‹ Histoire de la caricature et du grotesque dans la littérature et dans l'artChapitre 73 sur 102 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Hogarth. — Histoire de ses premiers temps. — Ses séries de tableaux, — Scènes de la Vie de la courtisane, — Scènes do la Vie du libertin. — Le Mariage à la mode. Ses autres estampes. — L'Analyse de la beaute et les persécutions auxquelies elle expose l'artiste. — Le patronage qu'il reçut de lord Bute. — Caricature de l'Époque. — Attaques auxquelles Hogarth fut exposé à cause de cette caricature et qui hätérent sa mort.

Avec la chute du ministère Bute, on peut considérer l’école anglaise comme complétement formée et pleinement établie. A partir de cette époque, les noms des caricaturistes sont mieux connus et nous aurons à les examiner dans leurs caractères individuels. L’un d'eux, William Hogarth, s’est élevé en réputation bien au-dessus des artistes ordinaires dont il était entouré.

Le 10 novembre 1697, William Hogarth naquit dans la Cité de Londres. Son père, Richard Hogarth, était un maître d'école qui cherchait, en compilant des livres, à augmenter ce que lui rapportaient ses élèves, sans trop y réussir toutefois. Dès son enfance, comme il nous l’apprend dans les Anecdotes qu'il raconte de luimême, le jeune Hogarth montra du goût pour le dessin et particuliërement pour la caricature ; hors de l’école, on le voyait rarement sans un crayon à la main. Les ressources bornées de Richard Hogarth le foreèrent à retirer de bonne heure l’enfant de l'école et à le mettre en apprentissage chez un graveur sur métal. Mais cette occupation fut peu du goût du jeune William, dont l’ambition visait plus haut. Le terme de son apprentissage expiré, l'artiste en germe s’appliqua à la gravure en taille-douce, et, s'étant établi pour son propre compte, il exécuta un nombre considérable de planches, d'abord en gravant des armoiries et des vignettes de factures de commerce, ensuite en composant ct en gravant des illustrations de livres, — dont aucune, il faut le dire, ne révélait de supériorité marquée sur le courant ordinaire des pro-

ductions de ec genre. Vers 1728, Hogarth débuta comme peintre, et plus tard il fréquenta l'atelier de sir James Thornhill, dans Covent-Garden, où il fit la connaissance de la fille unique de cet artiste, Jane. Il en résulta en 1730 un mariage clandestin, qui non-seulement n’obtint pas l'approbation du père de la jeune personne, mais provoqua Sa colère à un point extrême ; cependant, daus la suite, sir James ayant acquis la conviction du génie de son gendre, une réconciliation s’effectua par l'entremise de lady Thornhill.

A cette époque, Hogarth avait déjà débuté dans lenouveau genre de compositions qui était destiné à l’élever bientôt comme artiste à un degré de réputation que peu d'hommes aient jamais atteint. Dans ses Anecdotes, le peintre nous a fait un récit intéressant des motifs qui le guidèrent. « Ce qui m’a, dit-il, engagé à adopter ce genre, c'est qu'il me parut que les écrivains et les peintres avaient, dans le genre historique, négligé totalement cette classe intermédiaire de sujets qui peut se placer entre le sublime et Ie grotesque. J'ai voulu, dès lors, composer des tableaux sur toile semblables aux représentations du théâtre, et j'ai en outre espéré les voir passer par les mêmes épreuves de critique et apprécier à la même mesure que les autres. Îl faut bien observer que j'entends parler seulement de ces scènes où l'espèce humaine fournit les acteurs, scènes qui, à mon avis, ont rarement été traitées comme elles le méritent et comme elles sont susceptibles de l'être. Dans ces compositions, les sujets, destinés à moraliser tout en divertissant, ne sauraient manquer d’être d’une grande utilité publique ; ils ont par conséquent des titres à figurer dans le genre le plus élevé. Si l'exécution en est difficile (quoique ce ne soit là qu’une considération secondaire), l'auteur n’en a droit qu'à plus d’éloges. Ce point admis, la comédie peinte sera plus convaincante pour l'esprit d’un homme à conception rapide que ne le seraient un millier de volumes de comédie écrite ; c’est là ce que j'ai tenté dans les estapes que j'ai composées. Il faut laisser la décision à tout spectateur et à tont lecteur non prévenus ; les personnages des tableaux ou des estampes doivent être considérés comme des acteurs costumés soit pour le genre sublime, soit pour la comédie élégante ou la farce, soit pour des scènes de la vie du grand monde ou de la vie des classes populaires. J'ai tâché de traiter mes sujets comme l’eût fait un auteur dramatique : mon tableau est mon théâtre ; les hommes et les femmes sont mes acteurs, et ceux-ci, au moyen de

certaines poses et de certains gestes, ont charge de représenter un spectacle muet.»

