LE ROI ET LE CHAUSSON DE POMMES
« Un jour un monarque, las de crier, de fouetter, d'éperonner,
à la poursuite d'un pauvre daim sans défense (le cheval et le cavalier ruisselant d’eau) ct descendant un instant des sommets de son importance et de sa sagesse, entra par curiosité dans une chaumière où une pauvre vieille était assise près de sa marmite. Dans cette même chaumière, éclairée par les nombreuses crevasses de la muraille, la bonne vieille fée ridée et aux yeux éraillés venait de finir des chaussons de pommes qu'elle s’apprêtait à faire cuire. Les appétissants chaussons étaient rangés en bataille. « Qu'est-ce que « cela? qu'est-ce que cela ? qu'est-ce que cela? » demande le monarque avec sa volubilité habituelle. Puis prenant un chausson dans sa main, Sa Majesté, les yeux émerveillés, tourne et retourne le chausson : « C'est monstrueusement dur, monstrueusement dur . « par ma foi! s’écrie le roi. Dites-moi donc, je vous prie, ce qu « rend cela si dur ? — Plaise à Votre Majesté, » répond alors avec une profonde révérence la vieille pätissière, « c’est la pomme! — « Étrange ! étrange! merveilleux! merveilleux ! » réplique le roi en retournant le chausson; « c’est ce qu’il y a de plus extraordinaire ; cela dépasse toutes les sorcellerics de Pinetti! Singulière chose qu’il ne me soit pas encore arrivé de songer à un chausson! Mais, dites-moi, ma bonne femme, où donc, où donc, où donc est la couture ?— Sire, il n’y en a point, répond la vieille ; je ne sache pas qu’on ait jamais recousu des chaussons de pommes. —ÆEn vérité? répond le monarque ébahi. Mais comment, comment diable, alors, met-on la pomme dedans? » — Là-dessus la dame lui révèle le curieux procédé au moyen duquel la pomme est si bien cachée. Cette révélation fait tressaillir le Salomon de la Grande-Bretagne : il retourne bride abattue au palais, et consterne la reine et les ravissantes princesses en leur expliquant les merveilles de la confection des chaussons aux pommes. Et toute une semaine durant, le roi travailla au savant métier de pâtissier en chaussons, et dans son zèle, Sa Majesté s’enfonça tellement dans la pâte, qu’on eût pris le palais pour une boulangerie. »
Gillray ne fut pas le seul caricaturiste qui tourna les faiblesses du roi en ridicule; mais aucun ne les caricatura avec si peu de ménagement, ni évidemment avec tant de plaisir.
Le 7 mars 1796, la princesse de Galles donna le jour à unefille, la célèbre princesse Charlotte. La naissance de cette enfant mit, dit-on, le roi dans l'enchantement. Ce bonheur du grand-père pa= rait avoir élé deviné d'avance par le public; car, le 13 février,