CHAPITRE XXII
La comédie anglaise. — Ben Jonson. — Les autres écrivains de son école. — Interruption des représentations dramatiques. — La comédie après la Restauration. — Les frères Howard; le duc de Buckingham; la Répétition. — Auteurs de comédies dans la dernière partie du dix-septième siècle. — Indécence du théâtre. — Colley Cibber. — Foot.
En Angleterre, comme dans l’ancienne Athènes, la honne comédie naquit des transformations successives des grossiers essais dramatiques d'une époque antérieure. Les productions comme Ralph Roister Doister et l’Aiguille de la commère Gurton étaient de simples tentatives imparfaites de comédie, de cette comédie dont l'objet était, par une caricature littéraire, de mettre en relief les vices et les faiblesses de la société afin de les corriger. Shakspeare avait un génie infiniment trop poétique pour une pareille dissection, qui demandait un homme habile à manier le scalpel, mais prudent et non susceptible de se laisser emporter par trop d'imagination.
Cet homme fut Ben Jonson, qu'on peut avec raison regarder comme le père de la comédie anglaise. Bartholomew Fair (la Foire de Barthélemv), joute pour la première fois sur le théâtre Hope, à Londres, le 31 octobre 1614, est le spécimen le plus parfait et le plus remarquable de la véritable comédie anglaise, remarquable entre autres choses par le nombre extraordinaire de personnages introduits sur le théâtre dans une seule et même pièce, à la fois groupés et caractérisés individuellement avec un talent qui rappelle les chefs-d’'œuvre de Callot ou d'Hogarth. La vie de Londres est mise devant nos yeux sous loutes ses formes les plus populaires, grand tableau où elle se fait voir dans ses attitudes les plus grotesques : le citadin de Londres, sa femme, vaine ou facile, les filous de tout genre et leurs victimes de toutes les classes, les petits fonctionnaires de la Cité, tous ont leur part dans la critique. Les différents groupes sont distribués si naturellement, qu'il est difficile de
dire quel est le principal personnage de la pièce. Quel a jamais été, au fait, le personnage principal dans la comédie de Bartholomew Fair ? Celui qui frappe le plus est peut-être Cokes, le jeune squire de Harrow, ce type du nigaud de province ; car, en ce temps-là, si près que Harrow soit de Londres, un jeune gentillâtre campagnard était considéré forcément comme un jeune nigaud. Ce fut, dit-on, à une époque plus rapprochée, le personnage qu’affectionnait Charles IT. Au nombre des autres personnages principaux de la pièce se trouvent un procureur de la cour des ÂArches, nommé Littlewit, qui s'imagine être un bel esprit de premier ordre; sa femme et la mère de celle-ci, dame Purecraft, qui est veuve; le juge Overdo, magistrat de Londres, à la pupille duquel (Grace Wellhorn) Cokes est fiancé; un fervent puritain, nommé Zeal-of-the-land Busy, qu; fait la cour à la veuve Purccraft, laquelle est elle-même ardente puritaine ; Winwife, rival de Busy, et un joueur appelé Tom Quar- Jous, ami et compagnon de Winwife. Tous ces personnages, aux noms significatifs, rencontrent en ville, le matin de la foire, le jeune Cokes escorté d’une espèce d’intendant ou de valet de confiance nommé Waspe (Guëpe), d’un caractère querelleur ; et ils se séparent par groupes dans la foule qui encombrait Smithfield et les environs. Chacun d'eux a ses aventures particulières; mais ils se rejoignent de temps à autre et finissent par se réunir. Cokes, le naif provincial, soupire après tout, s'émerveille de tout, achète une foule de jouets et de pains d'épice; séparé de tous ses compagnons, il est dépouillé par des filous qui lui volent son argent et jusqu'à $es habits, et c'est dans ce triste état qu'il s'arrête à une baraque de marionnettes. Pendant ce temps, le puritain Busy, par suite de son zèle contre les « abominations païennes » de la foire, et Waspe, à cause de son tempérament querelleur, éprouvent une série de mésaventures et finissent par être emmenés en prison. Là, ils sont rejoints par un autre personnage important. Le juge Overdo, plein d’un zèle excessif pour la bonne administration de la justice et pour la suppression de tous les vices, est venu à la foire sous un déguisement, afin d’en constater de visu les abus divers. La curiosité du digne homme, ses allées et venues l’exposent à une infinité de mécomptes, dans le cours desquels il est saisi par le constable et conduit en prison, désagrément qu’il aime mieux subir que de trahir son incognito. Voilà donc Busy, Waspe et Overdo emprisonnés en même temps; mais Waspe, par une
ruse de sa façon, réussit à s'échapper, tandis que le puritain et le juge se regardent, l’un comme un martyr de la cause de la religion, l’autre, non sans en être fier, comme la victime de son zèle désintéressé pour le bien général. À leur tour, ils s’esquivent aussi quelque temps après, grâce à une inadvertonce de leurs gardiens, et se mêlent de nouveau à la foule. Les femmes ont été de mème séparées de léurs compagnons; elles tombent parmi des aigrefins et des viveurs ; on les enivre, et il s’en faut de très-peu qu'elles ne courent des dangers plus graves. Enfin tous nos personnages se retrouvent devant la baraque de saltimbanque qui a fixé l'attention de Cokes, et là le juge Ovcrdo se fait connaître.
