‹ Histoire de la caricature et du grotesque dans la littérature et dans l'artChapitre 64 sur 102 · — RS · texte numérisé non relu

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tout ce qui pouvait contribuer au bien-être terrestre, d'où tous les hypocrites et les bigots devaient être exclus, et dont la règle se résumait dans ces cinq mots bien simples : Faites comme il vous plaira.

Telle est l'histoire de Gargantua, dont plus tard Rabelais fit le premier livre de son grand roman comique. Ce roman fut publié sous le voile de l'anonyme, l'auteur se bornant à prendre le titre d’'Abstracteur de quintescence; mais ensuite il adopta le pseudonyme d’Alcofribas Nasier, qui est simplement un anagramme de son propre nom, François Rabelais.

Une histoire fort improbable nous a été transmise concernant ce livre. On prétend que, ayant publié un ouvrage de médecine qui ne se vendait pas, Rabelais, pour dédommager l'éditeur, qui se plaignait que cette publication lui eût fait perdre de l'argent, écrivit immédiatement l'histoire de Gargantua, laquelle fit faire fortune au mème libraire. On ne saurait douter que cectte satire remarquable eût une origine plus sérieuse qu'un accident forluit comme celui-là; mais elle répondait à merveille au goût du siècle, Complétement originale quant à la forme et au style, elle obtint un grand succès. De nombreuses éditions se succédèrent rapidement, et son auteur, encouragé par la popularité de son œuvre, composa, très-peu de temps après, un second roman qui en était la suite, et auquel il donna le titre de Pantagruel. Dans ce second ouvrage, la caricature est encore plus hardie que dans le premier, l'esprit plus vif, la satire plus mordante. Grandgousier à disparu de la scène; Gargantua est roi et a un fils nommé Pantagrucl, dont le royaume est celui des Dipsodes. La première partie de ce nouveau roman est occupée principalement par la jeunesse et l'éducation de Pantagruel : c’est une satire contre l'Université et les hommes de loi, dans laquelle est adinirablement parodiée la façon dont ceux-ci plaidaicent à cette époque. Dans la dernière partie, Pantagruel, comme son père Gargantua, est engagé dans de grandes gucrres.

Ce fut peut-être le succès prolongé de cette nouvelle production de sa plume qui} poussa Rabelais à la continuer et lui suggéra le dessein de ne faire de ces deux livres qu’une partie d’un roman plus étendu. Pendant qu'il étudiait à Paris, Pantagruel a fait la connaissance d’un singulier personnage, noinmé Panurge, qui devient son ami intime et son compagnon constant, occupant à peu

près la position qu’a frère Jean dans le premier livre, mais plus rusé et plus souple. Tout le troisième livre roule sur le désir de Pantagruel de se marier, et maints épisodes divertissants décrivent les différents expédiemts auxquels Pantagruel a recours, à la suguestion de Panurge, pour arriver à résoudre la question de savoir si son mariage sera heureux ou non.

En publiant son quatrième livre, Rabelais se plaint que ses écrits lui ont suscité des ennemis et l’ont fait accuser d'hérésie. La vérité est qu'il avait vigoureusement flagellé les moines, l’Université et le Parlement; or, comme la réaction sans cesse croissante du catholicisme en France avait accru la puissance de ces deux derniers corps, il v avait quelque danger à les attaquer conne Île faisait Rabelais. Cependant, à mesure que les livres se succédaient, la satire devenait plus audacieuse et plus directe. Le cinquième, qu'il laissa inachevé et qui ne parut qu'après sa mort, est le plus mordant de tous. Le personnage de Pantagruel avait si bien effacé celui de Gargantua, que le pantagruélisme devint le terme accepté pour définir ce genre de satire coamiquement effronté dont Rabelais avait donné le modèle. Il définit lui-même cette satire conime une certaine gaieté d'esprit confite en mépris des choses fortuites : ce n'était pas ie fait ni du papisme ni du protestantisme, mais simplement une espèce de joyeux épicurisme. Tous les beaux esprits, tous les gais vivants de l'époque aspirèrent à se faire pantagruélistes, et le reste du seizième siècle abonda en mauvaises imitations du genre Rabelais, qui ne figurent aujourd’hui qu'à titre de raretés dans les collections des bibliophiles.

