‹ Histoire de la caricature et du grotesque dans la littérature et dans l'artChapitre 56 sur 102 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

La littérature populaire et ses héros : le frère Rush, Tyil Eulenspiegel, les sages de Gotham. — Contes et recueils de facéties. — Skelton, Scogin, Tarlton,

Peele, etc., etc.

Au moyen âge, le peuple, comme les classes supéricures, avait sa littérature et ses légendes comiques. La légende composait surtout la littérature du paysan; l'esprit du burlesque et de la satire s’y manifestait sous plus d'une forme. La simplicité alliée à une finesse vulgaire et l’exercice de ces qualités offraient les plus vifs stimulants à la gaieté du peuple. Les légendes eurent leurs héros populaires, qui, dans le principe, étaient bien plus qu'à demi légendaires, tels que le fameux Robin Goodfelow (Robin bon compagnon), dont les prouesses étaient une source continuelle d’amusement plutôt que de terreur pour ceux qui les écoutaient raconter. Ces histoires excitèrent encore un plus grand intérêt à mesure que leurs héros fantastiques prirent des formes vivantes, et les auditeurs se persuadèrent facilement que les personnages auxquels étaient attribués tant de traits de malice et de bons tours n'étaient, après tout, que de simples mortels comme eux. Il n’y avait plus là qu’un symbole du passage des temps du mythe à ceux de la vie pratique.

Une des plus vieilles de ces histoires de la comédie mythique transportées dans le domaine de l’humanité, c'est celle du Frère Rush. Quoique la plus ancienne version connue de ce conte date seulement du commencement du seizième siècle, il n’y à pas lien de douter que l'histoire même n’existâl à une époque bien plus reculée. Rush était, à vrai dire, un esprit des ténèbres, qui avait pour mission d'errer sur la terre, en quête de mortels à tenter et

1 Cette version fort ancienne est en vers allemands; elle a été imprimée en 1515. Une version anglaise en prose fat imprimée en 1620: elle a été récditée dans la collection des vieux romans en prose do Thoms.

à pousser au mal. S’étant aperçu que la condition intérieure d'une certaine abbaye convenait admirablement à ses desseins, il se présenta à la porte, déguisé en jeune homme cherchant du travail. Il fut admis dans le couvent comme aide de cuisine; mais il sut encore mieux se concilier le bon vouloir des moines par l'adresse avec laquelle il leur procurait à tous de charmantes compagnes. Un peu plus tard, s'étant pris de querelle avec le cuisinier, il ne trouva rien de mieux que de jeter son adversaire dans la chaudiére bouillante. Les moines, convaincus que la mort du maître queux était le résultat d’un accident, nommèrent Rush cuisinier à sa place. Après sept années de service à la cuisine, considérées, paraît-il, comme un juste surnumérariat en compensation du nouvel honneur qui allait lui être conféré, l’abbé et le couvent récompensèrent le traître en le faisant moine. Frère Rush n’en travailla que de plus belle à mener à bonne fin ses noirs projets. Ï! commença, à propos d’une femme, par une querelle qui dégénéra bientôt en une rixe générale dans laquelle chaque moine eut sa part de horions. Il continua dans cette voie jusqu’à ce que le hasard le démasquât un beau jour. Un fermier du voisinage, surpris par la nuit, avait cherché un abri dans le tronc creux d’un vieux chêne; or, il se trouva que cette nuit était justement celle qu'avait choisie Satan pour aller trouver ses agents sur la terre et recevoir d'eux le rapport de leurs divers actes; le diable avait même désigné le chêne en question comme lieu du rendez-vous. Frère Rush, naturellement, s’y rendit avec ses pareils, et, de sa cachette, le fermier entendit nettement les révélations du faux moine. L’honnête laboureur se fit un devoir de répéter le tout à l’abbé; et comme cet abbé avait, paraît-il, le don de magie, il changea le frère Rush en cheval et le chassa du couvent. Rush courut se réfugier en Angleterre, où, quittant sa forme chevaline, il s'installa dans le corps de la fille du roi, au grand déplaisir de la pauvre princesse, à laquelle cet hôte incommode faisait souffrir mille tortures. Heureusement, de savants docteurs de Paris, appelés en consultation, réussirent à faire avouer au malin esprit que la seule personne ayant pouvoir sur lui était l’abbé du monastère, qui déjà l'avait mis à la raison. L'abbé vint, exorcisa maître Rush et le força à reprendre la forme d’un cheval.

