CHAPITRE XXII
La caricature en Hollande. — Romain de Hooghe. — La révolution anglaise. — Caricatures sur Louis XIV ot Jacques II. — Le docteur Sacheverell. — La caricature importée de Hollande en Angleterre, — Origine du mot caricalure. — Le Mississipi et la mer du Sud; l’année des spéculations chimériques.
La caricature politique moderne, née, ainsi qu'on l’a vu, en France, peut être considérée comme ayant eu son berceau en Hollande. La position de ce pays et le degré supérieur de liberté dont il jouissait en firent, au dix-septième siècle, le refuge général des mécontents politiques des autres nations, et surtout des Français qui fuyaient la tyrannie de Louis XIV. La Hollande possédait, à cette époque, quelques-uns des artistes les plus habiles et des meilleurs graveurs de l’Europe; elle devint le centre d’où furent lancées une multitude d’estampes satiriques contre la politique du «grand monarque, » contre sa personne, et contre ses favoris ct ses ministres. Ce fut une des principales causes de la haine violente que Louis XIV nourrit toujours contre la Hollande. Il craignait les caricatures des Hollandais plus que leurs soldats et leurs marins, ct le crayon et le burin de Romain de Hooghe furent au nombre des armes les plus puissantes employées par Guillaume de Nassau.
Le mariage de Guillaume avec Marie, fille du duc d'York, en 4077, fit que naturellement les Hollandais prirent plus d'intérêt qu’ils n’en prenaient auparavant aux affaires intérieures de la Grande-Bretagne ; ils sentirent un nouveau stimulant à leur zèle contre Louis de France, ou, ce qui était la même chose, contre le pouvoir arbitraire et le catholicisme romain, qui, l’un et l’autre, étaient devenus odieux sous son nom. L'avénement de Jacques I au trône d'Angleterre et sa tentative de rétablissement du papisme ajoutèrent un aliment religieux aussi bien qu’un aliment politique à ces sentiments, car tout le monde comprenait que Jacques
agissait sous la protection du roi de France. L'année même de l’avénement du roi Jacques, en 1685, parut la caricature que reproduit notre figure 187, et qui, malgré sa légende anglaise, semble avoir été l’œuvre d’un artiste étranger. Elle était probablement destinée à représenter la reine Marie de Modène, épouse de Jacquesil, et son confesseur, le célèbre père Pètre, sous la forme du loup dans la bergerie. Le but en est assez évident pour n'avoir pas besoin d'explication. Au haut, sur l'original, on lit les mots latins : Converte Angliam (convertissez l'Angleterre), et au bas, il est écrit en anglais : Ît is a foolish sheep that makes the wolf her confessor (c'est une brebis insensée que celle qui prend le loup pour confesseur).
La période durant laquelle fleurit l’école hollandaise de caricature comprend, pour la France, le règne de Louis XIV et la régence, et, pour l'Angleterre, deux grands événements: la révolution de 1688etles extravagantes spéculations financières de l’année 1720, qui exercèrent particulièrement le crayon des caricaturistes. Le premier de ces événements appartient presque entièrement à Romain de Hooghe. On sait très-peu de chose de l’histoire personnelle de cet artiste remarquable, mais on croit qu’il naquit vers le milieu du dix-septième siècle, et qu’il mourut dans les premières années du dix-huitième. Les anciens auteurs français qui ont écrit sur l’art, et qui étaient prévenus contre Romain de Hooghe à cause de son hostilité enracinée contre Louis XIV, nous apprennent que, dans sa jeunesse, il employa son burin à des sujets obscènes, et qu'il mena une vie si licencieuse, qu'il fut
Fig. 187.
banni d'Amsterdam, sa ville natale, et alla vivre à Harlem. Il acquit de la célébrité par la série de gravures qu’il exécuta en 1672, représentant les excès commis en Hollande par les troupes françaises, excès qui soulevèrent l’indignation de toute l'Europe contre Louis XIV. On dit que le prince d'Orange (Guillaume IIT d’Angleterre), appréciant la valeur de cette arme politique, s’assura le caricaturiste en le patronnant généreusement. C’est ainsi qu’on doit à Romain de Hooghe une suite de grandes estampes, dans les-
quelles le roi de France, son protégé Jacques IT et les partisans de ce dernier sont couverts de ridicule.
