‹ Histoire de la caricature et du grotesque dans la littérature et dans l'artChapitre 63 sur 102 · TRADUCTION · texte numérisé non relu

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Tantôt les cris des hommes ont rappé les abimes éthérés,

Et le violent craquement des cordes se fait entendre, et

La mer elle-même voit de pâles visages et les couleurs de la mort. Tantôt la palme est au Sirocco, tantôt c'estl’Eurus qui triomphe ;

La mer rugit, elle touche mème les astres de ses flots ;

A chaque instant l’Olympe resplendit de la Jucur de ses éclairs enflammés; Les voiles trouées brillent, criblées de coups de foudre;

Tout cela menace les matelots d’une mort horrible.

Tantôt le vaisseau soulevé touche le sommet des cieux,

Tantôt l'onde s'entr'ouvrant, il redescend dans le gouffre infernal.

Théophile Folengo fut suivit d’un grand nombre d’imitateurs ; mais il suffit de dire qu’il les surpassa par son talent autant qu'il surpassa ses prédécesseurs. Un de ces poëtes macaroniques secondaires, nommé Bartolommeo Bolla, de Bergame, qui écrivait vendant

ja dernière moitié du seizième siècle, eut la vanité de s'appeler lui-même dansle titre d'unde ses ouvrages, « l'Apollon des poëtes, et le Cocaius de son siècle; » or, comme l'a dit un critique moderne, il est aussi loin de son modèle Folengo, que Bergame, sa ville natale, l'est de la Sibérie.

Un poëte plus ancien, Guarino Capella, né à Sarsina, ville du pays de Forli, sur les frontières de la Toscane, approcha beaucoup plus des qualités supérieures de Folengo. Son ouvrage est aussi un roman burlesque, l’histoire de Cabrinus, roide Gagamagoga ; il est en six livres ou chants; il a été imprimé en 1526, dans la ville

d’Arimini, c’est aujourd'hui un livre extrêmement rare.

Le goût des poésies macaroniques, ainsi que toutes les autres modes de cette époque, ne tarda pas à passer d’Italie en France. Dans ce dernier pays, il fit d'abord la réputation littéraire d’un homme qui, sans avoir le talent exceptionnel de Foleugo, avait in-

‘ finiment d'esprit et de gaieté. Antoine de La Sable, qui latinisa son nom en celui d’Antonius de Arena, était d'une famille fort recommandable de Soliers, diocèse de Toulon; il naquit vers 1500, et, comme il avait été destiné dès sa jeunesse à la carrière judiciaire, il étudia sous le célèbre jurisconsulte Alciat. Il n’était parvenu qu’à la simple position de juge, à Saint-Remy, dans le diocèse d'Arles, quand il mourut en 4544. Dans le fait, il ne paraît pas avoir été un étudiant bien zélé, et nous savons, par ses propres aveux, que sa jeunesse avait été quelque peu désordonnée. Le volame qui contient ses poësies macaroniques, ct dont la deuxième édition (la deuxième, du moins, dont on ait connaissance) fut imprimée en 1529, porte le titre suivant, qui donnera l'idée de [a nature de l’ouvrage : Provençalis de bragardissima villa de Soleris, ad suos compagnones qui sunt de persona friantes, bassas dansas et branlas practicantes novellas, de querra Romana, Neapolitana et Genuensi mandat ; una cum epistola ad falotissimam suam garsam, Janam Rosæam, pro passando tempore (c’est-à-dire : Un Provençal de la ville très-fanfaronne de Soliers envoie ceci à ses compagnons, qui sont gens délicats de leurs personnes, et exécutent des basses danses et de nouveaux branles, au sujet de la guerre de Rome, Naples et Gènes ; avec une lettre à sa très-gaie donzelle, Jeanne Rosée, pour passer le temps).

Dans la première de ces deux compositions, Arena nous retrace, au moyen de cette poésie burlesque, imitée de Folengo, ses aven-

tures personnelles et ses souffrances pendant la guerre d'Italie qui amena le sac de Rome en 1527, et pendant les expéditions suivantes contre Naples et Gênes. Du tableau des horreurs de la guerre, il s'empresse de passer à la description de la joyeuse vie que mènent les écoliers dans les universités de la Provence : ce sont tous, nous dit-il, d’aimables garçons, courtisant toujours les jolies filles.

Gentigalantes sunt omnes instudiantes, Et bellas garsas scmper amare solent.

Ï]1 nous représente ensuite les écoliers comme aussi querelleurs que galants, et, après avoir insisté sur leur gaieté et sur leur goût pour la danse, il traite le sujet lui-même de la danse dans le même style burlesque.

