‹ Histoire de la caricature et du grotesque dans la littérature et dans l'artChapitre 66 sur 102 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Les premières caricatures politiques en Angleterre. — Écrits et peintures satiriques de l’époque de la République. — Satires contre les évèques ; l’évêque Williams. — Caricatures sur les cavaliers; sir John Suckling. — Les Tapageurs ou gars bruyants ({oaring boys); violences de la soldatesque royaliste. — La lutte ontre les Presbytériens et les Indépendants. — Le nez du roi. — Les cartes à jouer comme moyen de caricature; Haselrigg et Lambert. — Mardi gras et Carème-prenant.

Pendant le seizième siècle c’est à peine si l’on peut dire que la caricature existät en Angleterre ; elle ne devint guère à la mode qu à l'approche de Ja grande lutte qui révolutionna le pays au sivcle suivant. Les réformateurs populaires ont toujours été les premiers à faire une arme offensive de la satire produite par le crayon ou le pinceau. Tel fut le cas avec les réformateurs allemands au temps de Luther, et c’est ainsi encore qu'il en arriva avec les réformateurs anglais du temps de Charles [‘", époque qui peut à juste titre être considérée comme celle de la naissance de la caricature politique anglaise.

De 1640 à 1661 la presse vomit un véritable déluge de pamphlets politiques, la plupart satiriques de fond et grossiers de langage, et, de quelque côté qu'ils vinssent, aussi peu scrupuleux les uns que les autres au point de vue de l'exactitude des faits avancés. Dans le nombre on vit de temps à autre se glisser une gravure sur cuivre ou sur bois d'une exécution rarement bonne, mais d’un sel mordant, qui devait avoir grand cffet sur ceux auxquels elle s'adressait.

Les premiers points de mire de ces caricatures furent le parti des prélatistes ou des épiscopaux dans l’Église, et la conduite ticencieuse ct insolente des Cavaliers. Les Puritains ou Presbytériens qui sc mirent à la tête du grand mouvement politique cet le dirigèrent tout d'abord, regardaient les épiscopaux comme différant peu des catholiques romains, et, dans tous les cas, comme poussant

par leurs doctrines droit au catholicisme. À leurs yeux, arminianisme et catholicisme n'étaient qu'une seule et même chose, et ils ne détestaient pas moins l’un que l’autre.

Une caricature publiée en 1641 représente Arminius soutenu d’un côté par l'Hérésie, qui porte la tiare, tandis que de l’autre côté la Vérité se détourne de lui et emporte la Bible avec elle. Ce fut le zèle indiscret de l'archevêque Laud qui amena le triomphe du parti puritain et la chute du gouvernement de l’Église épiscopal ; aussi Laud devint-il le but d'attaques de toute espèce, sous forme de pamphlets, de chansons et d’estampes satiriques : ces dernières servant généralement de frontispice aux pamphlets. Laud fut surtout odieux aux puritains à cause de l’acharnement avec lequel il les avait persécutés.

En 1640 Laud fut enfermé à la Tour, événement qui fut salué comme le premier grand pas fait vers le renversement des évêques. Comme exemple du sentiment d’allégresse manifesté à cette occasion par ses ennemis, on peut citer quelques vers d’une chanson satirique, publiée en 1641 et intitulée « Écho de l'Orgue. — Air du service de la cathédrale. » (The Organ’s Echo, etc.) — C'est une attaque contre les prélats en général; elle débute par un cri de triomphe sur la chute de William Laud, dont la chanson dit :

As he was in his braverie, etc.

Comme 1l faisait le bravache,

Et pensait nous réduire tous enesclavage, Le Parlemeut découvrit sa couardise,

Et ainsi tomba William.

Hélas! pauvre William!

Son esprit dominateur, à l'instar du pape,

Et quelques autres mauvais tours évidents

Poussèrent sir Edward Deering

A blâmer le vieux prélat.

Hélas! pauvre prélat!

On dit qu'il espérait

Ramener l'Angleterre au pape ;

Mais maintenant ilcourtle danger dela hache et de la corde. Adieu, vieux Cantorbéry!

