CHAPITRE XIII
La danse de la Mort. — Peintures de l'église de la Chaise-Dieu. — Le règne de la Folie.— Sébastien Brandt; la Nef des Fous.— Perturbateurs de l’office divin. — Mendiants incommodes. — Sermons de Geiler. — Badius et
sa ef des Fulles. — Les plaisirs de l'odorat. — Érasme ; l'Éloge de la Folie.
Îl est encore une satire qui appartient au moyen âge, quoiqu’elle n'ait pris de développement qu’à la fin de cette période et ne soit devenue très-pupulaire que plus tard. Il existait, dès le commencement du treizième siecle au moins, une histoire légendaire de l’entrevue de trois hommes vivants et de trois hommes morts,qu'on trouve racontée ordinairement en vers français, sous le titre de : les Trois Vifs etles Trois Morts. Selon certaines versions de la léwende, ce fut saint Macaire, anachorète égyptien, qui mit ainsi les vivants en rapport avec les morts. Les vers sont quelquefois accompagnés de figures qu’on retrouve sculptées et peintes sur Îles édifices religieux. À une époque plus rapprochée de nous, selon toute appparence au commencement du quinzième siècle, quelqu'un, étendant cette idée à toutes les classes de la société, peignit un squelette (ou au besvin plusieurs squelettes), emblème de la mort, en contact direct avec un individu de chaque classe, et ce sujet, plus ou moins développé en raison du nombre des personnages, fut, d’après la manière dont étaient formés les groupes (les morts étaient représentés dansant follement avec les vivants), appelé la « Danse de la Mort. » Comme, toutefois, la légende primitive des trois vifs et des trois morts lui servait souvent d'introduction, l’ensemble était généralement nommé, notamment au quinzième siècle, la « Danse macabre » ou la « Danse de Macabre », ce dernier nom pouvant être considéré comme une simple corruption de celui de Macaire.
La disposition d'esprit du siècle, où la mort, sous toutes les formes, était constamment sous les yeux de tout le monde, et où
l’on tâchait de regarder la vie comme un simple moment de jouissance passagère, fit attacher une grande popularité à cette idée ironique de l'accouplement de la mort et de la vie ; non-seulement on la représentait sur les murs des églises, mais encore elle devenait le sujet de tapisseries dont on tendait les appartements. Quelquefois même on essaya de la traduire en mascarade, et l’histoire rapporte qu’au mois d'octobre 1424, la danse macabre fut publiquement dansée par des vivants dans le cimetière des Innocents à Paris, — digne théâtre d’un si lugubre spectacle, — en présence du duc de Bedfort et du duc de Bourgogne, entrés dans la capitale après la bataille de Verneuil.
Pendant le reste du siècle, les allusions à la danse macabre sont assez fréquentes. Le poëte anglais Lydgate a écritune série de stances pour accompagner les dessins, et ce poëme a été le sujet de quelquesunes des plus anciennes gravures sur bois que nous ayons. Les attitudes des personnages qui représentent les différentes classes de la société, les accessoires dont ils sont entourés, la répugnance plus ou moins grande avec laquelle les vivants acceptent leurs peu séduisants partenaires, tout est ordinairement empreint d’un caractère satirique auquel il se mêle parfois un comique buriesque.
Le personnage qui représente la Mort porte presque toujours un air de bonne humeur sur son masque grimaçant, et il paraît danser de bon cœur. La plus remarquable des anciennes représentations de ia danse macabre qui nous aient été conservées, c'est celle qu’on voit sur le mur de l’église de la Chaise-Dieu, en Auvergne.
L’archéologue distingué que nous avons déjà cité plus haut, M. Achille Jubinal, en à publié il y a quelques années un très-beau fac-simile. Gette curieuse composition commence par les personnages d'Adam et d'Êve introduisant la Mort dans le monde sous la forme d’un serpent avec une tête de squelette. Le bal est ouvert par un ecclésiastique qui prêche du haut d’une chaire; la Mort mène vers luile pape, qui figure au premier rang de la danse, car chaque individu conserve strictement la préséance de son rang dans la classe à laquelle il appartient, et un laïque alterne constamment avec un membre du clergé. Immédiatement après le pape vient l’empereur; le cardinal est suivi du roi; le baron de l’évèque, et le partenaire grimaçant de ce dernier paraît s'occuper plus du laïque que du prélat dont il a charge, de sorte que le pauvre baron semble avoir à ses trousses deux morts à la fois. Le groupe qui forme ces trois personnages est reproduit plus haut par notre figure 133, qui peut donner une idée du caractère de l’ensemble de cette remarquable peinture. Après quelques autres acteurs moins significatifs peutêtre, nous arrivons au marchand quirecçoit d’un air pensit les avances de son compagnon, tandis que derrière lui un autre mort essaye de se faire bien venir d’une modeste nonne en jetant un manteau sur sa propre nudité. Plus loin, deux morts, armés d’arcs et de flèches, décochent leurs traits un peu à l’aventure. Bientôt arrivent quelques-uns des membres les plus gais et les plus jeunes de la société. Notre figure 134 représente le musi. cien, qui paraît aussi attirer l’attention des deux poursuivants. Dans sa frayeur, il marche sur son violon. La danse est close par
les rangs les plus bas de la société, et tout à fait à la fin figure un groupe qu'il n’est pas facile de comprendre.