Mais c’est assez nous arrêter sur ces détails ; mieux vaut passer tout de suite à la principale composition d’Arena, à la description satirique de l'invasion de la Provence par l'empereur Charles- Quint en 1536. Ce curieux poëme qui renferme plus de deux mille vers, a pour titre : Meygra Enterprisa Cataloqui imperatoris. I débute par une allocution louangeuse au roi de France François [°° et par des railleries sur l'orgueil de l’empereur, qui, se croyant le maître du monde entier, s'est follement imaginé qu'il enlèverait la France et les villes de Provence à leur monarque légitime. C'était le fanfaron Antoine de Leyva qui avait mis ce projet dans la tête de l’empereur. Déjà les envahisseurs avaient ravagé et pillé une bonne partie de la Provence, et ils étaient sur le point de se partager le butin, lorsque, harcelés sans trêve par les paysans, ils se virent réduits aux extrémitésles plus critiques, par suite de la difficulté qu'ils avaient à pouvoir subsister dans une contrée dévastée, ainsi que par les maladies, résultat des privations qu’ils enduraient. Quoi qu'il en soit, les Espagnols et leurs alliés excrcèrent des ravages terribles, qu'Arena décrit dans un langage énergique. Il rappelle la valeureuse résistance de sa ville natale de Soliers, qui ful cependant prise et saccagée, et où l’auteur perdit sa maison et sa fortune. Arles tint en échec les Impériaux, tandis que les Français, cominandés par le connétable de Montmorency, s'établissaient solidement à Avignon (1). Finalement la maladie s'empara d'Antoine

1 Voir, dans les Arlésiennes de M. Amédée Pichot, la pièce intitulée : les

de Leyva lui-même, et l'empereur, qui avait fait contre Marseille une tentative infructueuse, vint le voir sur son lit de souffrance. Les premiers vers de la description de cette entrevue donneront une idée du langage des poemes macaroniques francais :

Sed de Marsella bragganti quando returnat, Fort male contentus, quando repolsat eum,

Antonium Levam trobavit forte maladum, Cuit mors terribilis triste cubile parat.

Ethica torquet eum per costas, et dolor ingens; Cum male res vadit, vivere fachat eum.

Dixerunt medici, speransa est nulla salutis:

Ethicus in testa vivere pauca potest.

Ante suam mortem voluit parlare per horam Imperelatori, consiliumque dare.

Scis, Cæsar, stricte nostri groppantur amores, Namque duas animas corpus utrumque tenrt, Heu! fuge Provensam fortem, fuge littus amarum,

Fac tibi non noceat gloria tanta modo.

Leyva continue ainsi à dissuader l’empereur de persister dans son entreprise, puis il meurt. Arena, tout triomphant de cette mort et du chagrin qu'une telle perte cause à l’empereur, passe ensuite à la description de la désastreuse retraite de l’armée impériale, et chante la gloire que la France trouve en son roi.

Antoine de Arena écrit avec vigueur el avec entrain, mais ses vers sont pâles en comparaison de son modèle Folengo. Le goût pour les poésies macaroniques n’a jamais jeté en France de vigoureuses racines, et le petit nombre d'écrivains obseurs qui ont essayé de briller dans ce genre de composition sont maintenant oubliés, si ce n’est des laborieux bibliographes. Un de ces poëtes, Jean Germain, écrivit une histoire macaronique de l'invasion de la Provence par les Impériaux, en vue de rivaliser avec celle d'Arena.

Notre intention n’est pas de suivre, en Espagne ou en Allemagne, l'invasion de ce genre de littérature burlesque; nous ajouterons seulement qu’il ne fut adopté en Angleterre qu'au commencement du dix-septième siècle, époque où plusieurs auteurs s’y adonnèrent presque en même temps. L'exemple le plus parfait

Remparts d'Arles, et, dans l'introduction à la Chroniqu? de Charles-Quint, l'épisode du boulet qui détermina la levée du siége. — 0. S.

de ces premières poésies macaroniques anglaises est le Polemo- Middiana, c'est-à-dire la Bataille du fumier, par l'ingénieux Drummond de Haewthornden. En voici quelques vers à titre d'échantillon. Un des personnages féminins, dans cette Gucrre du fumier, appelle à son aide plusicurs de ses camarades, entre autres,

Hunc qui dirtiferas tersit cum dishclouty dishras, Hunc qui gruclias scivit bence lickere pleltas,

Et salipanifumos, et widebricatos fisheros, Hellæosque etiam salteros duxit ab antris, Coalheughos nigri girnantes more divelli ; Lifeguardamque sibi sævas vocal improba fassas, Maggyam magis doctam milkare covias,

Et doctam suepare flouuras, et sternere beddas, Qæque novit spinnare, et longas ducere threddas; Nansvam, claves Lene quæ kepaverat omnes, Quæque lanam cardare socet greasy-fingria Betty 1.

Antéricurement à cet ouvrage, l’excentrique Thomas Corvat avait publié dans le volume de ses Crudilies, imprimé en 1611, une courte pièce de vers, qui est parfaite comme venre macaro= nique, mais où l’auteur fait entrer des mots empruntés à l'italien et à d'autres langues étrangères, aussi bien que des mots anglais. La célèbre comédie d’Ignoramus, composée en 1615 par Georges Ruggle, peut aussi être mentionnée comme contenant beaucoup d'excellents exeniples du genre macaronique anglais.

