‹ Histoire de la caricature et du grotesque dans la littérature et dans l'artChapitre 68 sur 102 · partie · texte numérisé non relu

partie

Ainsi deux aimables tourterelles, lorsque approche un orage, lèvent les yeux

et le voient s’amasser dans le ciel; chacune appelle sa compagne pour chercher un abri dans les bocages, quittant en murmurant leurs amours inachevées; perchées sur quelque branche flexible, elles sont seules, roucoulent et prètent réciproquement l'oreille à leur roucoulement.

On décide que la fameuse similitude doit être ajoutée au prologue : car, comme Bayes le fait observer, « elle est, ma foi, très-belle et s’applique parfaitement au Tonnerre et à l'Éclair, puisqu'elle parle d'un orage. »

Au second acte, nous assistons au début de la pièce. La première scène se compose de chuchotements ; c’est une façon de ridiculiser une scène du Théâtre à louer de Davenant, dans laquelle Drake dit :

Rangez vos hommes et donnez vos ordres à voix basse.

Dans le fait, l'huissier du palais et le médecin des deux rois de Brentford paraissent seuls sur la scène et se communiquent à l'oreille, de façon à n’être entendus de personne, un plan de conjuration pour détrôner les deux souverains.

Dans la seconde scène, les deux rois entrent en se tenant par la main, et Bayes dit à ses visiteurs : « Ah! voici maintenant les deux rois de Brentford, remarquez bien leur manière de s'exprimer. On n’a jamais encore parlé comme cela au théâtre ; mais si vous y tenez, je pourrais peut-être faire un changement pour vous montrer toute une pièce écrite juste dans ce style. » Les rois commencent sur un ton assez familier, attendu, ajoute Bayes, que « ce sont deux personnages de même qualité : »

PREMIER ROI. — Avez-vous observé leur chuchotement, Ô roi mon frère ?

SECOND RoI. — Oui, et j'ai en outre entendu un personnage grave annoncer qu'ils ont l'intention, mon bien-1imé, de nous jouer de mauvais tours.

PREMIER ROI. — Si ce dessein se trahit, je les prendrai par les oreilles jusqu’à ce qu'elles s'arrachent.

SEcoxn rot. — Et j'en ferai autant.

PREMIER ROI. — ]l faut que vous commenciez, ma foi.

SECOND RoOI. — Doux seigneur, pardonnez-moi. |

Bayes fait remarquer ici qu'il met du français dans la bouche des deux rois « pour montrer leur belle éducation. »

Au troisième acte, Bayes introduit un nouveau personnage, le prince Prettyman (joli homme), parodie du Léonidas du Mariage à la mode de Dryden. Le prince s'endort, et Chloris, sa bien-aimée, entre toute surprise, ce qui suggère. à Bayes la remarque que « à ce moment elle doit faire une comparaison. — Où en est la nécessité, monsieur Bayes ? demande le critique M. Smith.— Oh! répond Bayes, parce qu'elle est surprise. Règle générale : on doit toujours faire une comparaison quand on est surpris ; c’est une nouvelle manière d'écrire. » lci nous avons une autre parodie des comparaisons de Dryden. A la quatrième scène, l’huissier du palais et le médecin font une rentrée; ils discutent la question de savoir si leur chuchotement a été entendu ou non; discussion qu'ils terminent en s'emparant des deux trônes sur lesquels ils s'installent tenant à la main leurs épées nues. [ls sortent après cette mimique pour aller réunir leurs troupes. Suit une bataille au son de la musique entre deux armées composées chacune de quatre soldats, et où tous les combattants sont tués. À cette terrible affaire succède une scène entre le prince Prettyman et son tailleur, Tom Thimble, amusante critique du système princier de ne pas payer ses dettes. Une scène ou deux sur un ton analogue se greffent sur celle-ci, sans toutefois faire avancer l'intrigue d’un pas; cependant il paraît qu'un autre prince, Volscius, qui, doit-on supposer, soutient la vieille dynastie de Brentford, s’est sauvé à Piccadilly, pendant que l'armée qu'il doit commander s'est assemblée, et reste caché à Knightsbridge. Cet incident donne lieu à une discussion entre M. Bayes et ses amis :

SMITH. — Mais, de grâce, monsieur Bayes, n'est-ce pas un peu difficile de tenir, comme vous venez de le dire, une armée ainsi cachée à Knightsbridge?

BAYEs. — A Knightsbridge? Permettez.

Jouxsox. — Non, ce n'est pas dificile, si l'on a les aubergistes pour amis ‘.

BAYES. — Pour amis? sans nul doute, monsieur, ou pour connaissances intimes; autrement, en effet, j'accorde que ce ne pourrait être.

SMiTH. — Oui, ma foi, je comprends que de la sorte la chose est toute simple.

BayEs. — Si je ne rends pas toute chose facile, par Dieu! je veux étre pendu. Maintenant, vous vous imaginez que Volscius va sortir de la ville ; mais vous allez voir comme je m'y prends gentiment pour l'arrêter.

1 Knightsbridge, comme étant la principale entrée de Londres da côté de l'ouest, était un endroit plein d'auberges.

Le prince Volscius done cède aux charmes d'une ravissante demoiselle, qui porte le nom classique de Parthénope, et, non sans avoir quelque peu hésité, il se décide à ne pas quitter la ville. Viennent ensuite une ou deux scènes de peu d'importance pour l'intrigue, mais qui sont remplies de parodies ingénieuses des pièces de Dryden, des Howard et de leurs confrères.