Avant la fin du quinzième sivele, il avait paru à Paris plusieurs éditions d’uue strie de gravures sur bois, hardiment exécutées, d’un format petit in-folio, représentant la même danse quoique traitée un peu différemment.
La France paraît avoir été Je pays natal de la danse macabre; mais, dans le siècle suivant, la belle série de dessins du grand artiste Hans Holbein, publiée pour la première fois à Lyon, en 1538, a donné à la danse de la mort une célébrité bien plus grande encore. À partir de cette époque, les sujets de cette danse furent communément introduits dans les lettres initiales et dans les gravures d'encadrement des pages, notamment pour les livres d’un caractère religieux.
On peut véritablement dire que la Mort se partagca avec la Folie cette triste époque — le quinzième siècle. À Ia manière dont vivait la société d’alors, on pouvait facilement supposer que le monde devenait fou, et la folie, sous une forme ou sous une autre, semblait être le principe qui régissait [es actions de la plupart des hommes. Les sociétés joyeuses décrites précédemment, et qui se multiplièrent en France au quinzième siècle, inaugurèrent une espèce de culte burlesque de la folie. Cette sorte d’avénement de la Mort, célébré dans la danse macabre, était d'origine française, mais la grande croisade contre la Folie parait avoir commencé en Allemagne. Sébastien Brandt était de Strasbourg ; il y était né en 1458. Après avoir étudié dans cette ville et à Bâle, il professa avec éclat dans ces deux cités et mourut dans la première, en 1520. La Nef des Fous, qui a imimnortalisé le nom de Sébastien Brandt, a été, à ce que l’on croit, publiée pour la première fois en l'an 4494. Il se fit en peu d'années de nombreuses éditions du texte allemand original ; une traduction latine, également populaire, fut plus tard éditée et augmentée par Jodocus Badius Ascensius. Un texte français n'eut pas moins de succès; une traduction anglaise fut imprimée par Richard Pynson en 1509; une version hollandaise parut en 1319. Pendant le seizième siècle, la Nef des Fous de Brandt jouit d’une immense popularité. Ce livre se compose d’une série de gravures sur bois, hardiment exécutées, qui en forment le trait caractéristique, et d’un texte en vers écrit par Brandt, et qui accompagne chaque gravure. Prenant pour point de
départ les paroles du prédicateur : Stultorum numerus est infinitus, Brandt nous déroule sous toutes ses formes la folie de ses contemporains, et en met les causes à nu. Les gravures sont surtout curieuses en ce qu'elles sont des tableaux frappant des mœurs du temps.
La nef des fous est le grand navire du monde, dans lequel les diverses espèces de sottises viennent de tous côtés, par batelées, verser leur contingent. La première folie est celle des hommes qui collectionnaient d'immenses quantités de livres, non à cause de leur utilité, mais à cause de leur rareté, ou de Ja beauté de leur exécution, ou de la richesse de leurs reliures, ce qui nous montre que la bibliomanie avait déjà pris place parmi les vanités humaines.