Pendant que l'Italie donnait naissance aux vers macaroniques, la satire sur l'ignorance et la bigoterie du clergé prenait en Allemagne une autre forme, résultant de circonstances qu’il est nécessaire de rapporter. Au milieu de la violente agitation religieuse qui se produisit en Allemagne au commencement du scizième

1 « Celui qui avecles torchons a essuyé les plats sales, celui qui a su bicn lécher les assiettées de gruau; elle a fait aussi sortir de leurs antres les préposés à la saumure, les poissonniers et les sauniers infernaux, les casseurs de charbon, noirs comme le diable; et pour gardes du corps, la méchante appelle de terribles filles: Maggy, quis’entend mieux que personne à traire les vaches, à balayer les planchers et à faire les lits; et celle qui sait manier la quenouille et former de longs fils, Nansy, qui avait bien gardé toutes les clefs, et Betty aux doigts gras, dont l'occupation habituelle est de carder la laine. »

siècle, vivait un juif allemand, nommé Pfeffercorn, qui avait embrassé le christianisme. Voulant montrer son zèle pour sa nouvelle foi, le nouveau converti obtint de l’empereur un édit qui ordonnait de livrer aux flammes le Talmud et tous les ouvrages juifs contraires à la religion chrétienne. Il existait aussi à la même époque un érudit nomnié Jean Reuchlin, ayant des vues plus libérales que la plupart des scolastiques de son temps. Îl était parent de Mélanchthon et secrétaire du comte palatin, qui avait autant de tolérance que Reuchlin lui-même. Les juifs, comme on le pense bien, ne voulurent pas donner leurs livres à brûler, et Reuchlin écrivit pour leur défense, sous le psendonyme de Capnion, traduction grecque de son nom de Reuchlin, lequel signifie fumée. Il soutint qu’il valait mieux réfuter les livres en question que de les brüler. Pfeffercorn répondit par un ouvrage intitulé Speculum manuale, et Reuchlin à son tour répliqua par son Speculum oculare. Ceite controverse avait déjà provoqué contre Reuchlin beaucoup d’animosité bigote. Les savants docteurs de l'Université de Cologne épousèrent la cause de Pfeffercorn, et le principal de l’Université, nommé en latin Ortuinus Gratius, soutenu à Paris par la Sorbonne, se prêta à devenir le violent organe du parti de l'intolérance. Vivement pressé par ses fanatiques adversaires, Reuchlin trouva de bons alliés, mais un des meilleurs fut un vaillant baron nommé Ulric de Hutten, né en 1488, d’une ancienne et noble famille, au château de Staeckelberg, en Franconie. Ulric avait fait ses études dans les écoles de Fulda, de Cologne et de Francfort-sur - l'Oder, et il s'y était tellement distingué, qu'il avait obtenu avant l’âge ordinaire, le grade de maître ès arts. Mais son caractère aventureux et chevaleresque lui ayant fait embrasser la carrière des armes, il servit dans les guerres d'Italie, où il se signala par sa bravoure. Îl était à Rome en 1516, et il défendit Reuchlin contre les Dominicains.

La même année parut la première édition des Epistolæ obscurorum virorum, ce livre merveilleux, l’une des plus remarquables satires que le monde ait encore vues. On croit cet ouvrage entièrement dû à la plume d’Ulric de Hutten, et l'opinion qui en attribue une part à Reuchlin lui-même ou à d’autres de ses amis paraît n'avoir aucun fondement. L'année suivante, Ulric fut poëte lauréat. Mais son ouvrage irrita violemment les moines contre lui, et il fut plusieurs fois menacé d’être assassiné. 11 n’en mit pas moins d'em-

pressement à plaider la cause et à embrasser les opinions de Luther. Après une vie fort agitée, Ulric de Hutten mourut au mois d'août de l’année 1593,

Les Epistolæ obscurorum virorum ou Lettres d'hommes obscurs, sont supposées adressées à Ortinus Gratius par différents individus, quelques-uns ses élèves, d’autres ses amis, mais appartenant tous au parti opposé à Reuchlin. Le but de ces lettres est de jeter le ridicule sur l'ignorance, la bigoterie et l'inmoralité du clergé.

Le vieux savoir scholastique avait dégénéré en une barbare théologie; la composition littéraire consistait à écrire un latin non moins barbare, et il n’y avait pas jusqu’au petit nombre d’auteurs classiques admis dans les écoles qui ne fussent expliqués et commentés par cette étrange théologie. Ces vieux partisans de la scholastique étaient les adversaires acharnés Ge la science nouvelle, qui avait pris racine en [lalie el commençait à se propager au dehors; ils Ja traitaient dédaigneusement de mondaine. Les Epistolæ obscurorum virorum ont rapport surtout à la dispute entre Reuchlin et Pfeffercorn, à la rivalité entre la vieille science des écoles et la nouvelle, ainsi qu'à la vie déréglée des théolosiens. Elles sont écrites dans un latin destiné à parodier celui de ces mêmes théologiens, et qui ressemble singulièrement à ce que les Anglais appellent dog-latin!. Elles sont pleines d'esprit et de verve; mais, trop souvent, elles entrent dans des détails scabreux et les expriment en des termes qui ont pour unique excuse le caractère licencieux et grossier de l’époque. Les questions littéraires et Scientifiques discutées dans ces lettres sont souvent fort comiques.