La première scène du quatrième acte commence par un enterrement, parodie de la pièce du colonel Henry Howard, les Royaumes- Unis. Pallas intervient, rappelle à la vie la femme qu'on va enterrer, organise un ballet et prépare une fête tout à fait impromptu. Les princes Prettyman et Volscius se disputent au sujet de leurs amantes.

Au commencement du cinquième acte, les deux rois usurpateurs apparaissent en grande pompe, escortés de quatre cardinaux, des deux princes, de toutes les dames de leurs pensées, de hérauts, de sergents d'armes, etc. Au milieu de toute cette pompe, « les deux rois légitimes de Brentford descendent des nuages, chantant et vêtus de blanc, avec trois soldats postés devant eux et vêtus de vert. » « Maintenant, dit Bayes à ses amis, comme les deux rois légitimes descendent du ciel, je les fais chanter sur le ton et à la façon de nos génies modernes. » Et sur ce, les deux monarques entonnent les vers suivants, qui sont d’un bout à l'autre une parodie :

PREMIER ROI. — Hâtez-vous, Ô roi mon frère, nous sommes envovés d'en haut.

SEcoxD Ro1. — Marchons, marchons; allons changer le destin de l'État depuis longtemps uni de Brentford.

PREMIER RO!I. — Tra la la! tra la la! — Plein est et vers lo sud.

Secoxp RoOI. — Nous naviguons avec le tonnerre dans notre bouche. Par un brûlant soleil de midi, à l'heure ou le voyageur s'arrète, nous, nous fendons rapidement l’espace, montés sur les chauds rayons de Phæbus, à travers la foule des habitants des cieux, pour nous rendre en toute bâte auprès des gens qui tiennent ce soir, servis à notre intention, des pieds de cochon de lait savoureux.

PREMIER ROI. — Et nous tomberons avec notre assiette dans une olla podrida de haine.

SECOND RoI. — Mais, maintenant que le souper est prèt, les serviteurs essayent, comme des soldats, de prendre d'assaut un pâté en demi-lune.

PREMIER Ro!I, — Voyez-les, voyez-les, cuillers en main, prenant des crèmes cuites. Hélas! pourquoi faut-il que je quitte ces demi-lunes, et me rende auprès de mes fidèles dragons!

SECOXD ROI. — Attendez! vous n'avez pas besoin de vous retirer encore; la marée, comme une amie, a amené des navires sur notre chemin, et nous allons pirouetter sur leurs cordages élevés; comme des vers dans des noisettes, nous nous presserons dans notre coquille, nous nous trémousserons dans notre coquille, nous nous débaltrons dans notre coquille, el adieu.

PREMIER ROI. — Mais les dames ont toutes du penchant pour la danse, et les grenouilles vertes coassent un air de courante de France.

Tout cela est absolument aristophanesque. Gette scène est interrompue par une discussion entre Bayes et ses visiteurs sur la musique et la danse ; puis les deux rois continuent en ces termes :

SECOND RoI. — Maintenant les mortels, qui ont appris que nous accourons à toutes jambes, vont voir se passer des événements qui les rempliront à la fois d’étonnement et de terreur. |

PREMIER ROI. — ÂArrètez-vous pour accomplir ce que les dieux ont décrété.

SEcoxD RoI. — Alors appelez-moi pour vous aider, s'il en est besoin.

PREMIER ROI. — Un vrai roi de Brentford est si fermement résolu à sauver ceux qui sont dans la détresse et à leur porter secours, que, avant que vous ayez pu avaler un pot de bonne ale, il aura eu le temps d'arriver en poussant un cri de guerre, el de repartir avec un cri de triomphe.

Smith, qui est un peu trop curieux, s'étonne de tous ces discours, et se plaint que le sens n’en soit pas « très-clair » pour lui. « Clair! s’écrie Bayes ; avez-vous jamais entendu des gens parler clairement dans les nuages? Tout cela doit couler de source, au courant de la fantaisie, de la fantaisie sans entrave ni contrôle. Du moment que vous faites parler comme tout le monde des gens que vous avez nichés dans les nuages, vous gâtez tout. » Là-dessus, les deux rois de Brentford « sortent des nuages et montent sur le trône, » en continuant le même colloque.

PREMIER ROI. — Allons, maintenant rendons-nous à un conseil sérieux. SECOND RoO1. — J'y consens; mais d'abord ayons un ballet.

Cette conversation intime des deux rois de Brentford est tout à coup interrompue par les accords guerriers des trompettes et des clairons. Deux hérauts annoncent que l’armée, celle de Knightsbridge, s’avance pour les protéger, et qu’elle vient sous un dégui-

sement, circonstance qui embarrasse fort les deux visiteurs de l’auteur.

PREMIER ROI. — (url valet impertinent vient troubler nos retraites ?

PREMIER HÉRAUT. — L'armée est à la porte, cachée sous ün déguisement; elle désire s'entretenir une minute avec vos deux majestés.

SEcoxp HÉRAUT. — Elie est venue ici furtivement de Knightsbridge.

