‹ Histoire de la caricature et du grotesque dans la littérature et dans l'artChapitre 57 sur 102 · COMMENT SKELTON RENTRA CHEZ LUI À OXFORD EN REVENANT D'ABBINGTON · texte numérisé non relu

COMMENT SKELTON RENTRA CHEZ LUI À OXFORD EN REVENANT D'ABBINGTON

.« Skelton était Anglais de naissance, comme l'était aussi Skogyn. Elevé à Oxford, il y fit son éducation et y devint poëte lauréat. Un jour que, pour se divertir, il était allé à Abbington et y avait mangé des viandes salées, il s’en retourna tard à Oxford, et coucha dans une auberge appelée la Tabere, et qui se nomme aujourd hui l’Ange. Après avoir bu, il se mit au lit; mais vers minuit il eut soif et se sentit la gorge si sèche, qu'il fut forcé d’appeler le garçon pour qu'il lui servit à boire. Il eut beau appeler, le garçon ne répondit pas. Alors il cria après l’hôtelicr, après l’hôtelière, après

les valets. Personne ne voulut l'entendre. € Hélas! dit Skelton, je vais donc périr faute de boire ! Que faire ? » Soudain l’idée lui vint de crier: « Au feu! au feu! au feu! » Aussitôt il se fit uu grand remue-ménage. C'était à qui se lèverait le plus vite : tout Ie monde courant, les uns nus, les autres à moitié endormis. Skclton se mit à crier de plus belle : « Au feu! au feu! » afin que personne ne sût de quel côté se tourner. Skelton alors se recoucha, et l'hôtelier, l'hôtelière, le garçon de salle et le valet d'écurie accoururent dans sa Chambre, des chandelles allumées à la main, en disant : « Où, « où donc est le feu ?— [ci, ici, ici, » dit Skelton, et il mit son doigt à sa bouche, disant : « Apportez-moi à boire pour éteindre le feu «a dévorant de mon gosier. » Et c’est ce que l’on fit. »

Un autre de ces « joyeux contes » de Skelton renferme une satire contre le penchant des Gallois à l’ivrogneric et contre l'usage qui prévalait au seizième siècle et au commencenient du dix-septième de se faire octroyer par la couronne des lettres patentes de monopole.

COMMENT LE GALLOIS PRIA SKELTON DE L'AIDER DANS SA DEMANDE AU RO POUR OBTENIR UNE PATENTE POUR VENDRE A BOIRE,

«a Skellon, étant à Londres, alla à la cour du roi, où vint à lui un Gallois qui lui dit: « Monsieur, c’est ainsi que bien des gens « de mon pays viennent à la cour, et les uns obtiennent du roi par « patente un château, d'autres un parce, d’autres une fort, d'autres «un fief, elc., et ils vivent en honnètes gens; et moi, je vivrais « aussi honnètement que les meilleurs des hommes, si je pouvais « obtenir une patente qui me fit avoir de quoi bien boire. Veuillez « donc écrire quelques mots pour moi, un petit billet qui puisse être « remis aux mains du roi, et je vous promets une récompense hon- « nête. — Je le veux bien, dit Skelton, — Asseyez-vous en ce cas, « dit le Gallois, et écrivez.— Qu'écrirai-je? dit Skelton.— Écrivez : « À boire, répondit le Gallois. Maintenant, continua-t-il, À boire « encore ! — Et quoi ensuite ? dit Skelton. — Écrivez : Toujours à « boire! — Est-ce tout ? — Non, dit le Gallois, ajoutez à toute cette « boisson : Un peu de mie de pain et beaucoup à boire! — Fort « bien. — Kelisez tout cela. » Skelton se mit à lire : « À boire! à « boire encore ! toujours à boire ! Un peu de mie de pain, et beau-

« coup a boire! » Alors le Gallois dit : « Otez la petite mie de pain, « et mettez à la place : À boire sans cesse el pas de pain. A présent, a si je pouvais avoir cela signé du roi, poursuivit le Gallois, je n’aua rais plus de souci tant que je vivrai. — Eh bicu done, dit Skellon, a je tâcherai, de mon côté, de me procurer une patente pour avoir « du pain, afin que, vous avec votre boisson et moi avec Île pain, « nous puissions faire chère lie et reprendre chacun notre bâton de a voyage. »