Le premier en ordre parmi les correspondants d’Ortuinus Gratius se pare du nom quelque peu formidable de Thomas Langschneïiderius ; il s'adresse à maître Ortuinus comme à « unpoëte, à

1 Ce style diffère totalement du style macaronique. Il consiste uniquement à employer les mots latins avec les formes et la construction de la langue vulgaire ; comme par exemple lorsque certain professeur, interrompu dans sa leçon par un chien qui venait d'entrer dans la salle, cria au gardien: Verte canem ex, par ce qu'il aurait dit en anzlais: Turn the dog out. C'est peut-ôtre par suite de cette circonstance, ou de quelque autre analogue, que les Anglais ont donné à ce latin barbare la dénomination de dog-latin (latin de chien). Les Français l’appellent latin de cuisine.

un orateur, à un philosophe, à un théologien, et plus encore, s’il le désire; » et il lui propose la question difficile que voici :

a Ïl y avait un jour ici un diner aristotélique : docteurs, liceaciës, maitres, tous étaient fort joyeux: j'y étais aussL Nous bümes au premier service trois rasades de malvoisie.., puis nous eümes six plats de viande, de poulets et de chapons, et un de poisson; en mème temps que les pla's se succédaient, nous bavions sans trève du vin de Kotzburg, du vin du Rhin, et de la bière d'Emheck, de Thurgen et de Neubourg. Les maltres étaient forts satisfaits, et disaient que les nouveaux maîtres s'en élaient acquittés tout à fait à leur honneur. Puis les maitres, dans leur accès de gaieté, se mirent à parler savamment sur de grandes questions, et l'un d'eux demanda s’il était correct de dire majJister nostrandus, où bien noster magistranlus, en parlant d'un homme apte à être reçu docteur en théologie... Immédiatement maitre Warmsemmel prit la parole: c'est un subtil scottiste ; il ÿ a dix-huit ans qu'il est maître ès arts; il a été dans son temp; deux fois refusé et trois fois ajourné pour la maitrise, mais il a continué à se présenter, jusqu'à ce qu'il ait été promu à ce grale pour l'honneur de l'Université, Il a donc pris la parole, et il a souteuu qu'il faut dire noster magistran:lus. Ce fut ensuite le tour de maître André Delitsch, personnage trés-subtil, moitié poète, moitié artiste (c’est-à-dire qu'il professait dans la faculté des arts); il est aussi méde‘in et juriste ; actuellement ses leçons ordinaires roulent sur les Wétamorphoses d'Ovide ; il explique le sens allégorique et le sens littéral de toutes les fables; j’ai été son auditeur, parce qu'il explique les choses très à fond; il fait aussi chez lui des leçons sur Quintilien et sur Juvencus. Or il prétendit, contrairement à l'opinion de maître Warmsemmel, qu'il faut dire magister nostrandus. Car, de mème qu'il yaunc différence entre magister noster et noster magister, de mème ily en auncentre magister nostrandus et nosler magistrandus ; eu effet, un docteur en théolosie s'appelle mayisternoster, et cela ne fait qu'un, tandis que noster mayisler sont deux mots qui servent à désigner n'importe quel maitre; etil cita Horace à l'appui de sa thèse. Alors les maîtres a‘lmirerent beaucoup sa dialectique, et l'un d'eux bu! à sa santé un verre de bière de Nevbourg. Làdessus, maltre André répondit: « J'accepte le compliment, mais éparynez- « moi.» Il porta alors la main à son chapeau et se mit à rire de bon cœur: puis buvent à son tour à la santc de maitre Warmsemmel: & Maintenant, maitre, « Jui dit-il, ne croyez pas que je sois votre ennemi. » Ce disaut, il vida son verre tout d’un trait. Maitre Warnsemmel lui répondit par ure autre rasade, et les maitres s’en donnèrent à cœur joie jusqu’au moment où la cloche sonna les 1ê res. »

La suite de la lettre insiste pour avoir l'avis de maitre Ortuin sur cette question importante.

Dans une autre lettre on trouve la description d’une scène du mème genre, mais qui se termine d’une manière moins pacifique.

Le correspondant s'appelle cette fois maître Bornharddus Plumilegus; voici en quels termes il écrit à Ortuinus Gratius :

« Malheur à la souris qui n’a qu'un trou pour refuge! Et cette parole je puis me l'appliquer à moi-même, très-vénérable sire; car je serais pauvre si je n'avais qu'un seul ami, et quand celui-là viendrait à me manquer, je n’en aurais pas d’autres pour me traiter avec bonté. C'est ce qui arrive maintenant ici à un certain poëte, nommé Georges Sibutus. Sibutus traite de la poésie profane, il fait des leçons publiques ; à tous autres égards c’est un bon compagnon (bonus sucius). Mais, vous le savez, ces poÿ:es, quand ils ne sont pas théologiens, cnt la prétention de reprendre les autres, et dédaignent les adeptes de la théologie. Un jour qu'il nous avait réunis chez lui, nous restämes à boire de la bière de Thurgen jusqu'à l'heure de tierce: j'étais légèrement échauffé, parce que cette bière m'avait mont: à la tête. Au nombre des buveurs se trouvait un individu avec lequel j'étais depuis longtemps en de mauvais termes. Or, sous l'influence des vapeurs de la bière, il m'arriva de buire à sa santé. Mon homme accepta mon toast, mais il refusa de me rendre la mème politesse; j'eus beau le lui faire remarquer par trois fois, il s'obstina à ne pas répondre: il restait à table sans souffler mot, Bon! pensai-je à part moi, voilà un homme plein de suftisance, qui te traite avec mépris et ne cherche jamais qu’à tl'humilier. Emporté par la colère, je pris mon verre et le lui jetai à la tète. Le poète alors se fâcha et, sous prétexte que j'avais causé du désordre dans sa maison, il me pria de sortir de chez lui et m'envoya au diable. Je ne lâchai pas pied saus répondre. « (Que m'importe, lui dis-je, que vous soyez mon enne- « mi? J'ai déjà eu des ennemis aussi méchants que vous, et j'ai tenu bon, quoi « qu'ils aient fait. Que m'importe que vous soyez poëte? J'ai d'autres poëtes « qui sont mes amis, et qui vous valent bien £go bene merdarem in vestram « poelriam! Me prenez-vous pour un imbécile? Croyez-vous que je sois venu « au monde sur un arbre, comme les pomines? » Lä-dessus il m'apostropha d'une facon insolente, prétendant que je ne savais pas ce que c'était qu'un pole et que je n'en avais jamais vu. « Vous êtes un âne bäité, lui répliquai-je ; j'ai « vu plus de poëtles que vous. » Et alors je vous mis en avant... C’est pour cela que je vous supplie instamment de m'écrire une pièce en vers : je les montrerai au puë.e en question et à d'autres, et, fier de vous avoir pour ami, je leur ferai voir que vous êtes bien meilleur poite que lui. »

