‹ Histoire de la caricature et du grotesque dans la littérature et dans l'artChapitre 62 sur 102 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Littérature satirique du seizième siècle. — Pasquin. — Poésie macaronique: Epistolie obscurorum virorum. — Rabelais, — Cour de la reine de Navarre et son cercle littéraire; Bonaventure Desperriers. — Henri Étienne. — La Ligue et sa satire: la Salire Ménippeée.

Le seizième siècle, principalement sur le continent européen, fut une de ces époques d’agitation violente qui sont les plus propices au développement de la satire. La société se brisait et traversait une phase de décomposition, de tout côté elle présentait des scènes de nature à provoquer la raillerie plus encore peut-être que l’indignation des spectateurs. Il n'était pas jusqu’au clergé qui n’eût appris à rire de lui-même, ct presque de la religion. Les hommes qui pensaient ou réfléchissaient se divisaient graduellement en deux classes : ceux qui, rejetant toute espèce de culte, se laissaient aller à un scepticisme railleur, et ceux qui sérieusement et résolûment prenaient pari à l’œuvre de la Réforme. Cette dernitre classe trouva de grands encouragements chez les nations de race teutonique, tandis que l'élément sceptique paraît avoir pris naissance en Îtalie et même dans la ville éternelle, où parmi les papes etles cardinaux la religion avait atgénéré en formes vides de sens.

Vers la fin du quinzième siècle, une ancienne statue mutilée fut exhumée à Rome, et on la dressa sur un piédestal, au milieu d’une place peu éloignée du palais des Ursins. Vis-à-vis était située l'échoppe d'un cordonnier, nommé Pasquillo ou Pasquino (seconde dénomination restée la plus communément adoptée). Ce Pasquitlo était un personnage notoirement facélieux ; son échoppe était ordinairement pleine d'oisifs qui venaient y faire des contes ct apprendre les nouÿelles ; et comme la statue n'avait encore reçu aucun nom, on lui donna, d’un commun accord, celui de Pasquillo, le cordonnier en vogue.

La coutume s’introduisit, à certaines époques, d'écrire sur des morceaux de papier des épigrammes, des sonnets, ou autres petites

pièces de vers en latin ou en italien, le plus souvent d'un caractère personnel, ct dans lesquelles l’auteur faisait connaître tout ce qu'il avait vu ou entendu au désavantage de tel ou tel; la manière de leur donner de la publicité consistait à les déposer aux pieds de Ja statue, où on les prenait pour les lire. Une de ces épigrammes latines qui s'élève contre l'usage de confier à l'impression ces petites satires personnelles, appelle Fêie de Pasquin le temps où l'on avait l'habitude de les composer :

Jam redit illa dies in qua Romana juventus Pasquilli festum concelebrabit ovans.

Sed versus impressos obsecro ut edere omittas, Ne noceant ilerum quæ nocuere semel.

Évidemment, c'était une fête bien célébrée et fort courue. « Les soldats de Xerxès, dit une autre épigramme mise dans la bouche de Pasquin, n'étaient pas si nombreux que les feuilles de papier qu’on me consacre ; je ne tardcrai pas à me faire libraire. »

Armigerüm Xerxi non copia tanta, papyri Quauta mihi : fiam Libliopola statim.

Le nom de Pasquin ne tarda pas à être donné aux feuilles qu’on déposait aux pieds de la statue, et par la suite, le mot de pasquil, pasquin, pasquinade, ne fut plus qu’un synonyme de pamphlet ou de libelle. Non loin de cette statue il y en avait une autre, située sur la place de Mars (Martis forum), ce qui lui avait fait donner le nom populaire de Marforio. Quelques-unes de ces compositions satiriques étaient en forme de dialogues entre Pasquin et Marforio, ou de messages qu'ils s’envoyaient l’un à l’autre.

Un recueil de ces pasquinades a été publié en 1544, en deux petits volumes {. Il y en a beaucoup de très-bien faites, et la pointe en est très-acérée. Les papes sont fréquemment l’objet de leurs traits les plus cruels. Ainsi, à propos du pape Alexandre VI (sextus), l'infâme Borgia, on rappelle en deux vers que Tarquin avait été un Sextus, Néron également, et que maintenant les Romains avaient

1 Pasquillorum tomi duo. Eleutheropoli, mDxLun.

encore à leur tête un nouveau Sextus ; à quoi l’on ajoute que Rome avait toujours été perdue sous des Sextus :

De Alexandro VI. Pont.

