CHAPITRE XXVI
Caricaturistes de second ordre du règne de Georges III. — Paul Sandby. — Collet : le Désastre et le père Paul inter pocula. — James Sayer; ses caricatures en faveur de Pitt. — Sa récompensa. — Le triomphe de Carlo Khan. — Bunbury; ses caricatures sur l'équitation. — Woodward : « le général Mécontentement. » — Influence de Rowlandson. — John Kay d'Édimbourg. — Face à face avec un rocher.
L'école de caricature qui s'était formée au milieu de l’agitation politique des règnes des deux premiers Georges fit surgir un certain nombre d'hommes d’un plus grand talent, qui portèrent cette branche de l’art à son plus haut degré de perfection, pendant le règne de Georges [IE. Parmi eux, on peut citer les trois noms célèbres de Gillray, de Rowlandson et de Cruikshank. Quelques autres, quoique au second rang, jouissent encore d’une réputation méritée, en raison de la valeur réelle de leurs œuvres ou de l'impression qu'ils produisirent sur leurs contemporains. De ce nombre furent surtout Paul Sandby, John Collet, Sayer, Bunbury et Woodward.
Sandby, dont nous avons déjà parlé, n’était pas un caricaturiste de profession, mais un de ces artistes d'avenir qu'offensa le ton dédaigneux dont Hogarth traitait tous ses confrères ; aussi fut-il des premiers à lui renvoyer la balle. Celles de ses caricatures que nous avons données suffisent pour faire juger de son talent de composition ainsi que de son esprit et de sa verve. Après la mort de Sandby, elles furent réunies et republiées sous le titre : Ari rétrospectif, d'après la collection de feu Paul Sandby, esq., membre de l’Acad. royale. Sandby fit en effet partie de l’Académie royale de peinture dès l’origine de cette compagnie. C’était un artiste fort admiré de son temps; mais aujourd'hui on s’en souvient surtout comme d’un dessinateur topographe. Né à Nottingham en 1725, il mourut le 7 novembre 18093.
{ La date de sa naissance est ordinairement placée, mais par erreur, en 1732. 2 Sandby grava des paysages sur acier et à l'aqua-tinte, ces derniers par
John Collet, dont nous parlons aussi pour la seconde fois, naquit à Londres en 1725, et y mourut en 1780. Collet avait été, dit-on, élève de Hogarth et tous ses dessins ont beaucoup du caractère de ceux du maître. Peu d'artistes ont été plus laborieux et ont pro-
duit un plus grand nombre de gravures. Il travailla principalement -
pour Carrington Bowles, du cloître de Saint-Paul, et pour Robert Sayers, 53, Fleet street. Ses estampes, publiées par Bowles, furent gravées généralement à la manière noire et coloriées en haut ton pour la vente ; tandis que celles que publiait Sayers étaient d’ordinaire des gravures au trait, et quelquefois exécutées avec un fini remarquable. Collet exploita le genre que Hogarth avait appelé la comédie dans l’art ; mais il ne possédait pas le talent de Ho-
- <1 garth à rendre, dans Fig. 244. une même composition, des scènes et des actes tout entiers, et il se contentait de menus détails et de groupes de personnages. Ses caricatures sont rarement politiques ; elles sont dirigées contre les mœurs, les vanités et les faiblesses du temps, et, comme telles, elles forment un curieux tableau de la société anglaise pendant une partie importante du siècle dernier. Le premier spécimen que nous en donnons ici (fig. 214) est tiré d’une gravure au trait publiée par Sayers en 1776. A cette époque, les ornements naturels des personnes de l’un et de l’autre sexe avaient tellement
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une méthode qui lui était particulière; en outre, il peignit à l’huile et à la gouache. Mais sa réputation consiste principalement en ce qu’il fut le fondateur de l'école anglaise de la peinture à l'aquarelle, puisqu'il fut le premier à démontrer qu'on pouvait avec ce système produire des tableaux achevés, et à frayer la voie vers la perfection (sous le double rapport de l'effet et de ls couleur) à laquelle cette branche de l'art est parvenue depuis.