Hélas! pauvre Cantorbéry!

Wren, évêque d’Ely, s'était aussi attiré la haine, et il n'y eut guère moins de joie parmi le parti populaire lorsqu'il fut enfermé

à la Tour, dans le cours de l’année 1641. Üne autre chanson, sur le même rhythme que la précédente, passe en revue les défauts des membres de l’épiscopat. Elle a pour titre « le Dernier Bonsoir des évêques » (The Bishops’ Last Good-night). En tête de l’in-plano sur lequel elle est imprimée sont deux vignettes satiriques, mais il faut avouer que la chanson vaut mieux que la gravure. L'évêque d'El, nous dit-on, venait de rejoindre son ami Laud à la Tour.

Ely, thou hast alway to thy power, etc.

Ely, tu as toujours, quand tu élais au pouvoir, Laissé l’Église nue, exposée aux orages et à la pluie: Cela te vaut aujourd'hui d'aller rejoindre ton vieil ami à la Tour.

NH faut qu’Ely aille à la Tour; Ya-t'en Ely!

Un troisième prélat pris en aversion, ce fut l'évêque Williams”

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Fig. 179.

Williams était Gallois. En grande faveur auprès de Jacques I‘, il avait déplu au gouvernement de Charles I, et avait été emprisonné à la Tour dans les premiers temps du règne de ce roi. Rendu à la liberté par le Parlement en 1640, il regagna la faveur royale à tel point qu'il fut, l’année suivante, élevé à l’archevêché d’'York. Quand la guerre civile commença, il se retira dans le pays de Galles et mit garnison à Conway pour le roi. Les allures guerrières de Williams furent la source de maintes plaisanteries parmi les Têtes ‘rondes. En 1642 fut publiée une grande caricature sur les

trois classes auxquelles les partisans du Parlement étaient particulièrement hostiles : les juges royalistes, les prélats et les Cavaliers turbulents; elles y sont représentées, comme nous l’apprend l’exemplaire de la collection des pamphlets du roi, par le juge Mallet, l'évêque Williams et le colonel Lunsford. Ces trois personnages sont placés dans autant de compartiments avec des vers burlesques sous chacun. Notre figure 179 nous donne l’évêque Williams armé de pied en cap : dans le lointain, derritre Jui, on voit d’un côté sa cathédrale, et de l'autre son cheval de gucrre.

L'orthographe de quelques-uns des mots employés dans Îles vers placés au-dessous est une allusion à l’origine galloise de ce prélat. |

Oh, sir, l'me ready, did you never here, etc.

Oh! sire, n'avez-vous jamais oui dire

Combien j'ai été ardent, depuis bien des années,

À m'opposer à la pratique adoptéc aujourd'hui

Qui retranche à mes frères branches et racines? Mon attitude et mon cœur s’accordent bien

Pour combattre; le sang monte; allons, suivez-moi.

Le pays était alors en proie aux misères de la guerre, et l’on reprochait particulièrement aux Cavaliers la cruauté avec laquelle ils pillaient et maltraitaient les gens partout où ils avaient le dessus. Le colonel Lunsford avait un tel renom de barbarie, que le peuple l’accusait, lui et ses hommes, de manger des enfants, accusation dont il est souvent mention dans les chansons populaires de l’époque. Une de ces chansons l’accouple à deux autres royalistes exécrés :

« Délivrez-nous, dit-elle, de Ficlding et de Vavasour, aussi méchants l’un que l’autre, ainsi que de Lunsford, qui mange les enfants. »

Dans le troisième compartiment de la caricature qui vient d’être mentionnée, on voit au dernier plan, derrière le colonel Lunsford, ses soldats occupés à brûler des villes et à massacrer des femmes et des enfants.