La seconde caégorie de fous se composait des juges prévaricateurs qui vendaient la justice à beaux deniers complants : ils sont représentés sous le costume allégorique de deux fous jetant un sanglier dans un chaudron, selon le proverbe latin : Agere aprum in lebetem. Viennent ensuite les diverses folies des avares, des fats, des radoteurs; des pères poussant jusqu'à l’absurde l’indulgence pour leurs enfants; de ceux qui aiment à brouiller les gens; de ceux qui méprisent les bons conseils; des nebles et des homines en place ; des licencieux et des imprévoyants; des amoureux, des buveurs et des gourmands, etc. Le bavardage, l’hypo-
crisie, les goûts frivoles, les corruptions ecclésiastiques, l’impudicité et un grand nombre d’autres vices et d’autres folies sont tour à tour passés en revue et représentés sous différentes formes de caricature satirique, quelquefois par des allégories plus simples. Ainsi, ceux qui attachent aux biens de ce monde un prix exorbitant et ridicule sont représentés par un fou tenant une balance, dont l’un des plateaux contient le soleil, la lune et les étoiles, c'est-à-dire le ciel et les choses célestes, et l’autre un château et des champs, c’est-à-dire les biens de la terre: ce second plateau est plus lourd que le premier. L’homme qui remet toujours au lendemain est peint sous les traits d’un autre fou ayant sur la tête un perroquet et dans chaque main une pic, lesquels répètent à l’envi :
Cras, cras, cras (demain). Notre figure 1435 représente un groupe de gens qui troublent l'office divin. C'était jadis un usage d'aller à l'église avec des faucons (que l'on portait constamment partout comme signe extérieur de gentilhommerie) et d’y emmener aussi des chiens. Ici le fou a rejeté en arrière son bonnet afin de faire preuve plus complète d'homme à la mode; il a son faucon au poing et porte, outre d’élégants souliers à la poulaine, des socques « du dernier bon goût. » Ces fashionables du temps, {urgentes genere el natalibus altis, troublaient, paraît-il, les offices par le craquement affecté de leur chaussure, par le bruit que faisaient leurs oiscaux, par les aboiïements et les querelles de leurs chiens,
par leurs propres chuchotements, et surtout par leurs causeries avec des femmes impudiques, qu’ils rencontraient à l’église comme à un endroit commode de rendez-vous. Ce sont toutes ces formes de scandale qu’exprime la gravure en question.
La figure suivante (fig. 136), qui formele cinquante-neuvième chapitre ou sujet de la Vefdes Fous, représente une de ces troupes errantes de mendiants qui, laiques ou ecclésiastiques, parcouruient alors le pays. Le texte de Brandt nous décrit cette engeance comme composée de fainéants, de gourmands, d'ivrognes, de tapageurs, exploitant les sentiments charitables des personnes honnêtes et laborieuses, ou, sous le couvert dela mendicité, commettant des vols partout où ils en trouvaient l’occasion. lei, le mendiant, qui paraît n'être qu’un boiteux pour rire, conduit son àne chargé d’enfants. qu'il élève dans la même profession, pendantque sa femme reste un instant en arrière pour donner plus aisément l’accolade à sa bouteille. Ces gravures peuvent donner une idée du caractère général de tout l’ouvrage, qui en comprend cent douze, et présente, par conséquent, une grande variété de sujets appropriés à presque toutes les classes et à presque toutes les professions.
Nous ferons remarquer cependant qu'après avoir vu ainsi la Folie hanter successivement toutes les classes de la société jusqu'à la plus infime de toutes, celle des mendiants, les dieux eux-mêmes s’alarment, et cela avec d'autant plus de motifs que ce grand mouvement était dirigé particulièrement contre Minerve, déesse de la sagesse. Aussi tiennent-ils conseil afin d’aviser aux mesures à prendre. L'auteur ne nous fait pas connaître le résultat de la discussion ; mais la course de la Folie se poursuit aussi échevelée que jamais. Alors défilent successivement des fous ignorants se posant en docteurs, des fous n’entendant pas raillerie, des mathématiciens dépourvus de sens commun, des astrologues imposteurs. Voici ce que le moraliste dit de ces derniers dans ses vers latins :
Si qua voles sortis prænoscere damna futuræ, Et vitare malum, sol tibi signa dabit.
Sed tibi, stulte, tui cur non dedit ille furoris Signa? aut, si dederit, cur mala tanta, subis ?
Nondum grammaticæ collis primordia, et audes Vim cœli radio supposuisse tuo.
La gravure suivante est fort curieuse ; elle paraît représenter un
cabinet de dissection de l’époque. Entre autres chapitres qui nous tracent d'intéressants tableaux de ces temps éloisnés — et à vrai dire de tous les temps, — on peut citer les chapitres relatifs aux fous amateurs de procès, qui ont toujours recours à la loi, et qui s'insurgent contre l’aveugle Justice, ou plutôt essayent de lui débander les veux ; aux fous mal embouchés, qui glorifient [a race des pores ; aux écoliers ignorants ; aux joueurs ; aux mauvais Cuisiniers, voleurs par-dessus [e marché; aux hommes de basse extraction qui cherchent à s'élever, et à ceux de haut rang qui méprisent la pauvreté; aux gens qui oublient qu’ils mourront un jour; aux impies et aux blasphémateurs ; à l’indulgence ridicule des parents pour leurs enfants, et à l’ingratitude dont ils en sont payés ; enfin, à l'orgueil des femmes. Ün autre chapitre traite de la décadence du christianisme. Le pape, l'empereur, le roi, les cardinaux; etc., se prêtent volontiers au caprice d’un fou qui les supplie d'accepter le bonnet de la Folie, pendant que du haut d’un mur voisin deux autres fous regardent la scène d’un air de moquerie. Get ouvrage se publiait à la veille de la Réforme.
