‹ Histoire de la caricature et du grotesque dans la littérature et dans l'artChapitre 58 sur 102 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Le siècle de la Réforme. — Thomas Murner; ses satires générales. — Fécondité de la folie. — Hans Sachs. — Piége pour attraper les fous. — Attaques contre Luther. — Le pape présenté comme l’Antechrist. — Le pape âne et le moine veau. — Autres caricatures contre le pape. — Le bon et le mauvais pasteur.

Le règne de la Folie ne se termina pas avec le quinzième siècle ; on ne saurait guère dire que le siècle suivant ait été plus sage que ceux qui l'avaient précédé; mais il fut agité par une lutte longue et acharnée, ayant pour but de dégager la société européenne des entraves du moyen âge.

Nous sommes entrés dans ce que, historiquement, on apnela la Renaissance, et nous approchons de la grande réforme relisieuse. La période pendant laquelle l'art de l'imprimerie commença à se répandre généralement dans l'Europe occidentale fut tout particulièrement favorable à la production de livres et de brochures satiriques. Un nombre considérable de ces élucubrations parurent vers la fin du seizième siècle, notamment en Allemagne, où des circonstances politiques avaient de bonne heure donné à l’agitation intellectuelle plus de consistance qu’elle n’eût pu aisément ou promptement en acquérir dans les grandes monarchies. Parmi les plus remarquables des auteurs satiriques était Thomas Murner, né à Strasbourg, en 1475. Les événements même de son enfance sont singuliers : il naquit boiteux ou le devint dans son bas âge ; mais il - fut guéri plus tard ; et l’on crut si généralement quesoninfirmité était l'effet d’un sortilége, que lui-même, dans la suite, écrivit un traité sur ce sujet, sous le titre de : De phitonico contraclu. Il est probable que le côté satirique de son esprit fut développé dans l’école qu’il fréquenta, car il eut pour maître Jacob Other, le même qui traduisit en vers latins la Nef des Fous, de Sébastien Brandt. A la fin du siècle, Murner, devenu maître ès arts à l’Université de Paris, était entré dans l’ordre des Franciscains. Telle était sa réputarion de

poëte populaire allemand, que l’empereur Maximilien [°", qui mourut en 1519, lui accorda la couronne de la poésie, ou, en d’autres termes, le nomma poëte lauréat. Murner reçut le grade de docteur en théologie en 4509. Cependant c'est comme écrivain populaire qu'il était plutôt connu. Îl publia plusicurs poëmes satiriques, accompagnés de remarquables gravures sur bois, car la gravure sur bois florissait à cette époque. Murner y dénonçait la corruption de toutes les classes de la société, ct, avant l'explosion de la Réforme, il ne se fit pas scrupule d'attaquer les vices du clergé; mais il se déclara bientôt l'adversaire acharné des réformateurs. Lorsque la révolte luthérienne contre le pape eut pris de la force, le roi

A s Ée LA a

Fa LAN à

Henry VIIT, qui s'était prononcé résolàment contre Luther, appela Murner en Angleterre. À son retour dans son pays, le satirique franciscain devint plus acerbe que jamais contre la Réforme. Il : défendit la cause du monarque anglais dans un pamphlet, très-rare aujourd’hui, sur la question de savoir qui, de Henry VIIT ou de Luther, était un imposteur : Antwort dem Murner uff seine frag, ob der {Künig von Engllant ein Lügner sey oder Martinus Luther.

Murner paraît avoir divisé les gens de son temps en coquins et en fous, ou peut-être considérait-il les deux épithètes comme syno-

nymes. On suppose que son Narrenbeschwerung, ou Conspiration des fous, dans laquelle est développée l'idée de Brandt, fut publié en 4506 ; mais la première édition imprimée portant une date est de 1512. Cet ouvrage devint si populaire, qu’il eut plusieurs éditoins pendant les années suivantes. C’est, comme la Nef des Fous de Brandt, une satire générale contre la société, satire dans laquelle le clergé n’est pas épargné, car l'écrivain ne sc trouvait pas encore

en face de la réforme de Luther. Les gravures sont supérieures à celles du livre de Brandt, et quelques-unes sont remarquables.