Les grandes séries de tableaux sur lesquelles se fonde principatement la réputation de Hogarth, sont en effet des comédies plutôt que des caricatures, et ce sont de nobles comédies. Comme des comédies, ces compositions sont disposées, grâce à la gradation qui s’observe dans le développement du sujet, en actes et en scènes, et ils représentent la société contemporaine en peinture exactement comme elle avait été représentée sur le théâtre dans la comédie anglaise. Ce n'est pas par la délicatesse ou la perfection du dessin que Hogarth excelle, car souvent son dessin est incorrect, mais c’est par le talent extraordinaire avec lequel il pose et dépeint un Caractère dans ses plus petits détails et par l'habileté merveildeuse avec laquelle il développe une histoire. Chacune de ses planches représente tout un acte d’une comédie; rien n'est perdu, rien n’est négligé et, je puis ajouter, rien n'est exagéré. Il sait rattacher si intimement au sujet principal l’objet le plus insignifiant introduit dans un tableau, qu'il semble que sans cet objet le tout serait incomplet. L'art de produire cet effet était ce en quoi excellait Hogarth.

La première des grandes suites d’estampes de cet artiste fut la Carrière de la courtisane (Harlot's progress !) qui fut l'œuvre des années 1733 et 1734. Elle déroule sous nos yeux les phases d'une histoire alors de commune occurrence à Londres, et qui était plu: publique que de notre temps. Aussi son succès fut-il presque instantané. Elle se recommandait d’ailleurs par l'imprévu, non moins que par la supériorité du talent de l’auteur. Cette série de planches fut suivie, en 1735, d’une autre, sous le titre de : la Carrière du libertin. Dans la première série, Hogarth avait dépeint la honte et la ruine qui accompagnent chez la femme une vic de prostitution; " dans la seconde, il représenta les conséquences analogues auxquelles une vie de débauche expose l’autre sexe. Sous bien des rapports, la Carrière du libertin est supérieure à la Carrière de la <ourtisine, et dans ses détails elle porte coup plus généralement, parce que les phases de l'existence de la courtisane sont moins

1 Le mot progress modilie légerement sa signification selon la date et la nature de l'ouvrage auquel il s'applique. C'est l’acte de la progression en avant, une marche, un peélerinage, un voyage royal, le voyage de la vic, etc.

en évidence. Les progrès que le prodigue fait dans la dissipation et le désordre, du jour où il entre en possession des fruits de l’avarice paternelle jusqu'à celui où il finit sa carrière en prison et dans la folie, forment un drame merveilleux, dans lequel tous les incidents s’enchevètrent si bien, et où tous les acteurs jouent leurs rôles si naturellement, qu'il semble presque impossible de le rendre avec tant de vraisemblance sur la scène. Personne n’a peut-être jamais peint le désespoir avec une plus grande perfection qu'il est exprimé par le visase et par l'attitude du personnage principal, dans l’avantdernière planche de la série, alors qu'incarcéré pour dettes il reçoit du directeur d'un théâtre la nouvelle que la pièce qu’il avait écrite dans l’espérance d'améliorer un peu sa position, et qui était sa dernière ressource, à été refusée. Le manuscrit renvoyé et la lettre du directeur trainent sur la table (voir notre figure 204), tandis que, d'un côté, sa femme lui reproche amèrement les privations et les souffrances auxquelles il l’a réduite, et que, de l’autre, le gcôlier lui rappelle le prix encore dû pour les légères douceurs qu'il a obtenues en prison. Jusqu'au jeune garçon cabaretier qui lui refuse de luilivrer son pot de bière avant d’avoir reçu d'abord son argent! Il n’v a plus qu’un pas de là à Bedlam,’ où, dans la planche suivante, se termine cette existence déplorable.

ll se passa ensuite près de dix ans avant que Hozarth fit paraître son autre grande série de ce qu'il appelait ses Tableaux de mœurs modernes. Cette noüvelle série, intitulée : le Mariage à la mode, fut publiée en six planches, en 1745; elle soutint dignement la réputation de ses aînées: la Carrière de la courtisane et la Carrière du libertin. La meilleure planche peut-être du Mariage

à la mode, c’est la quatrième, la scène de la musique, dans laquelle un groupe principal de personnages arrête particulièrement l'attention. C’est ce groupe que reproduit notre figure 205.