Au milieu des dangers qui commenuçaient à les menacer en France dans la première partie du seizième siècle, les opinions Lbérales trouvèrent un asile à la cour d’une princesse non moins distinguée par sa beauté que par ses talents, ses nobles sentiments et son savoir.

Margucrite d'Angoulème, reine de Navarre, était la sœur unique de François [°, qui, de deux ans plus jeune qu'elle, lui était très-attaché. Elle naquit le 14 avril 1492. Elle avait épousé en premières noces cet infortuné duc d'Alençon dont la lâche conduite à Pavic fut cause de la désastreuse défaite des Français et de la captivité de leur roi. Le duc mourut, en 1525, du chagrin, dit-on, que lui occasionna son malheur. Deux années après, le 24 janvier 1527, sa veuve épousa Henri d’Albret, roi de

Navarre. Leur fille, Jeanne d'Albret, transmit cette petile royauté à la maison de Bourbon, et fut la mère de Henri IV.

Marguerite tenait sa cour d’une manière vraiment princière an château de Pau ou à Nérac. Elle aimait à s'entourer d’un cercle d'hommes remarquables par leurs caractères et leurs talents, et de femmes distinguées par leur beauté et leur instruction, de sorte que sa cour pouvait rivaliser d'éclat même avec celle de son frère François. Elle avait attaché à sa personne, avee la charge de valests de chambre, les principaux poëtes et beaux esprits de son temps, tels que Clément Marot, Bonaventure Despériers, Claude Gruget, Antoine du Moulin et Jean de la Haye, et elle les admettait à une si grande familiarité de relations, qu’elle excitait la jalousie du roi son mari, contre les mauvais traitements duquel elle n'était protégée que par l'intervention de son frère. Les poëtes appelaient sa maison un véritable « Parnasse. » Elle possédait certainement une grande intelligence. Avide de savoir, mécontente de ce qui existait, empressée à recueillir les nouveautés, elle encourageait tous ceux dont les goûts ressemblaient aux siens. Ce fut dans cet esprit, allié à son vif amour des lettres, qu’elle étendit sa protection sur les sceptiques et les réformateurs religieux. Au commencement des persécutions, dès l’année 1923, elle se déclara ouvertement la protectrice des protestants. Lorsque Clément Marot fut arrêté, par ordre de Ja Sorbonne et de l’inquisiteur, sous l'accusation d’avoir mangé du lard en carème, Margucrite le fit mettre en liberté, malgré les intrigues des persécuteurs du poîte. Quelques-uns des plus purs et des plus éminents d’entre les premiers réformateurs français, tels que Roussel, Lefèvre d’Étaples et Calvin lui-même, trouvèrent sur ses domaines un asile sûr contre le danger.

Comme on pouvait le supposer, le parti catholique était animé de la haine la plus violente contre la reine de Navarre, et ne laissait échapper aucune occasion de la manifester. Un traité de Morale intitulé le Miroir de l'âme pécheresse, dont Marguerite était l'auteur, fut condamné par la Sorbonne en 1533; mais le roi força l'Université, en la personne de son recteur, Nicolas Cop, à désavouer publiquement la censure. Cet arrêt fut suivi d’un acte encore plus audacieux, car, à l'instigalion de quelques-uns des papistes les plus ardents, les élèves du collége de Navarre, d’ac- Cord avec leurs régents, jouèrent une farce dans laquelle Margue-

rite était métamorphosée en furie de l'enfer. François [°", courroucé, envoya ses archers pour arrêter les coupables. Ceux-ci ayant fait résistance, la colère du roi s’en accrut, et Dieu sait ce qu’il serait advenu d'eux, si la généreuse intercession de la princesse qu’ils avaient si grossièrement insultée ne leur avait obtenu leur pardon.

