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CHAPITRE XVII

La diablerie au seizième siècle. — Anciens types des formes diaboliques. — Saint Antoine. — Saint Guthlac. — Renais-ance du goût pour les sujets de ce genre au commencement du seizieme siècle. — L'école flamande de Breughel. — L'étole francaise et l’école italienne: Callut, Salator Rosa.

On a vu que ja démonologie populaire a fourni les premiers sujets de l'art comique au moyen âge, et que le goût pour ce genre particulier de grotesque a duré jusque après la renaissance des arts et de la littérature. Ce goût prit alors une forme encore plus remarquable, et une école de diablerie grotesque fut florissante au seizième siccle et pendant la première moitié du dixseptième.

C'est probablement dans les déserts de l'Esvpte qu'il faut chercher le berceau de cette démonologie, en tant qu'elle se rattache à la chrétienté. De là elle se répandit à l'orientet à l'occident; puis, quand elle eut atteint la partie du globe que nous occupons, elle s'enta, comme il a déjà été dit, sur les superstitions popu- Jaires du paganisme teutonique. Le badinagye burlesque, qui tenait une si grande place dans ces superstitions, donna indubitablement à cette démonologie chrétienne un caractère plus comique que celui qu’elle avait eu avant ce mélange. Son premier représentant fut le moine égyptien saint Antoine, né, dit-on, en l’année 251, dans une ville de la haute Égypte appelée Corna. Son histoire a été écrite en grec par saint Athanase et traduite en latin par l'historien ecclésiastique Évagrius.

Antoine était évidemment un visionnaire superstitieux, sujet à des hallucinalions qu'avait entretenues son éducation. Pour échapper aux tentations du monde, il vendit tous ses biens, qui étaient considérables, en donna le produit aux pauvres, et se retira ensuite dans le désert de la Thébaïde pour vivre dans je plus strict ascétisme. Le démon le poursuivit dans sa solitude et cherchu

à l'entraîner dans les vices de la vie mondaïne. Il essaya d’abord de remplir son esprit des souvenirs ct des regrets de son ancienne opulence; ce genre de tentation ayant échoué, le malin essaya de troubler le saint par des tableaux voluptueux, auxquels toutefois celui-ci résista avec un égal succès. Alors le persécuteur changea de tactique, ct se représentant à Antoine sous la forme d'un jeune homme laid et noir, il lui avoua, avec une apparente candeur, qu’il était l'esprit de l’impureté et qu'il se reconnaissait vaincu par les mérites extraordinaires de Ja sainteté d'Antoine. Le saint, toutefois, vit que ce n'était là qu'un stratagème pour éveiller en lui l'esprit d'orgueil et de présomption; il se tint sur ses gardes ch se soumettant à des mortifications plus grandes que jamais, et qui naturellement le disposèrent encore mieux aux hallucinations. Dès ce morent il chercha une solitude plus profonde, en fixant sa résidence dans les ruines d’un tombeau égyptien; mais plus il s’éloignait du monde, plus les persécutions diaboliques s’acharnaient après sa personne. Salan vint le surprendre dans sa retraile avec une suite nombreuse, et pendant la nuit 1l le battit si rudement, qu'un maun le serviteur qui Jui apportait ses aliments, le trouvant couché inanimé dans sa cellule, le fit porter à la ville, où ses amis étaient sur le point de l’enterrer comme mort lorsqu'il revint toui à coup à la vie et insista pour qu'on le reconduisit à sa solitude.

La légende ne s’arrêle pas là: les démons continuèrent à apparaitre au saint sous la forme des animaux les plus redoutables, tels que lions, taureaux, loups, aspics, serpents, scorpions, panthères, ours, chacun l'attaquant de la manière propre à son espèce, avec accompagnement de cris dont l’ensemble formait un horrible vacarime. Antoine alla chercher une retraite dans un château en ruine situé plus avant dans le désert. Là encore il fut de plus belle en bulle aux persécutions des démons, et le bruit que faisaient ceux-ci était si horrible, que souvent on l’entendait de très-loin. Le persécuté, toutefois, ne se faisait pas faute d'adresser des reproches aux démons, et cela, dit la légende, dans les termes les plus vifs, leur prodiguant les épithètes les plus malsonnantes ct lcur crachant même au visage; mais son arme la plus puissante, ce fut toujours la croix. La lutte irritant son courage, le saint résolut ‘le s'isoler plus encore, et il finit par s'installer sur le sommet J'une haute montagne, dans la haute Thébaïde. Il eut beau faire,

les démons ne se tinrent pas pour battus, ct ils continuèrent leurs mauvais tours en prenant mille formes diverses; uu jour entre autres, leur chef lui apparut sous celle d’un homme ayant Îles membres inférieurs d’un äne.