Dans une des plus anciennes, que reproduit notre figure 140, la Folie est représentée sous le costume d’un cultivateur semant son grain. La récolte ne tarde pas à se montrer, elle est abondante autant que hâtive, et des têtes de fous surgissent du sol comme autant de navets.

Une autre gravure, dont notre figure 141 est la copie, représente la Folic tenant, comme un objet précieux, un bonnet de fou que des personnages de tout rang, le pape lui-même, et tous les: grands dignitaires du monde paraissent très-désireux d’avoir.

La même année 1512 vit l'apparition d'une autre satire poétique, du moins versifiée, écrite par Murner, sous le titre de Schelmenzunft, ou la Confrérie des fripons, également ornée de spirituelles

Fig. 141.

gravures sur bois. C’estune autre peinture du règne et de la prédominance de la Folie sous ses formes les plus mauvaises ; la satire y a un caractère de généralité comme son aînée. La satire de Murner paraît avoir atteint non-seulement le public en général, maiscertaines personnes en particulier, jusqu'à faire, dit-on, menacer souvent l'écrivain d’être assassiné ; sans aller aussi loin, plusieurs adversaires littéraires le traitèrent assez rudement. En effet, il s'était rangé du mauvais côté de la politique ou, en tout cas, du côté impopulaire, et il se trouva avoir pour adversaires des hommes qui possédaient plus de talent et plus d'influence que lui, tels qu'Ülrich von Utten et Luther lui-même.

Au nombre des auteurs satiriques qui épousèrent la cause à laquelle Murner était opposé, il ne faut pas passer sous silence un homme qui représentait dans ses traits les plus tranchés, bien que sous une forme assez dégradée, l'improvisation poétique du moyen âge. Il se nommaïit Hans Sachs, tel était du moins le nom sous lequel il fut connu, car son vrai nom était, dit-on, Loutrdorffer. Ïl avait tout à fait la tournure d'esprit des anciens ménestrels ambulants, et cette vocation était si impérieuse chez lui, que, ayant été mis en apprentissage pour le mttier de tisserand, il ne fut pas plutôt affranchi de son engagement qu'il adopta une existence toute vagabonde, allant de ville en ville chanter ses vers, pour lesquels tous les sujets lui étaient bons. En 1519, il se maria et se fixa à Nuremberg. C’est alors que ses compositions furent livrées à l’impression. Le nombre en est vraiment extraordinaire ; il y en avait de tonte espèce : chansons, ballades, satires et pièces dramatiques, d’un genre grossier, selon le goût du temps, mais pleines de sel et d'esprit. Beaucoup ont été imprimées in-plano et ornées de grandes gravures sur bois. Hans Sachs prit part à la croisade contre l'empire dela Folie, et un de ses in-plano est illustré d'un gracieux dessin dont notre figure 142 reproduit la plus grande partie.

Des femmes ont dressé un piége à oiseau pour y prendre des fous du siècle. Un fou gît déjà garrotté sur le sol, tandis qu’un second cherche à se dépêtrer et que d’autres accourent têle baissée dans le traquenard. Un autre poëte lauréat du temps, Henricus Bebelius, né dans la seconde moitié du quinzième siècle et assez bien posé dans la littérature de son époque, publia en 1515 un poëme satirique latin, intitulé : Triumphus Veneris (le Triomphe de Vénus), lequel était une sorte de peinture du caractère généra-

lement licencieux du temps où il vivait. Îl est divisé en six livres ; dans le troisième, le poëte attaque le monde ecclésiastique tout entier, saus épargner le pape lui-même, et ses vers nous initient ainsi parfaitement aux faiblesses du clergé“ d'alors.

Fig 142.