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cédé la place aux ornements artificiels que les femmes allaient jusqu’à se couper les cheveux pour les remplacer par une perruque qui soutenait une coifure variant de temps en temps de forme et d’extravagance. Collet nous présente ici une femme qui, surprise par une violente bourrasque, a perdu tout ce qui lui couvrait le chef; perruque, bonnet et chapeau sont rattrapés par son laquais qui est derrière. La dame éprouve évidemment un certain sentiment de honte ; et tout près un paysan et sa femme, sur la porte de
leur chaumière, rient de sa déconfiture. Une affiche collée sur un mur voisin annonce « Une conférence sur les têtes. »
En ce temps-là, la haine contre le papisme était excessivement prononcée. Quatre années après, elle éclata violemment dans les célèbres troubles dits de Lord Gordon. Ce fut ce sentiment qui contribua largement au succès de la comédie de Sheridan, la Duègne, qui parut en 1775. Collet dessina plusieurs compositions fondées sur des scènes de cette pièce. Celle que reproduit notre figure 215 fait partie des séries d’estampes formées par Carrington Bowles, d’après des dessins de Collet. Elle représente la fameuse cinquième scène du troisième acte de la Duègne qui se passe dans une Salle du prieuré, où les moines surexcités portent, entre autres toasts dévots, la santé de l'abbesse des Ursulines et celle de
la sœur sainte Catherine aux yeux bleus. La sœur aux veux bleus est peut-être la femme qu’on aperçoit derrière la fenêtre ; sa sainte patronne est représentée dans un des tableaux accrochés à la muraille. Cette composition, très-vivante, qui est intitulée : le père Paul vidant les coupes, ou les Dévotions intimes d’un couvent, est accompagnée des vers suivanis : |
See with these friars hot religion thrives, elc.
Voyez comment la religion prospère avec ces frères, qui aiment mieux vivre joyeusement que saintement. Paul, le père supérieur, gouverne la table; son Dieu, c'est son verre; la nonne aux yeux bleus est l'être auquel il porte un toast. Ainsi les prêtres consomment ce que leur prodiguent des fous timorés, et les offrandes des dévots multiplient ces rasades. Le sommelier dort. L'accès de la cave est libre. Telle est la piété d'un cloître moderne.
En passant de Collet à Sayer nous arrivons dans le feu de la politique, car James Sayer, sauf des exceptions insignifiantes, est, avant tout, un caricaturiste politique. Il était fils d'un capitaine au long cours de Great-Yarmouth; mais sa famille avait fait de lui un procureur. Toutefois, comme il possédait une petite fortune et n'avait pas, paraît-il, beaucoup de goût pour la basoche, il laissa là son étude, et, ayant une remarquable aptitude pour la satire et la caricature, il se jeta dans les luttes du jour. Sayer était mauvais dessinateur, et ses compositions sont plus le produit d’un travail patient que d'un crayon habile; mais elles sont empreintes d'un assez grand fonds d'humour et de sarcasme pour justifier leur popularité, à une époque où la sévérité de la satire faisait passer par-dessus des fautes de dessin plus graves encore.