Telles sont les données sur lesquelles est échafaudée la Foire de Barthélemy, la plus remuante et la plus amusante des comédies de Ben Jonson. On dit que, la première fois qu’elle fut jouée, elle
-Causa une grande satisfaction au roi Jacques en raison du ridicule qu’elle jetait sur les puritains, et qu’elle eut de nouveau la vogue . quand elle fut remise à la scène après la Restauration.
L'Alchimiste, du même auteur, précéda la Foire de Barthélemy
de quatre ans: c'était une satire contre une classe d’imposteurs qui, à cette époque, étaient un des plus grands fléaux de la société, et servaient, d’une façon ou d’une autre, d'instruments aux plus grands crimes du temps. L’Alchimiste appartient aussi à la comédie anglaise proprement dite; mais l'intrigue en est plus simple et plus nette que celle de la Foire de Barthélemy. Elle comprend des : événements qui ont pu arriver fréquemment à des époques où la capitale était de temps à autre exposte aux vicissitudes de la peste. Dans une de ces conjonctures, Lovewit, gentleman londinien, obligé de quitter la ville pour éviter la peste, laisse sa maison à la charge d’un domestique nommé Face, mauvais drôle qui, s’as- Sociant avec un coquin appelé Subtle et une femme sans mœurs du nom de Dol Common, les introduit dans la maison, dont ils font la base de leurs opérations intérieures. Subtle se prétend magicien alchimiste, tandis que Dol joue différents rôles de femme et que Face va recruter des dupes. Au nombre de celles-ci est un chevalier très-répandu en ville, puis deux puritains anglais d'Amsterdam, un clerc d’avoué, un débitant de tabac, un jeune propriétaire campagnard et sa sœur, dame Pliant, qui est veuve. Les diverses intrigues dans lesquelles ces individus sont impliqués nous font
voir la manière dont les prétendus sorciers alchimistes aidaient toutes les corruptions de la ville. Enfin les exploits des associés sont sur le point d’être dévoilés par la perspicacité d’une personne à laquelle ils avaient essayé d'en imposer, lorsque Lovewit, le maître de la maison, revient à l'improviste. Tout est découvert aussitôt; mais l'alchimiste etsa compagne parviennent à s'échapper. Le but de leur dernière machination avait été d'entraîner dame Pliant, qui est riche, à accorder sa main à un aigrefin nécessitenx. Mais Lovewit, rencontrant la dame chez lui ct la trouvant de son goût, finit par l’épouser, en considération de quoi il pardonne à son serviteur infidèle.
Maints critiques ont regardé l’Alchimisle comme la meilleure des pièces de Jonson. Épicène, ou la Femme muette, qui appartient à l’année 1609, est une autre peinture satirique de la société de Londres, dans laquelle figure la mème catégorie de personnages. Morose, gentleman riche et excentrique, qui a horreur du bruit et qui même oblige ses domestiques à ne communiquer avec lui que par signes, a pour neveu un jeune chevalier nommé sir Dauphine Eugenie, dont il est mécontent et auquel il refuse de fournir de l'argent pour son entretien. Les amis de l'hypocondriaque forment le complot de le faire marier avec une femme soi-disant muctte, appelée Épicène ; mais celle-ci ne soutient le rôle que jusqu’à ce que les formalités du mariage soient accomplies ; une fois les cérémonies achevées, il se fait une scène de bruit et de désordre qu frappe Morose de la plus complète horreur, et l'amène à une réconciliation avec son neveu, à qui il transfère la moitié de sa fortune.