SECOXD ROI. — Faites-la attendre un peu, et boire à notre santé.

Sur. — Comment, monsieur Bayes ? l'armée dévuisée !

Bayes. — Oui, monsieur, de peur que lesusurpateurs ne la découvrent; elle ne fait que de se mettre en marche.

La guerre est ensuite déclarée, et les commandants des deux armées, le général et le licutenant général font leur entrée en scène; parodie des premières scènes du Siége de Rhodes de Dryden.

(Entrent par des portes differentes le général et le lieutenant general, armes de pied en cap, chacun un luth à la main et l’epée nue suspendue au poignel par un ruban écarlate.)

LE LIEUTENANT GÉNÉRAL. — Maraud, tu mens.

LE GÉNÉRAL. — Aux armes, aux armes, Gonsalvo, aux armes! Personne, que je sache, ne peut supporter un démenti. N

LE LIEUTENANT GÉNÉRAL. — Sors d'Acton avec les mousquetaires.

LE GÉNÉRAL. — Range en bataille les cuirassiers de Chelsea.

LE LIEUTENANT GÉNÉRAL. — La troupe dont vous vous vantez, vos cuirassiers de Chelsea, trouvera ses égaux dans mes lanciers de Putney.

LE GÉNÉRAL. — Chiswickiens, vicux 3oldats renommés dans les combats, allez rejoindre la brigade de Hammersmith.

LE LIEUTENANT GÉNÉRAL. — Vous verrez que mes braves de Mortlake les traiteront comme il faut, à moins qu'ils ne soient couverts par les troupes nombreuses de Fulham.

LE GÉNÉRAL. — Faites avancer l'aile gauche de l'infanterie de Twickenham, ct qu’elle garnisse cette haie à l'est.

LE LIEUTENANT GÉNÉRAL. — La cavalerie que j'ai recrutée dans la petito France va s'essayer et parcourra les prairies couvertes de joncs.

LE GÉNÉRAL. — Debout, donnez le mot d'ordre.

LE LIEUTENANT GÉNÉRAL. — Épée brillante.

LE GÉNÉRAL. — Ce peut être le tien; mais ce n'est pas le mien.

LE LiEUTENANT GÉNÉRAL. — Faites faire feu, faites faire feu tout de suite, ct que ces mécréants ressentent ma colère.

LE GÉNÉRAL. — Poursuivez-les, poursuivez-les ; ils s’enfuient, ceux qui ont les premiers menti. ({l& sortent.)

Ainsi la bataille se passe en conversation entre deux individus. Bayes allègue pour excuse d'avoir introduit ces noms de lieux triviaux, que « les spectateurs connaissent toutes ces villes et peu-— vent facilement concevoir qu’elles sont situées sur les domaines des deux rois de Brentford. » La bataille est à la fin suspendue par une éclipse, et trois personnages, représentant le Soleil, la Lune et la Terre, s'avancent sur le théätre. Tout en chantant, ils manœuvrent de telle sorte qu’ils se postent successivement l'un devant l'autre; mouvement qui, suivant les règles strictes de l’astronoinie, constitue l’éclipse. L’éclipse est suivie d’une autre bataille d’une nature plus désespérée. Cette nouvelle bataille est arrêtée d’une façon également extraordinaire, par l'entrée du farouche guerrier Drawcansir, qui tue tous les combattants sans distinction.

Le mariage du prince Prettyman devait foriner le sujet du cinquième acte; mais, pendant que Bayes, Johnson et Smith se retirent momentanément, tous les acteurs dégoûtés se sont sauvés à toutes jambes pour aller dîner, et ainsi finit « la répétition » de la pièce de M. Bayes. L’épilogue revient à la morale que la pièce avait pour but d'inculquer :

La pièce est terminée, mais où est l'intrigue ? C'est là un détail que Île poëte Bayes a oublié. Et, nous pouvons nous en vanter, quoique nous soyons dans un siècle d'intrigues et de complots, il n'est pas de lieu où l'intrigue soit plus rare qu au théâtre.

Autrefois on cherchait à écrire de manière à pouvoir être compris, mais « ce nouveau genre d'esprit » était tout à fait incompréhensible :

Puisse donc, pour notre paix etpour celle du royaume, cette incroyable manière d'écrire cesser! Qu'une fois au moins, dans notre vie, nous puissions entendre quelque peu la raison et pas du tout la rime. Voilà dix ans qu'on nous accable de vers ; de grâce, que cette année soit une année de prose et de bon sens!

La comédie anglaise subit assurément de grandes réformes, dans un certain sens du mot réforme, pendant la période qui suivit la publication de la Répétition ; entre les mains d'écrivains comme Wycherley, Shadwell, Congreve et d’Urfey, la lourdeur des Howard fit place à une extrème vivacité. On faisait aussi peu de cas

que jamais de l'intrigue; ce n’était guère autre chose qu'un clou, auquel on suspendait des scènes pétillantes d'esprit et de reparties vives. Ainsi restreinte, l'intrigue n’est souvent qu'un cadre renfermant une grande peinture de la société étudiée sous le jour qui prête le plus à la caricature, avec tous les petils travers qui en sont inséparables.