Margucrite était elle-même poëte, et elle aimait surtout ces histoires joyeuses et quelque peu graveleuses dont le récit (où elle excellait) était à cette époque un des divertissements favoris des soirées. Ses œuvres nt été recueillies et imprimées, avec son autorisation, en 4547, par Jean de la Haye, alors son valet de chambre, qui dédia le volume à la fille de la princesse. Elles ont toutes un tour facile et gracieux, et quelques-unes sont dignes des meilleurs poëtes de son temps. Jouant sur la signification latine du nom de l’auteur, le titre de ce recueil était : Margueriles de la Marguerite des princesses, très-illustre reyne de Navarre. Les Nouvelles de la reine de Navarre sont devenues plus célèbres que ses vers ; elles furent, dit-on, écrites sous sa dictée. Toutes les dames de sa cour en possédaient des copies manuscrites. On sait que son intention était de les classer en récits de dix jours, dix par jour, à l'instar du Décaméron de Boccace; mais la mort l'ayant surprise avant qu'elle eût commencé la neuvième dizaine, l’œuvre incomplète a été publiée après son décès, par son valet de chambre Claude Gruget, sous le titre de l’Heptaméron ou Histoire des Amants fortunés. C'est de beaucoup le meilleur recueil de contes du seizième siècle. Ces nouvelles sont racontées d'une manière charmante, dans un langage qui est un modèle parfait du style français de l’époque ; mais ce sont toutes des récits d'aventures galantes, tels qu'on pouvait en raconter seulement dans la société raffinée d’un siècle qui était essentiellement licencieux.

La reine Marguerite mourut le 24 décembre 1549, et fut enterrée dans la cathédrale de Pau. Sa mort fut un sujet de regrets pour tout ce qui était animé de l’amour du bien et du beau, nonseulement en France, mais aussi en Europe, où l’on s'était accoutumé à la considérer comme la dixième Muse et la quatrième Grâce.

Musarum decima et Charilum quarta, inclyta regum Et soror et conjux, Margaris illa jacet.

Avant la mort de Marguerite, son cercle littéraire avait été dissous par la haine des persécuteurs religieux. Déjà en 1536, Marot, par son imprudente audace, avait empêché qu’on pût le protèger plus longtemps, et il avait été obligé de se retirer dans nne cachette, d'où il venait quelquefois furtivement à la cour de la princesse. Sa place de valet de chambre fut donnée à un homme de talent encore plus remarquable, et qui partagcait également l'estime personnelle de la reine de Navarre, Bonaventure Despériers. Le successeur de Clément Marot rendit hommage à son prédécesseur dans un petit poëme intitulé : l’Apologie de Marot absent, et publié en 1537.

La première partic de l’année suivante vit paraître l'ouvrage le plus remarquable de Bonaventure Despéricrs, le Cymbalum munir, sur le caractère réel duquel les auteurs sont encore divisés d'opinion. Dans ce livre, Despériers a inauguré une nouvelle forme de satire, imitée des dialogues de Lucien. L'ouvrage se compose de quatre dirlogues, écrits dans un style d’une grande pureté; les personnages qui y sont introduits sont destinés évidemment à représenter des individus vivants, dont les noms sont cachés sous des anagrammes et autres ingéniosités, et de ce nombre était Clément Marot. Ce fut la plus audacieuse déclaration de scepticisme qui fût sortic encore de l'école épicurienne représentée par Rabelais. L'auteur se raille de l’Église romaine comme d’une imposture, tourne en ridicule les protestants comme des chercheurs de pierre philosophale, et ne respecte pas davantage le christianisme luimême. Un pareil livre ne pouvait guère être publié à Paris avec impunité; il y fut cependant imprimé en secret, dit-on, par un libraire bien connu, Jean Morin, demeurant rue Saint-Jacques, et par conséquent dans le voisinage immédiat de la Sorbonne, d'où partaient les persécutions. Des renscignements particuliers avaient été fournis sur le caractère de cet ouvrage, peut-être par l'imprimeur même ou par un de ses ouvriers ! — et le 6 mars 1538, à la veille de paraître, toute l'édition fut saisie à l’imprimerie, et Morin lui-même fut arrêté et jeté en prison. Il fut traité avecrigueur, et l'on dit qu’il ne se sauva qu’en déclinant toute connaissance du caractère du livre et en révélant le nom de l’auteur. La première édition du Cymbalum mundi fut brûlée, et Bonaventure Despériers, alarmé des dangers que lui faisait ainsi courir son œuvre, se retira de la cour de la reine de Navarre et se réfugia dans la ville

de Lyon, où, à cette époque, les opinions libérales trouvaient plus de tolérance qu'ailleurs. Là il fit imprimer une seconde édition du Cymbalum mundi, qui fut également brûlée. Aussites exemplaires de l’une et de l’autre édition sont-ils aujourd'hui extrêmement rares !. Bonaventure Despériers se vit dès lors tellement pourchassé, que , dans l'année 1359, autant qu’on peut le coustater, il mit fin à son existence. .