La plus ancienne des comédies de Ben Jonson, Chacun dans son caractère (Every man in his humour), fut composée dans sa forme actuelle en 1598 ; c’est la première de ses satires dramatiques sur les mœurs et le caractère des habitants de Londres, desquels il était de bon ton, à la cour de Jacques EF et de Charles [‘°, de parler avec mépris. Kno’well, vieux gentleman dans une position de fortune honorable, est fort mécontent de son fils Édouard, qui s'est mis à faire des vers et qui s’est pris d'amitié pour un jeune homme de son âge, épris, comme lui, de poésie et fréquentant la société quelque peu joyeuse des poëtes et des beaux esprits de la ville. Wellbred a un beau-frère, simple propriétaire provincial, nommé Downright, et une sœur mariée à un riche marchand de la
Cité nommé kKitely. Celui-ci, extrêmement jaloux de sa femme, est poursuivi du désir de réformer la manière de vivre de Welibred et de le ramener à une ligne de conduite plus régulière : désir auquel Downright s'associe de gränd cœur. La jalousie de Kitely et les moyens mis en œuvre pour la conversion de Wellbred donnent lieu aux scènes les plus comiques. La pièce a pour dénoûment le mariage du jeune Kno’well avec la fille de Kitely, miss Brigitte, et sa réconciliation avec son père. Parmi les autres personnages de la pièce, nous mentionnerons le capitaine Bobadil, un faux brave ; le juge Clément, vieux magistrat guilleret ; son greffier, Roger Formel ; plus, un jobard rustique et un jobard citadin.
Ces comédies de la société londinienne devinrent populaires, et continuèrent de l'être pendant le règne sous lequel elles avaient été composées et pendant le suivant ; en effet, le public des théâtres pouvait les comprendre et, qui plus est, en profiter. Au nombre des écrivains contemporains de Jonson qui cultivèrent ce genre de comédie anglaise, on trouve Middleton et Thomas Heywood, auteurs très-féconds, Chapman et Marston. Dans ces comédies, on voit continucllement reparaitre certaines catégories de personnages : c'est que ces personnages appartenaient spécialement à la société de Londres de ce temps-là ; mais leur rôle dans la pièce variait à l'infini. Parfois aussi 11s offraient un intérêt tout particulier comme représentant des individus connus ou comme étant mêlés à une intrigue bâtie sur des incidents réels de la vie de Londres. Parmi ces personnages Se trouvait ordinairement un digne provincial riche, mais très-avare, et ayant un fils prodigue, ou une fille, riche héritière, qui était l’objet des poursuites intéressées de galants dis- Sipateurs; de jeuncs héritiers, venant d'entrer en possession de leurs biens et les gaspillant à Londres ; de jeunes squires campagnards, faciles à duper; un chevalier aussi dépourvu de principes que d’argent, exploitant le public de mille façons ; des femmes astucieuses ” et sans scrupules ; des faux braves et des fripons de toute espèce. En somme, il semble qu'on y soit toujours dans l'atmosphère de la taverne ct dans un milieu de dissipation.
On y rencontre aussi des commerçants, gens gros, gras, riches, dont l’âme est entièrement enveloppée dans leurs marchandises, et qui néanmoins sont fiers de leur position ; des dames de la Cité, beautés faciles, crédules, passionnées pour la toilette et les compliments, recherchant avec ardeur les divertissements et le faste,
supportant avec impatience le joug de leurs maris ou la monotonie du toit conjugal, et toutes disposées à prêter l'oreille aux avances des verts galants de la cour ou de la taverne. Le commercant de la Cité a généralement un apprenti ou deux, quelquefois d’une sagesse exemplaire, mais plus souvent de mœurs relâchées, qui jouent leurs rôles dans la pièce; il a fréquemment aussi une fille, trésor de modestie, modèle de toutes les vertus domestiques, et qui finit par devenir la récompense de quelque héros doué d'excellents principes, lequel s’est vu temporairement évincé, ou qui, intrigant et léger, finit par tourner mal. Mais le type de la perfection, ou, pour me servir du terme technique, le beau idéal paraît avoir été un jeune écervelé qui passe par tous les degrés de la dissipation, en gentleman toutefois (comme on comprenait le mot à cette époque), et qui, devenu à la fin de la pièce un homme vertueux et honnête, reçoit la récompense de qualités qu’on ne lui connaissait pas auparavant.