Au milieu de la popularité qui en salua l'apparition, l’œuvre de Sébastien Brandt attira l'attention toute particulière d’un célèbre prédicateur de l'époque, nommé Jean Gciler. Geiler était né à Schaffhouse en Suisse, en 1445 ; mais ayant, à l’âge de trois aus, perdu son père, il fut élevé par son aiïeul, qui habitait Keysersberg en Alsace, d'où il fut communément appelé Geyler de Keysersberg. Ïl étudia à Fribourg et à Bâle, acquit une grande réputation de savoir, fut considéré comme un théolosien profond, et finit par s'établir à Strasbourg, où il continua de briller comme prédicateur jusqu'à sa mort, arrivée en 1910. Orateur plein d’ardeur et de zèle it s'éleva avec énergie contre les corruptions de l'Église, et nolamment contre les ordres monastiques, comparant les moines noirs au diable, les moines blancs à la femelle du démon, cet les autres à leurs petits. Faisant un jour le portrait d’un moine, il déclära que le type, selon lui, se résumait par un vaste ventre, un dos d'âne et un bec de corbeau. Du haut de la chaire, il annonça à ses Ouailles qu’une grande réforme était proche, qu’il ne comptait pas vivre assez pour la voir, mais que beaucoup de ceux qui l'entendaient vivraicnt assez longtemps pour en être témoins.
Comme on peut le supposer, les moines le haïssaient cordialement et parlaient de fui avec mépris; il prenait, disaient-ils, Île
texte deses sermons non dans les Écritures, mais dans la Nef des Fous de Sébastien Brandt. En effet, en 14498, Gciler prêcha à Strasbours, sur les folies de son temps, une série de sermons qui étaient évidemment fondés sur le livre de Brandt, car les diverses folies y étaient classées dans le même ordre. C’est en allemand que ses Sermons furent écrits tout d'abord; mais un de ses disciples, Jacob Other, les traduisit en latin, et les publia en 145014 sous le titre de : Navicula sive Speculum fatuorum præstantissimi sacrarum litterarum doctoris Johannis Geiler (Petite Nef ou Miroir des sots, du très-illustre docteur ès lettres sacrées Jean Geiler). Cet ouvrage eut, en quelques années, plusieurs éditionsen latin et en allemand, dont quelques-unes étaient ornées de gravures sur bois.
Cette prédication est fort originale et tout empreinte de cet esprit satirique, souvent grossier et quelquefois très-haut en couleur, qui appartenait à l'époque. Chaque sermon porte en tête : Stultorum infinitus est numerus, et roule sur undes titres de la Nef des Fous de Brandt ; titre que Geiler subdivise suivant les besoins de la cause, et dont il appelle les diverses parties « les grelots (nolas) du bonnet de fou ».
Personne ne contribua plus à faire connaître et à propager l'œuvre de Brandt que Jodocus Badius, qui ajouta son nom à celui d’Ascensius, parce qu'il était né à Assche, près de Bruxelles, en 4462. Badius était un érudit très-distingué ; mais il fut ‘surtout connu pour avoir établi une célèbre imprimerie à Paris, où il mouruten 1535. On a vu plus haut que Badius édita la traduction latine de la Nef des Fous de Sébastien Brandt avec un commentaire additionnelde son cru. Mais il ne s’en tint pas là; il fut un des premiers imitateurs de Brandt. [ semble avoir pensé que le livre du saliriste de Strasbourg n'était pas complet; que le sexe faible n’y figurait pas autant qu'ileût convenu. En conséquence, vers 1498, pendant que Geiler découpait en sermons la fameuse Nef Stultifère (Sultifera Navis), Badius composa une sorte de supplément (additamentum), auquel il donna le titre de : Stultiferæ Naviculæ seu Scaphæ fatuarum mulierum (les Nefs des Folles).
Autant qu'on peut en être certain, la première édition paraît avoir été imprimée en 14592. La première gravure représente le navire portant, seule de son sexe, Eve, dont la folie a entrainé le monde entier. Le livre est divisé en cinq chapitres, d’après le nom-
bre des cinq sens; chaque sens est représenté par une barque transportant sa catégorie particulière de folles à la grande nef des femmes folles, immobile à l’ancre. Le texte consiste en une dissertation sur l'emploi et l'abus du sens particulier qui forme la substance du chapitre, etil finit par des vers latins qui sont présentés comme le celeusma, — la barcarolle du batelier.
La première barque est la scapha stullæ visionis ad stultiferam navem parveniens (la barque de la folie de la vue se dirigeant vers la nef des folles). Une troupe de joyeuses commières prennent pos-