an

La gucrre contre les poëtes profanes ou avocats de la science nouvelle est soutenue avec esprit tout le long de ceite facétieuse correspondance. Un des auteurs de ces épitres presse Ortuinus Gratius de lui écrire « s’il est nécessaire pour le salut éternel des écoliers qu'ils apprennent la grammaire dans des auteurs profanes, tels que Virgile, Cicéron, Pline, etc., car, ajoute-t-il, il me semble que ce n’est pas là une bonne méthode pour étudier.» « Comme je l'ai souvent écrit, dit un autre, je suis furieux de voir que celte

ribauderie (sta ribaldria), j'entends la faculté de poésie, devienne Si commune et envahisse toutes les provinces et tous les pays. De mon temps il n’y avait qu’un seul poëte, il s'appelait Samuel ; à présent, rien que dans cette ville, il y en a au moins vingt, qui nous tracassent tous, nous autres qui tenons pour les anciens. Dernièrement j'en ai confondu un qui soutenait que scholaris ne signifait pas une personne qui va à l’école dans le but d’apprendre : « Âne que vous êtes, lui ai-je répondu, voulez-vous donc corriger « le saint docteur qui a expliqué ce mot? » Il va sans dire que la science nouvelle et les partisans de Reuchlin faisaient cause commune. « On dit ici, continue le même correspondant, que tous les poëtes se rangeront du côté du docteur Reuchlin contre les théologiens. Je voudrais bien que tous les poëtes fussent dans le pays où pousse le poivre, afin de nous laisser en paix ! »

Maître Guillaume Lamp, maître ès arts, envoie à maître Ortuinus Gratius un récit de ses aventures pendant un voyage de Cologne à Rome. Il arriva d’abord à Mayence, où son indignation s'émut à la manière non déguisée dont les gens parlaient en faveur de Reuchlin. Quand il risquait une opinion contraire, on se contentait de lui rire au nez; mais il retenait sa langue, parce que ses adversaires portaient tous des armes et avaient l'air féroce. « L’un d'eux est un comte, à la haute stature, aux cheveux blancs: on dit que d’une main il enlève un homme armé de pied eu cap et le jette à terre; son épée est longue comme celle d’un géant; quand je le vis, je me gardai bien de parler. » À Worms, maître Guillaume Lamp trouva que les choses n’allaient pas mieux, car les « docteurs » parlaient avec acharnement coutre les théologiens, et quand il essayait de réclamer, on lui disait de gros mots; on proférait contre lui des menaces, un savant docteur en médecine assurant « quod merdaret super nos omnes. » En quittant Worms, Lamp et son compagnon, théologien comme lui, tombèrent entre les mains de brigands qui leur firent payer deux florins pour boire. « Que le diable se charge de votre boisson! » pensa à part lui (oscultè) le malheureux volé.

Les deux voyageurs essayent ensuite de charmer les ennuis-de la route en courtisant les filles d'hôtellerie, et ces amours grossières sont décrites avec cynisme. En arrivant à Inspruck, ils trouvèrent l'empereur avec sa cour et son armée; mais les manières et les façons d'agir impériales dégoûtèrent profondément maître Lamp.

Nous passons d'autres aventures et nous retrouvons nas héros à Mantoue, le pays de Virgile et aussi d'un poëte latin de la fin du moyen âge, appelé du nom de sa ville natale, Baptista Mantuanus. Lamp, toujours animé de son .esprit d’hostilité envers les « poëtes profanes, » s'exprime en ces termes : « C'est ici, me dit mon compagnon, que naquit Virgile. — Je me soucie bien de ce païen ! répliquai-je. Nous irons aux Carmélites ct nous verrons Baptista Mantuanus, qui vaut deux fois mieux que Virgile, comme j'ai entendu Ortuinus le dire plus de dix fois. » Alors je lui racontai comment, dans une circonstance, vous aviez blâmé Donat d’avoir prétendu que Virgile a été le plus instruit des poëtes et le meilleur. « Si Donat était ici, ajouttes-vous alors, je lui dirais en face qu'il en a menti, car Baptista Mantuanus est supérieur à Virgile. » Quand nous arrivâmes au monastère des Carmélites, on nous dit que Baptista Mentuanus était mort. « Qu'il repose en paix! » m'écriai-je.