Le type du joyeux Cavalier des premiers temps de cette grande révolution, avant que la guerre eût éclaté dans toute sa furie, rest le courtisan sir John Suckling, le poète du salon et de la taverne,

l'admiration des « tapageurs » (Roaring boys) et la bête noire des rigides puritains. Sir John surpassait ses compagnons en extravagance dans tout ce qui tenait à la vie élégante, et le zèle qu’il déployait au service de la cause royale n'était pas fait pour lui concilier les réformateurs. Quand le roi conduisit une armée contre les « covenanters » écossais, en 1699, Suckling leva un corps de

Fig. 180.

cent chevaux à ses frais; mais ses cavaliers s’acquirent plus de réputation par leur tenue extraordinaire que par leur courage, et toute l'affaire devint un sujet de ridicule. A partir de cette époque le nom de Suckling fut attribué à celte classe d'individus amis de la gaieté et de la licence qui, dégoûtés de l'étalage extérieur de piété . qu'affectaient les puritains, se lancèrent dans l'excès contraire, et

se firent connaître par leur conduite irréligieuse, leur libertinag et leurs vices, jetant ainsi un certain discrédit sur le parti royaliste.

Parmi les pamphlets du roiau Musée Britannique, se trouve un grand in-plano intitulé « la Faction de Suklington ou les Tapageurs (Roaring boys) de Suckling. » C’est une de ces compositions satiriques alors à la mode sous le titre de « Caractères ou Portraits » (Characters); elle est ornée d’une gravure que reproduit notre fizure 180. Cette gravure, qui, à en juger par la supériorité de son exécution, est peut-être l’œuvre d’un artiste étranger, représente l’intérieur d’une chambre où deux « tapageurs » sont occupés à boire et à fumer ; elle forme un curieux tableau des mœurs du temps. Au-dessous, on lit les vers suivants :

Much meate doth gluttony produce, etc.

Beaucoup de viande engendre la gloutonnerie,

Et fait de l’homme un porc;

Mais c'est un homme sobre, oui-da!

Celui qui peut diner d'une feuille (de tabac).

Il n'a pas besoin de serviette pour s’essuycr les mains et les doigts ; Il a sa cuisine dans une boite, son rôti dans une pipe.

Lorsque la guerre embrassa tout le pays, un grand nombre de ces « tapageurs » se firent soldats et dégradèrent la profession des armes par leur rapacité et leur cruauté. Les pamphlets des partisans du Parlement abondent en plaintes au sujet des outrages commis par les Cavaliers, et le mal parait avoir été aggravé par la mauvaise conduite des auxiliaires amenés d'Irlande pour servir le roi, et qui furent surtout l'objet de la haine des puritains. On trouve parmi les pamphlets du roi un in-plano, orné d'une imass satirique représentant « le soldat anglo-irlandais avec sa nouvelle discipline, ses armes neuves, son vieil estomac et son butin nouvellement pris, plutôt disposé à manger qu'à se battre. » Cette gravure fut publiée en 1642. Le soldat anglo-irlandais est, comme on peut le supposer, lourdement chargé d'objets pillés.

En 1646 parut une autre caricature, que reproduit notre figure 181. Elle représente « le Loup d'Angleterre aux serres d'aigle : tableau des cruelles impiétés des sanguinaires royalistes et des sacriléges eunemis du Parlement, sous le commandement de

l'inhumain prince Rupert, Digby et consorts, où est brièvement exposée la barbarie de nos inciviles guerres civiles. » Le loup d'Angleterre, comme on le voit, porte le costume de haute élégance des joyeux courtisans de l’époque.

Quelques grandes caricatures, renfermant une satire d’une application plus étendue, parurent de temps à autre, dans le cours de ce sièc!e agité. Telle est la grande composition emblématique, publiée le 9 novembre 1642, et intitulée Réve d'Héraclile; vision supposée du philosophe de ce nom. Au centre, on voit des moutons occupés à tondre leur berger; pendant que l'un lui rogne les cheveux, un autre lui rogne la barbe. Au-dessous on lit ces deux vers :

The flocke thal was wont to be shorne by the herd, etc.

Le troupeau qui avait coutume d’être tondu par le berger Tond maintenant le berger, malgré sa barbe.

