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pelte et un tambour français envoyés par Louis le Grand pour demander des nouvelles de diverses villes perdues par le puissant monarque dans la dernière campagne.» Le trompette tient à la main une liste des villes perdues, et une autre liste est fixée avec des épingles sur la poitrine du tambour. En tête de la première liste sont inscrits les noms de Gaud, de Bruxelles, d'Anvers, de Bruges, et en tête de la seconde celui de Barcelonne.
La première apparition notable de caricature qui eut lieu en Angleterre est due au procès du fameux docteur Sacheverell, en 1710. Il est assez curieux que les partisans de Sacheverell parlent des caricatures comme de choses importées récemment en Hollande ct nouvelles en Angleterre, et presque exclusivement employées par le parti whig. L'auteur d'un pamphlet, intitulé Peinture de la malice, ou Portrait véritable desennemis du docteur Sacheverell, et leur conduile à son égard,
Fig. 191. nous apprend que « les
principaux moyens
auxquels on verra toujours la basse classe de cette engeance d'hommes qu’on appelle whigs avoir recours, pour la ruine d’un adversaire puissant, sont les trois suivants : l’estampe, la chanson ou le poëme burlesque, et le libelle, grave, calme et froid, comme le décrit l’auteur de la Vraie réponse. Ces moyens ne sont pas tous employés à la fois, pas plus qu’on ne lève simultanément le ban et l’arrière-ban d’un royaume, à moins que cene soit pour assurer le succès d'une entreprise, ou dans des cas d'urgence absolue et de danger imminent... L’estampe, continue-t-il, est ori-
ginairement un talisman hollandais (légué aux anciens Bataves par un cerlain nécromancien et peintre chinois), doué d’une vertu surpassant de beaucoup celles du Palladium, qui les met à même non-seulement de protéger leurs villes et leurs provinces, mais aussi de nuire à leurs ennemis, et de maintenir un juste équilibre parini les puissances leurs voisines. » L'auteur s’échauffe tellement, dans l'indignation que lui inspire cette nouvelle arme des whigs, qu'il se laisse aller à une tirade en vers blancs pour nous dire comment même le mystérieux pouvoir du magicien n’a pas détruit ses victimes.
« Plus promptement qu'on ne l'avait fait jusqu'ici, l'estampe a effacé la pompe des plus puissants monarques, et détrôné la redoutable idée de la majesté royale, en rabaissant le prince au-dessous du pvgmée. Voyez en effet le monarque qui autrefois, dans l'orgueil de la jeunesse, se faisait appeler Louis le Grand, voyez le Charles des heureux jours, l’un et l’autre ont coufessé la puissance magique de la gravure à la maaière noire !. Le grotesque de la forme a, dans de bruyants manifestes, dénoncé la mort au paysan et au bourgmestre. Vous en êtes également la preuve, Ô vous, personnages sacrés, papes à la triple couronne: et, victimes de la hideuse estampe, vous êtes aujourd’hui méprisés par la po: pulace qui autrefois se prosternait devant vous, en adoration même devant vos trônes. »
Cet instrument, dit la suite de cette tirade, fut, sinon le premier, du moins le principal que les ennemis du docteur ont employé contre lui; « ils l'ont représenté dans Ja même estampe avec le pape et le diable; or, qui pourrait s’imaginer maintenant qu'un simple prêtre fût capable de résister à une puissance qui courbe sous son niveau des papes et des monarques ? »
La caricature à laquelle je fais ici allusion est devenue excessivement rare ; c'est elle que reproduit notre figure 192. Deux des personnages qu'on y remarque demeurèrent longtemps associés ensemble dans l’aversion populaire, et comme le nom du troisième était tombé dans le mépris et l'oubli, la place du docteur, dans
1 La méthode de gravure appelée mezzo tinlo (à la manitre noire) fut trèsgénéralement adoptée en Angleterre, au commencement du siècle dernier, pour les estampes et les caricatures. Elle a été continuée jusqu'à une époque assez avancée par la maison de l'éditeur Carrington Bowles.
cette trinité, fut prise par un nouveau sujet d'alarme, le Prétendant, l'enfant que nous avons vu tout à l'heure brandir si joyeusement son moulin à vent. Il est évident toutefois que cette caricature exaspéra à un haut point Sacheverell et le parti qui le soutenait.