Bebelius avait été précédé par un autre écrivain, nous pourrions même dire par plusieurs autres, qui avaient traité cette partie du sujet, car l’incontinence des moines et des religieuses, voire de tout le clergé, était un thème fécond pour la satire. L'auteur auquel je fais spécialement allusion se nommait Paulus Olearius ; son uom,

en allemand, était Oelschlägel. Ï1 publia vers l’an 1500 un ouvrage satirique, sous le titre de De fide concubinarum in sacerdoles. C'était une attaque accrbe contre l'inconduite du clergé, et la gravure y venaitenaide au texte pour rendre l’effet plus mordant encore.

Nous donnons ici (fig. 143) une de ces planches comme une peinture curieuse des mœurs du temps. L'individu qui s'ap-

| proche de la dame peut bien être un NS: lettré, mais il ne porte aucun des signes distinclifs du prêtre. La belle lui offre un bouquet, qui est censé représenter l'influence des parfums sur Îles sens, en même temps que la passion des fenimes pour les animaux favoris est personnifiée d'une façon particulière par le singe qu’elle traine en laisse. Un baudet paraît témoigner par le jeu de ses sabots son dédain pour l'amoureux.

De bonne heure, l'Église romaine prit l'habitude de trailer avec mépris et parfois même avec cruauté tous Ceux qui ne partageaient pas ses doctrines ou se montraient opposés à sa suprématie; CC sentiment se continua jusqu’au siècle de la Réforme, malgré le ton de libéralisme qui commençait à se manifester dans les écrits de ses membres les plus éminents. Des recherches parmi les monuments poudreux des archives et des bibliothèques nationales ne manqueraient probablement pas d'exhumer plus d’une caricature étrange sur leshérétiques du moyen âge.ll en est une qui à éveillé mon attention en raison de l'intérêt particulier. qui S'y attache. La Bibliothèque des archives nationales, à Paris, possède, parmi

les documents relatifs au pays des Albigeois au treizième siècle, une copie de la bulle du pape Innocent IV donnant des instructions pour agir contre les dissidents de l’Église romaine. Au dos de ce document, le scribe, en signe de mépris pour ces archihérétiques du Midi, a dessiné une caricature représentant unc femme attachée au pilori, au-dessus d'un bûcher dressé à son intention, comme ennemie déclarée de l'Église (fig. 444). Le choix qui a été fait d’une femme pour victime a sans doute pour objet de montrer que l’hérésie réussissait à faire des pro- ( sélytes surtout parmi le sexe faible, ou qu’elle était considé- {

rée comme ayant quelque rap-

port avec la sorcellerie. Ce des-

sin a été longtemps, dans son

genre, la plus ancienne repré- \ Ke) 4

sentation connue de la peine du de ù 7 "

bûcher infligée à un hérétique. à À ( La satire s’exerça dès le prin- )

cipe contre Luther et ses nou- —. x k 2 D velles doctrines, et un certain ds | 7

nombre d'écrivains, tels que << =} Murner, déjà nommé, Emscer, | Cochlœus et autres, se signalè- Fig. 144.

rent par leur zèle pour la

cause papale. Ainsi que je l'ai dit plus haut, Murner se üistingua comme l’auxiliaire du roi Henry VII d'Angleterre. Le goût pour les écrits satiriques était devenu alors si général, que Murner se plaint dans une de ses satires que les imprimeurs ne voulussent imprimer que des ouvrages injurieux ou satiriques, et négligeassent ses ouvrages plus sérieux :

Da sind die Trucker schuldt daram, Die trucken als die Gauchereien, Und lassen mein ernstliche Bücher leihen.

Quelques-uns des écrits de Murner contre Luther, la plupart fort rares aujourd’hui, sont très-violents ; en général ils sont accompagnés de gravures satiriques. Un de ces livres, imprimé sans

uom de lieu ni date, est intitulé : Du grand fou luthérien, comment le docteur Murner l'a exorcisé (Van dem grossen Luterisschen narren, wie in doclor Murner beschworen hat). Dans les gravures sur bois qui ornent ce livre, le docteur Murner figure en personne, comme c’est ordinairement le cas dans ces images satiriques, sous la forme d'un frère franciscain, avec une tête de chat, tandis que Luther est représenté sous celle d'un gros moine jovial, coiffé d’un bonnet de fou et jouant des rôles ridicules. Une des premières gravures montre le chat franciscain serrant une corde si étroitement autour du cou du grand fou luthérien, qu'il le force à dégorger une foule de petits fous. Une autre nous offre le grand fou luthérien portant suspendue à sa ceinture sa bourse ou sacoche pleine de petits fous.

