient à leur chef ou président le titre de Prince des sots. Ces deux sociélés composaient et jouaient des farces et autres petites pièces dramatiques. Ces farces étaient des satires sur la société contemporaine et paraissent avoir été souvent très-personnelles. Les seules traces, pour ainsi dire, qui soient restées des plus

1 Relutivement à toutes ces fêtes et cérémonies burlesques e populaires, le lecteur peut consulter l'ouvrage de Flügel, Geschichte des Grotesk-Kumischen, dont une noutelle édition augmentée à été publiée par le docteur Frédéric W. Ebeling, iu-8°. Leipzig, 1862. De fort intéressants renseignements à cet égard ont été recueillis par Du Tilliot dans ses Mémoires pour servir à l'histoire de la fête des fous, in-8*. Lausanne, 1751. J’oir aussi l'ouvrage déjà cité de Rigollot. Enfin on trouvera dans l’Archæological Album, de T. Wright, un article sur le même sujet.

3 Un édit de Philippe le Bel, de 1303, reconnait l'association survenue entre les clercs de la basoche etles clercs du Châtelet, et lui octroie certains priviléges. — Voir Ætudes historiques sur les clercs de la baxsoche, par M. Ad. Fabre, 1856. — 0.8.

anciennes de ces compagnies consistent en pièces de monnaie ou jetons de plomb qui, quelquefois, portaient les noms des hauts dignitaires de cet ordre burlesque. On en trouve en France un nombre considérable, et la liste, avec les fac-simile, en a été publiée, il y a quelques anuées, par le docteur Rigollot {. Notre figure 430 en offre un spécimen. Elle représente un jeton de plomb de l'archevêque des Innocents de la paroisse de Saint-Firmin à Amiens. Ce jeton est curieux en ce qu'il porte une date. D’un côté, l’archevêque des Innno- Fig. 130.

cents est représenté

au moment où il donne sa bénédiction à son troupeau; autour on lit l'inscription : MONETA. ARCHIEPI. SCTI. FIRMINI (monnaie de l'archevêque de Saint-Firmin). Sur le revers se trouve le nom de l'individu qui, cette année-là, était titulaire de la dignité en question : NICOLAVS. GAVDRAM. ARCHIEPVS. 4190 (Nicolas Gaudran, arche-

ùN NN 74 SAIS

Fig. 131.

vêque, 1120). Cette inscription entoure un groupe composé de deux hommes, dont l’un est revêtu du costume de fou : ils tiennent entre eux un oiseau qui ressemble à une pie.

Notre figure 131 est encore plus curieuse : c’est un jeton du pape des fous. D’un côté, on voit le pape avec sa tiare et sa croix dou-

1 Monnaies inconnues des Evèques des Innocents, des Fous, etc. Paris,

ble, et un fou en grand costume, qui approche sa marotte de la croix pontificale. C’est certainement là une mordante caricature de la papauté, qu’elle ait été faite avec intention ou non. Derrière, deux personnes, en costume d'’écoliers, semblent être de simples spectateurs. L'inscription porte : MONETA. NOVA. ADRIANI. STVLTORV [M]. PAPE (la lettre E qui termine ce dernier mot est placée dans le Champ du jeton), « monnaie nouvelle d’Adrien, pape des fous. » Les mots gravés sur le revers se retrouvent fréquemment sur les médailles de plomb : STVLTORVY (M). INFINITVS. EST. NYMERYS (le nombre des fous est infini). Dans le champ on voit la Mère Folic agitant sa marotte, et devant elle un personnage grotesque, coiffé d’un chapeau de cardinal, et qui paraît se mettre à ses genoux.

Il est assez surprenant de rencontrer si peu d’allusions à ces sociétés burlesques, dans les productions artistiques de différents genres qui nous ont laissé des.souvenirs de ces temps; nous avons, néanmoins, Ja preuve qu’elles n’ont pas été tout à fait laissées de côté. Jusque vers la fin du siècle dernier, les misérérés de l'église de Saint-Spire, à Corbeil, près de Paris, se faisaient remarquer par les étranges sculptures dont ils étaient ornés, et qui ont été détruites depuis; ces sujets, heureusement, ont été gravés par Millin. L'un d’eux, que reproduit notre figure 139, représente évidemment l’évêque des fous donnant sa bénédiction ; la marotte de la Folie remplace la crosse pastorale.

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