Les Eauxd'Epsom, une des premières comédies de Shadwell, et peut-être sa meilleure, soutient la comparaison avec la Bartholomew Fair de Johnson. Les personnages représentées dans cette pièce sont calqués sur les modèles qu'offrait la société d'alors. L'un deux, appartenant à la classe des propriétaires campagnards, que les beaux esprits de Londres se plaisaient à railler, est un juge de province, infatué de l'esprit du temps, politique mécontent, animé d’une haine immodérée contre Londres, n’aimant que la campagne, un véritable type de prétention. Nous avons ensuite deux chevaliers d'industrie fanfarons et couards. Les habitants de Londres sont représentés par le confiseur Bisket, mari trompé, citoyen placide, doux et poli, très-fier de sa femme, qu'il redoute et adore tout à la fois; il est gouverné par elle et par Fribble, petit mercier, hargneux et suffisant, mais non moins trompé d’ailleurs et non moins fier de sa femme, qu'il prétend gouverner cet tenir en bride; une place est aussi réservée aux épouses de ces dignes commerçants : la première, mégère impertinente et impérieuse, et l'autre humble et soumise, qui fait Ja coquette avec son mari qu'elle mène. Un ou deux autres personnages de la même trempe, avec deux jeunes femmes douées d'esprit, de beauté et de fortune, qui ne se conduisent pas beaucoup mieux que lesautres, et un contingent assorti d’ecclésiastiques, de fiers-à-bras, de constables, de gardes de nuit et de ménétriers, complètent les rôles de la comédie d'Epsom Wells. Avec de tels éléments, on devine ce que peut être la pièce ; elle fut jouée pour la première fois en 1672.

The Squire of Alsatia (le rentier du quartier Alsatia), du même auteur, mis à la scène dans la fameuse année 1688, est unc vivante peinture d’une des phases les plus extravagantes de la société de Londres dans ces temps encore assez primitifs. Alsatia, comme le savent tous les lecteurs de Walter Scott, était le surnom du quartier de White-Fryars à Londres, quartier qui, à celte époque, était hors des atteintes de la loi et de ses agents, refuge assuré des voleurs et des filous, et surtout des débiteurs insolvables. Avec une

telle scène et de tels personnages, il n'est pas surprenant que J'édition imprimée de cette pièce soit précédée d’un vocabulaire pour l'intelligence des mots d’argot qui y sont employés. Les principaux personnages de la pièce sont de la même catégorie que ceux qui forinent le fond de toutes ces vicilles comédies. D'abord, il y a un père ou un oncle de province riche et peu disposé à l’indulgence pour les vices des jeunes gens, ou bien encore, despote et avare. Ce : rôle est ici rempli par sir William Belfond, « gentilhomme qui possède quelque 3,000 livres sterling de rente, jadis un des élégants de la capitale, mais qui, marié maintenant et retiré à la campagne, est tombé dans l’extrême contraire. Le bonhomme est devenu rigide, morose, entêté, d'une avarice sordide, grossier de manières, tranchant et présomptucux. » Ïl doit avoir à Londres un frère ou un proche parent doué des qualités qui sont précisément l’antipode de ses défauts, et représenté ici par Edward Belfond, frère de sir William, « négociant qui, par ses heureuses spéculations, a acquis de grands biens, vit en célibataire au scin de la fortune et des plaisirs, homme vertueux d'ailleurs, très-humain, très-débonnaire, plein de charité pour le prochain, nourri de bonnes lectures, et doué de toutes les qualités de l’homme comme il faut. Sir William Belfond a deux fils. Belfond, l'aîné, est a élevé d’après la manière rustique et grossière de son père, avec une grande rigueur el une grande sévérité. Les biens du père lui appartiennent par substitution ; celte révélation le fait se mettre en rébellion ouverte contre l'autorité paternelle; il tourne mal et s’adonne à la débauche et aux vices. » Le plus jeune des Belfond, second fils de sir William, avait été « adopté par sir Edward et élevé par lui depuis son enfance avec toute la tendresse, toule la générosité et toule la liberté possible ; » il est « instruit dans toutes les sciences libérales et a reçu une brillante éducation; il est un peu coureur de femmes, et ne déteste pas de temps en temps la compagnie de francs lurons; mais c’est un parfait gentleman, un homme d'honneur, de dispositions bienveillantes et d'excellentearactère. » :

Les autres tvpes principaux d’Alsatia sont d’abord un certain Cheatly, € aigrelin qui, en raison de ses dettes, n’ose pas sortir de White-Fryars, mais y fait métier d'enjôler de jeunes héritiers substitués, leur procurant des marchandises et de l'argent à des taux usuraires, empruntant en leur nom, partageant avec eux et finissant par les ruiner; c'est un impudent débauché, très-versé dans

l’argot qui court la ville. » Shamwell est « cousin des Belfond; c’est un héritier qui, ruiné par Cheatlv, sert d'oiseau de leurre pour attirer d’autres pigeons à plumer; il n'ose pas se risquer hors des confins d’Alsatia où il demeure; il s'engage avec Cheatly pour des héritiers et vit à leurs dépens en menant une existence dissolue. » Un autre de ces personnages, le capitaine Hackum, est « une espèce de brute et de faux crâne d’Alsatia; un drôle impudent, aussi lâche qu’il est fanfaron ; autrefois sergent dans les Flandres, puis déscrteur, il a cherché un refuge contre ses créanciers à White-Fryars, où il est qualifié de capitaine par les habitants du lieu ; il y a épousé une femme qui loue des logements, débite des spiritueux et mène mauvaise vie.» Alsatia a aussi son représentant de la partie puritaine de la société en la personne de Scra= peall, « honime hvpocrite, rabächeur affecté, sans cesse marmottant des prières, chantant des psaumes et affectant une grande piété, honteux tartufe qui s'associe à Cheatly et, comme lui, procure aux jeunes héritiers des marchandises et de l'argent. » Un nombre assez grand de rôles inférieurs remplissent la pièce; les femmes, à deux exceptions près, appartiennent à la même classe.