Les démons qui tourmentèrent saint Antoine devinrent le type général de créations ultérieures, qui, en se multipliant, luttèrent de grotesque. Les persécuteurs de saint Antoine avaient ordinairement les formes d'animaux véritables; mais, dans les récits plus modernes, ils prirent des formes grotesques, mélange monstrueux d'animaux réels ou imaginaires. Tels étaient ceux que vit saint Guthlac, le saint Antoine des Anglo-Saxons, dans les marécages de Croyland. Une nuit, qu'il faisait ses dévotions dans sa cellule, ils fondirent sur lui en grand nombre, « affectant des figures ditformes, avec de grosses têtes, un long cou, des joues hâves, des barbes sales, des oreilles droites, des yeux farouches, des bouches fétides et des dents de cheval. Leurs gosiers étaient remplis de flammes ; leurs voix étaient stridentes. Îls avaient les jambes torses, les genoux cagneux et les orteils tout tordus; ils poussaient des cris rauques, et leur vacarme était si effrayant, que le saint crut que tout entre le ciel et la terre n'était que clameurs.. I] arriva, une nuit que le saint homme Guthlac était agenouillé et faisait ses prières, qu'il entendit des hurlements de bêtes sauvages. Peu de temps après, il vit apparaîlre des animaux de toute espèce, bêtes fauves, reptiles, etc., qui s’avançaient vers lui. Il aperçut d'abord la tête d’un lion qui le menaçait de ses dents sanglantes, puis un taureau et un ours furieux. Il vit encore des vipères, il entendit le grognement d’un porc, des hurlements de loups, des croassements de corbeaux et divers cris dJ’oiscaux, apparitions fantastiques qui venaient tenter l'esprit du saint homme. »

Telles étaient les idées que les sculpteurs et les enlumineurs du moyen àge exploitèrent avec tant de succès. Après la renaissance des arts dans l'Europe occidentale au quinzième siècle, ces Iégendes obtinrent une grande faveur auprès des peintres et des graveurs, et créèrent l'école spéciale de la diablerie. À celte époque plus particulièrement, l'histoire de la Tentation de saint Antoine fournit le sujet de nomb:euscs estampes appartenant aux premiers âges de l'art de la gravure, et occupa le crayon d’artistes, tels que Martin Schongauer, Israël Van Mechen et Lucas Cranach. On possède de ce dernier deux gravures différentes sur le nème sujet :

saint Antoine enlevé par des démons grotesques. La plus curieuse porte la date de 1506; c'est, par conséquent, une des premières œuvres de Cranach. Mais le plus grand artiste de cette primitive école de la diablerie est Pierre Breughel, peintre flamand, qui vivait au milieu du seizième siècle et fut surnommé « Pierre le Drôle. » Né à Breughel, près de Bréda, il demeura quelque temps à Anvers et s'établit ensuite à Bruxelles.

La Tentation de saint Antoine, par Breughel, ainsi qu’un ou deux autres sujels du mème genre traités par cc peintre, a été gravée, par J.-T. de Bry, dans un format réduit. Les démons de Breughel sont des créations d’une jmagination extravagante ; ils présentent des assemblages aussi hétérogènes que risibles de portions d'êtres vivants qui n'ont aucun rapport les uns avec les autres. Notre figure 156 représente un groupe de ces démons, tiré d’une planche de Breughel gravéé en 1565 et intitulée :

Divus Jacobus diabolicis presligiis ante magum sistilur (Saint Jacques est

Fig. 156. arrêté devant le magicien

par des artifices diaboli-

ques). L'ensemble de la composition est fort curieux : à droite, est une vaste cheminée, par laquelle des sorcières se sauvent à cheval sur des balais, tandis qu'on en voit d’autres chevaucher dans les airs sur des dragons et des boucs ; un chaudron bout sur le feu, autour duquel sont assis et se chauffent un groupe de singes. Derrière ceux-ci, un chat et un crapaud conversent d'une façon très-intime. Au fond se dresse et hout le grand chaudron des sorcières. À droile du tableau, le magus ou magicien est assis, lisant son gri-

moire çt ayant devant lui un trépied qui soutient le pot où sont contenus ses ingrédients magiques. Le saint occupe le centre de la composition, entouré par des démons (notre figure ne montre que quelques-uns de ceux-ci); et au moment où le magicien approche, on le voit lever la main droite dans l'attitude de quelqu'un qui prononce un exorcisme. L'efficacité de la conjuration est ici manifeste, elle produit l'explosion du pot du magicien et frappe les démons d’une consternation évidente. Rien de plus bizarre que la tête de cheval sur des jambes d’homme recouvertes d'armures qu'on remarque au premier plan, de même que l'espèce de crabe qui rampe derrière. Le crâne de cheval que supportent des jambes d'homme nues, l’animal étrangement excité qui vient ensuite, et lc personnage à tête de cane, affublé de la coule et armé du

Fig. 151.

bourdon de pèlerin, qui a l'air de se moquer du saint, complètent un ensemble extrêmement conique.

