A I, A CHAMBRE DES I> A I R
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xnirire pour les belles, et M. Benjamin DelesserL portant des titres de rente sous le bras, et M. Séhastiani irréprochable dans sa toilette, et M. Viennet rafïeant dans sa cravate. Puis défilent les marchands de drap et les marchands de suif appelés aux affaires, les Cunin-Gridaine, les Ganneron. La haine apparaît plus souvent que l'esprit dans certaines légendes : voici M. Odiot, qu'un texte violent baptisait Odieux *.
Que de croquis et d'études partielles, qui devaient iboutir au Ventre législatif!
L'admirable planche qui représente le banc des ministres et les députés conservateurs, j'hésite à la décrire. La satire sous de tels crayons devient de l'histoire, et la plume est faible à côté du crayon. Dans un banc circulaire se tiennent les ministres, M. Guizot et M. Thiers, M. de Broglie, M. d'Argout, M. de Rigny, etc. Au milieu de l'enceinte, accoudé familièrement sur le pupitre des ministres, le maire de Lyon, M. Prunelle, les cheveux emmêlés, les habits fatigués, montre sa familiarité avec les hommes politiques 2. Derrière les ministres s'é-
1. u Son nom, disait Philipon par un procédé familier aux journalistes du temps, est Odier ; c'est par erreur que l'imprimeur lithographe a écrit Odieux. » {Caricature, 20 juin 1833.)
2. En regard de ces i)hysionomies grotesques d'une apparence si réelle, il faudrait mettre les portraits officiels et chercher la vérité entre les deux. L'instinct qui pousse le curieux à s'arrêter à la porte des marchands de gravures m'a fait rencontrer une belle estampe du maire de Lyon qui joue un rôle si comique dans la galerie
tagent en amphithéâtre les gras, étalant leurs ventres clans l'intervalle des bancs.
Qu'on s'imagine une assemblée photographiée, mais une photographie interprétée par une âme ardente 1 Ce ne sont plus des portraits sur une feuille de papier. Tous ces hommes vivent, remuent, écoutent, regardent comme dans la vie. Le cadre disparaît. C'est un coin de la Chambre avec ses ombres, ses lumières, ses demi-jours, ses transparences.
Ah ! le beau génie que ce Daumier et comme la postérité le récompensera d'une telle page!
Nous sommes trop chiches d'enthousiasme, ou nous le prodiguons pour des misères. Nos admirations, nous les éparpillons sur des œuvres d'un ordre inférieur, et quand nous sommes en face de fortes conceptions, il ne reste plus de ces cris puissants qui attestent à un homme qu'il est compris!
ouverte aux conservateurs par Daumier. M. Prunelle n'est plus le personnage ébouriffé de la caricature : son masque représente un homme intelligent préoccupé de graves affaires; même les yeux ne manquent pas d'une certaine vivacité.
Le Ventre législatif lait paiiie d'une série intitulée : Association mensuelle Utltorjraphiqiie , autre entreprise de l'infatigable Philipon, qui avait pour Lut par cette publication de venir en aide aux condamnés politiques. Nombre de dessinateurs furent appelés à collaborer à l'œuvre ; et c'est en comparant les compositions de Dauniier avec celles des artistes attachés à la même entreprise, Grandville, Traviès et autres, qu'on peut juger de la rare puissance du maître.
Daumier fournit cinq grands dessins : quatre resteront comme une des plus hautes expressions de la lithographie en 1834.
11 fallait un vaste cadre à ce crayon qui s'étale
magistralemciil .sur la pierre et la Iranslurme en fresque satirique.
— Ne vous y frottez pas! s'écrie un imprimeur, au centre d'un cercle magique oi^i est inscrit: Liberté de la presse.