« L'admiration ridicule et exagérée de la dame de qualité, remarque à ce propos William Hazlitt; le plaisir sentimental, insipide et béat de l’homme aux papillotes qui déguste son thé; l'approbation bruyante et affectée du personnage son voisin; le contraste de la complète insensibilité du visage bouffi qu'on voit de protil, avec la surprise que cause au jeune serviteur nègre le ravissement de sa maitresse, tout cela forme un ensemble parfait. »

Dans les intervalles qui séparent ces trois grands monuments de son talent, Hogarth avait publié diverses autres planches appartenant sous plus d'un rapport au mème genre de sujets, et ayant aussi leurs mérites. Sa gravure de la Foire de Southwark (Southwark Fair), publiée en 1733, et qui précéda immédiatement la Carrière de la courtisane, peur en quelque sorte être regardée comme de l'école des Foires de Callot. La Conversation moderne de minuit parut entre la Carrière de la courtisane et la Carrière du libertin, et trois années après cette dernière série, en 1738, la remarquable gravure des Comédiennes ambulantes, et les quatre planches du Matin, du Midi, du Soir et de la Nuit, qui toutes abondent en traits d'esprit du meilleur aloi. Tel est le groupe de la vieille fille et son valet appartenant à la planche du Matin (voir notre figure 206). La vieille fille est roide et pleine de pruderie, sa religion n’est évidemment pas celle de la charité; le malheureux petit laquais tremble à la fois de froid et de faim, grâce au caractère dur et sordide de sa maitresse.

Parmi les événements piaisants qui remplissent la planche du

Fig. 205.

Midi, nous pouvons signaler l’affliction du jeune garçon qu'on a envoyé chercher le dîner de la famille, et qui vient, comme le montre notre figure 207, de casser le plat qui contenait sa tourte et

d’en répandre le contenu sur le pavé. Il est difficile de dire ce qui est rendu avec le.

plus de fidélité, de la terreur et du dépit de l’infortuné bambin, ou du sentiment de contentement qui se lit sur le visage de la petite fille occupée à faire son profit des débris éparpillés du plat.

En 1741 parut la planche du Musicien furieux. Pendant cette période, Hogarth semble avoir hésité entre deux sujets pour son troisième grand drame en pein-

ture. On a trouvé des esquisses non achevées, d'après lesquelles il paraîtrait que, après avoir dépeint les misères d’une vie de

la comédie de Dryden.

dissipation chez l'un et l’autre sexe, il voulut représenter le bonheur domestique résultant d'un mariage bien assorti; mais, pour une raison Ou pour une autre, il abandonna ce projet et fit le tableau de l'union conjugale sous un jour moins aimable , dans son Mariage à la mode.

Le titre fut probablement emprunté à

En 1750 parut la Marche à Finchley, qui, sous plus d'un rapport, est un des meilleurs ouvrages de Hogarth. C'est une peinture