Sayer fit la connaissance de William Pitt le jeune, se le concilia à l’époque où celui-ci aspirait au pouvoir, et il débuta comme caricaturiste en attaquant le ministère Rockingham en 1782, dans l'intérêt de Pitt, cela va sans dire. Les plus anciennes produetions de Sayer que l’on connaisse aujourd'hui, sont une série de portraits du ministère de Rockingham, série qui parait avoir été livrée à la publicité par portions, aux différentes dates du 6 avril, du 14 mai, du 17 juin et du 3 juillet 4789, et qui porte comme nom d’éditeur celui de C. Bretherlon. La première véritable cari— cature de Sayer fut publiée à l’occasion des changements ministériels qui suivirent la mort de lord Rockingham, lorsque lord
Shelburne fut mis à la tête du cabinet, et que Fox et Burke se retirèrent, tandis que Pitt devint chancelier de l'Échiquier. Cette caricature, qui porte le titre de : le Paradis perdu, est en effet une parodie de Milton. Au lieu d'Adam et Êve, Fox et Burke sont le couple autrefois heureux, chassé de son paradis, la Trésorerie, dont la porte est ornée de la tête de Shelburne, le premier ministre, et de celles de Dunning et de Barré, deux de ses plus fermes soutiens, qui étaient considérés comme particulièrement odieux à Fox et à Burke. Entre ces trois têtes se montrent les. visages de deux démons railleurs, et des groupes de pistolets, de poignards et d’épées. Au-dessous sont écrits les vers célèbres de Milton :
To the eastern side, etc.
Au côté oriental du paradis, naguère leur séjour heureux, au-dessus duquel: flambloyait la torche enflammée, la porte était encombrée de figures terribles et de bras furicux ! 115 répandirent quelques larmes bien naturelles, mais ils les eurent bientôt essuyées. 113 avaient devant eux le monde tout entir, pour y choisir une place où se reposer, et la Providence pour leur servir de guide. Se tenant por le bras, ils suivirent à pas lents et à l'aventure leur chemin solitaire à travers l'Éden.
Impossible de rien voir de plus lugubre que l’air des deux amis, Fox et Burke, sortant bras dessus bras dessous de la porte du paradis ministériel. À partir de cette époque, Sayer, qui adopta toute la virulence de Pitt à l'égard de Fox, fit de celui-ci le sujet de ses satires. Ce zèle ne resta pas sans récompense, car Pitt, au pouvoir, donna au cCaricaturiste les emplois lucratifs de maréchal: de la cour de l'Échiquier, de receveur de la « taxe des six sous » (6 penny dulies) et de greffier de la chancellerie. Sayer fut defait le caricaturiste de Pitt, qui l’employa à attaquer successivement Ja coalition sous Fox et North, le projet de loi relatif à l'Inde, et mème, plus tard, Warren Hastings, lors de son procès.
J'ai déjà fait remarquer que Sayer fut presque exclusivement un caricaturiste politique. Les exceptions sont quelques estampes sur des sujets appartenant au théâtre ct dans lesquels les acteurs. et les actrices du temps sont caricaturés. Un seul sujet est emprunté à la vie élégante. Nous donnons ici (fig. 216) une copie decette dernière caricature. Elle ne porte point de titre dans l’original; mais, sur un exemplaire en ma possession, un contempo-
rain a écrit en marge, au crayon, que la dame est miss Snow et le cavalier M. Bird, personnages qui étaient sans doute bien connus dans la société de l’époque. Cette estampe fut publiée le 49 jaillet 1783.
Une des caricatures de Sayer qui eut plus de succès par rapport à l'effet qu'elle produisit sur le publie, fut celle sur le projet de loi de Fox concernant l'Inde; elle parut le 5 septembre 1783. Elle est intitulée : Entrée triomphale de Carlo Khan dans Leadenhall street.
Carlo Khan est représenté par Fox, qui est porté en triomphe jusqu'à la porte de la direction des affaires de l’Inde, sur le dos d’un éléphant dont la tête est celle de lord North.
Burke, qui avait été le principal défenseur du projet de loi en discussion, a le rôle de héraut impérial et précède l’éléphant sur son chemin.
Sur une bannière, derrière Carlo, l'ancienne inscription : « l'Homme du peuple, » titre donné à Fox, est effacée et remplacée par ces deux mots grecs : BAZIAEYZ BAZIAEQN, « le Roi des Rois. » Du haut d’une cheminée qui domine les maisons, l'oiseau de mauvais augure proclame en croassant la condamnation du ministre ambitieux, qui prétendait-on, aspirait à devenir plus puissant que le roi lui-même. Au-dessous, sur le mur de la maison, on lit ces mots :
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So,
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« The night-crow cried foreboding luckless lime. » . (Shakspeare.) Le nocturne corbeau prédit un temps sinistre.