L'intrigue de cette comédie est très-simple. Le fils aîné de sir William Belfond a pris goût aux fréquentations d’Alsalia ; mais sir William, à son retour d’un voyage à l'étranger, entendant parler de la réputation que s'est acquise dans ce quartier réprouvé un squire du nom de Belfond, s'imagine qu'il s'agit de son plus jeune fils, et de cette méprise résultent de nombreux malentendus. L'erreur finit par se découvrir, c'est son fils aîné que sir William trouve à White-Fryars ; il veut l’en tirer, naturellement; mais le jeune homme résiste. Le père, furieux, amène des constables à verge pour enlever son fils de vive force ; mais les Alsatiens se soulèvent en nombre ; les agents de la loi sont battus, et sir William luimême est fait prisonnier. Îl est délivré par le plus jeune des Belfond, et la pièce finit par le repentir du frère ainé et sa réconciliation, au dénoûment, avec l’auteur de ses jours. Une intrigue secondaire, qui est loin d’être morale dans son genre, se termine par le mariage du plus jeune des Belfond. Le Squire d’Alsatia eut une grande vogue dans son temps; mais aujourd'hui, la pièce est surtout curieuse comme uu tableau trés-coloré de la vie de Londres dans la dernière moitié du dix-septième siècle.

Bury Fair (la foire de Bury), également de Shadwell, est une autre comédie du même genre, dont l'intrigue présente peu d'intérêt, mais qui est pleine de vie et de mouvement. Si le Squire d'Alsatia est bruyant, les Scowrers, autre comédie du même Shadwell, mise pour la première fois à Ja scène en 1691, le sont encore plus. Les galants turbulents, qui, au vieux temps de l’impuissance de la police, infestaient les rues la nuit et commettaient toutes sortes de méfaits, ont été connus à différentes époques sous des noms différents. Sous les règnes de Jacques [°° et de Charles [°, on les appelait les tapageurs (roaring boys); du temps de Shadwell, on les nommait les coureurs ou netloyeurs (scowrers), parce qu'ils couraient les rues la nuit, et les nettoyaient assez rondement de tous ceux qui y passaient ; quelques années plus tard, ils reçurent lenom de mohocks ou mohawks. Pendant la nuit, Londres était à la merci de cette engeance turbulente, et les rues étaient le théâtre de violences brutales qu’on a peine à s’imaginer aujourd’hui. Get état de choses est dépeint dans la comédie de Shadwell. Sir William Rant, Wildfire et Tope sont de fieffés scowrers, bien connus dans la ville, et dont la réputation a excité l’émulation d'individus moins distingués dans leur genre; Walchum, « bel esprit et coureur de la Cité, imitateur de sir William, » et «€ deux mauvais drôles, » ses compagnons, Bluster et Dinägboy. Une grande inimitié règne entre les deux bandes rivales. Les personnages les plus sérieux de la pièce sont M. Rant, père de sir William Rant, et sir Richard Magsot, « aldermann jacobite écossais » (ne pas oublier que nous sommes maintenant sous le règne du roi Guillaume). La femme de sir Richard, laddy Magsot, comme les femmes des habitants de la Cité dans les comédies de la Restauration en genéral, laisse à désirer sous le rapport de la vertu; elle a la passion des fréquentations du monde gai ct élégant, et tyrannise quelque peu son mari. Mère de deux jolies filles, elle tâche de les tenir sevrées du monde, de peur qu’elles ne deviennent ses rivales. À ces personnages principaux sont mêlées des individualités de bas étage de l’un ou de l'autre sexe, qu’il serait superflu d’énumérer. Une grande partie de la pièce est occupée par des rixes de rue, excellentes peintures satiriques de la vie de Londres. La comédie finit par des mariages et par la réconciliation de sir Walliam Rant avec son père, le vieux gentleman sérieux de la pièce.

Shadwell excellait dans ces comédies pleines d'incidents. Une

des pièces qui approchent le plus des siennes, c’est la comédie de Greenwich Park (le Parc de Greenwich), par Montfort, autre satire frappante de la dissipation des bourgeois de Londres à cette époque. Comme dans les autres pièces, l'intrigue générale est nulle. La pièce se compose d’un certain nombre d'intrigues, telles qu’on peut se les figurer, à une époque aussi peu morale, dans les endroits fréquentés par le inonde élégant, comme le parc de Greeuwich et Deptford-Wells.