frappante de l'absence de discipline et de la morale relâchée de l’armée anglaise sous le règne de Georges IT. Plusieurs groupes amusants remplissent ce tableau, dont la scène se passe sur le chemin de Tottenham, que les gardes sont censés suivre pour aller camper à Finchley, par suite de rumeurs annonçant l’approche de l’armée du prétendant Charles-Édouard en 1743. Les premiers rangs s’avancent avec un certain ordre; mais par derrière on ne voit que confusion : des soldats ivres titubant de tous côtés, et poursuivis par les clamceurs de femmes et d'enfants, des filles de joie, des chanteurs ambulants, des maraudeurs et autre engeance semblable. Notre figure 208 représente un personnage de la dernière catégorie, assistant un soldat tombé auquel il offre une dose additionnelle de liquide, tandis que ses instincts pillards se trabissent par la poule volée qui se démène dans sa besace et par les poulets qui suivent tout affligés leur mère en alarme. Hogarth présente le singulier exemple d’un satiriste qui subit la loi des représailles. Dans le cours de ses travaux, il se fit beaucoup d’ennemis. Î avait commencé sa carrière par unc célèbre personnalité satirique, intitulée : l’Homme de goût, qui était une caricacature de Pope, et l'on dit que le poëte ne le lui pardonna jamais. Quoique la satire, dans les œuvres plus fameuses de Hogarth, nous paraisse avoir un Caractère général, elle s’attaquait aussi à des in- ‘dividualités contemporaines; car les personnages qui y jouent leur rôle étaient autant de portraits dont les originaux étaient connus de tout le monde. On comprend quelle multitude d'ennemis il s’attira ainsi. Ce fut comme la mimique de Foote. Hogarth était extraordinairement vain de son talent et jaloux de celui de ses confrères. Il parle avec un dédain non déguisé de presque tous les artistes passés ou présents. Ainsi le peintre introduit dans l’estampe de Beer street est, dit-on, une caricature de John-Stephen

Liotard, un des artistes dont il est question dans notre précédent chapitre. [ provoqua par là l'hostilité de la plupart des peintres de sontemps et ceux-ci, dans la suite, ne le ménagèrent pas. Quand Georges If, qui préférait les militaires aux peintres, vit le tableau de la Marche à Finchley, au lieu de l’admirer comme une œuvre d'art, il entra en fureur contre ce qu'il regardait comme uue insulte à son armée. Hogarth non-seuleinent se vengea, en dédiant au roi de Prusse son estampe, mais encore il se jeta dans la faction du prince de Galles à Leicester-House.

Toutes ces animosités éclatèrent en 1753 lorsque, à la fin de cette année, Hogarth publia son Analyse du beau. Quoiqu'il fût loin d’exceller lui-même à traduire le beau, il entreprit dans cet ouvrage d'en rechercher les principes, qu’il rapporla à une ligne ondulée ou serpentine, baptisée par lui du nom de ligne de beauté. En 1745, Hogarth avait publié son portrait en frontispice d’un volume de la collection de ses œuvres, et dans un coin de la planche il fit figurer une palette de peintre, sur laquelle était la fameuse ligne ondulée, avec cette inscription : la ligne de beauté. Pendant plusieurs années, et jusqu’à l'apparition du livre en question, la signification de cette ligne resta tout à fait un mystère ou ne fut connue que d’un petit nombre des amis du peintre. Le maauscrit de Hogarth fut revisé par son ami, le docteur Morel], compilateur du Thesaurus (Trésor), et dont le nom fut associé au livre. L'analyse de la Beauté ou du Beau exposa son auteur à d’innombrables et violentes attaques et à d’éternellesrailleries, surtout de la part de toute la tribu des artistes offensés. Dans le cours de l’année 1754, il parut sur Hogarth et sa ligne de beauté un grand nombre de caricatures, qui montrèrent l'acrimonie des haines qu'il avait soulevées; pour mieux entretenir ses terreurs, la plupart de ces caricatures portaient la mention : La suite prochainement.

Parmi les plus acharnés de ces artistes figure au premier rang Paul Sandby, à qui l’on doit quelques-unes des meilleures de ces Caricatures anti-hogarthiennes. L'une d’elles est intitulée : « Une nouvelle Dunciade, faite en vue de fixer les idées flottantes du goût. » Dans le groupe principal, que reproduit notre figure 209, Hogarth est représentée jouant avec un pantin. La corde du pantin affecte légèrement la forme de la ligne de beauté, qui est aussi tracée sur la palette du peintre. Au-dessous on lit : Un peintre exerçant son goût de la façon qui lui est propre. Sur sa poitrine est

attachée une carte (le valet de cœur, the knave of hearts) dont, par un très-mauvais calembour anglais, on fait the fool of arts (le fou

des arts). À sa gauche, son génie est représenté sous la forme d'un arlequin noir, tandis que derrière on voit un personnage assez jovial (charge peut-être du docteur Morell), désigné comme étant l’un de ses admirateurs. Sur la table sont les fondations ou les ruines d'un château de cartes. Près de Hogarth se tient son chien favori, nommé Trump, qui l'accompagne toujours dans ses caricatures.