Cette dernière, que reproduit notre figure 145, fournit un exemple du type adopté dans ces images pour représenter le grand réformateur.

Quelques autres caricatures de cette époque qui ontété conservées attaquent plus rudement encore l’apôtre de la Réforme. Celle que nous donnons ci-contre (fig. 146) d'après une gravure sur bois contemporaine, offre un portrait assez fantastique du démon jouant de la cornemuse. L’instrument est formé de la tête de Luther; le chalumeau par lequel souffle le diable entre dans l'oreille de cette tête, et le tube par lequel sortent les sons forme le prolongement du nez. C'était une grosse insinuation que Luther n'était qu'un instrument de l'esprit du mal, créé dans le but de jeter le désordre dans le monde.

Quoi qu'il en soit, les réformateurs étaient de taille à lutter contre leurs adversaires. Luther, lui-même, était plein de verve comique et satirique ; nombre d'hommes de talent de ce siècle, littérateurs et artistes, combattaient sous sa bannière. Après le mariage du réformateur, le parti papiste exhuina une vicille légende qui disait

que l’Antechrist devait naître de l’union d’un moine et d’une nonne. On donna à entendre que si Luther lui-même ne pouvait être pris directement pour l’Antechrist, il avait au moins une belle Chance d’en devenir le père. De leur côté, les réformateurs, s'appuyant sur ce qui, suivant eux, paraissait être une preuve beaucoup plus concluante, avaient décidé que l’Antechrist n'était que l'emblème de la papauté, que sous cette forme il dominait depuis longtemps sur terre, et que la fin de son règne était proche.

Un album, remarquable, destiné à mettre cette idée par l'entremise du dessin sous les yeux du public, et dû au crayon de l'ami de Luther, le célèbre peintre Lucas Cranach, parut en l'année 4521, sous le titre de : La passion du Christ et de l'Antechrist (Passional Christi und Antechristi). C'est un petit in-4°, dont chaque page cst presque entièrement couverte par une gravure sur bois, au bas de laquelle sont quelques lignes d'explication en allemand. La gravure de gauche représente quelque incident de la vie du Christ, tandis que celle de droite, qui lui fait face, représente comine contraste un fait de l’histoire de la tyrannie papale. Ainsi, la première gravure à gauche représente Jésus dans son humilité, refusant les dignités et la puissance terrestres ; par contre, sur la page voisine, on voit le pape avec ses cardinaux et ses évêques, soutenu par ses légions de guerriers, ses canons et ses forteresses, dominant dans son royaume temporel les princes séculicrs. Plus loin c'est, d’un côté, le Christ couronné d’épines par la soldatesque qui l’outrage ; de l’autre, le pape, sur son trône et dans toute sa gloire mondaine;

mon He

Fig. 146.

se faisant rendre un culte par ses courtisans. Ailleurs encore, le livre nous montre le Christ lavant les pieds de ses disciples, et par contraste le pape forçant l'empereur à lui baiser l'orteil. Ainsi se succèdent un certain nombre de gravures curieuses, jusqu’à ce qu’enfin on arrive à l'ascension du Christ au ciel, sujet qui a pour pendant une troupe de démons bizarres, précipitant l’Antechrist papal dans les flammes de l'enfer, où quelques-uns de ses moines sont là pour le recevoir. Cette dernière gravure m'a paru faite avec beaucoup d’esprit ; c’est elle que reproduit notre figure 1417. Les figures monstrueuses d'animaux qui avaient amusé les sculpteurs et les peintres enlumineurs d'une époque plus ancienne finirent, avec le temps, par être considérées comme des réalités. Non-seulement elles excitaient l'étonnement à titre de difformités physiques , mais elles étaient des objets de superstition, Car on croyait ces êtres envoyés sur la terre comme des présages de grandes révolutions et de terribles calamités. Pendant le siècle qui précéda la Réforme, les rela- Fig. 147. tions de la naissance ou de la découverte