Cet événement jeta sur la cour de la reine de Navarre unetristesse qu’elle semble n'avoir jamais secouée entièrement. L’école de scepticisme à laquelle appartenait Despériers était alors tombée dans un discrédit ésal auprès des catholiques et des protestants, et ceux-ci regardaient Marguerite elle-même, qui s'était depuis peu conformée aux cérémonies extérieures de l'Église romaine, comme avant déserté leur cause. Henri Estienne, dans son Apologie pour Hérodote, parle du Cymbalum mundi comme d'un livre infâme.

Bonaventure Despériers a laissé après lui un autre ouvrage plus amusant pour nous aujourd'hui, et qui caractérise mieux les goûts littéraires de la cour de Marguerite de Navarre. C'est un recueil d'anecdotes plaisantes, qui fut publié plusieurs années après la mort de son auteur, sous le litre de les Contes ou les nouvelles Récréatiens et joyeux Devis de Bonaventure Despériers. Ces histoires ont, sous le rapport du style, quelque ressemblance avec les récits de l’Heptaméron; mais plus courtes et un peu plus facétieuses, elles sont empreintes de leur esprit acerbe de satire contre les moines et le clergé catholique. Quelques-unes nous rappellent par leur caractère et leur tour particulier, les Epistolæ obscurorum virorum. Telle est, par exemple, la suivante, qui est donnée comme une anccdote € du curé de Brou et des bons tours qu'il faisoit en son vivant : >»

«... ]1 faut sçavoir que ledit curé faisoit unes choses et autres d'un jurement particulier qu’il avoit et ne trouvoit pas bon tout ce: qui avoit été introluitpar ses prédécesseurs : comme les antiennes, les responds, les Kyrie, les Sanctus et les Agnus Dei. Il les chan-

1 Une édition commode et à bon marché du Cymbalum mundi, faile par le bibliopbile Jacob (Paul Lacroix), fut publiée à Paris en 1841. Ce m'est ici une occasion de dire que de semblables éditions des principaux écrivains satiriques français du seizième siècle ont été imprimées dans ces vingt-cinq dernières années.

toit souvent à sa mode ; mais surtout neluy plaisoit point la façon de dire la Passion à la mode qu'on la dit ordinairement par les églises, et la chantoit tout au contraire. Car quant Notre Seigneur disoit quelque chose aux juifs ou à Pilate, il le faisoit parler haut et cler, afin qu'on l'entendist. Et quand c’estoient les juifs ou quelque autre, il parloit plus bas, qu'à grand'peine le pouvoit-on ouyr. Advint qu'une dame de nom et authorité, tenant son chemin à Chasteaud’un pour y aller faire ses festes de Pasques, passa par Brou le jour du vendredy sainct environ les dix heures du matin : et voulant ouvr le service, s'en alla à l’église là où estoit le curé qui le faisoit. Quant ce vint à la Passion, il la dit à sa mode, et vous faisoit retentir l’église quand il disoit : Quem quwritis? Mais quand c’estoit à dire : Jesum Naïarenum, il parloit le plus bas qu'il pouvoit. En ceste façon continua la Passion. Ceste dame, qui estoit dévotieuse et, pour une femme, estoit bien entendue en la Saincte Escriture et notoit bien les cérémonies ecclésiastiques, se trouva scandalisée de ceste manière de chanter : et eust voulu ne s’y estre point trouvée. Elle en voulut parler au curé et luy en dire ce quil luy en sembloit. Elle l'envoya quérir après le service faict, pour venir parler à elle. Quant il fut venu, elle luy dit: Monsieur le curé, je ne sçay pas où vous avez apprins à officier à un tel jour quil est aujourd hui, que le peuple doit estre tout en humilité. Mais à vous ouvyr faire le service, il n’y a dévotion qui ne se perdist. — Comment cela, madame ? dit le curé. — Comiment, dit-elle : vous avez dit une Passion tout au contraire de bien. Quant Notre Seigneur parle, vous criez comme si vous estiez en une halle : et quant c'est un Gaïphe ou un Pilate, ou les juifs, vous parlez doux comme une espousée. Est-ce bien dit à vous ? Est-ce à vous à estre curé ? Qui vous feroit droit, ou vous priveroit de vostre bénéfice, ou vous feroit cognoistre votre faule. Quant le curé l’eut bien escoutée : Est-ce cela que me vouliez dire, madame ? ce luy dit-il. Par mon ame, il est bien vray ce que l’on dit : c’est quil y a beaucoup de gens qui parlent de choses quilz n’entendent pas. Madame, je pense aussi bien sçavoir mon office comme un autre et veux que toutle monde sçache que Dieu est aussi bien servy en ceste paroisse selon son eslat, qu’en lieu qui soit d'ici à cent licues. Je sçay bien que les autres curez chantent la Passion tout autrement : je la chanterois bien comme eux si je voulois, mais tlz n'y entendent rien. Car appartieut-il à ces coquins de juifs de par-

