I . Philippe II, tragédie. Voir Recueil précite
Encore uno ode fut adressée à lempereur de Russie :
Heureux si, plus docile à mou humble fortune, Je n'avais parcouru ^ue la route commune
Où disparurent mes aieux, Et si le fol amour d'une gloire frivole, Aux magiques faveurs de cette vaine idole, N'eût point fixé mes vœux.
Mais combien la fin est touchante qui peint les déboires de cette honnête nature!
Riche de mon ignorance.
Dans ma douce obscurité, Je vivrais sous l'influence Du beau ciel que j'ai quitté.
En 1810, à l'époque où Jean-Baptiste Daumier songeait déjà à faire imprimer le malencontreux volume de poésies, se jouait dans la maison un petit garçon âgé de six ans, qui de son crayon devait traduire en prose brutale les mœurs contemporaines.
Grâce au petit poème iVii/ie Matinée de printemps, le père avait été désigné par les académiciens de Marseille comme le successeur d'un Bloomfield, qui, dans le Valet de ferme, chantait, pour la première fois, le charme de la vie des champs. Le fils du vitrier devint une sorte de Burns révolutionnaire.
Le poète dédiait des vers au fameux avocat
général qui faisait, condamner Déranger. Toute la verve du peintre fut employée contre les avocats et les << gens de Palais. •>
Le père adressait des odes aux souverains. C'était sous de singuliers traits que le caricaturiste verrait plus tard les courtisans, les princes et les rois.
Jean-Baptiste Dauniier composait péniblement une tragédie. De quels ridicules Honoré Daumier affubla plus tard tuut ce qui touchait à la machine tragique !
Les pipeaux du père étaient doux et tendres, le crayon du fils fut énorme et violent.
Tel père, tel fils. Du côté de l'art, le proverbe fut menteur; mais oi^i le père et le fils se ressemblèrent, ce fut par une vie insouciante, un fonds de philosophie, un manque absolu d'ambition, une existence vouée à un rude labeur.
On lit dans la Caricature du 30 août 1832 : « Au moment où nous écrivons ces lignes, on arrêtait, sous les yeux de son père et de sa mère, dont il était l'unique soutien, M. Daumier, condamné à six mois de prison pour la caricature du Gar- (janlua '. )>
Tel fut le début dans la vie d'un jeune homme qui, par amour de l'art, avait quitté une maison de librairie oi^i il était employé; mais il serait difficile de reconnaître dans ce faible essai de Gargantua le crayon viril qui allait entrer si profondément dans le moderne.
1. Un jeune écrivain me fait remarquer le hasard qui poussa un caricaturiste d'essence rabelaisienne à débuter dans l'art satirique par une planche intitulée Gargantua.
Il s'agit du roi qui avale de gros budgets et des pâtés -dotations, que de petits mirmidons habillés en ministres lui font passer. Quand on regarde les caricatures fielleuses qui ne reculaient à cette date devant aucune audace pour battre en brèche la royauté, on s'étonne qu'une si médiocre composilion, qui ne brillait ni par la pensée, ni 'par l'exécution, fût déférée au parquet.
La force a ses privilèges. Un dessin robuste n'eût pas été poursuivi. Le parquet incrimina la pauvre lithographie, et Daumier, condamné à quelques mois de détention, fut adopté dès lors par un parti ardent qui cherchait partout des recrues.
Avant de dire quel était ce parti, il faut montrer que de celte condamnation germa sans doute la
raillerie persistante des Gens de justice, que Daumier étudiait de son banc de prévenu.
Ce procès n'a laissé d'autres traces que quelques lignes dans les journaux judiciaires du temps; l'ac-
I)K LA CARICATURK .MoDERNE-:
cusé n'avait pas de nom. Il dut paraître timide aux débats.
La magistrature ne se doute pas quelles rancunes emplissent le cœur de certains prévenus qui savent à peine répondre un mot aux questions du
président, écoutent avec stupéfaction les périodes arrondies du procureur du roi et baissent la tête sous l'arrêt.
Ces brebis ont des révoltes immenses à l'intérieur; elles se soumettent à la force et ne la reconnaissent pas.
'. On a trois jours pour maudire ses juges, » est une maxime que les gens au pouvoir ne devraient pas oublier. Toute liumilialion passe dans leur sang et y laisse une amertume que rien ne saurait enlever. Un La Bruyère à la cour, un Lesage chez un traitant, un Daumier à la barre de la police correctionnelle n'oublient pas I Et un jour ces natures délicates se débarrassent des injustices qu'elles ont ou croient avoir subies.
Les « gens de justice » occupent une grande place dans l'œuvre de Daumier. Près de quarante ans après sa condamnation, le maître remplissait Paris de claires et ironiques aquarelles en souvenir de personnalités du parquet qui l'avaient jadis blessé par leur ton, leurs rigueurs impitoyables.
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Croqui? de Daumier,
La révolution de 1830 l'iil le privilège de mettre en lumière, dans les lettres et les arts, des forces de toute nature qui n'avaient pas trouvé leur voie jusque-là et s'agitaient impatiemment. La liberté surtout donna l'essor à une bande de caricaturistes, au milieu desquels se dresse un homme dont il est bon de parler, car son œuvre ne parle guère pour lui.
Dessinateur obscur sous la Restauration, cet homme était dévoré intérieurement d'une flamme qui devait, bien avant 1848, mettre le feu au trône (les Tuileries. On l'appelait Philipon ; Louis-Philippe n'eut pas de plus violent adversaire. A partir de 1831, ce fut une guerre acharnée entre le rui et
lui. Philipon avait fondé la Caricalurc, redoiiblanl d'audace de jour en jour; mais les amis du roi le forcèrent à brider celte terrible liberté de la presse que le monarque n'osait restreindre, l'ayant inscrite au fronton de la Charte.
Peu d'hommes furent plus condamnés que Philipon : les condamnations lui donnaient du ressort. C'était une activité fébrile ^ . 11 ne dessinait plus, ayant reconnu que là n'était pas son avenir, mais il dirigeait les crayons d'un groupe nombreux, appelait à lui les jeunes gens, leur insufflait sa flamme, donnait des idées à ceux qui n'en avaient pas, devinait la nature de pauvres garçons qui s'ignoraient. leur servait de bouclier et comparaissait pour eux à la cour d'assises, où il tenait des discours de rapin enragé. C'est à Philipon qu'on doit le développement de Grandville et de Daumier; il tenta d'enlever quelques peintres à leur palette : Decamps, Bouquet, Raffet; poussa en avant des natures incomplètes, telles que Traviès, et n'eut qu'une médiocre action sur Henry Monnier et Gavarni.
Dans cette Revue curieuse de la Caricature, les premières années du règne de Louis-Philippe sont tracées minute par minute. Les crayons ne s'arrêtent pas. Et quels crayons! C'est le roi qu'on épie dans tous les actes de sa vie privée, de sa vie publi(iue, et avec le roi, ses enfonts, ses intimes, le>