de pareils monstres étaient trés-fréquentes, et il est probable que les gravures qui représentaient les monstres en question étaient des articles d’un débit avantageux pour les colporteurs de l'époque. Deux de ces gravures furent très-célèbres du temps de la Réforme : c’est le Pape-âne et le Moine-veau ; elles furent publiées nombre de fois avec un texte explicatif, attribué à Luther ou à Mélanchthon,

texte qui les donnait comme des emblèmes de la papauté et des abus de l’Église romaine, et naturellement comme un pronostic de la condamnation et de la chute prochaines de celle-ci. On prétendait que le Pape-âne avait été trouvé mort dans le Tibre, à Rome, en 1496. C'est lui que représente notre figure 148, tirée d’un très-curieux recueil in-folio de caricatures luthériennes, lequel se trouve à la bibliothèque du Muséc britannique.

Ces caricatures appartiennent toutes à l’année 1345, quoique le dessin qui nous occupe ait été publié plusieurs années auparavant. La tête d'âne symbolisait, est-il dit, le pape lui-même, avec ses doctrines fausses et matérialistes. Le pied d’éléphant qui remplace la main droite, c'était le pouvoir spirituel papal, pouvoir accablant, qui foulait aux pieds et écrasait les consciences ; la main gauche, véritable main cette fois, symbolisait le pouvoir temporel du pape, qui aspirait à l'empire universel sur les rois et les princes. Le pied droit était celui d'un bœuf: il représentait les ministres spirituels de la papauté, les docteurs de l'Église, les prédicateurs, les confesseurs, les théologiens scolastiques, et surtout les moines et les religieuses, tous ceux qui prêtaient aide au pape et coopéraient avec lui , à l'oppression des corps et des âmes. Fig. 148.

Le pied gauche, pied de griffon,

animal qui ne laisse jamais échapper sa proie une fois qu'il s'en est saisi, figurait dans l’ensemble comme emblème des canonistes, les griffons du pouvoir temporel des papes, qui s'emparaient de la fortune et des biens du peuple et ne les rendaient jamais. La poitrine et le ventre du monstre étaient ceux d’une femme ; ils représentaient la papauté comme corps avec les cardinaux, les évêques, les prêtres, les moines, clc., gens qui passaient leur vie dans la bonne chère et les plaisirs sensuels ; et cette partie de l’animal fantastique était nue, parce que le clergé papal

ee To —

n'avait pas honte d'exposer ses vices en public. Les jambes, les bras et le cou revêtus, au contraire, d'écailles de poisson, représentaient les princes et les seigneurs temporels, qui, pour la plupart, élaient les alliés de la papauté. La tête de vieillard placée à la partie postérieure du monstre voulait dire que la papauté avait vieilli, qu’elle était tombée en décrépitude et approchait de sa fin. Quant à la tête de dragon vomissant des flammes, qui lui servait de queue, elle symbolisait les grosses menaces, les bulles envenimées et les écrits virulents que le pontife et ses ministres, furieux de voir leur règne toucher à son terme, lançaient dans le monde contre tous ceux qui leur résistaient.

Ces explications, appuyces de citations empruntées aux Écritures, allaient si directement au but, que ce dessin acquit une popularité immense. On le voyait dans les plus humbles chaumières , et je crois quon le trouve encore sur plus d'une muraille dans certaines parties de l'Allemagne. I] était en son temps considéré comme un chef-d'œuvre de satire.

L'image du Moine-veau, que reproduit notre figure 149, fut publice à la même époque ; d'ordinaire elle accompagne l’image du Pape-àne.

On disait ce monstre né à Fribourg, en Misnie; c'est simplement un

Fig. 449. emblème assez grossier de l'état monacal.