Telle est succinctement l’histoire de frère Rush, laquelle finit peu’ à peu par se grossir d'incidents nouveaux. Mais le peuple

voulait un héros qui eût davantage le caractère de la réalité, un héros qu’il pût positivement reconnaître pour un des siens. De tels héros ont d’ailleurs existé de tout temps. [ls personnifient d'ordinaire une classe de la société, ct plus particulièrement celle des fripons oisifs et des chevaliers d'industrie vivant de leur esprit, variété qui était plus nombreuse et plus familièrement connue au moven âge que de notre temps. La folie unie à la finesse composait un type toujours sûr de plaire. C'est en Allemagne que cette classe d’aventuricrs a eu ses légendes imprimées d’abord, et c’est là que nous trouvons le premier héros populaire de ce genre, personnage auquel les Allemands ont donné le nom d'Eulenspiegel, qui signifiait littéralement le miroir du hibou, mais qu'ils ont employé depuis dans le sens joyeux du fou et dont les Français ort fait 1e mot espiègle.

Tyll Eulenspiesel et son histoire appartiennent, croit-on, au quatorzième siècle, quoique la première mention qu’on en rencontre se trouve dans un livre imprimé au commencement du seizième et dû, suppose-t-on, à la plume de l'écrivain populaire bien connu, Thomas Murner, dont nous aurons à parler plus loin.

La popularité de ce conte fut très-grande ; il ne tarda pas à être traduit en français, en anglais, en latin et dans presque toutes les autres langues de l’Europe occidentale. Dans la version anglaise ou a traduit jusqu’au nom qui est devenu Owleglass, ou, comme on le rencontre souvent, précédé d’un H aspiré superflu, Howleglass {. Selon l'histoire, Tyll Eulenspiegel était fils d’un paysan; il naquit dans un village du Brunswick appelé Kneitlingen. Voici d’ailleurs l’histoire de sa naissance traduite sur la vieille version anglaise :

« Au pays de Saxe, dans le village de Ruelnige, demeurait un homme qui se nommait Nicolas Howleglass; il avait une femme appelée Wypeke, qui accoucha dans la même localité. L'enfant

Voici le titre de cette traduction anglaise : Here beginneth a merye jest of a man that was called Howlegluss, of many marveylous thinges and jestes thad he did in his life, in Eastlande, and in many other plac’s. (Ici commence la joyeuse farce d'un homme qui s'appelait Howleglass, et de plusieurs merveilleuses choses et plaisanterics qu'il fit dans sa vie, dans la terre de l'Est et en plusieurs autres endroits.) Elle fut imprimée par Coplande, vers 1520. Une édition d'£ulenspiegel en Anglais, par M. Kenneth Mackenzie, a été publiée dans ces dernières années par MM. Trübner et C'e, Paternoster Row.

fut présenté pour être baptisé et reçut le nom de Tyell Howleglass. La cérémonie achevée, la petite créature fut portée dans une taverne où le père était avec le parrain et la marraine et faisait bonne chère. Quand la sage-femme cut bien bu, elle prit l'enfant pour le reporter à la maison. Dans le chemin, il y avait un petit pont sur une cau fangeuse. En voulant le traverser, la sage-femme tomba dans la vase avec l'enfant, car elle avait bu un peu trop de vin, et si du secours n’était venu promptement, elle et le poupon auraient été noyés. Une fois rentrée à la maison, elle fit préparer une chaudière d’eau chaude, y lava l'enfant et le débarrassa de la vase qui le couvrait. Ainsi, Howleglass fut baptisé trois fois en un jour : une fois à l'église, une fois dans la vase et une fois dans l’eau chaude. »