Le 19 janvier 1647, parut une caricature avant pour titre: Un emblème de l'époque. D'un côté, la Guerre, sous la forme d'un géant couvert d'une armure, est debout sur un monceau de morts et de mourants, pendant que l’'Hypocrisie, sous celle d'une femme à deux visages, s'enfuit vers une ville éloignée.

Des « libertins » des « ennemis du sabat » et autres mauvais drôles courent dans la même direction. L'ange des fléaux, qui plane au-dessus de la ville, se dispose à fondre sur elle.

Le parti du Parlement était alors triomphant; la question religieuse revint de nouveau sur le tapis. Les Presbytériens avaient établi une sorte de 11rannie sur les esprits, et cherchaient à proscrire toutes les Fig. 184. autres sectes; mais leur intolé-

rance finit par soulever peu à peu un sentiment général et énergique de résistance. Depuis 1643, une guerre acharnée de pamphlets politiques se poursuivail entre les Presbytériens et leurs adversaires, lorsque, en 1647, les Indépendants, dont la cause avait été épousée par l’armée, prirent le dessus. « Sir John Presbyter, » ou, pour employer la dénomination familière, « Jack Presbyter » fournissait matière à de fréquentes satires, et les Presbytériens n'étaient pas lents à la riposte. La collection du Musée Britannique possède une

Fig. 182.

caricature, vraisemblablement d'origine presbytérienne, intitulée la Persécution réelle, ou Fondation d'une tolérance générale, expliquée par un emblème de circonstance, el ornée des mémes fleurs dont les railleurs de ce dernier siècle ont jonché leurs pamphlels diffamatoires. Notre figure 182 reproduit le groupe qui occupe le centre de cetin-plano; elle a pour titre séparé : Tableau d'un perséculeur anglais, ou un Sectaire antipresbytérien servant de monture à la Folie. La Folie est à cheval sur le sectaire, qu’elle dirige au moyen d’une bride; le sectaire a des oreilles d’âne. Les vers suivants sont mis dans la bouche de la Folie :

Behould my habit, like my ailt, ele.

Voyez mon habillement, ainsi que mon esprit:

Îls égalent ceux de celui sur qui je suis assise.

L’antipresbytérien, vêtu, comme on le voit, au dernier goût de la mode, dit :

My cursed speeches against Presbetry, etc.

Mes mauvais discours contre le presbytérianisme Dénoncent ma folie au monde.

La mortification des Presbytériens amena en Ecosse la proclamation de Charles Il, comme roi, et la malencontreuse expédition qui se termina par la bataille de Worcester, en 1661. À dater de ce moment, les pamphlets, les chansons et les caricatures satiriques contre les Presbytériens écossais devinrent, pour quelque temps,

très-populaires. Notre figure 183 reproduit une des meilleures de ces caricatures. Elle a pour objet de ridiculiser les conditions que les Presbytériens exigèrent du jeune prince avant de lui offrir la couronne. Elle occupe le centre de l’in-plano publié, le 44 juillet 41651, sous le titre général de Vieux dictons et prédictions vérifiés et accomplis, touchant le jeune roi d'Ecosse et ses loyaux sujels. La gravure a son titre séparé : « les Ecossais passant à la meule le nez de leur jeune roi, » suivi de ces vers:

Come to grinstone, Charles, "lis now too late, etc.

Venez à la pierre à repasser, Charles. il est maintenant trop tard pour se souvenir, c'est le sort des Presbytériens. —Vous, prétendants du Covenant, dois- . je être le sujet de votre tragi-comédie?

L'image représente le presbytérianisme (Jack Presbyter) tenant le nez du jeune roi sur la pierre à repasser, que font tourner les Écossais, personnifiés par Jockey. Les vers suivants sont mis dans. Ja bouche des trois acteurs de cette scène :

Jockey. — 7, Jockey, turne the stone of all your plots, etc.

Jockey. — Moi, Jockey, je tourne la meule de vos intrigues, car personne ne tourne plus vite que les Écossais, habitués à retourner leurs habits.

PressyTer. — Nous l'avons fait roi, sache-le bien, pour arriver à nos fins, et non pour que tu nous gouvernes; nous n’enlurerons pas cela.