Une autre estampe, — pendant de celle-ci, — représente la déconfiture encore plus complète du magicien. Le saint y occupe la droite; il lève la main plus haut, évidemment avec plus de solennité et d’autorité. Les démons ont tous pris parti contre leur maître le magicien, qu’ils sont en train de battre et de précipiter de son siége la tête la première. Ils ont l'air de manifester par oute sorte de culbutes et de poses joyeuses la joie que leur cause

sa chute; c'est une espèce de fête de démons. Quelqueæuns, à gauche du tableau, dansent la tête en bas sur une corde tendue. Près d’eux, un autre exécute des tours de gobelet. Des singes

dansent au son de la grosse caisse et se livrent à de folles gambades. Notre figure 157 reproduit trois de ces plaisants acro-

batcs.

Breughel exécuta aussi une série de gravures d'un caractère grotesque analogue, représentant de Îa même façon fantastique les vertus et les vices, tels que l'Orgueil (Superbia), le Courage (Fortiltudo), la Paresse (Desi-

dia), etc. Ces dessin sportent la date de 4558. Ils abondent en figures aussi bouffonnes que celles dont il vient d’être question; mais,

pour la plupart, elles sont presque impossibles à décrire. La figure ci-contre (fig. 158) donne deux personnages empruntés au sujet de la Paresse.

De la composition de personnages fabriqués de parties d'animaux, cette école primitive de grotesque passa à la création de: personnages animés faits avec des objets inanimés, tels que machine;, instruments de différentes espèces, ustensiles de ménage et autres articles analogues. Un artiste allemand, à peu près de la même époque que Breughel, nous a laissé une série d’eaux-fortes de ce genre, destinées à représenter sous la forme allégorique unc satire des folies de l'humanité. Ici l’allégorie a un caractère si singulier, qu'il faut l’aile des quatre vers allemands qui accompagnent ces groupes étranges pour deviner le sens de chacun d’eux. C’est ainsi que nous apprenons qu: le groupe représenté dans notre figure 139, qui est la seconde de la série, a pour objet une satire contre ceux qui gaspillent leur temps à chasser, perte irréparable qu'ils regretteront amèrement par la suite, nous disent les vers; ils feraient bien mieux d'élever continuellement la voix vers Dieu, que de s'occuper sans cesse de chiens ct de faucons.

Die zeit die du verleust mit jagen,

Die Wirsta zwar noch schmertzlich Klagen ; Ruff laut zu Gott gar oft uni wil,

Das sey dein hund und federspil.

Le numéro suivant de la série, qu'il est également dfficile de décrire, est dirigé contre ceux qui s’imaginent que la nonchalance est le chemin de la vertu ou de l’honneur. Nous en passons plnsieurs pour arriver à celui que reproduit notre figure 160. D'après les vers qui l’accompagnent, il paraît dirigé contre ceux qui pratiquent la dissipation dans leurs jeunes années et deviennent ainsi des objets de pitié et de mépris dans leur vieillesse. Quel que soit le but de l’allésorie, elle n'est assurément pas très-transparente dans le dessin.

Cette école allemande et flamande de grotesque ne paraît pas avoir survécu au seizième siècle; du moins, sa vogue avait cessé au siècle suivant. Mais le goût pour la diablerie des scènes de Tentation passa en France et en ltalf, où il prit un caractère bicn plus raftiné, sans être moins grotesque ni moins fantaisiste. En

outre, les artistes de ces deux pays retournèrent à la légende primitive et lui donnèrent des formes de leur propre invention. Daniel Rabel, artiste français, qui vivait à la fin du seizième siècle, publia une gravure assez remarquable de la Tentation de saint Antoine, sur laquelle le saint figure à la droite du tableau, agenouillé devant un tertre sur lequel dansent trois démons. A droite du saint se tient debout une femme nue, s'abritant sous un parasol ct essayant sur le saint l'effet de l’exhibition de ses charmes. Le reste de la planche est rempli de démons aussi variés de formes que de postures.

Un autre artiste français, Nicolas Cochin, nous à laissé deux Tentations de saint Antoine, gravures assez spirituelles de la première

Fig. 160. partie du dixseptième siècle.