On voit que le traducteur anglais n'était pas tres-exact dans sa géographie ni dans ses noms. L'enfant, ayant ainsi échappé à la mort, grandit rapidement, et montra un penchant extraordinaire à la méchanceté, avec divers autres mauvais instincts, ainsi qu'une finesse au-dessus de son âge, qui Île faisait échapper aux dangers auxquels ses mauvais tours l’exposaient. Fort jeune encore, il se fit remarquer par son talent à mettre les autres enfants aux prises; ce fut là d’ailleurs toute sa vie son amusement favori. Sa mère, qui à cette époque était veuve, voyant la merveilleuse finesse d’esprit du petit vaurien, finesse qui, suivant elle, devait nécessairement assurer son succès dans le monde, résolut de ne pas le la!sser plus longtemps oisif. Elle le mit en apprentissage chez un boulanger; mais le caractère turbulent de maître Tyll déjona toutes les bonnes intentions maternelles, et son maître fut obligé de le renvoyer. Un jour que la pauvre femme avait emmené le jeune drôle à la dédicace d'une église, l'enfant but tant au repas donné à cette occasion, qu’il se blottit dans une ruche vide et s’y endormit, alors qu’on le crovuit rentré au logis. Dans la nuit, deux voleurs pénétrèrent dans le jardin pour dérober les abeilles, et ils convinrent d'emporter d’abord Ja ruche la plus lourde. La plus lourde, c'était naturellement celle dans laquelle Eulenspicgel était caché. Nos larrons y passèrent une perche dont ils prirent ehacun un bout et commencèrent leur retraite. Eulenspiegel, éveillé par le mouvement, s'aperçoit bicntôt de sa position critique et songe à en sortir. Soulevant doucement le couvercle de la ruche, il allong Je hras et tire prestement les cheveux de celui des deux porteurs

qui marchait le premier. L'homme se retourne accusant son compagnon, qui a mille peines à lui prouver qu'il ne l’a pas touché. On se remet en route, mais dix pas plus loin le même manége recommence. Cette fois, l'homme aux cheveux tirés perd patience, une nouvelle altercation s'ensuit et des mots on en vient aux coups : c’est justement ce qu'attendait Eulenspiegel; profitant de la bagarre, il saute à bas de sa ruche et court encore.

Après sa sortie de chez le boulanger, Eulenspiegel erre par le monde, vivant de fourberies et de ruses, et s’engageant dans toutes sortes d'aventires aussi étranges que plaisantes. Tour à tour forgeron, cordonnier, tailleur, cuisinier, arracheur de dents, ete., il ne reste dans chaque métier que tout juste assez longtemps pour s'y attirer quelque mauvaise affaire et être obligé de songer à la retraite. Il s’insinue dans toutes les classes de la socicté, et arrive invariablement à des résultats analogues. Plusieurs de ses aventures, il est vrai, sont si comiques, qu'il est facile de comprendre la popularité dont elles ont joui autrefois. Mais elles ne sont pas simplement amusantes; elles offrent le tableau d’une continuelle satire sur les mœurs du temps, sur un état social où tout ambitieux, tout imposteur éhonté, tout pillard particulier ou tout déprédateur public envisageait le monde comme une proie facile que lui livraient la folie et la crédulité générales.

Le moyen âge possédait une autre variété d'histoires satiriques populaires, se rattachant plutôt aux localités qu'aux personnes. Il était peu de pays qui n’eussent une ville ou un canton cité pour le béotisme, le ridicule ou la friponnerie de ses habitants. Nous avons déjà vu les gens de Norfolk en possession d’un pareil renom. Plus tard, les habitants de Pavencey, dans le Sussex, et plus particulièrement ceux de Gotham, dans le Nottinghamshire, furent également l’objet d’une distinction de ce genre. En Allemagne, Jes habitants de maintes localités eurent aussi une renommée analogue ; mais les représentants par excellence de ce caractère, chez les Allemands, furent les Schildbourgeois, dénomination qui paraît appartenir entièrement au domaine de la fable. Schildbourg était, raconte-t-on, une ville de la « Misnopotamie, au delà d’'Utopie, dans le royaume de Calicut. » Les Schildbourgeois avaient originairement une telle réputation de sagesse qu'ils étaient continuellement appelés dans les autres pays pour donner leur avis, de sorte qu’à la fin il ne resta plus un seul hamme dans la ville,

et que les femmes furent obligées de remplacer partout leurs maris. Ge surcroît d'occupation leur devint à la longue si pénible, que les excellentes dames se décidèrent à écrire aux absents de revenir au pays. Trop bons maris pour se faire lonutemps prier, les Schildbourgeois rentrèrent en masse dans leur bonne ville, et ils furent accueillis avec tant de joie par leurs épouses, qu'ils résolurent de ne plus quitter leurs murs. En conséquence , ils tinrent conseil et arrêtèrent qu'ayant éprouvé le grave inconvénient d’une trop haute réputation de sagesse , ils l'éviteraient à l’aveuir en prenant le rôle inverse.