Ces deux contes peuvent donner lidée d’un recucil publié sous le nom de Skelton, lequel fut, croyons-nous, imprimé pour la première fois vers le milieu du seizième siècle. Le recueil des facéties de Scogan ou, comme on l'appelait vulgairement, Scogin, recucil qu'on attribue à André Borde, parut probablement quelques années auparavant, mais on ne connaît l'existence d'aucun excmplaire des éditions plus anciennes. Scogin, le héros de ces facéties, nous est donné comme occupant à la cour de Henry VIT une position peu différente de celle d’un fou de cour ordinaire. « C'était, dit de lui le bon vieux chroniqueur Holinshed, en le flattaut peut-être un peu trop, c'était un gentilhomme savant, il avait étudié quelque temps à Oxford, il avait esprit plaisaut et du woût pour les farces; ces qualités lui valurent d’être appelé à la cour, ct là, s’adonnant à son penchant naturel pour la gaieté et les passe-temps agréables, il joua bien des bons tours, mais non pas d’une façon aussi peu honnête qu'on l’a rapporté. » Cette allusion a trait fort probablement aux facéties qui représentent Scogin comme menant la vie d'un vil et grossier bouffon qui renouvelait la plupart des hauts faits peu moraux du moins réel Eulenspiegel. Ces histoires vont jusqu'à raconter qu'il insulta le roi et la reine, et qu'il fut, en conséquence, banni par delà la Manche, où il ne montra pas plus de respect nour la majesté du roi de France.

Les facéties de Scogin, comme celles de Skelton, consistent en g'ande partie dans ces tours qui semblent, dans les temps anciens, avoir toujours fait les délices de la race teutonique. Un grand nombre de ces plaisanteries sont dirigées contre l'ignorance et l'esprit mondain du clergé. Scogin, raconte-t-on, fut lui-même, pendant un temps, professeur à l'Université, et un laboureur lui avait envoyé son fils pour qu'il en fit un prêtre. Toute cette histoire, qui dure plusieurs chapitres, est une caricature de la façon

dont des hommes d’une ignorance grossière étaient admis à la prétrise. Après force bévues, l'écolier se présente pour recevoir les ordres et voici comment il passe son examen.

CONMENT L'’ECOLIER DIT QUE TOM MILLER, D'OSENEY, ÉTAIT LE PÈRE DE JACOB.

« Après cela ledit écolier se présenta aux ordres suivants, et apporta à l’Ordinaire un présent de la-part de Scogin; mais le père de l’écolier paya pour tout. Alors l’Ordinaire dit à l’écolier : « Je dois vous interroger, et, par égard pour maître Scogin, je ne « veux pas me moutrer exigeant. [saac avait deux fils, Ésaü et « Jacob. Quel était le père de Jacob ? » L’écolier se tint coi, sans pouvoir répondre. « Allons! dit l’Ordinaire, je ne puis vous recc- « voir prêtre avant l’ordination prochaine; j'espère qu’alors vous « saurez me répondre. » L'écolier s’en retourna le cœur gros, porteur d'une lettre pour maître Scogin, dans laquelle on apprenait à celui-ci que son élève n'avait pas su répondre à cette question : « Isaac avait deux fils, Ésaü et Jacob. Qui était le père de « Jacob? » Scosin dit alors au jeune homme : « Stupide animal, tête « d'âne que tu es! Voyons ! tu connais bien Tom Miller, d'Oseney? « — Oui, dit l’écolier. — Alors, dit Scogin, tu sais qu'il a deux fils, « Tom et Jeannot; quiest le père de Jeannot? — Tom Miller, répon- « dit l'écolier. — Eh bien! reprit Scogin, il t’eût été tout aussi « facile de dire qu'Isaac était le père de Jacob.» Et il ajouta : « Tu te lèveras demain de bon matin, je te donnerai une lettre à « porter à l'Ordinaire, et j'ai la confiance qu'il te recevra avant que « la série des ordinations soit achevée. » Le lendemain, l'écolier se leva au petit jour et porta la lettre à l'Ordinaire. L'Ordinaire dit : « Par égard pour maître Scogin, je ne vous demanderai rien de « plus que ce que je vous ai demandé hier. Isaac avait deux fils, « Ésaü et Jacob ; qui était le père de Jacob ? — Parbleu, dit l’écolier, « je puis vous le dire maintenant : c’est Tom Miller, d'Oseney. «a — Imbécile! s'écria l'Ordinaire, va-t'en bien vite et que ton maitre « ne t'envoie plus à moi pour demander les ordres, car il est impos- « sible de faire un homme d'esprit d’un idiot. »

Quoi qu'il en soit, l’écolier de Scogin fut fait prêtre, et quelques-

unes des histoires qui suivent nous montrent la façon ridicule dont il exereait le sacerdoce.

Deux autres histoires nous montrent Scogin à la cour, dans le role de fou qu’on lui prête.

COMMENT SCOGIN DIT À CEUX QUI SE MOQUAIENT DE LUI QU'IL AVAIT UN ŒIL VAIRON.