A cette époque fut introduit dans la comédie anglaise un élément de satire, qui ne semble pas y avoir figuré auparavant : la mimique. Quoique les personnages principaux de la pièce portassent des noms de convention, il arrivait souvent qu'ils étaient destinés a représenter des contemporains bien connus dans la société, et les acteurs s’efforçaient de caricaturer ces individus en imitant leurs costumes, leur langage et leurs manières. Cette mimique contribua puissamment, dit-on, au succès de la Répétition, le duc de Buckingham s’étant donné une peine incroyable pour apprendre à Lacy, qui jouait le rôle de Bayes, à imiter parfaitement la voix et les manières de Dryden, dont l’habillement et la personne étaient d'ailleurs minutieusement copiés. Cette satire personnelle ne se joua pas toujours impunément. Le 1% février 1599, Pepys alla au Théâtre-Royal voir jouer l’Hérilière, dans laquelle sir Charles Sedley était, paraît-il, personnellement caricaturé, et le secrétaire de l’amirauté du roi Eharles a laissé dans son journal la note suivante : « Allé à la maison du roi, pensant y voir joucr l'Héritière, qui avait été représentée samedi pour la première fois; mais une fois arrivé, pas de représentation; Kynaston, qui remplissait dans la pièce un rôle insultant pour sir Charles Sedley, ayant été, hier soir, si fortement rossé à coups de bâton par deux ou trois individus, qu'il est tout meurtri et contraint de garder le lit. » Ou dit que la comédie de Limberham, par Dryden, représentée en 1678, fut défendue après la première soirée, parce que le personnage de Limberham était regardé comme une satire trop manifeste contre le duc de Lauderdale.

Un autre caractère distinctif des comédies du siècle de la Restauration, c'était une indécence extraordinaire. Les auteurs semblaient s’efforcer à l'envi de mettre sur le théâtre des scènes et un langage que ne pouvait supporter une oreille chaste ou un cœur honnête. À des époques plus reculées la grossièreté de la conver-

sation était le trait caractéristique d’un siècle peu civilisé ; comme nous l'avons déjà fait remarquer, le langage mis dans la bouche des acteurs sentait la taverne; mais sous Charles If, le ton de la so ciété élégante, tel qu'il est représenté au théâtre, est modelé sur celui du lupanar. On n'a mème plus recours aux allusions gazées, à la place, on emploie les mots crus et directs. Cette dépravation ouverte du théâtre parvint à son comble entre les années 1670 et 1689. L'adultère peut être considéré comme l’élément principal de ce genre de comédie, Ïl y est présenté comme un des ornements les plus précieux du caractère de l’homme comme il faut, surtout si l’on y joint la séduction des maîtresses d'autrui, car entretenir des maîtresses paraîl être la règle de la vie sociale. L’Epouse campagnarde (the Country Wife), comédie de Wicherley, qu'on suppose avoir été jouée dès l’année 1672, n’est qu'un tissu d'indécences grossières depuis le commencement jusqu'à la fin. Elle renferme deux intrigues principales : celle d’un épicurien qui feint d'être incapable d'amour et insensible aux charmes du beau sexe, afin de poursuivre ses manœuvres de séducteur avec plus de liberté; et celle d'un citadin qui prend pour femme une jeune campagnarde niaise et innocente, dont il croit que l'ignorance protégera la vertu ; mais le moyen même qu'il emploie pour préserver la pauvrette la conduit à sa perte.

La Ncce du Pasteur, de Thomas Killigrew, jouée pour la première fois en 1673, est également licencicuse. On peut en dire au moins autant du Limberham, or the kind Keeper (Limberham, ou le Mentor indulgent), de Dryden, joué pour la première fois en 1678, pièce qui, de l’aveu même de l’auteur, fut interdite à cause de la licence qui y règne, mais plus probablement encore parce qu'on croyait que le personnage de Limberham avait pour objet une satire personnelle contre le comte de Lauderdale, qui était impopulaire. L'intrigue en est assez simple ; c’est l’histoire d’un vieux gentleman débauché, nommé Aldo, dont le fils, après une assez lougue absence sur le continent, revient en Angleterre, et prend le nom de Woodall pour jouir librement des plaisirs de la vie de Londres avant de se faire connaître à ses amis. Le nouveau débarqué prend un logement dans une maison occupée par des femmes de mœurs faciles, et il y rencontre son père; mais, comme celui-ci ne reconnait pas son fils, ils deviennent compagnons de plaisirs, et font si longtemps leurs fredaines ensemble, que lorsque

enfin le fils se nomme, le vieillard est obligé de se montrer indulgent pour ses vices.

La comédie de l’Amilié à la mode, par Otway, jouée la même année, n’est pas plus morale. Mais toutes ces pièces sont dépassée par la comédie de Ravenscroft, les Maris de Londres (the London Cuckolds), représentée pour la première fois en 1682, et qui continua à être jouée jusqu'à une époque très-avancée du siècle dernier. C’est une comédie bien faite, pleine de mouvement, et consistant dans un grand nombre d'incidents tirés des anecdotes les moins morales des anciens conteurs, comme on en trouve dans le Décaméron de Boccace, et au milieu desquelles figure de nouveau l’histoire de la jeune épouse ignorante, qui ressemble au thème de V'Epouse campagnarde de Wycherley.