Un des presuiers résullats qu’ils constatèrent de la longue néyligence de leurs affaires domestiques, ce fut l'absence d’une salle de délibération. Décidés à pourvoir sans délai à ce besoin, ils ne s'épargnèrent ni frais ni peine pour conslruire, en temps voulu, un bel et solide édifice. Mais, lorsqu'ils entrèrent dans leur nouvelle salle, quelle fut leur consternation de se trouver dans une parfaite obscurité! Ils avaient, en effet, oublié de faire des fenêtres. On se réunit derechef, et l’un d’entre eux, qui avait été parmi les plus sages du temps de leur sagesse, émit l'avis, fortement motivé, qu'on devait essayer de tous les expédients possibles pour introduire de la lumière dans la salle, en commençant par celui qui semblait le plus simple. Tout le monde ayant pu remarquer que la lumière du jour était produite par les rayons du soleil, ce qu'il y avait de mieux à faire, c'était de se réunir à midi, alors que l’astre était dans tout son éclat, et de remplir de rayons lumineux des sacs, des paniers, des jarres, des vases de toute espèce, qu'on irait ensuite vider dans la malheureuse salle. L'avis fut adopté par acclamation. Le lendemain, au premier coup de midi, on put voir une foule de Schildbourgeois devant la porte de la maison du conseil, occupés, les uns à tenir des sacs ouverts, et les autres, armés de pelles, à y enfouir le plus de lumière possible. Pendant qu'ils se démenaient ainsi, un étranger, nouvellement arivé dans la ville, voyant ce qui se passait, dissuada ces braves gens de continuer leur singulier travail, et leur offrit de leur enseigner un moyen bien plus efficace d'arriver à leurs fins. Ce moyen consistait sinplement à pratiquer une ouverture dans le toit. Les Schildbourgeois n'étaient pas entètés: ils tentèrent l’expérience, et obtinrent un succès qui les émerveilla. Aussi leur gratitude pour l'ingénieux étranger n’eul-elle pas de bornes.

Les Schildbourgeois éprouvèrent d’autres difficultés avant d’avoir achevé leur salle de conseil. Voulant se procurer du sel à bon marché, ils en semèrent tout un champ. La saison suivante, à la première apparition de verdure, ils s’assemblèrent pour décider de quelle manière devait être traitée la récolte. Fallait-il la faucher en vert, ou la laisser pousser pour la moissonner comme le froment ? Le parti à prendre était embarrassant : on résolut d'attendre, et l'on découvrit plus tard qu’au lieu du champ de sel espéré on avait un champ d’orties.

Après maintes déconvenues de ce genre, les Schildbourgeois sont remarqués par l’empereur, de qui ils obtiennent une charte d'incorporation et de franchise; mais ils en profitent peu. En faisant des essais pour détruire les souris, ils mettent le feu à leurs maisons, et toute la ville est brûlée à ras terre. C’était plus qu'ils n’en pouvaient supporter. Dans leur chagrin, ils abandonnèrent le pays, et, comme autrefois les Juifs, ils se dispersèrent par le monde, transportant partout leur folie avec eux.

L'édition la plus ancienne que l’on connaisse de l'histoire des Schildbourgeois fut imprimée en 15981; mais le fond mème est sans doute d’une date plus vieille. On voit du premier coup d'œil qu'elle implique une satire contre les villes municipales du moyen âge.

Une strie d'aventures analogues, mais d’un caractère un peu plus clérical, portait le titre de Der Pfarrherrn von Kalenberg, ou « le Curé de Kalenberg, » et remonte comme publication à la dernière moitié du seizième siècle. La première édition connue, imprimée en 1582, est en prose. Von der Hagen, quien a plus tard réimprimé une édition en vers dans un volume que nous avons cité, semble être d'avis que sous sa première forme l’ histoire appartient au quatorzième siècle.