Le volume de caricatures que je viens de mentionner contient plusieurs satires contre le pape, qui toutes sont très-acerbes et dont plusieurs sont spirituelles. L'une d'elles est munie d’une feuille mobile qui couvre la partie supérieure du dessin ; quaud on baisse cette feuille, on voit le souverain pontife dans son costume de cérémonie, et au-dessus se lit l'inscription : ALEX. VI. PONT. Max. Le pape Alexandre VI était l’infâäme Roderic Borgia, homme souillé des vices et des crimes les plus révoltants. Quand on lève la feuille mobile en question, un antre dessin s'ajuste à la partie inférieure du premier, et le tout présente alors un démon en ha-

es. SE re TS, es ER

bits pontificaux, couronné de la tiare et tenant une fourche en guise de crosse pastorale.

C'est cette image que reproduit notre figure 150. Au-dessus on lit : EGO SUM papa. « Je suis le pape. »

À cette caricature est annexée une page d'explications eu allemand ; on y donne la légende de la mort de ce pape, légende que sa vie dépravée suffit à justifier. « Ne comptant point, est-il dit, sur le suc-

d intrigues pour & ve cès de ses intrigues pou KE À

s'assurer Îc trône pontifical, Roderic Borgia s’adonna à a\ = l'étude de la magie et se \ FER vendit à l'esprit du mal; NS D alors il voulut savoir du 5 AN tentateur si sa destinée

était d'être pape. Ayant reçu sur ce point une réponse affirmative, il lui demanda ensuite combien de temps il conserverait la tiare ; mais cette fois, paraît-il, Satan se montra moins précis, car Borgia comprit qu’il devait régner quinze ans, tandis qu'il mourut au bout de la onzième année. » On sait que le pape Alexandre VI mourut subitement au moment où il s’y attendait le moins, en buvant par accident le vin empoisonné qu'il avait préparé de sa propre main pour une de ses victimes.

Un théatin italien a écrit contre la Réforme un poëme dans lequel il fait naître Luther de Mégère, une des Furies, dépêchée, au dire de l’auteur, de l'enfer en Allemagne pour le mettre au monde. Ce sarcasme a été renvoyé an pape avec beaucoup plus d'effet par les caricaturistes luthériens. Une des planches que je trouve dans le volume dont j'ai fait mention plus haut, représente “ la Naissance et l'origine du pape » (Ortus et origo papæ). Le pape y est assimilé à l’Antechrist. Dans différents groupes qui composent

ce dessin, d’ailleurs assez compliqué, l’enfant est représenté comme soigté par les trois furies : Mégère l’allaite, Alecto lui sert de bonne, et Tisiphone remplit d'autres fonctions. Le nom de Martin Luther figure aussi au bas de cette caricature.

Hie wird geborn der Widerchrist.

Megera sein saugamme ist:

Alecto sein Keindermeidlin, Tisiphone die gengelt in.

(M. Luruen, D. 1545.)

Notre figure 134, qui reproduit un des groupes en question, représente la furie Mégsère transformée en nourrice et donnant à teter

au pape enfant.

Une autre de ces caricatures représentele pape foulant l’empereur

Fig. 151.

sous ses pieds, allégorie des usurpations de la papauté sur le pouvoir temporel. Une autre nous montre « le Royaume de Satan ct du pape » (regnum Salan el pape); le pape est représenté trônant dans toute sa pompe au-dessus de l’entrée de l'enfer. Une troisième, que reproduit notre figure 152, dépeint le pape sous la forme d’un âne jouant de la cornemuse. Elle est intitulée : Papa doctor theologiæ et magister fidei (le pape docteur en théologie et maître

de la foi). Quatre vers allemands placés au-dessous de la gravure exposent que « le pape sait seul expliquer les Écritures et corriger l'erreur, exactement comme l'âne sait seul jouer du chalumeau et

donner correctement les notes. »

Der Bapst kan allein auslegen

Die Schrifft, und irthum ansfegen ;

Wie der Esel allein pfeiffen

Kan, und die nuten recht geiffen. (1545.)

Cette année 1545 fut la dernière de la prédication active de Luther. Au commencement de l'année suivante, le célèbre polémiste mourut à Eisleben, où il était allé pour assister au concile des princes.