ler aussi haut que Notre Seigneur ? Non, non, madame, asseurezvous qu’en ma paroisse je veux que Dieu soit le maistre, et le sera tant que je vivray ; et fassent les autres en leur paroisse conime ilz entendront. — Quant ceste bonne dame eut cogneu l'humeur de l’homme, elle le laissa avec ses opinions bigearres, et luy dit seu lement : Vrayement, monsieur le curé, vous estes homme d’esprit, on le m'’avoit bien dict, mais je ne l’eusse pas creu si je ne l'eusse veu. »

Voici une autre histoire également digne d'Ulric von Hutten, et qui est une épigramme contre la pédanterie des prêtres:

« Ï1 y avoit un prestre d’un village qui estoit tant fier d’avoir veu un petit plus que son Caton. Car il avoit leu De Syntari, et son Fauste precor gelida (la première églogue de Baptista Mantuanus). Et pour cela il s’en faisoit croire et parloit d'une braveté grande, usant des mots quiremplissoient la bouche, afin de se faire estimer un grand docteur. Et mesme en confessant il avoit des termes qui estonnoient les pauvres gens. Un jour il confessoit un pauvre homme manouvrier auquel il demandoit : Or ça, mon amy, es-tu point ambitieux ? Le pauvre homme disoit que non, pensant bien que ce mot-là appartenoit aux seigneurs, et quasi se repentoit d’êstre veuu à confesse à ce prestre, lequel il avoit ouy dire quil estoit si grand clerc et quil parloit si hautement qu'on n’yentendoit rien, ce quil cogneut à ce mot ambitieux; car encore quil l’eust possible ouy dire autresfois, si est ce quil ne sçavoit pas que c’estoit. Le prestre en après luy va demander : Es-tu point fornicateur ? — Nenny. — Es-tu point glouton? — Nennvy. — Es-tu point superbe? Luy disoit tousjours nenny. — Es-tu point iraconde ? — Encore moins. Ge prestre, voyant quil lui respondoit tousjours nenny, estoit tout adimirabonde. Es-tu point concupiscent ? — Nenny. — Et qu'es-tu donc? dit le prestre. — Je suis, dit-il, masson; voicy ma truelle ! »

A cette époque, le pantagruélisme s'était plus ou moins infiltré dans toute la littérature satirique de la France. Il se montre d’une facon très-apparente dans les écrits de Bonaventure Despériers et dans un nombre considérable de publications satiriques qui, à cette époque, sortirent des presses françaises, et dont la plupart parurent sous le voile de l’anonyme ou sous le déguisement alors en vogue de l’anagramme. Parmi les auteurs de ces écrits il en est quelques-uns qui, quoique bien inférieurs à Rabelais, peuvent être

considérés cependant comme n'étant pas au-dessous de Despériers même.Un des plus remarquables fut un gentilhomme breton, Noël du Fail, seigneur de La Hérissaye, qui, comme beaucoup de ces écrivains satiriques, était jurisconsulte, et qui mourut, selon toute vraisemblance, dans un âge avancé, à la fin de 1585 ou au commencement de 1586. Selon la coutume du temps, Noël du Fail cacha son nom sous un anagramme et signa ses publications Léon Ladulfil (en triplant l’ du mot Fail). Il a été surnommé le singe de Rabelais, quoique la simple imitation ne soit pas très-apparente. Il publia, en 1548 (autant qu’on a pu le constater), son Discours d'anciens propos rustiques facétieux et de singulière récréation. Cet ouvrage fut immédiatement suivi d'un autre, intitulé : Baliverneries ou Contes nouveaux d'Eutrapel; mais son dernier livre, qui est le plus célèbre, les Contes et Discours d'Eutrapel, ne fut imprimé qu’en 1586, après sa mort.