La corruption des mœurs était devenue si grande, que, quand des femmes prenaient la plume, elles surpassaient même l’autre sexe en licence. Tel a été le cas en ce qui concerne Mrs. Behn. Aphra Ben, née à Cantorbéry, avait, dit-on, passé une partic de sa jeunesse dans la colonie de Surinam, dont son père était gouverneur. Possédant, selon toute apparence, de grandes dispositions pour l’intrigue, elle fut employée par le gouvernement anglais, quelques années après la Restauration, en qualité d'espion politique à Anvers. Plus tard, elle se fixa à Lendres et vécut de sa plume. La quantité de romans, de poëmes et de pièces qu'elle écrivit est considérable. Il serait difficile de trouver ailleurs des scènes de licence éhontée pareilles à celles que présentent les deux comédies de Mrs. Behn : Sir Patient Fancy et l'Héritière de la Cité ou Sir Timothy Treatall, qui parurent en 1678 et 1681. L'auteur n’a pas pris la plus légère précaution pour y rien gazer, et ce qui ne peut s’exposer aux yeux est dépeint sous des couleurs qui n’admettent pas l’équiyoque.

La représentation des Maris de Londres avait été, paraît-il, la cause de quelque scandale ; il y eut même, parmi les amateurs de théâtre, des gens qui s'offensèrent de semblables outrages aux sentiments les plus élémentaires de la décence. L'excès du mal avait commencé à produire une réaction. Ravenscroft, l’auteur de cette comédie, fit jouer, en 4684, une pièceintitulée Dame Dobson ou la Femme rusée, qui, dans l'intention de l'écrivain, devait être une pièce décente ; mais les spectateurs Ja condamnèrent bruta]lement. Le prologue de cette nouvelle comédie informe que les

Maris de Londres avaient égayé la ville et diverti la cour, mais que quelques femmes susceptibles s’en étant offensées, l’auteur avait cru devoir écrire, pour faire amende honorable, une pièce ennuveuse et de bon ton.

« En vous donc, chastes dames, est-il dit, nous mettons aujourd’hui notre espoir; c’est la pièce de rétractation du poëte. Venez la voir souvent, afin qu’il finisse par se persuader qu'il y a chez vous autre chose qu’une modestie affectée. N’allez pas maintenant le délaisser, car s'il trouve que vous hésitez, il aura bientôt fait de changer sa manière d'écrire, et toutes ses pièces vous renverront chez vous le rouge au front, ear, malgré vos critiques, nous sommes sûrs que vous reviendriez alors. »

Et, plus loin, le prologue ajoute :

« Une pièce égrillarde ne fut jamais traitée d’ennuycuse, et une comédie décente ne vous a jamais plu beaucoup. »

« Je me rappelle, dit Colley Cibber dans son Apologie, en parlant de cette époque, je me rappelle qu'on voyait alors les dames ne pas oser s’aventurer le visage découvert à une nouvelle comédie, jusqu’à ce qu’elles fussent certaines qu'elles pouvaient le faire sans risque d’être insultées dans leui pudeur; ou bien, si leur curiosité l’emportait, elles prenaient du moins le soin de sauver les apparences, et elles assistaient rarement aux premières représentations sans être masquées (à cette époque on portait des masques journellement, et ils étaient admis au parterre, aux loges de côté el à la galerie); mais cette coutume entraînait tant de fâcheuses conséquences, qu'elle a été abolie il y a déjà bien des années. » Selon le Spectateur, les dames commencèrent alors à s'abstenir des primeurs théâtrales, si l’on en excepte les élégantes qui « ne manquent jamais la première représentation d’une nouvelle pièce, de peur qu’elle ne soit trop croustillante pour qu'il leur soit décemment possible d’aller à la seconde. »

Au milieu de ces abus, parut subitement un livre qui produisit à l’époque une grande sensation. Les comédies de la dernière moitié du dix-septième siècle n'étaient pas seulementlicencieuses, elles étaient également pleines de propos profanes, et renfermaient des scènes où la religion même était traitée avec mépris. En ce temps-là (sous le règne du roi Guillaume), existait un pasteur de l'Église d’Angleterre, célèbre par son jacobitisme, par son talent comme écrivain controversiste, et par l’ardeur qu'il apportait dans toutes les

causes dont il se faisait le champion. C'était Jérémie Collier, auteur de plusieurs ouvrages d’un certain mérite, rarement lus aujourd'hui, et qui fut persécuté pour son dévouement à la cause du roi Jacques et pour refus de prestation de serment au roi Guillaume. Dans le cours de l’année 1698, Collier publia son Apercu succinct sur l'immoralilé et le caractère profane du théâtre anglais, dans lequel il attaquait hardiment la licence de la comédie anglaise. Peut-être le zèle de Collier l’emporta-t-il un peu trop loin; il avait offensé les beaux esprits, ct particulièrement les poëtes dramatiques, el, de tous côtés, il fut en butte à des attaques auxquelles Dryden lui-même prit une part active. Collier se montra tout à fait de taille à lutter avec ses adversaires, et la controverse, en appelant l'attention sur les immoralités du théâtre, contribua certainement beaucoup à les corriger. Ces immoralités étaient devenues bien moins fréquentes et moins grossières au début du dix-huitième siècle,