Îl continuèrent leur voyage par Bologne, où ils trouvèrent l’inquisiteur Jacob de Hochstraten ; puis ils passèrent par Florence et arrivèrent à Sienne. « On rencontre au delà plusieurs petites villes, poursuit le narrateur ; dans l’une d'elles, appelée Monte-Flascon, nous bûmes d'excellent vin, tel que je n’en ai jamais bu de ma vie. Je demandai à l’hôte le nom de ce vin; il me répondit que c'était du lacryma-Christi. Je dis à mon compagnon : « Je voudrais bien que «le Christ pleurât dans notre pays ! » Nous fimes honneur au lacryma-Christi, et deux jours après nous entrions à Rome. »

Dans le cours de ces lettres, les théologiens, et surtout les poëtes, le caractère du clergé, et notamment Reuchlin et Pfeffercorn, fournissent des sujets continuels de discussion et de plaisanterie. Suivant l'opinion de certaines gens, Pfeffercorn avait mérité la potence pour vol, et l'on prétendait que les juifs l'avaient chassé de leur société pour ses mauvais tours. On alléguait que tous les juifs sentaient mauvais ; et comme il était notoire que lfeffercorn continuait à sentir mauvais comme un juif, il était bien évident qu'il ne pouvait être bon chrétien. Quelques-uns des correspondants consultent Ortuinus sur des questions théologiques embarrassantes. En voici un exemple, tiré d’une lettre écrite par un certain Henricus Schaffmulius, un autre de ses élèves, qui avait également fait le voyage de Rome.

« Puisque avant mon départ pour lacour vous m'avez recommandé de vous

écrire souvent et qu'il m'est arrivé parfois de vous envoyer des questions théolouiques à me réscuare, ce que vous ferez mieux que les courtisans de Rome, permettez-mo aujourc’hui de vous demander ce que vous pensez du cas d'un individu qui. un vandredi ou tout autre jour d'abstinence, mange un œuf dans lequel se trouve un poulet. L'autre jour, en cffet, dans un cabaret du Campc- Flore, nous faisions une collation et mangions des œufs, lorsque, en en ouvrant un, je vis qu'il contenait un jeune poulet, Je monirai l'animal à mon compagnon : « Mangez-le bien vite avant que l'hôte vous voie, me dit-il: s'il « vous voyait, il vous ferait payer un carlin ou un jules, comme pour une poule; « car ici, lorsque l'hôte a servi quelque chose sur Ja table, on est obligé de « le payer, il ne le remporte jamais. S'il s'aperçoit qu'il ÿ a un poulet dans « votre œuf, vous pouvez être sûr qu'il vous dira: « Payez-moi la poule; parce « qu'il compte is même prix pour un petit poulet que pour un gros. » Aussitôt j'avalai l'œuf et avec lui le poulet; ce ne fut qu'après que je réfléchis que c'était un vendredi, et je dis à mon compagnon: « Vous m'avez fait commettre « un péché morte on mangeant de la viande un vendredi. » Îl me répondit que ce u était pas un péché mortel, ni mème un péché véniel, parce que cet embryon de poulet ne passait pas pour autre chose que pour un œuf tant que le poulet n'étail pas né; il a/outa que c'était comme dans les fromages, où il y a quelquefois des vers, ainsi que dans les cerises, les pois et les haricots nouveaux, et que cependant on mange les vendredis et les jours des vigiles des apôtres. Mais les hôteliers sont des drôles qui prétendent que c’est de la viande, afin d'en tirer plus d’argent. Je m'en allais, tout en pensant à cela. Et par Dieu! maitre Ortuinus, je suis Bien en peine, et je ne sais comment je me dois gouverner. Si j'allais demander avis à un personnage de la cour (de la cour papale}, je sais que ces gens-là n’ont pas la conscience trè<-pure. Il me semble que ces jeunes poules qui se trouvent dans les œufs sont bel et bien de la viande; la matière est déjà formée et a figure de membres et de corps d'animal, et elle est douée de vie. Il en est autrement pour les vers qui sont dans d'autres objets, parce que les vers sont considérés comme du poisson, ainsi que j'ai entendu dire par un méllecin, qui est un très-savant naturaliste, C'est pourquoi je vous prie très-instamment de me donner votre réponse sur celte question. Si vous pensez que c’est un péché mortel, alors j’achétcrai ici une absolution avant de m'en retourner en Allemagne. Vous devez savoir aussi que notre maltre Jacques de Hochstra‘en a obtenu mille florins de la banque; je pense qu'avec cette somme il gagnera sa cause, et que Île diable confondra ce Jean Reuchlinet les autres puëtes et juristes ; ils sont contre l'Église de Dieu, c'est-à-dire contre les théologiens, qui sont les fondements de l'Église, puisque le Christ a dit: Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon église. Sur ce, je prie le Seigneur Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde. Adieu. Écrit de la ville à Rome.»