Sextus Tarquinus, Sextus Nero, Sextus et iste. Semper sub Sextis perdita Roma fuit.

Le distique suivant est une épitaphe de Lucrèce Borgia, la fille inpure du pape Alexandre :

Hoc tumulo dormit Lucretia nomine, sed re Thais, Alexandri filia, sponsa, nurus.

Dans d'autres vers, d'une date un peu plus récente, Rome s'adresse à Pasquin, et se plaint de deux papes consécutifs, Clément VIT (Jules de Médicis, 1522-1534) et Paul IE (Alexandre Farnèse, 1534-1549), ainsi que de Léon X (1513-1521). « Le médecin, dit Rome, m’a déjà rendue assez malade (Medicus, jeu de mots sur Médicis); j'avais été aussi la proie du livn (Leo); et maintenant, Paul, vous déchirez mes entrailles comme un loup. Vous n'êtes pas un dieu pour moi, Paul, ainsi que j'avais la sottise de le croire; non, vous êtes un loup, puisque vous m'arrachez la nourriture de la bouche. »

Sum Medico satis «ægra, fui quoque preda Leonis, Nunc mea dilaceras viscera, Paule, lupus.

Non es, Paule, mihi numen, ceu stulta putabam, Sed Jupus es, quoniam subtrahis ore cibum.

Une autre épigramme, adressée à Rome elle-même, renferme un jeu de mots grec fondé sur la ressemblance de Paulos, Paul, avec phaulos, pervers. « Jadis, ô Rome, tu avais pour sujets les maîtres des maîtres, et maintenant, ville infurtunée, tu es soumise aux esclaves des esclaves ; jadis, tu écoutais les oracles de saint Paul, et maintenant tu exécutes les ordres criminels des méchants. »

Quondam, Roma, tibi suberant domini dominorunm, Servorum servis nunc miseranda subes;

Audisti quondam divini oracula Ilao)ov, At nunc twv &avhwy jussa nefanda facis.

Il va sans dire que le fond de l'idée est le contraste entre la gloire de la Rome païenne et l’avilissement de la Rome chrétienne ; c’est exactement ce qui frappa Gibbon, et lui inspira sa grande Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain 1.

Les pasquils ou pasquinades formaient un ensemble de satires s’attaquant indifféremment à tous ceux qui étaient à leur portée ; mais il commençait aussi à surgir des satiriques qui ne prenaient pour sujet que certaines formes spéciales du désordre général. La société, rongée au cœur, présentait un vernis extérieur, mélange de pédanterie et d’affectation, qui prêtait suffisamment au ridicule, n’importe à quel point de vue on la regardät. Le clergé était dans un état de fermentation d’où devaient bientôt sortir de nouvelles idées et de nouvelles doctrines. |

La vieille science et la vieille littérature du moyen âge conservaient encore leur même forme, quoique leur esprit eût changé; elles soutenaient une lutte maladroite et infructueuse contre une science et une littérature plus raftinées en même temps que plus saines. La féodalité clle-même était tombée, ou du moins elle se débattait vainement contre les nouveaux principes politiques; néanmoins l'aristocratie se cramponnait aux formes et aux prétentions féodales, avec une exagération qui visait à paraître un signe de force. Parmi les affectations littéraires de cette pseudo-féodalité, était la mode de lireles vieux romans de chevalerie dont la sécheresse égalait la longueur. En même temps, les ecclésiastiques et les étudiants des écoles corrompaient de la manière la plus barbare la langue qui avait servi d'expression à la science du moyen âge : ou bien encorc ils introduisaient dans le langage usuel des mots fabriqués de latin. Ces particularités furent de celles qui provoquèrent tout d’abord la satire littéraire. C’est en Italie que celte forme de satire prit naissance, et qu’elle reçut un nom. Toutefois, on se demande encore d’où lui vient cette appellation de macaronique, ou, sous sa forme italienne, maccharonea. Les uns la croient empruntée à ce mets, qui était alors, comme aujour-

1 Pasquil et Pasquin sont devenus, pendant la seconde moitié du scizième siècle et pendant la totalité du dix-seplième, des noms très-connus dans la littérature française et la littérature anglaise. Dans la littérature anglaise populaire, on en a fait un farceur, et l’on publia en 1604 un livre inütulé : Pasquil's Jest; with the Merriments of Mother Bunch. Willie, pleasant and delightfull.

d’hui, si cher aux Italiens, le macaroni; mais, selon d’autres, elle viendrait d'un ancien mot italien Mmacarone, qui signifiait un lourdaud.

