PORTRAITS 1) APRÈS NATURE, PAR DAUMIER
Cour J'assises, i6 août 1853. P'^S^ 59-
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Toutolbis une inlimilô no s'cHahlil pas entre ces deux hommes, Balzac étant plutôt frappé par les exactes réalités d'Henry Monnicr et les aspirations à l'élégance de Gavarni.
A vrai dire, Daumier n'avait pas encore donné sa mesure. Mais si Balzac remarqua les admirables portraits de Bastien et Robert, les assassins de la rue de Vaugirard, certainement le romancier s'écria que, plus tard, ces croquis seraient classés dans les portefeuilles des pliysiognomonistes et des phrénologistes.
Les yeux de Bastien sont cachés derrière les lunettes bleues de l'homme d'affaires véreux. Le nez est petit et rusé, la bouche animale; l'accusé se présente devant la cour, protégé par une cravate blanche. C'est l'inventeur du drame. A côté de lui, son complice Robert, au crâne aplati oii sont inscrites les qualités de la bote: la rudesse, la résolution.
On se rappelle peut-être que les deux assassins avaient enterré dans un jardin le cadavre d'une vieille femme; au moment où la prescription allait couvrir leur crime, une parole imprudente de Bastien, qui sans cesse harcelait Robert de demandes d'argent, mit la justice sur les traces des auteurs du meurtre.
Quel drame que celui du squelette de la victime apporté tout à coup, la nuit, en cour d'assises! Tout jeune, je suivais avec émotion les détails des
débats dans la Gazette dc^ Trihiiiiau.r, comme aussi je mliUéressais aux procès politiques et aux caricatures. Trente ans après, caricatures, portraits et procès se dessinent si nettement dans mon esprit que je crois voir, avec son bout de corde autour du cou, le sinistre squelette, dessiné symboliquement pur Daumier au-dessous du masque des assassins.
Un esprit distingué faisait remarquer que les meilleures traductions sont celles données du vivant des écrivains. Le roman de Clarisse Harloive a besoin d'être traduit au xviu'= siècle, à cause de certaines nuances de sentiment contemporain, que ne peuvent rendre plus tard les traducteurs exacts. Certains mots, certaines tournures qui passeront de mode, doivent être fixés sur l'heure, comme les sonates d'un Haydn gagnent à être exécutées sur un clavecin.
Élevé avec les dessins de Daumier, j'espère en rendre nettement la portée. J'ai vu Louis-Philippe et les hommes qui l'entouraient; j'ai suivi les procès des républicains dans les gazettes du temps. Et si je ne fais pas bien comprendre le génie de l'artiste, c'est que l'expression mentira à ma pensée.
Un des plus nets portraits de l'œuvre de Daumier est celui de M. Persil, magistrat sec, froid, anguleux, aux chairs luisantes et blêmes, aux yeux caves.
Le nez esl long, droit, mince; les mèches de cheveux fins et pointus se dressent comme des moustaches de chat aux alentours des yeux; la ligne courbe de favoris soigneusement taillés disparaît dans le col de la robe. Toute la partie molle du masque semble avoir été rongée par l'ambition; les chairs vertes sont collées sur des os tranchants comme le couteau oblique que le portraitiste a dessiné en blason sous le portrait. Une tête coupée, des chaînes, des menottes, complètent le symbole.
Le procureur général a obtenu de nombreuses condamnations contre la presse; il a fait jeter des démocrates en prison, il a appelé sur la tête des révolutionnaires de sanglants châtiments. Telle est la puissance de la caricature, que ce nom, ce masque, ce sanglant blason, restent à jamais dans le souvenir ^ .