Rien de plus prosa'ïque qu'un imprimeur coiffé du traditionnel bonnet de papier. El pourtant, il a sa grandeur cet homme du peuple, les bras nus, les poings fermés, en garde pour la défense, hardiment campé vers un groupe d'oi^i, brandissant son parapluie, Louis-Philippe se détache menaçant, poussé par un magistrat et retenu par un homme en habit noir qui semble lui dire : « Si vous franchissez le cercle dans lequel se retranche l'héro'ïquc ouvrier, vous serez renverse comme Charles X * I »
Daumier apparaît dans ce dessin avec ses puissantes qualités. Son ouvrier imprimeur évoque le souvenir des vigoureuses statues antiques; la mâle tournure des figures de bronze a passé dans la représentation d'un homme du peuple.
Pourquoi cacher les défauts de l'œuvre? Les mains, comme dans quelques planches du maître à cette époque, sont lourdes et communes. Le masque, le geste, le mouvement, l'allure propre à chaque personnage semblent alors l'unique pré-
1. Un autre groupe du fond symbolise Charles X, sur le sol, ne pouvant se relever, malgré l'aide que lui apportent des j)rinces étrangers.
occupation de rartisle. Jl se corrig'oi"'» pl'i^ Lard.
Il cil est de la Liberté comme de la République. Ces deux figures ont porté bonlieiu' au peintre dont le crayon est empreint d'un idéal démocratique ^sans rapport avec les grêles taquineries de Grandville. Toujours Daumier entrevoit la Liberté avec une croyance robuste.
Un juge entre dans le cachot d'un condamne politique enchaîné.
— Et pourtant elle marche! s'écrie le prisonnier montrant sur les murs de la prison le radieux mirage de la Liberté qui vole dans les airs, et laisse une traînée lumineuse qui éclaire les années de 1830 à 1836.
Par ce dessin on comprend les aspirations de la jeunesse d'alors, ses croyances, ses dévouements, sa confiance jusque sur la paille des cachots.
C'est au même ordre d'idées que se rattache la composition: Ah! tu veux te frotter à la presse! Un imprimeur du National a mis sous presse Louis- Philippe, dont la figure étoffée s'élargit en sens horizontal, écrasée entre la platine et la forme.
Était-il dangereux au début de ce règne de faire des lois contre la presse? Logiquement les démocrates disaient oui, les amis du pouvoir répondaient non. Grave question. Une violence sans mesure, des attaques passionnées, de féroces personnalités qui portaient coup tant l'ensemble était menaçant, semblaient concorder avec l'émeute et
rinsurreclion, dont le souverain triomphait sans consolider son trône *.
On fut injuste pour le pauvre roi coupable de sentiments bourgeois; et pourtant je ne peuxm'enpecher de faire corps avec le caricaturiste dont la raillerie, si persistante qu'elle soit, est exempte d'amertume.
Avec le Ventre législatif, la planche du mois de mai de V Association mensuelle est une des plus importantes de l'œuvre de Daumier.
Un cortège funèbre se dirige vers les hauteurs du Père-Lachaise. C'est là que le peintre a pu montrer l'aspect nouveau de son crayon : les horizons pari-
1. On aura peine plus tard à déchiffrer les nombreuses compositions symboliques relatives au gouvernement constitutionnel. La vignette ci- dessous, d'un des dessinateurs du Charivari,
représente le char de l'État aux timons duquel (ces timons sont des canons) des animaux lourds et timides sont attelés : bœuf, porc, âue, tortue, lièvre. Un animal hybride, avec un rabat de juge, dirige le char qui porte les tables de la Charte.
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siens, le plein air, la façon dont il comprend la lumière. Les grands artistes ne s'emprisonnent dans aucune spécialité. Daumier rit habituellement de l'homme; mais, malgré sa nature sarcastiquc qui l'a emporté, il n'en, contient pas moins un paysagiste de premier ordre.
' A,u milieu du cimetière, près d'une tombe, se détache une larmoyante figure de croque-mort, l'antaslique à force dé réalité. 11 joint les mains et semble prêt à s'agenouiller devant le corbillard qui passe ; mais sous les crêpes pendants de son chapeau se dessinent les épais favoris légendaires.
— Enfoncé Lafayette! s'écrie le croque-mort royal.
Comment faire passer sur le papier l'éclatante transparence de cette composition, le mouvement des groupes entourant le corbillard, les tombes étagées sur la colline! Il faudrait un esprit anglais pour rendre cet humour considérable.