On aura remarqué que l'écrivain que je viens de citer, en se servant du mot estampe (print), ignore tout à fait celui de caricature, qui cependant commençait vers cette époque à être usité, quoiqu'on ne le trouve pas, que je sache, dans les dictionnaires anglais, avant l'apparition du Dictionnaire du docteur Johnson, en 4755. Le mot caricature vient, on le sait, du verbe italien caricare, charger ; il signifie, par conséquent, une peinture chargée ou exagérée. (Les vieux dictionnaires français disent : « C'est la même chose que charge en peinture. ») Il ne paraît pas avoir été en usage
en ftalic avant la seconde moitié du dix-septième siècle, et l'exemple le plus ancien que je connaisse de son emploi par un auteur auglais, c'est celui que cite Johnson, de la Moralité chrétienne de sir Thomas Brown, qui mourut en 1682 : « Ne t'expose pas par des mœurs abjectes à être représenté dans des dessins monstrueux et des caricatures (caricatura, représentations) ; » mais ce livre, un des dernicrs écrits du médecin anglais, ne fut imprimé que longtemps après sa mort. Brown, qui avait passé quelque temps en Îtalie, l’introduit évidemment comme un mot exotique.
Nous le trouvons ensuile employé par l’auteur de l'Essay n° 537 du Spectateur, lequel, parlant de la façon dont différentes personnes étaient amenées, par des sentiments de jalousie et de prévention, à dénigrer le prochain, dit : « C'est de mains parcilles que nous viennent ces portraits de l'humanité calqués, semble-t-il, snr ces peintures burlesques que les ltaliens appellent caricatures (caricaluras), où l’art consiste à conserver, au milieu de proportions difformes et de traits grossiers, quelque trait distinctif de la personne, mais de manière à faire de la beauté la plus agréable le monstre le plus odieux. » Le mot ne s’est pleinement établi dans la langue anglaise, sous sa forme actuelle, caricature, qu'à une époque avancée du siècle dernier.
Le sujet de caricatures le plus fécond qu'on ait vu jusqu'alors, ce furent les extravagantes spéculations financières mises à la mode en France par l’aventurier écossais Law, et imitées en Angleterre par les fameuses chimères de la mer du Sud. Il serait impossible ici, sans sortir des limites que nous avons dù nous imposer, de retracer l’histoire de ces folles spéculations, qui prirent toutes naissance dans le cours de l’année 1720 ; c’est d’ailleurs une histoire que peu de personnes ignorent. En cette occasion, comme dans les précédentes, le plus grand nombre des caricatures, surtout celles contre la folle entreprise du Mississipi, furent exécutées en Hollande ; mais elles sont bien inféricures aux œuvres de Romain de Hooghe. La vogue de ces charges était, il est vrai, si grande, que les éditeurs, dans leur ardeur de lucre, non-sculement inondaient le monde de gravures faites par des artistes sans talent et sans esprit, mais encore réédilaient avec des titres nouveaux de vieilles estampes représentant n'importe quel sujet, pourvu qu'il comportät de nombreux personnages ; car le public prenait volontiers tout ce qui représentait une foule pour une nouvelle satire contre l'empressement avec lequel les Français se précipitaient sur le marché aux actions. Ainsi une vieille estampe, qui évideminent avait pour sujet la rencontre d’un roi et d’un haut personnage dans la cour d'un palais, entourés de courtisans en costumes du temps de Henri IV, fut republiée comme représentant la cohue des affairés courant à la rue Quincampoix, le grand théâtre de l'agiotage à Paris. La vieille estampe de la bataille entre Carnaval et Carème reparut, grâce à de légères retouches, sous le titre en hollandais de Stryd tuszen de Smullende Bubbel-Heeren en de aanstaande
armoede, c'est-à-dire bataille entre les scigneurs spéculateurs bons vivants et la pauvreté qui s'approche.
Outre leur mode de publication par feuilles isolées, bon nombre de ces estampes furent collectionnées et publiées en volume, qu'on trouve encore assez souvent sous le titre de Het groote Tafereel der Dwasheid (le grand tableau de la Folie).