Peut-être ces caricatures doivent-elles être considérées comme autant de manifestations de satisfaction et d’allégresse en ce qui concerne le triomphe définitif du grand réformatcur.

Les livres, les pamphlets et les brochures de ce genre se multiplièrent dans une proportion extraordinaire pendant Je siècle de la Réforme; mais le plus grand nombre étaient en faveur du nouveau mouvement. L'adversaire de Luther, Eckius, se

plaignait de la multitude infinie de gens qui gagnaient leur vic à colporteret à vendre les livres luthériens dans toutes les parties de l'Allemagne !. Parmi les écrivains qui contribuèrent beaucoup à cette propagande, il faut citer le poële, auteur de farces, de comédies et de ballades, Hans Sachs, cité plus haut. Hans Sachs avait, dans un poème publié en 1535, chanté Luther sous le titre du Rossignol de Wittemberg :

Die Wittembergisch” Nactigall, Die man jetzt horet überall;

et il y avait décrit les effets de son chant sur tous les autres animaux. Il publia, également en vers, ce qu’il appelait un monument ou une lamentation sur sa mort (Ein Denkmal oder Klagred’ ob der Leiche Doktors Martin Luther). Un des nombreux in-plano publiés par

! « [nfinitus jam erat numerus qui, victam ex Lutheranis hbris auæritantes, in speciem bibliopolarum longe lateque Germanixæ provincias vagabantur. » (Eck., p. 58.)

Hans Sachs contient la très-piquante caricature dont notre figure 153 est la copie. Elle est intitulée: Der gut Hirt und bôss Hirt

Fig. 153

(le Bon et le Mauvais Pasteur), eta comme texteles premiers versets du dixième chapitre de l'Évangile de saint Jean. Le bon et le mauvais pasteur, c’est, comme on peut le supposer, le Christ et le pape. Ici l'Église est représentée par un édifice qui n’est pas très-fastueux ; l'entrte en particulier est une simple construction de bois. Jésus

dit aux Pharisiens: « Celui qui n'entre pas par la porte dans la bergerie des brebis, mais qui y monte par un autre endroit, est un voleur et un larron; mais celui qui y entre par la porte est le pastew des brebis.» Dans la gravure, le pape, jouant le rôle du pasteur mercenaire, Se tient sur le toit de la partie la plus élevée de l'édifice, indiquant une fausse route au troupeau des chrétiens et bénissaut ceux qui grimpent sur la bergerie. Au-dessous de lui, deux hauts dignitaires pénètrent dans l'église par une fenêtre, tandis qu’audessous d'eux, sur un toit moins haut, un moine montre aux passants le chemin del'escalade. À une autre fenêtre, un moine étend les bras pourexciter les gens à monter ; ctun personnage en lunettes, destiné sans doute à personnifier les docteurs de l'Eglise, resarde dehors par une ouverture pratiquée au-dessus de la porte d'entrée pour épier ce que fait le bon pasteur. À droite, du côté de l’église occupé par le pape, les s*igneurs et les grands entraînent le peuple dans la bonne voie; mais ils sont arrêtés par les cardinaux et les évêques, qui leur barrent le chemin de la porte et leur montrent d’une facon très-énergique celui qui mène sur le toit. À la porte se ticnt le Sauveur, qui a le rôle du bon pasteur: il a frappé à la porte, et le porlier la lui a ouverte. Les vrais disciples du Christ, les évanuélistes montrent le chemin à l’homme de bien solitaire qui vient par cette route et qui écoute avec une calme attention les maîtres de l'Évangile, tout en ouvrant sa bourse pour faire l’aumône au pauvre accroupi près de là. Dans la gravure originale, on voit à gauche, dans la distance, le bon pasteur suivi de son troupeau docile à sa voix ; à droite, le mauvais berger, qui, après avoir avec ostentation rassemblé ses moutons autour de l’image de Ja croix, les abandonne et prend là fuite à l'approche du loup. « Celui qui entre par la porte est IC pasteur des brebis. C’est à celui-là que le portier ouvre, et: les brebis entendent sa voix, et il appelle ses propres brebis par leurs noms et il les fait sortir. Et quand il a fait sortir scs propres brebis, il va devant elles, ct les brebis le suivent, parce qu'elles connaissent sa voix... Mais celui qui est un mercenaire, et non le pasteur, et à qui les brebis n’appartiennent pas, voyant venir le loup, abandonne les brebis et s'enfuit; ct le loup Îles ravit et disperse le troupeau. » (S. Jean, x, 2-4, 12.)