Quelquefois, les auteurs de ce genre de comédie se livraient à des allusions personnelles ou même politiques, qui leur attiraient des embarras. En 1603, Ben Jonson, Gcorges Chapman et John Marston écrivirent en collaboration une comédieintitulée Eastward Hoe. C'est une pièce bien faite et très-amusante ; elle fut très-populaire. Touchstone, honnête orfévre de la Cité, a deux apprentis, Golding, jeune homme sage et laborieux, et Quicksilver, libertin incorrigible. Touchstone a aussi deux filles, dont l’aînée, Gertrude, affecte les belles manières et a l’ambition de trouver un mari dans le monde élégant, tandis que sa cadette, Mildred, est toute vertu et toute humilité. Un attachement réciproque naît entre Golding et Mildred. Cette pièce offre encore un autre personnage, un chevalier besoigneux, homme à projets, qui exploite tout le monde, et tire grande vanité de son nom de sir Petronel Flash. Sir Petronel, alléché par la riche dot de miss Gertrude, lui fait la cour et exploite facilement sa vanité. Les amoureux, encouragés par la mère, sont mariés à la hâte, contrairement aux vœux du père. Le chevalier se fait passer pour posséder quelque part à l’est de Londres un magnifique château, à la recherche duquel se mettent la jeune mariée et sa mère : c’est de là que la comédie prend son titre de Eastward Hoe. Mais, dans le cours de leurs investigations, les pauvres dames éprouvent inaintes aventures désagréables qui aboutissent à les convaincre que le château n'est qu'une fable. On
voit aussi dans la pièce un usurier avide et sans principes, qui est si jaloux de sa jeune et jolie épouse, qu'il la tient sous verrous ; cet homme fait de grandes affaires de prêt d'argent avec sir Petronel Flash, et tous deux se livrent à des trafics scabreux qui entraînent le malheur de tous et font courir gros risque à la vertu de la femme de l’usurier. Pendant ce temps, la fortune de chacun des deux apprentis a suivi une route diamétralement opposée. Quicksilver, le mauvais sujet, quitte son maître, va de mal en pis, et finit par se faire mettre en prison, sous l'inculpation d'un crime capital. Par contre, Golding a non-seulement gagné l'estime de son patron, épousé sa fille Mildred et s’est vu adopté pour héritier de la fortune de l’orfévre, mais encore il s’est acquis la sympathie de ses concitoyens, et a fait son chemin dans les honneurs municipaux. Goldinz est appelé par ses fonctions à présider au jugement de Quicksilver, qui n'échappe à la mort que grâce à la générosité de son ancien compagnon d'apprentissage.
Si le fond de cette comédie est d’une saine morale, iln’en est pas de même des détails. Une licence grossière régnait, il est vrai, dans les relations de la société de cette époque, que la littérature n’a que trop fidèlement représentées. Toutefois, deux circonstances se rattachent accidentellement à cette pièce et lui donnent un intérêt particulier. Quand elle fut mise à la scène, elle contenait sur les Ecossais des réflexions qui provoquèrent la colère du roi Jacques [*", à un tel point que tous les auteurs furent appréhendés et jetés en prison ; ce ne fut qu'à grand’peine qu'ils échappèrent à la perte de leur nez et de leurs orcilles ; il n’obtinrent leur mise en liberté qu'avec beaucoup de diffisullé et seulement grâce à une intercession puissante. Dans la pièce imprimée, on ne trouve aucun trait à l'adresse des Écossais; il y a donc lieu de croire que le texte a dû subir des modifications. [1 n'est pas improbable que sir Petronel Flash figurait primitivement un de ces aventuriers qu’on voyait en Angleterre avec jalousie venir chercher fortune sous un roi leur compatriote, et peut-être un personnage réel qui dénonça les auteurs aux colères de la cour f,
L'autre circonstance qui a donné de la célébrité à cette comédie est plus intéressante encore. Après la’ Réforme, la pièce fut refondue par Nicolas Tate, et mise de nouveau à la scène sous le titre
1 Sir Walter Scott a profité de celte comédie dans les Aventures de Nigel.
de « le Port de refuge » (Cuckold’s Haven). C’est peut-être au moyen de cette édition retouchée que Hogarth a emprunté à la comédie de Eatsward Hoe l’idée de sa série de gravures représentant l’histoire de l'apprenti paresseux et de l’apprenti laborieux.
Pour peu qu'on réfléchisse au ridicule auquel les puritains étaient continuellement en butte dans ces premiers temps de la comédie anglaise, il est facile de comprendre l’amertume avec laquelle ils envisageaient le théâtre et le drame. Lorsqu'ils s’emparèrent du gouvernement, le théâtre, comme on pouvait s'y attendre, fut supprimé. |
A la Restauration, les théâtres furent rouverts et jouirent de plus de liberté que jamais. D'abord on reprit les vieilles comédies du temps de Jacques [° et de Charles KE, et un grand nombre, modifiées et adaptées aux circonstances nouvelles, furent de nouveau mises à la scène. Comme le théâtre voyait ses protecteurs naturels à la cour et dans le parti de la cour, il en embrassa la politique, ct puritains, tètes rondes et whigs, tous ceux dont les principes étaient supposés contraires à la royauté et au pouvoir arbitraire, tombèrent sous les coups de sa satire. Tel était le caractère de la comédie des Fourbes (The Cheats), écrite par un auteur de quelque réputation nommé Wilson, et jouée en 1662. Le but de cette pièce paraît avoir été en premier lieu de satiriser les n0n conformists ou le clergé puritain, dans les rangs duquel étaient classés les astrologues et les sorciers, dont le nombre avait augmenté du temps de la République et qui infestaient plus que jamais la société. Cette satire embrassait également les magistrats de la Cité, qui, en général, ne passaient pas pour être d’une excessive fidélité au trône. Les trois imposteurs héros de cette comédie sont : Scruple le non conformist ; Moups, un soi-disant médecin et astrologue, et l’alderman Whitebroth. Des attaques personnelles directes avaient été introduites dans la comédie de la Restauration, et il est probable que l'individu satirisé sous le nom de Scruple était un personnage influent, car la pièce fut supprimée par ordre, et plus tard, lorsqu'elle fut reprise, le prologue annonça ce fait par les vers Suivants :
Sad news, my masters, and too true, I fear, elc.