« Scogin arpentait le palais du roi, de la cour au grenier, avec son haut-de-chausses pendant, son pourpoint retourné, son chapeau de travers, et tout le monde de se moquer de lui. « Voyez, a disaient les uns, quel homme comme il faut et comme il porte « bien son costume!—Comprenez-vous ce fou, disaient les autres, ail n’est pas même capable de s'habiller! » C’était à qui dirait son mot. « Messieurs, dit enfin Scogin, vous me comblez vraiment ; « mais vous ne remarquez pas une chose en moi. — Quelle chose. « Tom? dirent les autres. — Parbleu, répondit Scogin, je n’y vois a pas comme tout le monde, j'ai un œil vairon. — Qu’entends-tu « par là? demandèrent-ils tous.—Un œil, reprit Scogin, au moyen « duquel je vois des faquins qui se moquent de moins fou qu'eux. »

L'autre histoire, dont le sel est dans le double sens de certains mots, nous fait voir Scogin gravement occupé à trainer son fils par les picds dans tous les coins des appartements royaux, sous prétexte que le frottement de la cour est chose salutaire et dont on peut finir par retirer profit.

On ne devait pas tre généralement très-difficile à cette époque en fait de bons mots et de plaisanteries; car, si banales qne soient les facities de Scogin, elles jouirent d'une popularité prodigieuse pendant plus de cent ans, à partir de la première moitié du seizième siècle. Elles eurent plusieurs éditions, et les écrivains du temps de la reine Élisabeth y font des allusions fréquentes.

L'individu qui vient ensuite par ordre de date, comme ayant donné son nom à un recueil de facéties, c’est le fameux Richard Tarlton, le fou de cour bien réel de la reine Élisabeth. Ses facétics sont du mème genre que celles de Skelton et de Scogin, et peut-être l'esprit en est-il encore plus lourd.

Les facéties de Tarlton furent bientôt suivies des Joyeuses et spirituelles facéties (Merrie Conceited Jests' de Georges Peele,

l’auteur dramatique, qui est désigné dans le titre comme « gentleman et ancien étudiant d'Oxford. » Ces facéties, est-il dit, font connaître la vie et les incidents de l'existence de Pezle, « lequel était un homme très-connu dans la ville de Londres et ailleurs. » Les facéties de Peele sont surtout curieuses par la peinture fidèle qu’elles présentent du côté extravagant des mœurs sous les règnes d'Élisabeth et de Jacques [”.

Dans la période où ces livres furent publiés en Angleterre, on vit éclore beaucoup d’autres recueils de facéties, car ce genre d'ouvrages était devenu une branche importante de la littérature anglaise populaire. La plupart furent publiés sans nom d'auteur : ce ne sont en effet que de simples compilations des anciens recueils latins et français. Tout ce qu'il y avait de passable, même parmi les facéties de Skelton, de Scogin, de Tarlton et de Peele, avait été répété mainte et mainte fois par les conteurs et les bouffons des siècles antérieurs.

Deux des plus vieux recueils anglais doivent à des circonstances accidentelles d'avoir acquis une plus grande célébrité que le reste. L’un de ces recucils, intitulé : Cent Contes plaisants (A hundred merry Tales), a trouvé faveur auprès des commentateurs de Shakespeare, comme étant celui auquel le grand poëte a fait particulièrement allusion dans sa pièce de Beaucoup de bruit pour rien (acte IT, scène 1), où Béatrix se plaint que quelqu'un ait dit qu’elle avait « emprunté son esprit aux Cent Contes plai- <ants. » -

L'autre recueil en question portait le titre de Contes plaisants, questions piquantes et reparties vives, très-agréables à lire (Merry Tales, wittie questions, and quicke answeres very pleasant to be rcadde); il date de 1567. La vogue dunt il a joui dans les temps modernes paraît provenir principalement de ce que jusqu’à la découverte, due au hasard, de l’exemplaire unique et incomplet des Cent Contes plaisants, il passa pour être le livre auquel Shakespeare avail fait allusion. Ces deux recueils sont simplement des compilations des Cent Nouvelles nouvelles, de Poggio de Straparola et d'autres ouvrages étrangers !. Les paroles mises dans la

1 Une édition soignée de ces deux livres de facéties, ainsi que des plus curicux du mème genre publiés du temps de la reine Elisabeth, a paru dans ces dernitres années à Londres en deux volumes: elle est due à M.-C. Halzitt.

bouche de Béatrix indiquent nettement l'usage qu'on faisait de ces sortes de livres. Ïl était de mode d'y apprendre des bons mots et des histoires, afin de les placer dans les conversations de la bonne société et surtout à table; cette coutume a continué de fleurir jusqu'à une époque récente. Le nombre des recueils de facéties publiés pendant le seizième, le dix-septième et le dix-huitième siècle est tout à fait extraordinaire. Plusieurs ont paru sans nom d’auteur, mais plusieurs aussi out été publiés sous des noms qui ont joui d’une célébrité passagère, tels que Hobson le voiturier, Killigrew le bouffon, l'ami de Charles II, Ben Johnson, Garrick et une muititude d’autres. Il est sans doute inutile de rappeler au lecteur que le grand représentant de ce genre de littérature dans les temps modernes est l’illustre Joë Miller.

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