Une autre caricature

qui parut à cette époque

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Fig. 210.

remplissant le rôle d’un charlatan; il tient à la main la ligne de beauté, dont il recommande les qualités extraordinaires.

Cette estampe est intitulée: Un peintre saltimbanque démontrant à ses admirateurs et à ses pratiques que la gibbosité est ce qu'il y a de plus beau. Lord Bute, du patronage duquel Hogarth jouissait alors à Leicester-House, est représenté jouant du violon ; l'arlequin noir sert de paillasse. Sur le devant, une foule de gens difformes et bossus s’avancent avec empressement, et la ligne de beauté s'ajuste admirablement à leurs personnes (voir notre figure 210).

Ce ne fut point encore assez que le ridicule déversé sur cette fameuse ligne de beauté ; on ne laissa pas même Hogarth jouir sans conteste du chétif honneur de l'invention. On l’accusa d’avoir volé l’idée à un écrivain italien nommé Lomazo, dont le nom latinisé est Lomatius, et qui l'avait émise dans un traité sur les beauxarts publié au seizième siècle 1.

Dans une autre caricature de Paul Sandby, portant un titre grossier que je ne veux pas répéter, Hogarth, au milieu de sa gloire, reçoit la visite de l'ombre de Lomazzo, qui, d'une main, tient son traité sur les arts, et de l'autre, élève au-dessus de sa tête et montre à tous les yeux la fameuse ligne de beauté elle-même. Dans les notes explicatives de la planche, le principal personnage est désigné comme étant « un auteur qui s’affaisse sous le poids de sa pesante analyse. » La terreur de Hogarth est admirablement rendue ; c'est, en outre, une ingénieuse idée que ce volume de son analyse reposant sur « un solide support, qui néanmoins ploie sous le faix et cela de manière à former la ligne de beauté. » A côté de Hogarth se tient « son fidèle roquet, » et derrière lui «un ami dévoué qui tâche d'empêcher le malheureux auteur de choir au niveau d’infériorité qui lui est propre. » Debout, un peu plus loin, et étonné à la vue de l'ombre, apparaît le docteur Morell ou peut-être M. Townley, directeur de l'Ecole des marchands tailleurs, qui, après la mort du docteur Morell, se fit le continuateur de ses bons offices en préparant le livre pour l'impression. Morell ou Townley, le personnage en question est désigné comme « étant l’ami et le correcteur de l’auteur. » Le hideux bossu, à gauche du tableau, représente la Difformité pleurant sur la

{ Ce traité a été traduit en anglais par Richard Haydock, sous le titre de Arles of curious paintinge, carvinge, buildinge, in-fol. 4598. C’est un des plus anciens ouvrages sur les arts en langue anglaise.

condition de son tendre fils. C’est ce groupe que représente notre figure 211.

Les autres caricatures qui parurent à cette époque sont trop nombreuses pour qu’il nous soit possible de faire une description détaillée de chacune d'elles. L'artiste est ordinairement représenté peignant, sous l'influence de sa ligne de beauté, des tableaux hideux d'après des modèles difformes, ou essayant des tableaux historiques dans un genre qui frise la caricature. On le voit aussi enfermé dans une maison de fous et n'ayant la liberté d'exercer son talent que surles murailles nues. Une de ces caricatures, par allusion au titre d’une des plus populaires estampes du maître, est inti-

tulée : Marche du peintre à travers Finchley, dédiée au roi des Bohémiens, en sa qualité de protecteur des arts, etc. On y voit Hogarth traversant le village à toutes jambes, poursuivi de près par des femmes, des enfants et des animaux d'espèces variées, et défendu seulement par son chien favori.

Avec le Mariage à la mode, Hogarth peut être considéré comme ayant atteint son plus haut point de perfection. La séric, le Travail et l'Oisiveté, déroule sous nos yeux une excellente et utile histoire

morale, mais le dessin est loin d’être correct. Beer-Street et Gin- Lane ontun caractère de vulgarité qui éloigne, et les Quatré degrés de la Cruauté étalent des scènes d'horreurs trop crûment traduites et qui blessent tout sentiment d'humanité. Dans les quatre planches qui retracent les phases d’une élection parlementaire et qui, publiées en 1154, sont ses dernières œuvres de ce genre, Hogarth se relève et retrouve jusqu’à un certain point son ancienne supériorité.