Les Schildbourgcois d'Allemagne furent représentés en Angleterre par les sages de Gotham. Gotham est un village situé à environ sept milles au sud-oucst de Nottinghan, et, rapprochement assez curieux, c'est à une histoire semblable à celle des Schildbourseois qu'on attribue d’abord la stupidité des hommes de Go-

1 Elle a été réimprimée par Von der Hagen en un petit volume intitulé: Narrenbuch ; herausgegcben durch Friedrich Heinrich Von der Hagen, in-12. Hall», 1811.

tham. On prétend qu'un jour le roi Jean, se rendant à Nottingham, voulut passer par le village de Gotham, et que les Gothamites, sous l'influence de quelque vague idée que sa présence leur porterait préjudice, élevèrent sur son chemin des obstacles qui empèchèrent sa visite. Plus tard, les mêmes hommes, redoutant la vengeance royale, résolurent d’y échapper en jouant le rôle de niais. Lors donc que les officiers du roi vinrent à Gotham pour faire une enquête sur la conduite des habitants, ils les trouvèrent livrés aux occupations les plus extraordinaires : les uns cherchant à nover une anguille dans un étang, les autres élevant une palissade autour d’un arbre pour emprisonner un coucou qui s'était perché dans les branches, et d’autres employant leur temps à des absurdités analogues. Les commissaires rapportèrent que les gens de Gotham étaient tous fous au premier chef. Par ce stratagème, les Gothamites échappèrent à toute poursuite ultérieure ; mais la réputation qu’ils avaient voulu se donner leur resta.

Cette explication, cela va sans dire, est toute moderne et apocryphe ; mais il n’y a pas à douter que la renommée des sages de Gotham ne remonte à une haute antiquité. L'histoire, à ce que l’on croit, a été rédigée dans sa forme actuelle par André Borde, écrivain anglais du règne de Henry VITE. Elle a été réimprimée un grand nombre de fois sous la forme de ces livres populaires colportés dans les campagnes par des libraires ambulants. Les faits et gestes des Gothamiles décelaient un plus haut degré de simplicité que ceux même des Schildbourgeoïs ; mais ils s’enchainent moins.

Voici une anecdote racontée dans lé langage peu fleuri des livres en question, ct pour l’intellisence de laquelle il est bon d’avcrur que les homines de Gotham avaient une grande adiniration pour le chant du coucou.

« Au temps jadis, les hommes de Gotham auraient voulu retenir le coucou pour l'entendre chanter toute l'année. Au milieu de la ville, ils firent planter une haie circulaire, puis, s'étant procuré un coucou, ils le mirent dans cette enceinte en lui disant : « Chante ici, et tu ne manqueras de rien l’année du- « rant. » Le coucou, quand il vit qu'à terre la haie lui barrait le passage, joua des ailes et disparut dans !es airs. « C'est « notre faute ! s’écrièrent nos sages, nous n'avons pas fait la haie «a assez liaute. »

Une autre fois, ayant attrapé une grosse anguille dont la voracité les contrariait, ils s'assemblèrent en conseil pour délibérer sur le châtiment qu'il convenait de lui infliger. Après maint pourparler, il fut résolu qu’on noïerait la coupable, et l’anguille fut en grande cérémonie jetée dans un vaste étang.

Un jour, douze hommes de Gotham allèrent pêcher ; en retournant chez eux, ils crurent tout à coup s’apercevoir qu'ils avaient perdu un de leurs compagnons. Grande alarme : on se compte, et comme chacun compte à son tour en oubliant de se comprendre dans le total, on n'arrive qu’au nombre onze. Au milieu de leur chagrin, — car ils crovaient leur compagnon noyé, — un étranger s’approcha d'eux et apprit la cause de leur anxiété. Voyant qu'il ne pouvait les convaincre de leur erreur par le simple raisonnement, il leur offrit, à de certaines conditions, de retrouver le Gothamite perdu ; et voici eomment il y procéda. Il prit successivement chacun des douze Gothamnites, ayant soin de lui appliquer sur l’épaule un bon coup qui le fit crier. À chaque cri, l'étranger comptait un, deux, trois, etc. Au douzième cri, la lumière se fit dans l'esprit des pêcheurs, en cesens qu'ils demeurèrent persuadés que le Gothamite perdu était revenu. Il ne leur restait plus qu’à payer le service qu'on venait de leur rendre, et c'est ce qu’en gens scrupuleux ils se hâtèrent de faire.