Mauvaise nouvelle, mes maîtres, et trop vraie, je le crains pour nous. — Scruple est un ministre condamné au silence. En voulez-vous savoir la cause ?
Les frères pleurnichent et disent qu’il est scandaleux que d’autres qu'eux-mèmes se permettent des actes de fourherie.
Plusieurs des auteurs dramatiques de la Restauration étaient des hommes de bonne famille appartenant à l’aristocratie, des Cavaliers spirituels et débauchés, qui étaient revenus de l'exil avec leur roi. La famille du comte de Berkshire n’a pas produit moins de quatre auteurs dramatiques tous frères : Edward Howard, le colonel Henry Howard, sir Robert Howard, James Howard ; et de plus, leur sœur, Elizabeth Howard, épousa le poëte Dryden. La première pièce d'Edward Howard fut une tragi-comédie intitulée l’Usurpateur, qui parut en 1668, et qui était une satire contreCromwell. Ses meilleures comédies connues sont : l'Homme de Newmarket et la Conquête de la femme. Le colonel Henry Howard composa une comédie intitulée : les Royaumes-Unis, qui, paraît-il, n’a pas été imprimée. À James Howard, le plus jeune des frères, le public amateur du théâtre (public assez nombreux même à cette époque) fut redevable du Monsieur anglais (The English Mounsieur) et de Tout le monde se trompe ou le Couple fou. Sir Robert Howard fut le meilleur écrivain des quatre ; il écrivit des tragédies et des comédies qui furent, dans la suite, publiées réunies. La meilleure de ses comédies est le Comité; elle fut mise à la scène pour la première fois en 1665, et le hasard (car ce n’est assurément pas son mérite) la maintint en vogue pendant toute la durée du siècle dernier.
Le Comité est de beaucoup le meilleur des ouvrages dramatiques des Howard. Cette pièce avait pour objet de tourner en ri- ‘ dicule les hommes de la République et les puritains. Le colonel Blunt et le colonel Careless, deux royalistes dont les propriétés sont entre les mains du Comité des séquestres, se rendent à Londres afin d'entrer en arrangement à ce sujet. Le président du Comité estun M. Day, puritain vaniteux et égoïste, mais qui est mené par sa femme, créature intrigante et très-bavarde, plus rusée et encore moins scrupuleuse que lui. Le mari et la femme sont de basse extraction, car mistress Day avait été fille de cuisine, ce qui ne les empêche pas d'être aussi présomptueux que despotes. Parmi les autres personnages principaux fisurent Abel Day, leur fils, Obadiah, greffier du Comité, homme dans les intérêts des Day, et un domestique irlandais, nommé Teague, qui avait servi un ami
intime de Careless, un officier royaliste tué sur le champ de bataille , circonstance qui fait que le colonel, trouvant le pauvre diable dans une grande détresse, le prend charilablement à son service.
Le personnage de Teague est une très-pauvre caricature d’Irlandais ; ses bévues et ses plaisanteries sont d’un genre tout à fait dénué d'esprit. En voici un exemple : Teague a surpris une conversation entre les deux colonels; il les a entendus déclarer qu'ils seront obligés d'accepter le Covenant, ou, selon l’expression anglaise, de prendre le Covenant; ce qui leur répugne beaucoup. Là-dessus, dans son zèle inconsidéré, il sort pour voir s’il ne pourrait pas prendre ce fameux Covenant à leur place et leur épargner ainsi une opération désagréable. Dans la rue il rencontre un marchand de livres ambulant, genre de commerce commun alors, et la scène suivante a lieu:
LE CoLPorTEUR. — Livres nouveaux! Livres nouveaux! Grand complot et combat acharné des Cavaliers sanguinaires ! Cri d’alarme de M. Salsmarshe à la nation, trois jours oprès sa mort! Le Mercure Britannique !
TEAGUE. — Qu'est-ce que c'est que cela ? En Irlande, quand il y a trois jours qu'on est mort, on n’en revient pas!
LE CoLPorTEUR. — Le Mercure Britannique, ou la Poste hebdomadaire, ou la Ligue solennelle et le Covenant!