En1757, à la mort de son beau-père, sir John Thornhill, laplace de peintre du roi (sergeant painter of His Majesty’s works) devenue vacante fut donnée à Hogarth, qui, de son aveu, en retira un revenu d'environ 200 livres sterling par an. Cette nomination provoqua un nouveau déchaînement d’hostilités contre lui, et ses ennemis, jouant sur le double sens à prêter au mot anglais panel, l'appelèrent par moquerie le premier panel paintér du roi. C'est à ce moment que fut agitée la question de l'établissement d’une Académie des beaux-arts, projet qui, quelques années plus tard, reçut son exécution, et d’où sortit l’Académie royale de peinture. Hogarth fit à ce projet une telle opposition, qu’on ne se fit pas faute de le taxer de nouveau de jalousie et d'envie à l'égard de ses confrères, et de dire qu’il cherchait À se mettre audessus de tous. Ce fut le signal d’une nouvelle avalanche de caricatures contre luiet sa ligne de beauté. Jusque-là, ses agresseurs se trouvaient principalement parmi les artistes ; mais le temps approchait où il allait prendre part aux luttes des partis et se trouver en face d’ennemis plus dangereux.

Georges IT mourut le 17 octobre 1760, laissant le trône à son petit-fils Georges [IL. Il paraît évident que, avant cette époque, Hogarth s'était concilié la faveur de lord Bute, tout-puissant dans la maison du jeuneprince, grâce à la princesse de Galles. Le peintre s'était jusque-là tenu assez à l'écart des affaires publiques dans ses estampes ; mais à partir de ce moment, pour son malheur, il se jeta tout à coup dans l’arène de la caricature politique. On di- Sait généralement que le but de Hogarth, en déployant tant de zèle pour la cause de son protecteur, lord Bute, était d’obtenir une augmentation de traitement, et lui-même avoue qu'il songeait au gain. « Cette époque, dit-il, étant une époque où laguerre à l’étranger et les disputes à l’intérieur absorbaient tous les esprits, les estampes perdaient leur vogue, et la stagnation des af-

faires m’imposa la nécessité de faire quelque chose qui eût de l’actualité (les italiques sont de Hogarth) pour rattraper le temps perdu et pour combler le déficit de mes revenus. » C'est ce qui le fit se déterminer à attaquer le grand ministre Pitt, qui, récemment forcé de se démettre de ses fonctions, était passé à l'opposition. On dit que John Wilkes, qui jusque-là avait été l'ami de Hogarth, ayant été mis dans le secret de son projet, alla trouver le peintre, lui adressa des remontrances, et, le voyant persister dans son obstination, le menaça de représailles.

Au mois de septembre 1762, parut l’estampe intitulée l’Epoque, n° À {the Times), avec indication qu'elle allait être suivie d’une seconde caricature. Voici les principaux traits de la composition. L'Europe est représentée tout en flammes; l'incendie se communique à la Grande-Bretagne, et lord Bute, aidé de soldats, de marins et de Highlanders, travaille à l’éteindre, tandis que Pitt attise le feu, et que le duc de Newcastle apporte, pour l’alimenter, une brouettée de Monitors (Moniteurs) et de North Britons (Bretons du Nord), les organes violents du parti populaire. L’estampe contient beaucoup d’autres détails que nous sommes forcés d’omettre. Accomplissant sa menace, Wilkes, dans le numéro du #orth Briton publié le samedi qui suivit immédiatement la publication de cette estampe, attaqua Hogarth avec une acrimonie extraordinaire, en faisant de cruelles réflexions tant sur sa vie privée que sur son talent d'artiste. Hogarth, piqué au vif, riposta en publiant la célèbre caricature de Wilkes. Là-dessus, Churchill, le poète, amide Wilkes et autrefois aussi l'ami de Hogarth, publia une virulente satire en vers contre le peintre, sous le titre d'Épiître à William Hogarth. Hogarth rendit de nouveau coup pour coup. « Ayant une ancienne planche de moi, nous dit-il, dont quelques portions étaient déjà achevées, notamment un fond et un chien, je me pris à réfléchir comment je pourrais tirer parti de ce travail mis de côté, et c'est alors que j'en bâclai, de pièces et de morceaux, un portrait de maître Churchill en ours. » La composition inachevée avait été destinée à devenir un portrait de Hogarth lui-même; l’ours à mine de chanoine qui représentait Churchill tenait un pot de porter d’une main, et de l’autre un bâton noueux, dont chaque nœud portait une étiquette avec ces mots: « Mensonge n° 1 ! mensonge n° 2! etc. » Le peintre, dans ses Anecdotes, se réjouit du profit pécuniaire qu’il retira de la vente considérable de ces deux estampes.