Les écrits de Noël du Fail sont pleins de peintures charmantes de la vie agreste au seizième siècle, et, quoique assez libres, ils présentent à un degré moindre que la plupart des livres analogues de l’époque la crudité de Rabelais. Je ne saurais en dire autant d’un livre bien plus célèbre qu'aucun de ces ouvrages, et dont l’histoire est encore enveloppée d’obscurité : je veux parler du Moyen de parvenir. Ce livre, rempli d'esprit et de verve, mais où la licence est portée à un degré qui le rend difficilement acceptable de nos jours, est maintenant attribué, par les bibliographes, sous sa forme actuelle, à Béroalde de Verville, gentilhomme parisien qui, appartenant à une famille récemment convertie au culte protestant, était revenu, lui, au catholicisme et avait obtenu de l’avancement dans les dignités de l’Église. Le Moyen de parvenir ne fut pas imprimé avant 1610 ; mais on suppose que tel qu’on le possède aujourd hui il n’est qu’une révision de la composition originale primitive, ou peut-être une œuvre non avouée de Rabelais luimême, qui aurait élé conservée en manuscrit dans la famille de Béroalde.

Le pantagruélisme ou, si l’on veut, le rabelaisisme, ne fil pas, pendant le seizième siècle, beaucoup de progrès au delà des frontières de la France. Dans les pays teutoniques de l'Europe et eu Angleterre, le sentiment sceptique fut peu de chose à côté du sentiment relisieux, et la seule œuvre satirique ayant quelque ressemblance avec celles que nous venons de décrire fut l'Utopie, de si

Thomas Morus, ouvraye comparativement sans esprit, et qui ne fit qu’unc très-faible sensation. En Espagne, l’état des idées sociales était encore moins favorable aux écrits rabelaisiens. Cependant ce genre de littérature eut un digne et véritable représentant dans l’auteur de Don Quichotte. Ce fut seulement au dix-septième siècle que lesouvrages de Rabelais furent traduits en anglais ; mais il ne faut pas oublier que les auteurs satiriques anglais du dernier siècle, tels que Swift et Sterne, puisèrent leur inspiration principalement dans les livres de Rabelais et dans ceux des écrivains pantagruélistes de la dernière moitié du seizième siècle. Ceux-ci étaient, pour la plupart, de pauvres imitateurs de leur original, et, comme tous les pauvres imitateurs, ils en exagérèrent les traits caractéristiques les moins louables. Il y a encore quelque verve plaisante dans les écrits de Tabourot, sieur des Accords, notamment dans ses Bigarrures ; mais les productions, d’une date plus rapprochée, qui parurent sous les noms de Bruscambille et de Tabarin dégénèrent en simple licence sans esprit.

Quoi qu'il en soit, à coté de cette satire, qui sentait un peu trop le cabaret, avait surgi une autre satire plus sérieuse et renfermant encore un peu du genre de Rabelais. Les protestants français regardèrent tout d'abord Rabelais comme une de leurs forteresses, et acceptèrent avec gratitude la puissante protection qu'ils reçurent de la gracieuse reine de Navarre ; mais la source de leur reconnuissance se tarit lorsque Marguerite, sans cesser cependant de les protéger, se conforma, par attachement pour son frère, aux cérémonies extérieures de la foi catholique ; alorsils rejetèrent l’école de Rabelais comme une véritable école d’athées, Parmi eux s'éleva une autre éco!e de satire, branche en quelque sorte de l'autre, qui fut représentée à ses débuts par le célèbre et savant imprimeur Henri Estienne.

Le remarquable livre intitulé : Apologie pour Hérodote, fut suscité par une attaque dirigée contre son auteur par les catholiques. Henri Estienne, qui passait pour un fervent protestant, avait publié à grands frais une édition d'Hérodote en grec et en latin,et les catholiques zélés, par dépit contre l’éditeur, avaient décrié l'historien grec, faisant de lui une simple gazette de récits monstrueux et incroyables. Estienne, piqué au vif, publia dès lors un ouvrage qui, sous la forme d’une apologie d'Hérodote, était en réalité une violente attaque contre l’Église romaine. Î y fait valoir l'argument que