Une de ces estampes, publiée en 1688 et intitulée les Monarques tombants, est la commémoration de la fuite de la famille royale d'Angleterre. Une autre, qui parut à la même date, est intitulée en français : « Arlequin sur l'hippogriffe à la croisade loyoliste; » et, en hollandais : Armee von de Heylige League woor der Jesuiten Monarchy (c'est-à-dire : l'armée de la Sainte Ligue pour l’établissement de la monarchie des Jésuites). Louis XIV et Jacques II étaient représentés par les personnages d’Arlequin et de Panurge, montés sur l’animal appelé ici un hippogriffe, mais qui est, en réalité, un ànc sauvage. Les deux rois ont leurs têtes sous un seul bonnet de jésuite. Dans le fond sont distribués d’autres personnages faisant partie de l’armée du jésuitisme, et dont le plus grotesque est celui que représente notre figure 188.
On voit toujours, dans la plupart de ces caricatures, deux personnages placés dans quelque position ridicule : le père Pètre, le jésuite, et le prince de Galles, qui fut plus tard le Prétendant, et qui était alors en bas âge. On a dit que cet enfant était, en réalité, le fils d’un meunier, et qu'il avait été glissé secrètement dans le lit de la reine, caché dans une bassinoire; ingénieux complot ourdi par le pere Pètre. De là vient que le peuple appela ce jeune prince Peterkin ou Perkin, c’est-àdire Petit- Pierre, surnom | que Îles chansons et les sa- — tires de l’époque firent re- | vivre plus tard pour le Prétendant. Les estampes, de leur côté, donnaient ordinairement un moulin à vent à l'enfant comme emblème de la profession de son père.
Dans le groupe que représente notre gravure, le père Pètre porte l’enfant dans ses bras, et est Ini-même installé sur une monture assez Singulière, une écrevisse. Le jeune prince y est coiffé du moulin à vent. Sur le dos de l’écrevisse, derrière le jésuite, est posée la tiare, surmontée d’une fleur de lis, avec un paquet de reliques, d'’indulgences, etc.; l’animal tient dans une de ses pinces le livre des offices de l'Église anglicane, et dans l’autre, le livre des lois de l'Angleterre. Le commentaire hollandais de cette estampe appelle l'enfant l’Antechrist nouveau-né. Une autre estampe de Romain de Hooghe intitulée Panurge secondé par Arlequin Déodat! à la croisade d'Irlande, 1689, est une satire de l’expédition du roi Jacques en Irlande qui amena la bataille mémorable de la Boyne. Jacques et ses amis se rendent au port d'embarquement, ct, ainsi que le représente notre figure 189, le père Pètre marche en avant, portant le prince enfant dans ses bras.
Le dessin de Romain de Hooghe n'est pas toujours correct, sur-
1 Un des noms reçus par Louis XIV à son baptème. — 0. S.
tout dans ses grands sujets, ce qui peut être sans doute attribué à sa manière hâtive et négligée de travailler ; mais il déploie une grande habileté dans la façon dont il groupe ses personnages et un grand talent d'intention satirique.
La plupart des autres caricatures de l’époque sont pauvres de dessin et d'exécution. Ainsi en est-il d’une estampe satirique populaire, qui fut publiée en France dans l’automne de l'année 1690, à l'arrivée d’une fausse rumeur annonçant que le roi Guillaume avait été tué en Irlande. Dans le fond du tableau, le cadavre du roi est suivi processionnellement par la reine, sa femme, et les principaux soutiens de sa cause. Au bas, le coin de gauche est occupé par une vue de l'intérieur des régions infernales, et par le roi Guillaume, mis à la place qui lui est réservée au milieu des flammes. Différentes parties de l’estampe portent des inscriptions qui respirent toutes un esprit de jubilation insolente. En voici une : |