Un si terrible portrait. est cruel et grave. Ici,
1. Un homme considérable dans les lettres, je peux aujourd'hui nommer M. Sainte-Beuve, qui connaissait M. Persil, m'envoya cette note : « M. Persil avait une grande âpreté à la poursuite, à l'accusation et à toute discussion, et cette âpreté se traduisait dans sa voix, qui était sèche, un peu stridente, et qui ne faisait pas mal l'effet d'une scie ébréchée. — Très honnête homme d'ailleurs, et ayant sacrifié à son entrée dans la politique son cabinet d'avocat, où il gagnait, avant 1830, plus de cent mille francs par an. »
Il est bon d'ajouter qu'à la mort de M. Persil, ses adversaires oublièrent leurs rancunes pour les tourner en plaisanteries. " M. Persil, disaient les petits journaux, est mort pour avoir mangé du perroquet. »
plus de ces lymphes dont la caricature chargeait les défenseurs du roi. Le dessin est impitoyable comme la maigreur du procureur général.
M. Persil fut une puissance; ce n'est plus qu'un masque. Un jeune artiste avec son crayon arrive aux reliefs des médailles, et le trait, rien ne peut l'elTacer. La politique du temps est oubliée, la royauté disparaît, l'homme meurt; il reste une feuille de papier avec un masque de procureur général.
Toujours, dans les moments de trouble, la foule veut voir dans l'accusateur public une figure qui ressemble à ce portrait. L'individu s'efface pour faire place à un type. C'est là ce que trouvent si rarement les poètes, les romanciers, les peintres et les caricaturistes^.
Les passions politiques d'une époque en excusent les brutalités. Rien de taquin dans les attaques du
1. Par de tels précédents, on pourrait croire que Daumier s'est montré sans cesse rude et impitoyable ; il a fait preuve quelque-
DE LA CAIUCATI'RK .MoDKllM'; 4'!
maître: quohiuo chose de grand, de gras, d(; l'orliflant.
Combien de caricaturistes font penser aux alxjicments des roquets? Le lion furieux ne perd i)as de sa noblesse. Quand Uaumier s'attaque à une /((jure, il semble que le respect se glisse dans ses crayons. A diverses reprises, je retrouve dans l'œuvre le profil de M. Guizot, grave, pensif, austère. Pourtant Daumier obéit à un mot d'ordre, aux colères d'un parti qui fait du banc des ministres un pilori et sans cesse crie à l'accusé : « Tu as été à Gaiid! <> mais un jour, quand la postérité recherchera les traits et l'attitude de l'homme politique devant les injures de ses adversaires, M. Guizot, même dans l'œuvre du caricaturiste, passera pour une noble figure du temps.
M. Thiers a été traité avec malice et sans fiel par le rude crayonneur. Pendant vingt ans, de 1832 à 1852, Daumier l'a mis en scène, et toujours M. Thiers apparaît souriant, malicieux, non sans rapports de physionomie avec le grotesque profil du Punch anglais.
Cette vignette de Gruikshanck représente Punch
fois d'un sentiment domestique touchant. La Revue des peint rc'i (Aubert, 1833-34-35) contient de douces compositions du satirique, plein de pitié pour les pauvres et les vieillards. Daumier perdit rarement de vue la peinture, et c'est d'après des aquarelles, la Malade, la Bonne Grand' Maman, que furent publiées ces œuvres empreintes tout à la fois de tendresse et de bonhomie.
ballLi par sa femme. J'y vois M. Thiers malmené par la caricature; mais comme Punch, il n'est pas homme à laisser longtemps le Mton dans les mains de son ennemi, et il se pourrait bien que tout à l'heure ce soit M. Thiers lui-même qui rosse la caricature.
De 1832 à 1835, Dciumior reprit sans cesse les mêmes personnages politiques, et il est curieux de voir comment il procède à leur égard, commençant d'abord par les mettre en scène dans de petites vignettes en tète du Charivari, qui semble ainsi patronné par le président Dubois, Yiennet, Prunelle, Yatout, Barlhe, Jacques Lelevre et Benjamin Delessert *.
Tels étaient les saints adorés dans ce lieu, et telles les statues sous le porche : MM. Pataille, Fulchiron, d'Argout, Sébastiani, Kératry, Royer- Collard, dTIarcourt, de Schonen, Jullivet, Sinuner,