Pendant que la littérature macaronique atteignait sa perfection en Italie, surgit au centre même de la France un homme d’un génie eriginal, qui devait bientôt étonner le monde par une nouvelle forme de satire, à la fois plus grotesque et plus générale. Théophile Folengo peut à juste titre être considéré comme le précurseur

de Rabelais, lequel paraît avoir pris l’auteur satirique italien pour sun modèle. Ce que l’on connaît de la vie de Rabelais est quelque peu obscur, et sans doute fabuleux dans certaines parties. Il naquit à Chinon, en Touraine, en 1483 ou en 1487, car on n’est pas d'accord sur ce point ; on n'est pas non plus parfaitement édifié sur la profession de son père ; mais l'opinion la plus généralement admise, c’est qu'il était apothicaire. On dit que, aès sa jeunesse, Rabelais montra plus de penchant pour la gaieté que pour les occupations sérieuses. Cependant, à un âge encore peu avanté, il avait acquis beaucoup d'instruction, une connaissance très-suffisante du latin, du grec et de l’hébreu, trois langues dont deux au moins n'étaient pas irès-répandues parmi le clergé catholique; en outre, il était versé non-seulement dans les langues modernes et la littérature de l'Italie, de l'Allemagne, de l'Espagne, mais il possédait même la langue arabe. Ce bagage littéraire est probablement un peu exagéré. On nc voit pas très-clairement où le jeune Rabelais aurait acquis toutes ces connaissances, car il fut élevé, dit-on, dans des couvents et chez des moines, et assez jeune encore il se fit frère franciscain au couvent de Fontenay-le-Comte, dans le bas Poitou, où la supériorité de son instruction l’exposa à la jalonsie et à la malveillance des autres frères. C’est du moins une tradition que la conduite de Rabelais ne fut pas bien strictement monastique, et qu'il avait poussé si loin son mépris pour les règles, que, dans son monastère, il fut condamné à Ja prison et mis au pain sec et à l’eau, régime qui ne pouvait guère convenir aux goûts de ce jovial cénobite.

L'évêque de Maillezais, son ami, le tira, paraît-il, de ce mauvais pas en obtenant pour lui, du pape, la permission de quitter l’ordre de Saint-François pour l'ordre, beaucoup moins ridige et plus libéral, de Saint-Benoit. Rabelais devint dès lors membre du chapitre de l’évêque dans l’abbaye de Maillezais. Cependant son caractère inconstant ne s’accommoda pas longtemps de cette retraite; ilne tarda pas à l’abandonner, et, déposant l’habit monacal, il prit celui de prêtre séculier. Dans cette qualité nouvelle il erra quelque temps et finit par se fixer à Montpellier, où il prit le grade de docteur en médecine et pratiqua avec quelque réputation. Là il publia, en 1532, une traduction de quelques ouvrages d'Hippocrate et de Galien, qu’il dédia à son ami l’évêque de Maillezais. Les circonstances dans lesquelles il quitta Montpellier ne sont pas connues ;

mais on suppose qu'il se rendit à Paris pour quelques affaires concernant l'Université, et qu'il y resta. Il trouva un ami dévoué dans Jean du Bellay, évêque de Paris, qui fut bientôt après élevé à la dignité de cardinal.

Quand le cardinal du Bellay alla à Rome comme ambassadeur de la cour de France, Rabelais l'accompagna en qualité, dit-on, de médecin particulier de Son Éminence ; mais pendant son séjour dans la capitale de la chrétienté, et, en ce temps-là, par la chrétienté on entendait l'Église romaine, Rabelais obtint du pape, le 17 janvier 1536, avec l'absolution de toutes ses escapades, la permission de retourner à Maillezais pour pratiquer la médecine là et ailleurs par charité. [l redevint ainsi moine bénédictin. Cependant il changea encore, passa chanoine séculier et finit par obtenir la ‘cure de Meudon, près de Paris, avec laquelle il cumula un nombre assez rond de bénéfices ecclésiastiques. |

Rabelais mourut en 1553, d’une manière fort religieuse selon les uns, mais moins éditiante selon les autres. On a fait d’étranges récits de ses derniers moments. Certains auteurs le représentent, même à l'heure de la mort, s’entretenant non-seulement des formes et des cérémonies de l’Église romaine, mais de toutes les re ligions, quelles qu'elles fussent, avec ce mème esprit railleur qui l'avait distingué toute sa vie, et qui ne s’est que trop ouvertement manifesté dans le bizarre roman satirique qui a rendu son nom . si célèbre.

Pendant la plus grande partie de son existence, Rabclais fut exposé à des embarras et à des persécutions. Il fut délivré des intrigucs des moines par l'amitié et l'influence de papes et de cardinaux;, ct la faveur successive de deux rois, François E° et Henri IT, le protézea contre l'hostilité plus dangereuse encore de la Sorbonre et du Parlemeut de Paris. On a fait valoir cette haute protection comme une raison pour rejeter les anecdotes et les contes accrédités sur le caractère personnel de Rabelais, et l'on ne manque pas d'ajouter que les irrégularités de sa conduite ont bien pu être exagérées par les haines que lui avaient suscitées ses écrits. Mais pour quiconque, connaissant les mœurs de cette époque, voudra comparer ce qu'on sait de la manière de vivre des autres écrivains satiriques ct lire l’histoire de Gargantua et de Pantagruel, un tel argument n'aura pas grand poids en présence des relations sérieuses de ceux qui étaient ses contemporains, et il sera difficile

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de ne pas admettre que l’auteur de cette histoire ne füt un homme d’un caractère jovial, ami de la bonne chère, du bon: vin, de la grosse plaisanterie, et peut-être d’autres choses encore sur lesquelles il est moins aisé de passer condamnation.