TEAGUE. — (ju'est-ce que vous dites? Vous avez le Covenant?
LE COLPORTEUR. — Qui, monsieur. Après ?
TEaAGuE. — Quel est ce Covenant ?
Le COLPORTEUR. — Dame ! c’est le Covenant.
TEAGCE. — Eh bien ! il me le faut.
LE CoLPORTEUR. — Vous allez prendre ma marchandise ?
TEAGUE. — Oui et sans hésiter. Je vous rép‘te qu'il me faut ce Covenanl.
LE COLPORTEUR. — Passez votre chemin, ou je vais vous faire filer.
TEAGUE. — Mais je vous déclare, sur mon âme, qu'il me faut le Covenant pour mon maître et que je vais le prendre.
LE CoLPorTEUR. — Fort bien, mais que votre maître me le paye alors.
TEAGUE. — Je vais toujours commencer par le prendre, mon maitre vous le payera après.
Le CoLrorTEUR. — C'est vous qui allez me le payer!
TEAGUE. — Oh! pour cela volontiers. (/l le renverse par terre d'un coup de poing.) Te voilà payé maintenant, voleur que tu es. 1l t’en reste assez de tes Covenants pour empoisonner la nation tout entière. ({l sort.)
LE CoLPoRtTEUR. — A qui diable en a cet animal? (J1 crie.) {l n'est certainement pas venu pour voler, car il n'a pas emporté pour plus de deux sous de ma marchandise’ mais je sens encore les poings de ce coquin. Que je découvre mon gredin d'Irlandais, et je détache à ses trousses un happe-chair qui vaudra micux pour le retenir que tous les bourbiers de son pays. (4 sort.)
Plus loin, Teague est pris par les constables ; mais il est relâché, grâce à l'intervention de son maitre, qui paye les deux sous du livre enlevé par le trop zélé domestique. L'intrigue de la pièce est fort simple et ne brille ni par le naturel ni par la manitre dont elle est conduite. Le colonel Blunt vient de Rending à Londres dans l'intérieur d’une diligence, ayant pour compagnes de voyage mistress Day, une miss Ruth, qu’elle fait passer pour sa fille, et Arabella, jeune personne dont le père est mort récemment, laissant ses biens entre les mains du Comité des séquestres. Ruth est, en réalité, une jeune fille que les Day ont, dans des circonstances analogues, dépouillée de ses biens, et ils ont l'intention de traiter Arabella de la même façon, en la forçant, pour mieux masquer leur dessein, à épouser leur fils Abel, un garçon stupide et vaniteux. Afin d’en arriver là, comme le Comité lui-même a besoin d'être influencé pour seconder les vucs égoïstes de son président, les époux Day forgent une lettre du roi exilé, qui complimente le mari de sa grande autorité, de sa puissante influence, deses talents d'homme d’État, et lui offre de généreuses récompenses s’il favorise secrètement sa cause. Day communique cette lettre au Comité, sous prétexte qu'il est de son devoir de lui faire connaître tous les desseins perfides qui peuvent venir à sa connaissance ; et le Comité, convaincu de sa probité et de son importance, abandonne aux Day les biens d’Arabella, qui tombe entièrement à leur merci. Pendant ce temps, Arabella a gagné la confiance de Ruth, qui lui fait connaître toute l'intrigue ourdie contre elle. Ruth, de son côté, devient amoureuse du colonel Careless, en même temps que le colonel Blunt est épris des charmes d’Arabella. Le tout se passe dans la salle des séances du Comité. Surviennent ensuite divers incidents qui ne semblent pas se rattacher bien étroitement au sujet. En définitive, comme on presse le mariage d’Arabella avec Abel Day, les deux jeunes filles, quoiqu'elles aient eu à peine une entrevue avec les colonels, prennent la résolution de s'échapper de la maison du président du Comité, et d'aller demander protection aux deux militaires. Üne courte absence simultanée des époux Day et de leur fils offre l’occasion désirée ; en outre, Day ayant par hasard laissé ses clefs chez lui, l'idée vient à Ruth d'en profiter pour s’emparer des actes et des papiers concemant ses biens et ceux d’Arabella. Son projet réussit à souhait : non-seulement elle trouve les pièces en question, mais aussi avec elles la fausse lettre
du roi, et des lettres adressées à Day par de jeunes femmes qu'il entretenait secrètement et qui, tout en faisant allusion à des sujets plus compromettants encore, lui demandaient de l'argent pour faire subsister les enfants qu’elles avaient de lui. Ruth met la main sur tous ces papiers, et, ainsi munies, les deux héroïnes s’enfuient à la hâte et gagnent, sans s'arrêter, la maison où elles doivent retrouver les colonels. Les Day rentrent chez eux aussitôt après le départ de leurs pupilles ; ils soupçonnent tout de suite le véritable étal des choses, qui se confirme pleinement lorsque M. Day s'aperçoit que son tiroir le plus secret a été ouvert et ses papiers les plus importants emportés. La famille se met immédiatement à la recherche des fugitives, après avoir requis l'assistance d’un détachement de soldats, et la maison où les amants se sont réfugiés est bloquée avant que ceux-ci aient eu le temps de s’esquiver. Jugeant inutile toute tentative de résistance, les assiégés demandent à parlementer. Ruth alors effraye Day en lui faisant connaître le contenu des lettres particulières dont elle est en possession ; elle épouvante ézalement la femme de Day au moyen de la fausse lettre royale qu'elle possède aussi. Les Day sont ainsi confondus, et la pièce finil par une réconciliation générale. Les jeunes filles restent avec les titres de leurs propriétés et avec leurs amants, et le dénoûment fait entrevoir que, mariés ensuite suivant leur gré, un bonheur parfait les attend.