Cette histoire des sages de Gotham, comme livre de colportage, devint si populaire en Angleterre, qu’à une époque plus rapprochée de nous elle donna naissance à une foule d’autres compositions analosues, sous les titres, — autrefois bien connus des enfants, — de : « les Joyeuses Farces ou les Tours comiques de Swalpo » (The merry Frolicks, etc.) ; « les Exploits de George Buchanan, communément appelé le Fou du roi » (The willy and entertaining Exploits, etc.) ; « les Malheurs de Simon le Simple » (Simple Simon's Misfortunes), etc. Il ne faut pas oublier que l’histoire d'Eulenspiegel fut le prototype d'une série d'histoires populaires plus importantes en étendue, représentées dans la littérature anglaise par le Fripon anglais (The English Rogue), ouvrage de Richard Head et Francis Kirkman, sous le règne de Charles IT, et par divers autres « Fripons » ou « Coquins » (Rogues), appartenant à différents pays, qui parurent vers ce temps-là ou peu après. Le plus ancien de ces livres fut : le Fripon espagnol ou Vie de Guzman d'Alfarache, écrit en espagnol, par Mateo Aleman, dans la der-

nière partie du seizième siècle. Chose assez curieuse ! un Anglais, qui ignorait apparemment que l'histoire d'Eulenspiegel eût paru en anglais sous le nom d'Owleglass , se mit en tête d'introduire ce personnage dans la famille des coquins, devenus ainsi à la mode ; et, en 1720, notre homme publia comme « traduit en anglais » ce qu'il appela « le Fripon allemand (The German Rogue) ou Vie et aventures plaisantes, tours, statagèmes et inventions de Tiel Euicspiegle. »

Le quinzième siècle a été la période pendant laquelle les formes du moyen âge subirent une transformation pour s'adapter à un autre état de la société, et. pendant laquelle on vit naître une graude partie de la littérature populaire qui a été en vogue dans l:s temps modernes. Âu quatorzième siècle, les fabliaux des jougleurs prirent déjà ce qu'on pourrait peut-être appeler une forme plus littéraire, et se réduisirent à des récits en prose. Cela eut lieu notamment en Îtalie, où ces contes en prose furent nommés Novelle, dénomination qui, impliquant certaine nouveauté dans leur genre, passa dans la langue française sous la forme de Nouvelles, et fut l’origine du mot anglais moderne Novel, appliqué à une œuvre d'imagination. Les nouvelliers italiens adoptèrent le mode, suivi dans l'Orient, de relier ces histoires les unes aux autres, en les rattachant à un plan général dans lequel on introduit des prétextes pour les raconter. Ainsi le Décaméron de Boccace tient par rapport aux fabliaux exactement la même position que les Mille et une Nuils par rapport aux anciens contes arabes. Les nouvelliers italiens se multiplièrent et devinrent célèbres dans toute l’Europe, depuis l’époque de Boccace jusqu’à celle de Straparola, au commencement du seizième siècle et plus tard encore. Le guût de ce genre de littérature paraît avoir été introduit en France, à la cour de Bourgogne, où, sous le duc Philippe le Bon, un écrivain, homme de cour, Antoine de La Sale, qui, pendant un séjour en Italie, avait eu connaissance d'un recueil célèbre, — les Cento Novelle, — composa, en limitant, un recueil français qu'il appela les Cent Nouvelles nouvelles, resté l’un des meilleurs spécimens de la langue française au quinzième siècle 1. Les livres de contes