Le triomphe de Luther est le sujet d’une caricature devenue fort rare ; On Cn trouve une copie dans le Musce de la caricature, de Jaime. Léon X est représenté assis sur son trône au bord de l’abtme ;

ses cardinaux essayent de l'empêcher d'y tomber ; mais leurs efforts son! rendus impuissants par l’apparition, sur l’autre rive, de Luther appuyé de ses principaux adhérents et brandissant la Bible en guise de massue : le pontife est renversé, malgré le secours qu’il reçoit d’une arinée de prêtres, de docteurs, etc.

Les partisans de la papauté qui écrivirent contre Luther inventèrent contre lui les histoires les plus scandaleuses. Entre autres vices dont ils l’accusèrent, ils firent de lui un ivrogne et un débauché ; notre figure 134, empruntée à unc des illustrations comiques du livre de Murner : Von dem grossen Lutherischen Narren, publié en 1522, renferme sans doute unc allusion à cette dernière accusation ; en tous cas, cette gravure donnera l'idée de ces images, où Murner se r'eprésentait lui-même avec une tête de chat.

En 1525, lorsque Luther épousa Catherine de Born, religieuse qui avait quitté son couvent, ce fut un nouveau texte de chansons, de satires et de caricatures injuricuses, trop grossitres la plupart pour être décrites ici. Dans beaucoup de caricatures faites à cette occasion, qui sont ordinairement des gravures sur bois ornant des livres

Fig. 154. écrits contre le réformateur, Luther est représenté dansant avec Catherine de Borne, ou assis à table un verre à la main.

Le mariage de Luther est représenté dans une des illustrations d’un ouvrage du docteur Conrard Winpina, un des ennemis acharnés du réformateur. Cette caricature est diisée en trois compartinents : à gauche, Luther, sous le costumc de moine, offre l’anneau à Catherine de Born ; au-dessus des nouveaux époux est inscrit daus une espèce d’auréole le mot Vovete ; à droite figure le lit nuptiai, les rideaux tirés, avec l'inscription Reddile,; dans le compartiment du milieu, le moine et la religieuse dansent joyeusement ensemble. Au-dessus de leurs têtes on lit ces mots :

Disccdat ab aris Cui tulit hesterna gaudia nocte Venus.

En mème temps que Luther soutenait la grande bataille de la Réforme en Allemagne, les fondements du protestantisme français. étaient posés en Franc: par Jean Calvin, homme également convaincu et défenseur ardent de la même cause, mais d’un tempérament tout à fait différent. Calvin embrassa des doctrines et des formes de gouvernement ecclésiastique qu’un luthérien ne voudrait. pas admettre. La satire littéraire fut employée avec beaucoup de puissance par les calvinistes contre leurs adversaires catholiques ; mais ils nous ont laissé peu de caricatures vu de gravures burlesques d'aucune sorte; on n’en possède, du moins, qu'un trèspetit nombre appartenant aux premiers temps de leur histoire. Jaime, dans son Musée de la caricature, a donné la copic d'une planche très-rare, représentant le pape luttant avec Luther et Calvin, qui l’assaillent à la fois. Les deux réformateurs tirent le pape par les cheveux ; mais ici, c’est Calvin qui est armé de la Bible, et il s’en sert pour frapper Luther, qui le tient par la barbe. Le pape a les mains sur leurs têtes. La scène se passe dans le chœur d'une église ; mais notre figure 1435 ne donne que le groupe des trois combattants, lequel a pour objet de représenter en même temps eombien les deux grands adversaires de la papauté étaient hostiles l’un à l’autre.

Page 1