L'intrigue du Comité, comme on le voit, n’est pas irès-forte ; la manière dont elle est développée vaut moins encore. Le dialoyue est extrêmement incolore, les incidents sont mal enchevétrés. Quand j'aurai ajouté que la scène cilée plus haut est la meilleure de la pièce, et qu'on trouve rarement un mot heureux, on ne croira guère que cette comédie pût être fort amusante, et l’on s’étonnera de la popularité dont elle a joui. Cette popularité en effet ne s'explique que par le ridicule déversé sur les puritains, bul de sarcasmes très en vogue alors. Peut-être aussi Ja pièce du Comilé s’est-elle maintenue à la scène, pendant le dernier siècle, principalement parce qu’elle n’avait pas les caractères répréhensibles particuliers aux pièces écrites de la seconde moitié du dixseptième siècle.
Le Comité est après tout une des meilleures comédies de l’école représentée par les frères Howard. À la même époque que cette école de plates comédies, subsistait une école de tragédie bour-
souflée, et ces deux écoles ne tardèrent pas à être livrées au ridicule par les auteurs satiriques du temps. Parmi les plus hardis d'entre ces derniers fut George Villiers, duc de Buckingham, fils du favori du roi Jacques [°, aussi célèbre par son esprit que par ses débauches. Dès l’année 1663, dit-on, Buckingham avait déjà fait le plan de sa comédie satirique, la Répétition.
La pièce était prète pour la représentation vers le mois de décembre de 1665, quand l'invasion de la grande peste vint faire fermer les théâtres. Cette interruption fit, paraît-il, que son auteur, qui était un écrivain inconstant, la mit de côté pendant quelque temps; ensuite, de nouveaux sujets de satire s'étant présentés, il la modifia, et elle ne fut définitivement achevée qu'en 1671, époque où elle fut représentée sur le théâtre royal de Covent-Garden.
On prétend que dans la composition de cette pièce Buckingham fut aidé, mais on ne dit pas comment, par Butier et par Martin Cliftord, de Charter-House. On sait que, dans sa satire primitive, Buckingham avait choisi l'honorable Edward Howard pour son héros, et qu’ensuite il le remplaça par William Davenant; mais, à la fin, son choix se fixa sur Dryden, dont les meilleurs ouvrages ne sont certainement ni ses comédies ni ses tragédies. — Îl est possible que quelque pique personnelle l'ait influencé en cela. Néanmoins, les Howard, Davenant et un ou deux autres auteurs de comédies ont, avec Dryden, leur part de ridicule. Dryden, sous le noi de Bayes, a composé une nouvelle pièce ; un de ses amis, nommé Johnson, vient en voir la répétition, à laquelle il a amené avec lui un ami de la campagne, appelé Smith. La comédie elle-même est d’un bout à l’autre une série de railleries reposant sur des parodies, souvent très-heureuses, des différents auteurs dramatiques de l’époque, et surtout de Dryden; elle est mêlée de conversations pleines de verve satirique entre Bayes, l’auteur, et ses deux visiteurs. La première partie du prologue explique suffisamment l’esprit dans lequel cette satire a été composée.