Quoi qu'il en soit, c’est à la fin du quinzième siècle que s’introduisit en ftalie le style macaronique, lequel consiste à donner une forme latine à des mots de la langue vulgaire, et à les mêler avec des mots purement latins.

On connaît quatre auteurs qui, antérieurement à l'an 1500, ont écrit en [talie des vers macaroniques !. Le premier se nommait Fossa : il nous apprend qu'il composa son poëme, intitulé Vigonce, le 2 mai 4494. Il ne l'imprima toutefois qu’en 1502. Le second, Bassano, natif de Mantoue, et auteur d’un poëme macaronique qui ne porte eucun titre, mourut en 4499. Le troisième s'appelle Fifi degli Odassi ; il naquit à Padoue vers 1450. Enfin, Jean-Georges Allone, d'Asti, qui écrivit aussi, à ce que l’on croit, dans les dix dernières années du quinzième siècle, porte un nom plus connu que les autres, grâce à l'édition que M. J.-C. Brunet a donnée, en 1836, de ses œuvres françaises. Ces quatre auteurs présentent la même grossitrelé, la même trivialité de sentiments et la même licence de langage. Îl semble, du reste, que ces conditions fussent regardées comme nécessaires à toute composition macaronique. Adasti paraît pencher pour l'opinion qui fait venir le mot macaronique de macaroni, en ce qu'il donne, dans son poëme, le rôle principal à un citoyen de Padoue, fabricant de cet article de consommation : |

Est unus in Padua natus speciale cusinus, In maccharonea princeps bonus atque magister.

Mais le maître à tous, en ce genre, ce fut Théophile Folengo. Nous connaissons de sa vie tout juste assez pour avoir une idée du caractère personnel de ces anciens caricaturistes de la littérature. Folengo descendait d’une famille noble ayant sa résidence au village de Cipada, près Mantoue. C’est là qu'il était né, le 8 novembre 1491, et qu'il

! Mon ami M. Octave Delpierre est une excellente autorité en fait d'histoire de la littérature macaronique: aussi me hbornerai-je à renvoyer le lecteur à ses deux estimables publications : Macaroneana, ou Mélanges de littérature ma= caronique des uifférents pcuples de l'Europe, in-8°, Paris, 1852; et: Macaroneana, in-4°, 1863. Cette dernière a été faite pour le Philobiblon Club.

avait été baptisé sous le nom de Jérôme. Ii fit ses études, d’abord à l'université de Ferrare, sous le professeur Visago Cocaio, puis à celle de Bologne, sous Pierre Pomponiazzo ; mais son penchant pour la poésie burlesque et la gaicté de son caractère lui firent négliger les leçons de ces hommes éminents, et à la fin ses irrégularités devinrent telles, qu'il fut obligé de quitter Bologne en toute hâte. Mal accueilli dans sa famille, il quitla bientôt aussi la maison paternelle. 11 semble avoir mené ensuite une vie désordonnée, dont il passa une partie dans le méticr de soldat, jusqu'à ce qu’enfin il se retirät dans un couvent de bénédictins près de Brescia en 1507; là il se fit moine et changea son prénom de Jérôme pour celui de Théophile. La discipline de celte maison s'était complétement relächée, et les moines, paraît-il, y vivaient d’une façon très-licencieuse. Folenso ne tarda pas à suivre leur exemple. Plus tard, abandonnant le couvent et l'habit monastique, il s'enfuit avec une dame nommée Girolama Dedia, et mena pendant quelques années une vie errante, et probablement fort irrégulière. Enfin, il reprit en 4927 le chemin du couvent, où il resta jusqu'à Sa mort, arrivée en décembre 1544. Il était, dit-on, extrêmement vain de ses talents poétiques, et l'on raconte de lui un trait qui, en le supposant même inventé, fait bien comprendre le caractère que lui attribuait l'opinion publique. Folengo était jeune encore, que déjà il prétendait à la palme de la poésie latine. Ayant composé une épopée, supérieure, Selon lui, à V Enéide, il la donna à lire à son ami l'évêque de Mantoue; et lorsque le prélat, dans l'intention de lui faire un compliment, lui eut dit qu'il avait égalé Virgile, Folengo fut si mortifié qu'il jeta le manuscrit au feu ; depuis lors il s’adonna toul entier à la composition des vers macaroniques.