Après une telle page, Daumier eût été placé par l'Angleterre à côté des plus grands maîtres. Nous avons peur en France de la force d'oi^i qu'elle parte, du dramatique ou du comique.
La dernière planche de cette série, d'un dramatique inaccoutumé, a pour titre la Rue Transnonain : elle est la plus populaire des œuvres de l'artiste.
Chacun se souvient de ce terrible drame. Le mot Transnonain en est resté sinistre.
L'insurrection partait souvent de rues du quartier Saint-Martin liabitées par des ouvriers. Un jour d'émeute, les soldats, massacrés dans ce dédale de ruelles, s'élancèrent furieux, grisés par la poudre, dans les maisons de la rue Transnonain, et le massacre commença des faibles et des forts, des coupables et des innocents, des femmes et des enfants.
Les historiens ont décrit cette scène cruelle dans ses horribles détails. Daumier y a vu un entresol bas, en désordre, un lit fouillé par les baïonnettes, un sinistre traversin pendant hors du lit, et, à terre, morts, une femme, un enfant, un vieillard, un ouvrier à la chemise ensanglantée.
Goya seul, dans ses Scènes d'invasion, a pu rendre un si cruel spectacle.
Le nom de Goya ne se trouve pas sous ma plume sans motifs. Il existe de secrètes analogies entre l'Espagnol et le Marseillais : môme flamme intérieure, même ardeur politique, même improvisation.
Quel que soit l'outil que tiennent ces artistes, crayon, pointe ou pinceau, la main peut à peine en modérer l'impatience. La sensation est si vive chez de tels hommes qu'elle se répand en traits ardents et colorés.
Le contour linéaire, ces natures fiévreuses l'indiquent par des lignes passionnées, et les enthousiastes peuvent seuls comprendre la flamme qui. dévorant toute règle, se crée des sillons nouveaux
lllSTolKE
OÙ l'a ri Irouve son compte. Une sensation si vive se paye parfois par un manque de correction. Mais combien de grandes qualités font oublier quelques négligences dans lesquelles ne tombent pas les êtres froids et rassis !
Dans le moindre des croquis de Daumier perce une griffe. Il n'y a rien d'héroïque dans la repré-
sentation ci-dessus. Pourtant le mouvement est si juste et la musculature si nettement indiquée, qu'on voit l'artiste, épris du nu, saisir l'occasion pour indiquer en quelques traits spontanés le dos d'un être accomplissant un vulgaire acte de toilette.
Daumier s'empare du moindre prétexte pour donner cours à ses préoccupations; ou plutôt son
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amour du mouvement est lel qu'il remporte hors du Ibssé satirique pour le rejeter sur le terrain de la ligne, du contour et de la couleur. 11 a semé ainsi dans les journaux des centaines de \ignettes accentuées à propos desquelles un esthéticien pourrait épiloguer. Dans le caricaturiste les statuaires reconnurent un Irère, et c'est cette double qualité que je tenais à mettre en relief.
La physionomie de ces artistes montre des esprits réfléchis et penseurs. Leur main est fougueuse, leur masque en apparence tranquille. Non pas que la flamme morale n'ait laissé de traces extérieures; mais l'observation profonde qu'ils portent à toute chose prend le dessus et éteint momentanément les fougues qui ne surgissent que le pinceau à la main.
Daumier et Goya ne se ressemblent pas seulement par la flamme intérieure : je suis frappé par certaines analogies physionomiques. Des traits bourgeois au premier aspect, de petits yeux interrogateurs et surtout une lèvre supérieure d'un développement particulier chez les deux maîtres *.
Est-ce dans la lèvre supérieure développée (on
1. Ce détail, on le trouve nettement accusé dans le portrait de Goya, gravé jar lui-même en -tête des Caprices; les artistes qui ont dessiné la figure de Daumier n'ont pas suffisamment indiqué ce tiait caractéristique si remarquable chez M. de Talleyrand.