Le Roi. — Vous, profunds hypocrites, je sais ce que vous faites, et, en revanche, je vous jouerai aussi.

La défaite de Charles et sa fuite de Worcester ont fourni les. sujets d’une caricature bien plus soignée que la plupart des productions analogues du même temps, et d’un dessin quelque peu: singulier. Cette caricature, publiée le 6 novembre 1631, porte le titre de : Un projet insensé, ou Description du roi des Ecossais, s'avançant dans son déguisement, après la déroute de Worcester. Une explication circonstanciée, mais qui n’est pas inutile, des divers groupes de cette composition nous met à mêine de la comprendre. À gauche, Charles est assis sur le globe, « dans une attitude triste et pensive. » Un peu à droite, et presque en face, l'évêque de Clogher dit la messe, à laquelle assistent les lords. Qrmond et Inchquia, sous la forine d'animaux étranges, et tenant des torches, et le lord Taaf, sous la forme d'un singe, et portant. la queue de la robe de l'évêque. On voit s’avancer l'armée écossaise, composée, est-il dit, de papistes, de mauvais prélats, de Presbytériens et de vieux Cavaliers, — ces derniers représentés par: des têtes de fous sur une perche. Le groupe qui suit comprend deux singes, l’un muni d’un violon, l’autre d'un long bâton avec une torche au bout : ici l'explication nous apprend que « les deux bouffons, dont l’un porte un violon et l’autre une torche, montrent manifestement le ridicule de leur condition lorsqu'ils pénè-

trent en Angleterre, la tête pleine d'orgueilleuses pensées, mais allant encore à tâtons, n'ayant encore que la marotte de la Folie pour éclairer leur marche, la gaieté de leurs plaisanteries pour entretenir leur courage, et une épée au fourreau pour auxiliaire à qui se fier. » Ensuite vient une troupe de femmes, d'enfants et de papistes, qui déplorent leur défaite. Suivent deux singes marchant à pied et un troisième à cheval, celui-ci galopant, le visage tourné du côté de la queue du cheval et portant à la main une broche chargée de provisions de houche. L’explication dit que c’est « la fuite de Worcester du roi des Ecossais, représenté par le fou à cheval, monté au rebours, précédé du duc Hamilton et du lord Wilmot, et tournant sa figure de tout côté à cause de la peur qui le possède. » Enfin, des femmes avec des drapeaux sont massées à l'arrière-plan. On ne peut pas dire que l'esprit déployé dans cette satire soit d’un genre bien relevé.

Après cette époque, les caricatures deviennent rares jusqu’à la mort de Cromwell et à la veille de la restauration, où les partis politiques se firent une nouvelle guerre acharnée. En 1652, les Hollandais furent l'objet de quelques gravures et de quelques pamphlets satiriques; on voit aussi apparaître quelques caricatures sur les maux sociaux, tels que l'ivrognerie et la gloutonnerie, et sur un ou deux sujets de moins d'importance. La fin de la République inaugure une nouvelle forme de caricature. Au dix-septième siècle, les cartes à jouer avaient été employées à divers usages tout à fait étrangers à leur caractère primitif. En France, on en fit un moyen d'’instruire les enfants. En Angleterre, au temps dont nous parlons, on s'en servit pour propager la caricature politique. Le plus ancien de ces jeux de cartes connu est celui qui paraît avoir été publié au moment même de la restauration de Charles IE, et qui fut peut-être gravé en Hollande. Il contient une série de Caricatures contre les principaux actes de la République et les chefs du Parlement. Entre autres cartes d’un genre analogue qui ont été conservées se trouvent un jeu relatif au complot papiste, un autre se rapportant au complot de Rye-House, un troisième, publié en Hollande, concernant la spéculation du Missis- Sipi, puis un autre ayant trait aux fameuses actions de la mer du Sud.

