‹ Histoire de la caricature et du grotesque dans la littérature et dans l'artChapitre 55 sur 102 · AIN EE · texte numérisé non relu

AIN EE

Fig. 137.

session du bateau, emportant avec elles leurs peignes, leursŸmiroirs, et tous les autres articles de toilette nécessaires pour se faire belles.

La seconde barque cest la scapha auditionis fatuæ (la barque de la folie de l'ouïe) dans laquelle les femmes jouent de divers instruments de musique.

La troisième est la scapha olfactionis stultæ (la barque de la folie de l’odorat). Notre figure 137 reproduit une partie de cette compos'tion.

Le dessin original montre quelques femmes cueillant, avant d'entrer dans la barque, des fleurs odorantes, tandis qu'à bord un colporteur débite des parfums. Une femme folle, son bonnet de folle sur la tête, achète une boule de senteur du marchand ambulant. Les dessins représentant des boules de senteur sont extrè-

et

mement rares, et nous en avons ici un curieux échantillon. En effet, c'est seulement de date récente que les commentateurs de Shakspeare ont compris le sens véritable du mot. Une boule de senteur (a pomander) était un petit globe percé de trous et rempli de parfums très-odorants, tel que le représente notre figure 137.

La quatrième barque est celle de la folie du goût (scapha gustationis stullæ) ; les femmes y ont une table chargée de mets et de vins, et mangent et boivent à qui micux mieux. Dans la dernière barque, scapha contactionis fatuæ (la barque de la folie du toucher), les femmes sont au milieu des hommes, avec lesquels elles prennent de grandes libertés; une des jolies passagères, par exemple, vide la poche de son voisin avec un sans façon qui ne trahit pas des manières de noble dame.

La combinaison, dans ce champ particulier de la littérature satirique, des deux idées de la nef et des fous devint alors populaire et fit surgir nombre d’imitations analogues. En même temps que parurent les Nefs de la Santé, de la Pénitence, etc., la folie devint partout le thème favori de la satire. Parmi les personnages remarquables qui prirent place dans ce genre de croisade, il faut citer en première ligne Érasme, l'illustre écrivain, né à Rotterdam en 14467. Comme la plupart des satiristes du temps, Érasme était fort imbu de l'esprit de la Réforme, et lié avec la plupart des personnages auxquels la Réforme dut en grande partie son succès. En 1497, alors que la Nef des Fous de Sébastien Brandt était dans toule sa vogue, Érasme alla en Angleterre, où il fut si bien accueilli qu’à partir de cette époque sa vie littéraire sembla plus identifiée avec cette Île qu'avec tout autre pays. Son nom est encore familier dans les universités anglaises, notamment dans celle de Cambridge, où il se lia avec le grand Thomas Morus, luimême ami de la gaieté, et un de ceux quon cite pour avoir eu Chez eux des fous à gages.

Daus les premières années du seizième siècle, Érasme visita l’Italie, où il passa deux ou trois ans, et d’où il retourna, paraît-il, en Angleterre au commencement de l’année 4508. L'expérience qu'il avait acquise de la société italienne l’avait-clle plus que jamais convaincu que la folie était le génie qui présidait à la marche de l'humanité, ou bien agit-il sous l'impulsion d'un autre mobile ? toujours est-il qu'un des premiers résultats de son voyage fut le Mopias Eyxüpuov (Moriæ Encomium), « l'Éloge de la Folie.

Érasme dédia cette œuvre plaisante à Thomas Morus comme une espèce de calembour sur son nom. Îl y envisage la folie presque au même point de vue que Brandt, Geiler, Badius et les autres, et ce titre recouvre une énergique satire sur toute l'organisation de l'époque. C’est la Folie elle-même (la Mère Folie des sociétés joyeuses) qui, du haut de sa chaire, fait son propre panégyrique. Elle vante son origine illustre, réclame comme membres de sa famille les sophistes, les rhéteurs, un grand nombre des soi-disant savants et sages, ct décrit sa naissance et son éducation. Elle revendique une alliance divine, et fait valoir son influence sur le monde et la manière salutaire dont cette influence s'exerce. C’est sous ses auspices, prétend-elle, que le monde entier est gouverné, et c'est seulement à sa présence que le genre humain doit réellement son bonheur. Aussi les âges les plus heureux de l’homme sont-ils lenfance avant que la sagesse intervienne, et la vieillesse quand la sagesse s’est éloignée. C’est pourquoi, dit-elle, si les hommes voulaient lui rester fideles et éviter tout à fait la sagesse, leur vie ne serait qu’une jeunesse perpétuelle.

Dans ce long discours sur l'influence de la folie, écrit par un homme ayant les idées qu'on connait à Érasme, ce serait chose étrange que l’Église romaine, avec ses moines et ses prêtres, ses saints, ses reliques ct ses miracles, n’eût pas trouvé place. Érasme donne à entendre que les folies superstitieuses sont devenues permanentes, parce que certains individus savent en tirer profit. Îl y avait, dit-il, des gens qui nourrissaient la folle quoique agréable croyance qu’en fixant dévotement les yeux sur un saint Christophe peint ou sculpté, ils étaient garantis de la mort pour toute la journée; et il mentionne maint autre exemple de crédulité analogue. Ecclésiastiques, savants, mathématiciens, philosophes, tous viennent prendre leur part de la satire raffinée de ce livre, qui, comme la ef des Fous, a eu de très-nombreuses éditions et traductions.

Dans une vieille version française de l'Eloge de la Folie, on a utercalé quelques-unes des gravures sur bois appartenant à la Nef des Fous de Brandt; gravures qui, on le comprend de reste, y sont tout à fait déplacées. L'œuvre d'Érasme était destinée à recevoir des illustrations d’un crayon plus eélèbre. Un exemplaire tomba entre les mains de Hans Holbein, — peut-être lui fut-il offert par l’auteur, — et Holbein y prit tant d'intérêt qu'il s’amusa

à tracer à la plume des dessins explicatifs sur les marges des

pages. Ce livre passa ensuite à la bibliothèque de l’Université de Bâle, où on le trouva à la

fin du dix-seplième siècle, et, depuis, ces dessins ont été gravés et ajoutés à la plupart des éditions subséquentes. Plusieurs de ces sujets sont peu étudiés et quelques-uns n’ont pas un rapport bien direct avec le texte d'Érasme; maisils sont tous Caractéristiques , et montrent l'esprit — l'esprit du siècle — dans lequel Holbein avait lu son auteur.

Nous en donnons deux exemples, pris presque au hasard, car il faudrait, pour faire comprendre le plus grand nombre, une analyse du livre plus longue, impossible ici.

La première des gravures, que reproduit notre figure 138, repré-

Fig. 139

sente le guerrier superstitieux qui, maigré l'épée qu'il porte, ésé-

bien assez longue pour lui inspirer confiance, s'incline, pour être plus sûr de ne pas mourir dans la journée, devant un tableau de saint Christophe, où l’on voit le saint traversant un gué avec l’enfant Jésus sur son épaule.

L'autre gravure (fig. 139), empruntée au même recueil, représente dame Folie descendant de la chaire après avoir fini son sermon.

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