tous les historiens relatent nécessairement des faits qui doivent paraître incroyables à beaucoup de gens, et que les événements des temps modernes, si l’on ne savait pas qu'ils sont vraiment arrivés, seraient bien plus incroyables que tout ce qui est rapporté par l'historien de l’antiquité. Après une dissertation en forme d’introduction sur le point de vue auquel on doit envisager la fable de l'âge d’or, etsur le caractère moral des peuples anciens, il poursuit en démontrant que la dépravation de ces peuples était bien moindre que celle du moyen âge ou de son temps, voire même de tout le temps durant lequel les peuples ont été gouvernés par l’Eglise de Rome. Non-seulement cette dissolution des mœurs envahit la société laïque, mais encore le clergé même était plus vicieux que le peuple, à qui il devait servir d'exemple. Une grande partie du livre est remplie d'anecdotes tendant à prouver l'immoralité des prêtres catholiques du seizième siècle, ainsi que leur ignorance et leur fanatisme. L'auteur décrit en détail les moyens employés par l’Eglise romaine pour tenir la masse du peuple dans l'ignorance etpour réprimer toute tentative de s’instruire. « De cet état de choses, dit-il, était née une école d'athées et de railleurs représentée par Rabelais et Bonaventure Despériers, » qu’il nomme l'un et l’autre en toutes lettres.

À mesure qu’on approche de la fin du scizième siècle la lutte des partis devient plus politique que religieuse, mais sans en être moins acharnée. La littérature du siècle de cette fameuse Ligue, qui sembla un moment sur le point de renverser l'antique royauté de la France, cons'stait principalement en pamphlets scandaleux et diffamatoires; mais, au milieu de ces libelles, une œuvre, bien supérieure à aucune des satires purement politiques qu'on avait encore vues, apparut soudain, dont la réputation ne s'est jamais éclipsée. L'œuvre en question avait pour objet de ridiculiser l’assemblée des États de France convoqués par le duc de Mayenne, chef de la Ligue, et tenue à Paris le 10 février 4593. Le but principal de cette assemblée était d’exclure Henri IV du trône. Le parti espagnol proposait d'abolir la loi salique et de proclamer l'infante d'Espagne reine de France. Les plans des ligueurs français ne brillaient pas par plus de patriotisme ; et le duc de Mayenne, indigné du peu de cas qu’on faisait de ses prétentions personnelles, ajourna l'assemblée et persuada aux deux partis de tenir à Suresnes une conférence qui n’aboutit à rien. Ce fut la réunion des Etats à Pa-

ris qui donna lieu à cette célèbre Satire Ménippée, dont on a dit qu'elle servit la cause de Henri IV autant que la bataille d'Ivry elle-même.

Cette satire prit naissance au scin d’un petit groupe d’hommes distingués par leur savoir, leur esprit et leur talent, qui avaient coutume de se réunir le soir dans la maison de l’un d'eux, Jacques Gillot, sur le quai des Orfévres à Paris, et de s’y entretenir, sur un ton satirique, de la violence et de l’insolence des ligueurs. Ts appartenaient tous au barreau, à l'Université ou à l'Eglise. Gillot luimême, Bourguignon, né vers l’année 1560, avait été doven de l’église de Langres, puis chanoine de la Sainte-Chapelle à Paris, et en dernier lieu consciller-clerc au Parlement de Paris, poste qu'il occupait encore. En 1589, il avait été mis à la Bastille, mais il n’avait pas tardé à être relâché. Nicolas Rapin, l’un de ses amis, était né en 1535 à Fontenay-le-Comte. Il était, dit-on, fils d'un prêtre, et par conséquent enfant illéscitine. Jurisconsulte et poëte, il fut aussi soldat et combattit bravement dans les rangs de l'armée de Henri [V à Ivry; son dévouement à ce prince était tellement notoire qu'il fut banni de Paris par les lisucurs ; mais il y était rentré avant l'assemblée des Etats en 1593. Jean Passerat, né à Troyes en 1534, était aussi poëte et professeur au Collége royal de France. Florent Chrestien, né à Orléans en 1540, avait été l’un des maîtres de Henri IV, et passait pour un homme d’une graude instruction. Le plus savant de tous était Picrre Pithou, né à Troves en 1539 ; il avait abjuré le calvinisme pour rentrer dans le giron de l'Église romaine, et il occupait une position éminente dans le barreau français. Le dernier de ce petit groupe d'hommes lettrés était un chanoine de Rouen, nommé Pierre Leroy, prêtre patriole qui remplissait les fonctions d’aumônier du cardinal de Bourbon. Ce fut Leroy qui rédigea la première ébauche de la Satire Ménippée; chacun des autres exécuta sa part de l’œuvre, et, en deruier lieu, Pithou la revisa. Pendant plusieurs années cette satire remarquable ne circula que secrètement et en manuscrit; elle ne fut imprimée qu'après que Henri IV fut en possession de son trône.