La violence des caricaturistes contre Hogarth devint, à cette occasion, plus grande que jamais. Des parodies de ses ouvrages, des railleries sur sa personne et ses allures, des réflexions sur son honorabilité, devinrent le sujet d’estampes qu'on intitulait, en jouant sur son nom, Hoggass (Cochon-âne), Hoggart (art de cochon),

O'Garth, etc. Notre fi-

gure 212 représente un de ces portraits-charges

de l’artiste. Îl porte ce titre : Wm. Hogarth,

Esq. dessiné d’après

nature. Hogarth porte à

son chapeau le char-

don écossais en signe de l’état de dépendance

dans lequel il était à

l'égard de lord Buate.

Sur sa poitrine pend sa

palette, ornée de la

ligne de beauté. Il tient

derrière le dos un rou—

leau de papier sur Île-

quel on lit: « Charges

sur L—d B—t. » De la

main droite il fait voir deux de ses sujets : « l’'Époque » et « !e Portrait de Wilkes. » En haut, à gauche, apparaît la personne de Bute, qui lui offre dans un sac une « pension anuuelle de 300 liv. st. » Quelques-unes des allusions de cette caricature sont peu claires aujourd’hui; mais elles ont sans doute trait à des anecdotes bien connues alors. Les lettres suivantes, écrites au bas de la planche, jettent quelque lumière sur leur signification :

Copie d'une lettre de M. Hog-garth à lord Mucklemon, avec la réponse de Sa Seigneurie.

« Mylord, l'objet ci-inclus est un dessin que j'ai l'intention de publier : vous savez parfaitement qu'il ne contribuera pas à rehausser votre réputation, attendu qu'il vous montrera au public sous votre véritable jour. Vous savez éga-

HISTOIRE DE LA CARICATURE A4i

lement ce qui m'a engagé à le faire; mais il est en votre pouvoir de l’empécher de paraltre, ce que je voudrais que vous fissiez immédiatement. a Ville Hoc-caArTH »

« Monsieur Hog-garth, sur mon âme, je suis bien peiné de ce que j'ai fait; je n'ai pas connu votre grand mérite jusqu'à présent; n’en parlons plus; je vous ferai une position aisée et vous rendrai votre pension !.

« SAWNEY MUCKLEMON. »

Sur une gravure à l’eau-forte, sans titre, publiée à cette époque, et que reproduit notre figure 213, le chien de Hogarth est repré-

4 Tr, G , NS < mg NAS 4 4 SNS) NX } "NON VS \ X

Fig. 213.

senté aboyant à distance prudente contre l'ours en rabat, qui paraît méditer une nouvelle agression. Le roquet se tient retrauché derrière la palette de son maître, sur laquelle est tracée la ligne de beauté, tandis que maître Martin a une patte posée sur l’Épitre à Wm. Hogarth, avec la plume et l’encrier à côté de lui. À gauche, derrière le chien, est un grand chässis sur lequel on lit ces mots : « Peinture en panneaux ?. » |

L'article de Wilkes, du North Briton, et l'Épitre en vers de Churchill irritèrent Hogarth plus que toutes les caricatures faites contre lui, et l'on croit généralement que le chagrin qu'il en conçut

1 Cette lettre est écrite dans un anglais dont l'orthographe est destinée à

figurer la prononciation écossaise. 0.S.

8 Peut-être y a-t-il là encore un jeu de mots avecintention épigrammatique,

le mot pannel signifiant bât. 0.58.

le conduisit au tombeau. Il mourut le 26 octobre 1764, un peu plus d’un an après l'apparition du sanglant écrit de Wilkes, et les oreilles encore assourdies des sarcasmes dont le criblèrent ses ennemis politiques et ceux qu’il s'était faits parmi ses confrères.

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