Ses ouvrages présentent une espèce d’orgie folle sans beaucoup d'ordre ni de plan, sauf le cadre de l’histoire, cadre où se remarque un fonds extraordinaire de connaissances dans tous les genres de littérature, depuis la plus érudite jusqu'à la plus populaire; le tout présenté avec une merveilleuse richesse de langage, une grande imagination, une certaine dose de poésie, et revêtant à chaque instant un cachet licencieux, obscène même, dont on chercherait en vain la soinme équivalente dans les ouvrages macaroniques de Folengo, dans les « Lettres d'hommes obscurs » (Epistolæ obscurorum virorum), ou dans les écrits d'aucun des autres auteurs satiriques, ses prédécesseurs ou ses contemporains. C’est une caricature hardie, assez pauvre quant à l'intrigue, mais enrichie de détails remplis d'images brillantes, quoique grossiers en général, et qui servent d'occasions pour tourner en ridicule tout ce qui existait. Les cinq livres de ce roman furent publiés sénarément et à des époques différentes, et, selon toute apparence, sans aucune intention fixe de les continuer. Les plus anciennes éditions de la première partie parurent sans date ; les plus vieilles éditions portant des dates appartiennent à l'année 4335, époque à laquelle l'ouvrage fut plusieurs fois réimprimé. Îl parut sous le titre de Vie de Gargantua.

Ce héros est censé avoir vécu dans la première moitié du quinzième siècle, et avoir été le fils de Grandgousier, roi d’Utopie, pays situé quelque part dans la direction de Chinon. C'était un prince appartenant à une vieille dynastie, mais un joyeux compère qui aimait par-dessus tout la bonne chère et la « dive bouteille, » Grandgousier épousa Gargamelle, fille du roi des Parpaillos, laquelle devint la mère de Gargantua. Les premiers chapitres racontent assez minutieusement comment l’enfaut naquit par l'oreille de sa mère, pourquoi il fut appelé Gargantuu, comment il était habillé et traité dans son enfance, quels étaient ses amusements et son caraclère, et comment Gargantua fut confié à l'enseignement des sophistes, dont les leçons lui profitèrent peu. Ce défaut de progrès chez son fils décida Grandgousier à l'envoyer à Paris pour y faire son éducation. Le jeune homme s'v rend

monté sur une jument immense, qui lui avait été envoyée en présent par le roi de Numidie; —- il ne faut pas oublier que les membres de la race royale d'Utopie étaient tous des géants. À Paris, la populace se pressait curieusement autour de cet écolier de nouvelle espèce; mais Gargantua, outre qu'il traita ces gens d'une façon très-dédaigneuse, emporta les grosses cloches de Notre-Dame pour les suspendre au cou de sa bête. Grande fut l'indignation causée par ce larcin. « Toute la ville feut esmeuc en sédition, comme vous SÇavez que à ce ilz sont tant faciles, que les nations estranges s’esbahyssent de la patience des roys de France, lesquelz aultrement par bonne justice ne les refrenent, veuz les inconveuiens qui en sortent de jour en jour. » Les Parisiens prennent conseil et résolvent d'envoyer un des grands orateurs de l'Université, maître Janotus de Bragmardo, pour parlementer avec Gargantua et obtenir la restitution des cloches. Le discours que ce digne personnage adresse à Gargantua, pour s'acquitter de sa mission, est une parodie divertissante du style pédantesque de la rhétorique parisienne. Quoi qu'il en soit, les cloches sont rendues, et Gargantua, sous des maîtres capables, continue ses études avec avantage, mais ilest tout à coup rappelé dans son pays par une lettre de son père.

En cffet, Grandgousier s'était vu subitement entraîné dans une guerre conire Son voisin Picrocole, roi de Lerné, par suite d'une querelle à propos de gâteaux entre des pâtissiers de Lerné et des bergers de Grandgousier, querelle qui avait amené Picrocole à envahir les domaines de Grandgousier, qu'il pillait et ravageait. L'humeur belliqueuse de Grandgousier est excitée par les conseils de ses trois lieutenants, qui lui persuadent qu'il y a en lui l'étoffe d’un grand conquérant, et qu'il va devenir maître du monde entier. li n’est pas difficile de saisir dans les événements de l'époque le but général de la satire que renferme l'histoire de cette guerre. Les hostilités se terminent par Ja défaite complète et la disparition du roi Picrocole.

Un moine sensuel et jovial, nommé frère Jean des Entommeurs, qui s’est tout d’abord distingué par sa force et ses prouesses en défendant son abbaye contre les envahisseurs, contribue larsement à la victoire remportée par Gargantua sur les ennemis de son père, et Gargantua récompense le digne frère en fondant pour lui cette agréable abbaye de Thélème, vasle établissement fourni de

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