Vers la fin du règne de Charles If, on fit un plus large usage du théâtre comme instrument politique, et sous son successeur Jacques IT les puritains et les wighs y furent constamment désignés au mépris public. Après la révolution les choses changèrent de face ; la satire théâtrale fut souvent dirigée contre les tories et les non jurors. Le Non juror de Colley Cibber, qui parut en 4717, dans un moment très-opportun, valut à son auteur une pension ct l'office de poëte lauréat. Cette pièce était fondée sur le Tartufe de Molière; car les auteurs dramatiques anglais empruntaicnt beaucoup au théâtre étranger. Un prêtre déguisé, qui se présente sous le nom du docteur Wolf, et qui a trempé dans la rébellion de 1145, s'est insinué dans la maison d'un gentilhomme riche, mais doué de peu de jugement, sir John Woodvil, qu’en invoquant la qualité de non juror il a non-seulement poussé à épouser la cause des rebelles, mais qu’il a encore déterminé à deshériter son fils en même temps qu'il travaille à séduire sa femme et à tromper sa fille. La fourberie du nouveau Tartufe n’est découverte que tout juste à temps pour déjouer ses desseins. Une œuvre de ce genre ne pouvait manquer d'offenser gravement le parti jacobite de toute nuance, lequel était encore assez nombreux dans Londres, et Cibber nous assure que sa récompense consista dans une explosion d'attaques et de critiques dirigées contre lui de tous les points où se faisait sentir l'influence des tories. Ses comédies étaient, sous

le rapport de l'éclat du dialogue, inférieures à celles du siècle précédent, mais l'intrigue en était bien conçue, bien conduite. Elles font généralement bon effet à la scène.

C'est à Samuel Foote, né en 1722, qu'on doit le dernier changement opéré dans la forme et le caractère de la comédie anglaise. Homme d'infiniment d’esprit et doué d'un talent extraordinaire d'imitation, Foote fit de la mimique l’instrument principal de ses succès au théâtre. Ses pièces sont, avant tout, légères et amusantes. Il réduisit à trois les cinq actes de la vieille comédie. Ses intrigucs étaient ordinairement simples, le dialogue plein d'esprit et d'humour; mais le trait caractéristique de ses pièces, c’est la hardiesse avec laquelle l’auteur s’y livrait ouvertement à la satire personnelle, Le genre adopté par Foote lui est entièrement propre. 11 s'appliquait à diriger ses traits contre tous les vices de la société; mais ille fit en vouant au ridicule et au mépris les individus qui s'étaient, d'une manière ou d’une autre, fait connaître par la pratique de ces vices. Tous ses principaux personnages étaient des personnages réels, tous plus ou moins connus du public, et dont les costumes, les allures et le langage étaient imités si parfaitement sur le tnéâtre, qu'il était impossible de s’y méprendre. Ainsi, dans « le Diable boiteux » (the Devil upon twa sticks), qui est une satire générale de la condition abjecte dans laquelle était tombé alors l'exercice de la médecine, les personnages représentaient tous des charlatans bien connus dans la capitale. La Jeune fille de Bath mit en scène sur le théâtre des scandales qui faisaient le sujet des conversations de la société de Bath. Le nabab de la comédie qui porte ce titre avait aussi son modèle dans la vie réelle. Le Banqueroulier peut être considéré comme une satire générale de l'état d’abjection du journalisme de l’époque, qui, forçant les portes de la vie privée, se faisait le propagateur d’accusations calomnieuses, dans le but d’extorquer de l'argent; on prétend toutefois que les personnages introduits dans la pièce étaient tous des portraits d’après nature, et l'on en dit autant de la comédie de l'Auteur.

Il est évident qu'une pièce de ce genre inquisitorial est une chose dangereuse, et l'on ne pourrait guère en tolérer l'existence dans une société dont les droits sont convenablement définis ; aussi ne Sommes-nous pas surpris que Foote se soit attiré des haines acharnées. Mais il se présenta des cas où l’auteur encourut

“un châtiment d'une nature plus lourde et plus matérielle. Un desindividus introduits dans la Jeune fille de Bath se fit payer des dommages s'élevant à la somme de 3,000 livres sterling. Une des personnes qui figuraient dans l’Auteur obtint du lord chambellan l'ordre de faire cesser la représentation de Ja pièce, qui n'avait encore été jouée qu’un petit nombre de fois. Les conséquences du Voyage à Calais furent encore plus désastreuses. On sait que, dans cette comédie, le personnage de lady Kitty Crocodile était une caricature manifeste de la fameuse duchesse de Kingston. Par la trahison de quelques-uns des gens employés par Foote, la duchesse eut vent de la pièce avant qu'elle fût prête pour la représentation, et elle eut assez d'influence pour obtenir du lord chambellan la défense de la jouer. Ce ne fut point là tout; car, si la pièce ne fut pas jouée (elle fut ultérieusement mise à la scène avec des modifications; ainsi, ic rôle de lady Kitty Crocodile fut retranché bien que ceux de quelques-uns des agents de la duchesse eussent été maintenus), elle fut imprimée, et, par représailles, Foote se vit l’objet d'accusations infâmes, qui lui causèrent tant de tracas et de chagrin que sa vie en fut, dit-on, abrégée.

La comédie que Samuel Foote avait inventée ne lui survécut pas ; la caricature qu’elle comportait fut elle-même transférée à la caricature en estampes.

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