Henry-William Banbury appartenait à une classe de la société
plus aristocratique qu'aucun des artistes précédents. Il était le second fils du baronnet sir William Bunbury, de Mildenhall, dans le comté de Suffolk, et était né en 1750. Nous n'avons pas de renseignements sur ses débuts dans la caricature, genre de satire pour lequel il montra tant d’ardeur; mais il commença à publier des charges avant d’avoir atteint l’âge de vingt et un ans. Bunbury avait un dessin hardi et souvent très-bon, mais il gravait mal; quelques-unes de ses premières estampes, publiées en 1771 et gravées par lui-même sont grossièrement exécutées. Plus tard, ses dessins furent gravés par diverses personnes, et sa manière s’en ressentit quelquefois. Ses premières estampes furent gravées à l’eau-forte et mises en vente par James Bretherton, que nous avons déjà cité comme l'éditeur des ouvrages de James Sayer. Ce Bretherton jouissait d'une certaine réputation comme graveur, et il avait en même temps, dans New-Bond street, n° 132, un magasin d’estampes où ses gravures étaient publiées. James avait un fils nommé Charles, qui montra beaucoup de talent à un âge précoce, mais qui mourut jeune dès 17792, alors que les macaroni (dandies du dix-huitième siècle) devinrent à la mode. Le nom de James Bretherton figure, comme graveur et éditeur, sur des estampes de Bunbury, et on le retrouve comme graveur sur l’estampe de celui-ci : Stréphon et Chloé, qui fut éditée en 1801 par Fores.
À cette époque et plus tard, quelques autres œuvres de Bunbury furent gravées par Rowlandson, qui imprimait toujours son propre cachet aux dessins qu'il copiait. Nous en avons un exemple remarquable dans une estampe qui représente un groupe de pêcheurs à la ligne des deux sexes sur un ras de carène. L'estampe est intitulée les Pécheurs de 1811 (année de la mort de Bunbury). Mais n’était la mention : « H. Bunbury del., » inscrite très-distinctement au bas, on prendrait cette estampe pour un dessin original de Rowlandson. En 1803, celui-ci grava pour Ackermann, du Strand, plusieurs copies des cstampes de Bunbury sur l’équitation, capies dans lesquelles on ne retrouve plus trace du genre de Bunbury. Le genre de Bunbury a un caractère tout burlesque.
Buaobury avait évidemment peu de goût pour la caricature politique. Comme Collet, il préféra les scènes de la vie sociale et les incidents plaisants des mœurs contemporaines, élégantes ou populaires. 1 réussissait fort bien à caricaturer l'équitation imparfaite ou maladroite, ou les chevaux rétifs; les nombreux sujets de cette
espèce qu'il traita jouirent d’une grande popularité. Ce goût pour les sujets équestres se manifeste dans les estampes publiées
Fig. 217.
en 1772. Plusieurs séries de sujets comiques de cette nature parurent à différentes époques, de 1781 à 1794.
L'une d’elles fut longtemps fameuse sous le titre d'Exploits équestres de Geoffroy Gambado. Notre figure 217 reproduit un incident où un cavalier peu habile, monté sur un cheval rétif, profite de l’état du terrain pour accélérer la locomotion. Cette estampe est intitulée :
Manière de cheminer sur deux jambes par la gelée: elle est accompagnée de cette légende en latin : Ostendent terris hunc
lanium fata neque ultra esse sinent.
Il arriva de temps en temps à Bunbury de dessiner la caricature avec plus de largeur de style, notamment dans quelques-
unes de ses derniéres œuvres. Des spécimens de ce dernier genre que nous reproduisons, notre première figure, intitulée Stréphon et Chloé (fig. 218), est datée du 18 juillet 1801. C’est le nec plus ultra de la galanterie sentimentale, exprimé avec un comique qui ne saurait être facilement surpassé. Le groupe suivant, représenté par notre figure 219 et tiré d’une estampe analogue publiée le 21 juillet de la même année, n’est pas moins admirable. Cette caricature est intitulée dans l'original : la Taverne du salut, probable-
Fig. 219.
ment par allusion à un fait du moment qui nous échappe dans le dessin.