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pourrait la qualifier de simiesque), qu'est tapi l'esprit satirique? Les physiognomonistes ne me paraissent pas s'en être préoccupés. Dans une science si arbitraire (ce n'est môme pas une science), de tels détails qui prêtent à tant de controverses ne sont importants qu'appuyés sur des analogies, et elles sont remarquables chez les deux maîtres, dont j'entrevois la parenté.
C'est ici qu'il convient de placer un portrait de Daumier à l'âge de quarante ans.
A une époque où je cherchais à me faire une idée de ces lutteurs qui, avant d'imposer leur nom, ont tant de peine à le faire sortir de la trompette de la Renommée, j'eus occasion de rendre visite au grand travailleur qui, du fond de l'île Saint-Louis, crayonnait ces nombreuses feuilles où sont représentées les laideurs bourgeoises. Combien fus-je étonné de rencontrer une sorte de philosophe aux longs cheveux grisonnants qui ennoblissaient une figure vulgaire en apparence, mais relevée par des yeux observateurs, curieux et remplis d'une sorte de bonté inquiète!
Une très rare lithographie, laissée par le sculpteur Jean Feuchères S permet d'étudier Daumier
1. Feuchères, nature élégante et distinguée, qui a apporté clans l'art industriel un arrière-parfum de la Renaissance, témoignait d'un vif enthousiasme pour les oeuvres du caricaturiste. Il les collectionnait avec soin, et cet ami délicat avait eu, vers 1850,
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encore jeune; c'est déjà un sungeiir eL un esprit plein de croyance.
Un tel portrait par un enthousiaste devait être ce (ju'il est : simple, vrai, avec une certaine nuance mélancolique que l'ami avait entre-aperçue sous le calme "habituel de l'artiste.
Il faut aimer quelqu'un pour bien le représenter. Un portrait, ce n'est pas seulement l'homme du jour, c'est aussi celui de la veille et quelquefois du lendemain. L'ami se rappelle certaines qualités morales qui échappent aux crayons vulgaires et pressés.
Michel Pascal a modelé d'après Daumier un médaillon exact et fin. Ce statuaire, à qui l'art religieux doit certaines œuvres exécutées avec autant de simplicité que celles des tailleurs de pierre du moyen âge, avait, lui aussi, une afCection fraternelle pour le caricaturiste.
Pendant que le maître, dans les soirées d'hiver, crayonnait ses pierres, Michel Pascal sculptait le spirituel médaillon pour lequel mon ami, le poète Baudelaire, encore en possession de ses facultés, m'envoyait de l'étranger un morceau de poésie dans le style épigraphique et légendaire des vers inscrits au bas des vieilles gravures.
l'idée de publier un catalogue de Tœuvre de Daumier, auquel nous devions travailler ensemble. J'ai accompli plus tard cette tâche. Voir Cataloijne de l'œuvre lithograpkié et (jravé de Daitmier. Paris, Heymann, 1878. Petit in- i".
in^ToiPvK
Dessin de Kieutzbeiger, d'après ^lichel Pascal.
HONORE DALMIER
Celui dont nous t'offrons rimafjc, Et dont l'art, subtil entre tous, Nous enseirjne à rire de nous, Celui-là, lecteur, est un sage.
C'est lin satirique, un m'Xjueur; Mais r énergie avee I a f/ a elle Il peint le Mal et sa séquelle Prouve la beauté de son cœur.
Son rire n'est }ms la grimace De Mehnoth ou de MépJiisto Sous la torche d'une Alecto Qui les brûle, mais qui nous glace.
Leur rire, hélas! de la gaité N'est que la monstrueuse charge; Le sien rayonne, franc et large, Comme un signe de sa bonté.
Charles Baudelaire.
Il laiU noter en passant Timprcssion des caricatures du maître sur les lyriques, qui cependant n'étaient pas de la même génération.
Deux des plus remarquables, Charles Baudelaire et Théodore de Banville ont voulu montrer au public la grandeur qui se cache derrière le masque comique. L'un donne l'essence de la satire et du satirique en ces stances; l'autre, on le verra plus loin, a traduit, dans une ode funambulesque célèbre, le rire particulier à l'auteur de YHistoire ancienne.