Le plus ancien de ces jeux de cartes Satiriques, celui qui se rapporte à la République, appartenait, il y a quelques années, à

une dame du nom de Prest; un mémoire de M. Pettigrew, publié dans le Journal de la Société archéologique d'Angleterre, en donne une description détaillée. Chacune des cinquante-deux cartes est ornée d’une image avec un titre satirique. Ainsi l’as de carreau représente « la haute cour de justice ou l’abattoir d'Olivier. » Notre figure 184 reproduit le huit de carreau; elle a pour sujet « don Haselrigg, chevalier du Cerveau bouilli. »

On sait que sir Arthur Haselrigg joua un grand rôle pendant toute la durée de la République, et qu’il avait des allures violentes et impérieuses : ce que veut probablement donner à entendre l’épithète dont on le gratifie ici.

La carte du roi de carreau représente d’une façon peu équivoque le sujet qui indique son titre : « Sir H, Mildmay sollicite la femme d’un citoyen, ce qui lui — attire une correction de la RE EE part de sa propre femme. » Don Ha ebrigg K of y C’est une allusion à un des Codled brain e petits scandales de l’époque républicaine. Le huit de Fig. 184.

cœur est une satire contre le major général Lambert. Ce personnage éminent aimait passionnément les fleurs; il prenait grand plaisir à les cultiver, et une de ses distractions favorites était de les dessiner, ce dont il s’acquitlait avec talent. Pendant le Protectorat, il se retira à Amsterdam, où il s'adonna presque exclusivement à son goût pour les fleurs, et l'on sait que la manie des tulipes était alors dans tout son beau temps en Hollande. Condamné, après la Restauration, avec les régicides, le major général Lambert vit sa peine commuée en celle de trente années d'emprisonnement. Il adoucit la tristesse de sa longue dé-

tention dans l’île de Guernesey, grâce à son passe-temps favori. Sur la carte que reproduit notre figure 185, Lambert est représenté dans son jardin, tenant à la main une grosse tulipe ; il n’y a .pas de doute que c’est par allusion à ce goût innocent que le général y est appelé « Lambert, chevalier de la: Tulipe d’or. »

La Restauration fut plus heureuse en fait dé chansons qu'en fait de gravures, el il se passa plusieurs années avant qu’il parût en Angleterre aucune caricature digne d’être mentionnée. Les sujets burlesques de quelque mérite ne se rencontrent même que rarement; je n'en connais guère qui vaillent la peine d’être décrits. Parmi les meilleurs de ceux que j'ai trouvés, je cilerai une couple de gravures publiées en 1660, représentant le Carême et le Mardi gras; c'est, je pense, une copie ou imitation de gravures étrangères. Le Carême apparaît sous la forme d’un cheva-

lier errant, à la mineétique

Lamiere K 27 f Colden et misérable, armé et

Julip: -} équipé à l'avenant, prêt à

Fig. 185. | livrer bataille à Mardi gras,

dont la bonne chère est

pernicieuse pour tout le monde ; et il ne ménage pas à son adver-

-saire les grossières apostrophes. Dans celle de ces deux carica-

tures que reproduit notre figure 186, Mardi gras a l’air d’un joyeux

. champion, tout disposé à recevoir son ennemi. Îl est fort bien

décrit dans le passage suivant, extrait des vers qui accompagnent

les images en question :

Fatt shrovetyde, mounted on a good falt oxe, etc.

Mardi gras, monté sur un gros bœuf gras, supposa que le Carême était fou

ou avait atrappé un renard !; armé de pied en cap, il avait pour épée une longue broche, qui n’était pas d’un bien pur acier, mais qui était enfoncée dans un cochon gras et un morceau de porc; ses bouteilles étaient remplies de vin et bien bouchées avec du liége: deux chapons dodus se balançaient à sa crou-

pière ; ses épaules étaient garnies de saucisses; le gril (harpa de nouvelle espêce) pendait sur son dos; son casque de tournoi était une marmite de cuivre, et son drapeau, un tablier de cuisine sali par l'usage et flottant attaché à un balai. Dans cet attirail il chevauchait bravement, et il répondit hardiment à son cnnemi en ces termes.

t C'est-à-dire était ivre.

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