Bunbury, comme nous l'avons dit précédemment, est mort en 1811. Il suffit de rappeler que sir Joshua Reynolds avait une opinion avantageuse de son talent.
Les estampes de Bunbury paraissaient rarement sans son nom, et, sauf celles qui ont été gravées par Rowlandson, elles sont faciles à reconnaître. Sans doute, son nom était considéré comme un nom populaire, qui avait presque autant d'importance que l’estampe même. Mais un grand nombre des caricatures publiées vers la fin du siècle dernier et le commencement du siècle actuel parurent sans signatures, ou sous des noms imaginaires. Ainsi une estampe politique, intitulée l’Atlas moderne, porte la mention « Maître Hook fecit: » une autre, intitulée le Fermier Georges délivré, porte « Poll Pitt del.» On lit « Everybody (Tout le monde)
delineavit » sur une caricature intitulée : le Saut de l'amant, et une autre, qui parut sous le titre d'Opérations vétérinaires, porte la signature « Gilles Grinagain (Rit-toujours) fecit. » Quelques-unes de ces caricatures étaient probablement les œuvres d'amateurs, car il paraît y avoir eu beaucoup de caricaturistes amateurs à cette époque en Angleterre. Sur une caricature intitulée les Armes écossaises, et publiée par Fores le 3 janvier 1787, on trouve la mention : « Dessins de gentlemen exécutés gratis, » ce qui signifie naturellement que Fores consentait à éditer les caricatures des amateurs, sielles lui convenaient, sans que ceux-ci eussent à en payer la gravure. Mais, en outre, quelques-uns des meilleurs caricaturistes du temps publièrent beaucoup de caricatures sous le couvert de l’anonyme, et l’on sait que tel fut le cas pour beaucoup d'artistes tels que Cruikshank, Woodward, etc., du moins jusqu'au moment où leurs noms furent devenus assez populaires pour servir de recommandation à l'estampe.
Ïl est certain que plusieurs des dessins de Woodward furent publiés sans nom.
C’est ce qu'il advint à propos de l’estampe dont notre figure 220 donne ici la copie. Elle fut publiée le 5 mai 1796, et porte le cachet de la manière de Woodward.
Le printemps de cette même année 1796 fut témoin d’un mécontentement universel causé dans le public par l'avortement des négociations cntamées pour la paix, et, conséquence naturelle, par la nécessité de nouveaux impôts et de nouveaux sacrifices pour continuer Ja guerre. Il parut à cette occasion plusieurs caricatures ingénieuses, du nombre desquelles était celle de Woodward. La guerre devenue inévitable, la question des généraux à choisir devenait de son côté très-importante, on le conçoit. Le caricaturiste
partit de là pour prétendre que le plus grand général du siècle était le général Mécontentement (qu'on peut aussi traduire par « mécontentement général, plainte générale »). Le général est représenté ici tenant de la main droite une bourse vide, et de la main gauche une liasse de journaux contenant une liste de banqueroutes, le bilan du budget, etc. Quatre vers burlesques écrits au-dessous expliquent la situation :
Don't tell me of generals, etc.
Ne me parlez pas d'adolescents transformés en généraux, Quoique, sachez-le bien, je n'entende pas flétrir leurs lauriers ; Mais le général, j’en suis sûr, qui fera le plus de bruit,
Si la guerre continue, sera le général Mécontentement.
Woodward avait beaucoup de la manière de Bunbury et se plaisait aux mêmes caricatures sur la société. Quelques-unes des séries de sujets de cette espèce qu'il publia, telles que la série des Symptômes de la boutique, celles de Tout le monde à la campagne, de Tout le monde en ville, et les Echantillons de folie domestique, sont ingénieuses et plaisantes. Les dessins de Woodward furent aussi gravés assez souvent par Rowlandson, qui,comme d'ordinaire, y imprima son cachet particulier.