La satire s'ouvre par une nomenclature des vertus du Cafholicon c'est-à-dire la panacée par excellence pour guérir toutes les male dies politiques, ou le higuiro del infierno, lequel avait été si efficace entreles mains des Espagnols, ses inventeurs. Quelques-unes de

ces vertus sont assez extraordinaires. Ainsi « que le lieutenant de don Philippe ait du Catholicon sur ses enseignes et cornettes, il entrera sans coup férir dans un royaume ennemi, et luy yra-lon ‘venir au devant avec croix et bannières, légats et primats ; et bien qu’il ruyne, ravage, usurpe, massacre et saccage tout..., le peupie du pays dira : « Ce sont de nos gens; ce sont de bons catholiques ; cilsle font pour la paix et pour nostre mère saincte Eglise » Qu'un roi casanier s'amuse à affiner cette drogue en son Escurial, qu’il escrive un mot en Flandre au père fsnace, cacheté du Catholicon, il luy trouvera homme, lequel (salva conscientia) assassinera son ennemy qu'il n'avoit peu vaincre par armes en vingt ans. » Ceci est naturellement uneallusion au meurtre du prince d'Orange. « Si ce roy se propose d’asseurer ses États à ses enfants après sa mort et d’envahir le royaume d’autruy à petits fraiz, qu'il en escrive un mot à Mendoza, son ambassadeur, ou au père Commelet (undes orateurs les plus fougueux de la Ligue), et qu’au bas de sa lettre il escrive: Del higuero del infiernio yo el Rey, ils lui fourniront un religieux apostat qui s’en yra, soubs beau semblant comme un Judas, assassiner de sang-froid un grand roy de France, son beaufrère, au milieu de son camp, sans craindre Dieu ny les hommes; ils feront plus, ils canoniseront ce meurtrier et mettront ce Judas au-dessus de sainct Pierre, et baptiseront ce prodigieux et horrible forfaict du nom de coup du ciel, dont les parrains seront cardinaux, légats et primats. » lei, l’allusion est dirigée contre l’assassinat dé Henri IT par Jacques Clément.

Ce ne sont là que quelques-unes des propriétés merveilleuses du remède politique. Après leur énumération vient le compte rendu de l'assemblée des États, lequel commence par une description burlesque de la grande procession qui précéda la solennité. On nous introduit ensuite dans la salle de lassemblée, et différents sujets représentés sur les tapisseries qui recouvrent les murailles, sujets avant tous trait à la politique de la Ligue, sont décrits en détail. Suit le campte rendu des discours des divers orateurs, dont chacun est un modèle de satire. On ne sait pas quel est celui des collaborateurs qui écrivit la harangue du duc de Mayenne, mais on sait que le discours du légat de Rome est l’œuvre de Gillot; quant à celui du cardinal de Pelvé, chef-d'œuvre de latin du genre des Epistolæ obscurorum virorum, il est de Florent Chrestien. Nicolas Rapin composa la « harangue » mise dans la bouche

de l'archevêque de Lyon, ainsi que celle de Rose, le recteur de l'Université. Le long discours de Claude Daubray est dû à la plume de Pithou. Passerat composa la plupart des vers disséminés dans l'œuvre collective. Enfin Pithou, nous l’avons dit, en revisa l'ensemble. Ce compte rendu comique de l'assemblée des États se termine par la description d’une série de tableaux politiques qui ornent l'escalier de la salle.

Ces tableaux, ainsi que les tapisseries de la salle de l’assemblée, sont tout simplement autant de caricatures, et l’on peut dire la même chose d’une autre série de peintures dont la description est donnée dans une des pièces satiriques qui suivirent la Satire Menippée, et provenant du mème bord ; elle a pour titre : Histoire des singeries de la Ligue.

Ce fut au milieu de la tourmente politique du seizième siècle en France que naquit la caricature politique moderne.

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