L'une représente le saint agenouillé devant on crucifix entouré de démons. La jeune et chxrmante tentatrice traditionnelle y est revètue des plus riches habits et déploie tous ses moyens de séduction. Tout le champ libre du tableau est, comme d'ordinaire, occupé par des multitudes de personnages diaboliques aux formes grotesques. Dans l’autre composition de Cochin, le saint est représenté cn erimite et absorbé dans la prière; le personnage féminin de la Volupté (Voluplas) occupe le centre de l'ensemble, et derrière le saint on voit une sorcière avec son balai.

Mais l'artiste qui excella dans l’exécution de ce sujet à l'époque à laquelle nous arrivons, ce fut le célèbre Jacques Callot, dont nous nous occuperons partiéulièrement dans le chapitre suivant. Il tra'ta à deux reprises le sujet de la Tentation de saint An'oine,

et ces planches, auxquelles il paraît d’ailleurs avoir apporté beaucoup d'attention, sont mises au nombre de ses œuvres les plus remarquables. On sait qu’il les soigna d’une façon toute particulière. Ces gra-

vures ressemblent à

celles des artistes

plus anciens, au

point de vue de la

quantité de personnages diaboliques

introduits dans la

composition ; mais

elles décèlent une

richesse extraordi-

naire d'imagination

dans les formes, les

postures, les phy- Fig. 161.

sionomies et même

les accoutrements des êtres chimériques, tous également plaisants et burlesques, tout en présentant un contraste complet avec les conceptions plus grossières et plus triviales de l’école allemande et de l’école flamande.

Un exemple fera mieux comprendre cette différence.

Notre figure 161 représente un des démons de Callot fondant sur le saint la lance en arrêt, et le nez surmonté d’une paire de besicles, afin, sans doute, de viser plus juste.

La figure 162, qui suit, offre un autre exemple des créations appartenant à la diable- Fig. 162.

rie particulière de Callot. Ici le démon chevauche évidemment bien mal à l'aise et en grand danser d’être désarçonné. Les montures des deux diables sont d’une nature fort anormale ; celle du premier est une espèce de cheval-dra- 80n, et celle du second un mélange de homard, d'araignée et d’écre -

visse. Mariette, collectionneur, artiste et critique d’art du règne de Louis XV, considère ce caractère grotesque, ou, ainsi qu'il le qua— lifie, « fantastique et comique, » comme nécessaire en quelque sorte aux tableaux de la Tentation de saint Antoine, qu'il déclare être un des sujets particulièrement sérieux de Callot. « Callot y pouvait, selon lui, donner libre carrière à son imagination. Plus ses compositions tenaient du fantastique, plus elles convenaient à ce qu'il avait à exprimer. Pour le tentateur de saint Antoine, Callot a dùü chercher les formes les plus hideuses et les plus propres à inspirer la terreur. »

La première Tentation de saint Antoine de Callot, la plus grande desdeux, est rare. Elle contient un nombre considérable de personnages. En haut est un L de être fantastique qui S — vomit des milliers de Fig. 163. démons. On voit à l'entrée d’une caverne le saint tourmenté par quelques-uns d’entre eux. D'autres, éparpillés à droite et à gauche, se livrent à différentes occupations. Ici, c'est un groupe de diablotins qui boivent et trinquent ; là, c'est un diable qui joue de la guitare; plus loin est une ronde infernale. Tous ces démons sont représentés par des personnages grotesques, dont les deux spécimens reproduits plus haut peuvent donner quelque idée.

La seconde Tentation de Callot est datée de 1635 ; elle a dù, par conséquent, être une de ses dernières œuvres. Le même personnage vomissant les démons occupele haut de la gravure, et tout le champ

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libre est couvert d'un nombre prodigieux de diablotins de formesplus hideuses et d’attitudes extraordinaires plus variées que dans le premier dessin du même artiste. En bas, une troupe de démons traînent le saint vers un endroit où de nouveaux tourments lui sont préparés.

Les gravures de Callot représentant la Tentation de saint Antoine: acquirent une si grande réputation, qu'on en a publié après lui des imitations, dont quelques-unes approchent tant de sa manière, . qu'on les lui a longtemps attribuées. Callot, quoique Français, étudia et vécut longtemps en Italie, et sa manière dérive de l’art italien.

Le dernier grand artiste que nous nommerons comme ayant traitéla Tentation de saint Antoine est Salvator Rosa, Italien de naissance, qui florissait au milieu du dix-septième siècle. Son genre, selon certaines opinions, est plus raffiné que celui de Callot ; dans. tous les cas, son dessin est plus hardi. Notre figure 163, qui représente saint Antoine se garantissant à l’aide de la croix contre les attaques du démon, cest tirée de l’œuvre de Salvator Rosa. L'école de diablerie du seizième siècle peut être regardée comme se terminant avec cet artiste.

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