L'estampe que reproduit notre figure 221 fournit un excellent exemple de son faire particulier. Dans l'original, elle porte le titre de le Désir. Le désir y est personnifié par un écolier affamé, regardant du dehors à travers une fenêtre un joyeux cuisinier qui porte un plum-pudding appétissant, On lit au-dessous : « Diverses sont les manières dont
cette passion pouvait être dépeinte; dans ce dessin, les sujets choisis sont simples : un jeune garçon affamé et un plum-pudding. » Cette estampe fut, dit-on, dessinée par Woodward; mais la manière est tout à fait celle de Rowlandson, dont le nom y est inscrit comme graveur. Elle fut publiée par R. Ackermann, le 20 janvier 1800. Woodward est bien connu pour la fécondité de son crayon; mais on sait si peu de chose sur l'homme même, que je ne puis donner ni la date de sa naissance ni celle de sa mort.
À cette époque vivait à Édimbourg un graveur de quelque mérite dans son genre, mais dont Île nom est presque oublié aujourd'hui, on ne le rencontre pas dans la dernière édition du Dictionnaire des graveurs, de Bryan. Il s'appelait John Kay, et l’on connaît quatre cents estampes signées de lui, avec des dates s'étendant de 1784 à 1817. Comme graveur, Kay n'avait pas grand talent, mais il avait beaucoup de verve, et il excellait à saisir et dessiner les points frappants dans les traits et dans la tournure des individus qui composaient alors la société d'Édimbourg. Dans le fait, un grand nombre de ses estampes consistent en portraits caricaturés, plusieurs personnages étant réunis sur la même planche, laquelle est ordinairement de petite dimension. Ainsi l’une de ces charges, que reproduit notre figure 222, représente le vieil et éminent géologue James Hutton, quelque peu étonné des formes que ses rochers favoris ont prises tout à coup. La planche originale est datée de 1787, dix ans avant la mort du docteur Hutton. L'idée de donner des visages à des rochers n'était pas neuve du
temps de John Kay; elle a été souvent répétée. Quelques-uns de ces portraits, parfois satiriques, sont bien faits et amusants. Kay paraît s'être rarement hasardé à des caricatures d’un autre genre; mais il existe une planche de lui, devenue rare, intitulée : la Coterie en danger, que quelques mots écrits au crayon, sur l'exemplaire que j'ai sous les yeux, indiquent comme ayant trait à une cabale organisée pour proposer le docteur Barclay à une chaire de professeur à l'Université d'Édimbourg. Cette caricature ne révèle pas un grand artiste, et d’ailleurs elle n’est pas très-intelligible aujourd’hui. Les personnages qui y figurent sont évidemment dans Ja cabale ; ils sont dessinés dans le genre des autres portraits de Kay.
4, La bibliothèque du Musée Britannique possède une collection des œuvres de John Kay, reliée en deux volumes in-40, avec une table des matières etun titre manuscrits; mais je ne suis pas en mesure de dire si c’est là une des copies préparées pour la publication, ou si c’est simplement la collection de quelque particulier. Cette collection renferme 343 planches, qu'on dit être toutes de Kay jusqu’à l’année 1813, époque à laquelle fut faite cette collection. La Coterie en danger n'en fait pas partie. J'ai devant moi un recueil moins volumineux, mais fort bien choisi, des caricatures de Kay, qu'a bien voulu me prèter M. John Camden Hotten, de Piccadilly. M. Hotten a eu pour moi nombre de complaisances de ce genre; c’est ainsi, notamment, que je lui dois la communication d'une trés-précieuse collection de caricatures de la dernière partie du xviie siècle et du commencement du nôtre, réunies dans quatre gros volumes in-folio, collection qui m'a été fort utile.