« Nous pourrions très-bien, dit l’auteur au public, gratifier cette courte farce du nom de bouquet fait d'herbes sauvages au lieu de fleurs ; cependant, on vous en a inis de semblables sous le nez, et il ÿ a, je le crains, des spectateurs qui les ont prises pour des roses. Si quelques-uns de ces yeux-là étaient ici, ils verraient ce soir
de quoi se compose ce dont ils se sont délectés. Tantôt d'insipides coquins viennent, à défaut d'esprit, débiter de lourdes maximes, qui le plus souvent n’ont pas même pour elles le sens commun ; tantôt des héros aux airs formidables, aux figures renfrognées , bravent les dieux dans le langage du roi Cambvse. Car, changeant les règles d'autrefois, comme si les hommes écrivaient en dépit de la raison, de la nature, de l'art et de l’esprit, nos poëtes nous font rire à leurs tragédies et pleurer à leurs comédies. »
Pour faire mieux comprendre l'esprit de cette satire, il n’est peut-être pas inutile d'expliquer que l'antagonisme de deux rois de Grenade, en lutte l'un contre l’autre, est une idée favorite de Dryden, que Buckingham a eu, dit-on, le dessein de ridiculiser en représentant, non deux rois rivaux, mais deux princes parta- ‘ gcant le trône de Brentford. D’autres prétendent, toutefois, que ces deux rois de Brentford sont une raillerie dirigée contre le roi Charles II et le duc d'York. Ces deux rois, quoi qu'il en soit, sont les héros de la pièce de Bayes. Le premier acte de la Répétition consiste dans une discussion entre Baves, Johnson et Smith sur le caractère général de l4 comédie. Dans cette discussion Bayes laisse percer un grand fond de vanité, de confiance en lui-même, défauts par excellence de tous les auteurs dramatiques des premiers temps de la Restauration, et il apprend à ses interlocuteurs qu'il a fait un prologue et un épilogue « qui peuvent se remplacer mutuellement, c'est-à-dire le prologue servir pour l’épilogue ou l'épilogue pour le prologue; que dis-je? l'un et l’autre peuvent s'appliquer aussi, ma foi, à toute autre pièce aussi bien qu'à celle-ci.» — Ingénieuse invention ! remarque Smith. Enfin Bayes explique que, tandis que Îles autres auteurs , dans leurs prolognes, cherchaient à flatter et à bicn disposer leur auditoire, afin de l’amener à se faire une opinion favorable de l'intrigue, lui, au contraire, il veut arracher de force les applaudissements, et ce purement et simplement par la terreur, c'est pourquoi les personnages de son prologue ne sont ni plus ni moins que le Tonnerre ct l'Éclair. Ce prologue, dégagé des observations de Bayes et de ses amis, se poursuit en ces termes :
Entrent le Tonnerre el l'Eclair.
LE TONNERRE. — Je suis le fier Tonnerre.
L'ÉcLair. — Et moi le brillant Éclair.
LE TONNERRE. — Je suis le plus brave Hector du ciel.
L'ÉcLatr. — Et moi la belle Hélène, quia fait mourir Hector.
LE TONNERRE. — Je tue les hommes.
L'Écuair. — J'incendie la ville.
LE TONXERRE. — Que les critiques se gardent de grogner, car, moi, je me mettrai à gronder.
L'ÉCLAaIR. — Que les dames m'accordent leurs grâces, ou je détruirai tout le fard de leurs visages, et réduirai leur plâtre à l’état de suie.
LE ToxxERRE. — Que les criliques se tiennent sur leurs gardes!
L'ÉcLair. — Que les dames en fassent autant!
LE ToxxERRE. — Carle Tonnerre y mettra bon ordre.
L'ÉcLair. — Car l'Éclair frappera.
LE TONNERRE. — Je rendrai coup pour coup.
L'ÉcLairn. — Et moi éclair pour éclair, mes braves. Je vous roussirai votre plume.
Le TONNERRE. — Je vous foudroierai tvus ensemble.
L'ÉcLaiR ET LE TONNERRE ensemble. — Failes-y attontion, faites-y a‘tention, nous y mettrons bun ordre, nous y mettrons bon ordre. (Deux ou trois fois répele.)
Bayes appelle cela « rien qu’un éclair de prologue. » — « Oui, lui fait observer Smith, c’est court assurément, mais bien terrible. » C'est là une parodie d’une scène de la Jeune Fille délaissée, pièce de sir Robert Stapleton, dans laquelle étaient introduits le Tonnerre et l'Éclair, et leur conversation commence dans les mêmes termes. Le poëte a une autre difficulté sur laquelle il désire connaître l’opinion de ses visiteurs. « J’ai, dit-il, fait une des similitudes les plus délicates, les plus exquises qu'il y ait au monde, mais, ma foi, l'application n'est pas facile. C'est, ajoute-t-il, une allusion à l'amour. » Voici la figure en question :
Ainsi le sanglier et la truie, quanil s'approche un orage, aspirent l'air et sentent que l’oraga s'amasse dans le ciel; le sanglier sollicite la truie de trotter dans les châtaigneraies et là de consommer leurs amours inachevées; pensifs dans la fange, ils se vautrent solitaires, ils ronflent et grognent comme s'ils se répondaient l'un à l'autre.
Ceci est une parodie grossière sans doute, mais adroite, d’une comparaison de Dryden dans la Cunquête de Grenade, deuxième