Tel était le personnage qui, non sans raison, à obtenu la réputation du plus grand des poètes macaroniques. Quand il adopta ce genre, étant à l'université de Bologne, il prit comme écrivain le nom de Merlinus Cocaius, ou Goccaius, probablement d'après le nom de son professeur de Ferrare. Les poënes de Folengo qui existent imprimés, sont les suivants : 1° la Zanitonella, pastorale en sept églogues, où sont racontées les amours de Tonellus et de Zanina; 2° le roman macaronique de Baldus : c'est le principal ouvrage de Folengo, et le plus remarquable; 3° la Moschæwa, ou le combat terrible entre les mouches et les fourmis; 4° un livre d’épitres et d'épigrammes.

La première édition du Baldus parut en 1517. C’est une espèce de parodie des romans de chevalerie, où l'auteur se rit de toutes choses. Ainsi qu’on l’a remarqué, ce poème n'épargne ni la religion, ni la politique, ni la science, ni la littérature; les papes et les rois, le clergé, la noblesse et le peuple, tout le monde y passe. Jl est divisé en vingt-cinq chants, qui portent le nom de phantasiæ, fantaisies. Le premier fait connaître l'origine de Baldus. Il y avait à la cour de France un chevalier fameux qui s'appelait Guy, et qui descendait du paladin de glorieuse mémoire Renaud de Montauban. Ce gentilhomme était de la part du roi l’objet d'une estime particulière. Le monarque avait une fille d’une beauté extraordinaire, appelé Balduine, qui s'était éprise de Guy, et celui-ci rendait à la princesse amour pour amour. À la suite d’un grand tournoi dans lequel il s'était fort distingué, Guy enlève Balduine, et les deux amants prennent la fuite à picd, déguisés en mendiants. Ils arrivent sains et sauts jusqu'aux Alpes, et passent en Italie. A Cipada, sur le territoire de Brescia, ils reçoivent l'hospitalité chez un brave paysan, nommé Berte Panade. La princesse Balduine, qui approche du terme de sa grossesse, reste dans la maison du paysan, pendant que son amant s'en va. conquérir au moins un marquisat pour elle. Après le départ de Guy, Balduine donne le jour à un beau garçon, qui reçoit le nom de Baldus. Telle est, nous dit le poële dans le second chant, l’origine de son héros, dont la destinée est d'accomplir de merveilleux hauts faits de chevalerie. Le paysan Berte Panade a aussi un fils nommé Zambellus, dont la mère est morte en le mettant au monde. Baldus passe pour être également le fils de Berte, de sorte qu’on croit les deux enfants frères. Baldus rencontre une foule d'aventures extraordinaires, quelques-unes triviales, d’autres d’un caractère plus chevaleresque. Dans le nombre, il en est qui témoignent chez l’auteur d'une incroyable fécondité d'imagination. Enfin, le poëte laisse son héros dans le pays du mensonge et du charlatanisme, habité par les astrologues, les nécromanciens et les poëtes. Par ce moyen, Baldus est entraîné à travers une suite d'événements merveilleux, les uns vulgaires, les autres ridicules, et quelques-uns, cette fois encore, d’une poésie désordonnée, mais tous, sous une forme ou sous une autre, fournissant l’occasion d'une satire contre une des folies, un des vices ou des dérèglements de l'époque.

Le langage hybride dans lequel tout cela est écrit donne à

l'œuvre un aspect singulièrement grotesque ; de temps à autre pourtant, certains passages viennent nous prouver que l’auteur était capable de faire de la vraie poésie ; mais il s’y mêle toujours des idées grossières et licencieuses exprimées dans des termes qui ne le sont pas moins. En somme, dans la poésie mac2ronique italienne, ce que l’on peut appeler la matière impure centre pour” une large part. .

La pastorale de Zanitonella nous offre, comme on pouvait s’v attendre, plus de beautés poétiques que le roman de Baldus. Le fragment suivant, emprunté à cette dernière composition, donnera une idée du langage, non-seulement de l'ouvrage même, mais encore de la poésie macaronique italienne en général. Ce sont quelques vers d’une descriptivn de tempête, qui se trouve au vii® chant; nous en donnons à la suite une traduction litérale.

Jam gridor æ1terias hominum concussit abys<os Sentiturque ingens cordarum stridor, et ipse

Pontus habet pavidos vultus, mortisque colorcs. Nunce Sirochus habet palmam, nunc Borra superchiat; Irrugit pellagus, tangit quoque fluctibus astra, Fulgure flammigero creber lampezat Olympus;

Vela forata micant crebris lacerata balottis: Horrendam mortem nautis ea cuncta minazzant.

Nunc sbalzata ratis celsum tangebat Olympum,

Nuac subit infernam unda sbadacchiante paludem.

Page 1