Une de ces séries représente une multitude de personnes des deux sexes et de tout âge, jouant le rôle d’Atlas en soutenant sur leurs dos des globes, qui, quoique faits de papier, étaient, par suite des mouvements du marché financier, devenus plus lourds que l’or. Law, en personne, apparaît au premier rang (voir notre figure 493), et sollicite l'assistance d'Hercule pour soutenir son énorme fardeau. Dans les vers français qui accompagnent cette estampe, l’auteur dit :
Ami Atlas, on voit (sans compter vous et moi) Faire l'Atlas partout des divers personnages,
Riche, pauvre, homme, femme, et sot et quasi-sage, Valet, et paisan, le gueux s'élève en roi.
Une autre de ces caricatures représente Law en don Quichotte, monté sur le baudet de Sancho.. Escorté d’une foule compacte, il se rend en toute hâte auprès de sa Dulcinée, qui l'attend dans l’aclie huis (la maison aux actions). Le diable est en croupe (voir notre figure 194), et tient en l’air la queue de l'âne, tandis qu'une pluie de morceaux de papier, ayant la forme d’actions industrielles,
objets de la convoitise générale, inonde le chemin. L'animal porte au cou et sur les épaules l'argent donné en échange de ce papier. Sur la caisse, on lit l'inscription : Bombarioos Geldkist (caisse à or de Bombario (Law), 1720) ; et, sur l’étendard, ces mots : Ik koom, ik koom, Dulcinice (je viens, je viens, Dulcinée).
La meilleure, peut-être, de cette série de caricatures est une grande gravure du célèbre Picart, .
insérée dans Ja collection hollandaise, avec légende en hollandais et en français; celte gravure, rééditée à Londres avec un commentaire en anglais, est une satire générale contre les extravagances de la méinorable année 1720. La Folie remplit les fonctions de conducteur de l’équipage de la Fortune, dont le char est tiré par les représentants des nombreuses compagnies qui avaient surgi à cette époque, la plupart plus ou moins chinériques. Plusieurs de ces agents ont des queues de renard, « pour montrer leur politique et leur ruse, » ainsi que nous en informe l'explication. Le diable se laisse apercevoir dans les nuages, soufflant des bulles de Savon, qui se mêlent aux morceaux de papier que la fortune distribue à la foule. Le sujet est encombré de personnages dispersés par groupes, et livrés à une variété d’occupations se rattachant à la grande folie dn jour, et dont l’une, entre autres, est représentée dans notre figure 195. C’est un transfert d'actions fait par l'entremise d’un courtier juif.
Ce fut au milieu de cette fièvre de spéculations chimériques que débuta l'école anglaise de caricature. Quelques spécimens ont été conservés ; d’autres, qu'on voit annoncés dans les journaux du temps, ne se retrouvent plus du tout. Dans le fait, une portion très-considérable des produits de la littérature caricaturale de la première moitié du siècle dernier, époque relativement récente cependant, semble avoir disparu. À vrai dire, l'intérêt qui s’attachait à ces estampes était en général d'une nature si temporaire que peu de gens prenaient soin de les conserver ; bien peu, d’ailleurs, de ces images avaient de mérite artistique.
Ajoutons que ces estampes anglai-
Fig. 108. ses ne sont que de pauvyresimitations des œuvres de Picart etd’autres artistes du continent. Deux caricatures anglaises faisant pendant, intitulées : le Miroir du spéculateur, représentent, l’une, un visage rayonnant de joie à la hausse des actions ; l’autre, le même visage empreint d’un visible chagrin à leur baisse ; chaque tête est entourée de listes de compagnies et d'épigrammes à leur adresse. Ces caricatures sont gravées à la manière noire (mezzo tinto), genre de gravure alors en grande vogue et qu'on suppose avoir été inventé en Angleterre, car on en a attribué l'invention au prince Rupert. Ces dernières estampes portent la mention : « Imprimé pour le compte de Carington Bowles, près de Chapter House, dans le cloître de l’église Saint-Paul, à Londres, » nom célèbre autrefois, et encore aujourd’hui très-familier aux collectionneurs, surtout aux amateurs de ce genre d’eslampes. Nous aurons à reparler de Carington Bowles dans le chapitre suivant. Avec lui commence la longue liste des éditeurs d’estampes qui se sont rendus célèbres en Angleterre.