1 Je suis obligé de passer très-rapidement sur cette partie du sujet. Pour l'histoire du livre remarquable intitulé les Cent Nouvelles nouvelles, je renvoie le lecteur à la préface de l'édition que j'en ai donuée: Les Cent Nouvelles nou-

français d’une date moins reculée, tels que l’Heplaméron de la reine de Navarre et autres, appartiennent principalement au seizième siècle. On ne peut guère dire que les recueils de ce genre aient jamais pris racine dans la littérature nationale de la Grande- Bretagne. |

Mais à ces histoires est due en partie l'apparition d'un genre de livres qui se multiplièrent en grand nombre et furent pendant longtemps extrêmement populaires. Avec le fou domestique ou Île bouffon, qui avait remplacé l’ancien jougleur, les contes avaient été élagués de leurs détails au point de n’être plus que des anccdotes piquantes. En même temps, le goût s'était porté vers ce genre de facéties qu'on appelle en français bons mots, et que les Anglais au seizième siècle qualifiaicnt de « vives répliques » (quick answers). Le mot anglais jest (facétie), lui-même, tirait son origine de la circonstance que les choses qu’il désignait provenuient des anciens contes ; car il est simplement la corruption du mat latin gesta (sestes), dans le sens de récits de faits ou d'actions, de contes. Les écrivains latins qui les premiers se mirent à faire des livres de ces contes ou anecdotes, les recueillirent sous le nom général de faceliæ (facéties).

Les plus vieux de ces recueils de facéties étaient écrits en latin, et l’on rapporte une curieuse anecdote relativement à l'origine du plus anciennement connu d’entre eux, celui du fameux Poggio de Florence. Quelques beaux esprits de la cour du pape Martin V (élevé à la papauté en 1417), parmi lesquels se trouvaient deux secrétaires du pape, Poggio et Antoine Lusco, Cincio de Rome, et Ruzello de Bologne, s'étaient approprié dans le Vatican un coin particulier, où ils se réunissaient pour causer librement entre eux. Îls appelaient cet endroit buggiale, nom qui en italien signifie un lieu de récréation, où l’on conte des histoires, où l’on dit des bons mots, où l’ou s'amuse à discuter sur le ton de la satire les faits et gestes de tout le monde. Telle était la façon dont Poyxzio el ses amis se diveriissaient dans leur buggiale, et l'on assure que dans leurs conversations ils ne ménageaient ni l'Église, ni le pape luimême vu son gouvernement. En effet, les facéties de Pogzio, qui passent pour être un choix des bons mots qui se disaient dans ces

velles, publiées d’après le seul manuscrit connu, avec introduction et notes, par M. Thomas Wright, 2 vol, in-12. Paris, 1858.

réunions, ne respectent pas plus l'Église de Rome que les convenances. Ce sont pour la plupart des histoires qui couraient le monde bien avant que Poggio fût né. Ce fut peut-être cette satire contre l'Église et le clergé qui fit en grande partie la popularité du recueil, à une époque où régnait dans les esprits une agitation générale au sujet des affaires religieuses, agitation qui ne faisait que trop présager la Réforme. Les recueils latins de facéties qui suivirent sont dus à des hommes qui, comme Henri Bebelius, étaient des réformateurs ardents.

Beaucoup des plaisanteries contenues dans ces recucils latins sont mises dans la bouche de bouffons ou de fous domestiques, fatui ou moriones, et en Angleterre, — où ces livres, écrits dans la Jangue nationale, sont devenus plus populaires que dans aucun autre pays, — un grand nombre ont été publiés sous les noins de bouffons célèbres, ainsi : « les Contes plaisants de Skelton, les Facéties de Scogin, les Bons Mots de Tarlton, les Plaisanteries de George Pecele. » (Merrie Tales of Skelton, etc.)

John Skelton, poëte lauréat de son temps, paraît avoir été connu à la cour de Henry VII ct de Henry VII tout autant comme bouffon que comme poëte. Le titre de poëte-lauréat Ctait alors une distinction ou un grade que conférait l’Université d'Oxford. Les Merie Tales de Skelton lui sont tous personnels, et nous serions tenté de dire que ses facéties ne valent pas mieux que ses poésies. À en juger par les premières, il occupe un rang à peu près intermédiaire entre Eulenspiegel et le fou de cour ordinaire. Le conte n° À peut passer pour un spécimen de ses meilleurs. Le voici :

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