Admirations qui étonneront peut-être les gens officiels, alarmés de ne rien trouver de respecté par les satiriques.
Et, en effet, tout homme à l'aspect solennel et excessif, tout être sacerdotal qui porte trop haut la | tête doivent compter avec la caricature.
Non, vraiment, le caricaturiste ne respecte ui l'a-
DE LA CARICATURE MODERNE tw
bus de pouvoir des grands, ni la morgue des hommes d'argent, pas môme le critique austère qui prétend raturer et régenter l'homme de génie.
Sur cette matière le poète, dans son indépendance, s'entend avec le caricaturiste.
Je ne crois pas qu'un Gustave Planche ait écrit une seule fois le nom de Daumier. Ce silence d'un critique, alors célèbre, ne put émouvoir un homme sans cesse préoccupé de s'améliorer. Quelle influence eût exercée la critique officielle sur un esprit libre, forçant les cadres étroits d'un journal satirique pour y couler la puissance de sa personnalité!
«^Vî
11 laul c'oiiliinicr à reuillcter la Caricature, où Daumier a laissé d'étranges compositions, quelquesunes signées Ror/elin. Daumier, sous ce pseudonyme, semble avoir éteint volontairement son crayon (les planches signées Rof/erni sont d'une faible exécution) afin de ne pas attirer Tattention du préfet de police, qui avait accordé à l'artiste un délai illimité pour se rendre en prison; mais il arriva qu'un dessin représentant M. Gisquet lavant un drapeau tricolore pour en enlever les couleurs S
1. Le bleu s'en va, mais ce diable de rouge tient comme du sang, telle est la légende d'ime planche signée Honoré, avec ce tilre : Caricature politique, n° 33. Je la signale aux amateurs, car elle est rare, les exemplaires ayant été presque tous saisis.
ranima iiccossaironioiil 1(\>^ culèros du prélol. L'arlisle fut apprcliondé au corps, et coiiduil à Sainie- Péla[,ne.
Les temps devenaient menaçants; les émeutes de plus en plus vives. Le ministère prit un parti, et la haute cour fut constituée pour juger les républicains. Nous devons à ces procès de beaux portraits sous le titre de Juges des accusés d'avril. C'est là (]ue l'avenir consultera la physionomie des principaux membres de la Chambre des pairs. A la buvette, le général Mathieu Dumas, vieillard cacochyme, les yeux protégés par une grande visière verte, répare ses forces en trempant un biscuit dans un verre de vin de Bordeaux. Excellent portrait : mais combien plus admirable le vieux Barbé-Marbois, affaissé dans un fauteuil d'acajou auquel Daumier a donné une tournure curule! La douillette de soie qui enveloppe les membres de l'ancien déporté devient une robe florentine ; un caloquet de velours couvre le crâne du sévère vieillard, auquel le peintre a communiqué une sorte d'aspect dantesque. Dans de tels portraits apparaît le grand artiste ; de la décrépitude il tire de nobles lignes, et, quoique son cœur soit avec les adversaires des hommes qu'il peint, l'amour de la réalité, plus puissant que la haine politique, le porte à représenter grand ce qui fut grand.
Singulier combat que celui qui se passait alors! Qui rie se rappelle avoir vu aux étalages des marchands d'estampes des portraits de hardis jeunes
gens à longs cheveux, les uns en habit sur lequel se détachent les pointes d'un gilet blanc à la Robespierre, les autres en blouse, un bonnet phrygien sur la tête, tous la mine grave, la physionomie inspirée?
Un Alibaut, tirant sur le roi, devenait un martyr,
et plus d"une dame aventureuse de Tepoquc a conservé des cheveux du régicide.
A la Cour des pairs, c'était une lutte organisée entre les accusés et les juges. Les prévenus ne se défendaient pas, ils attaquaient, et à maintes reprises les pairs de Franco frissonnèrent quand, appelée par des voix éloquentes, l'ombre vengeresse de Ney descendait dans le prétoire pour accuser les Juges.
A l'extérieur du Luxembourg, la lutte n'était pas moins vive. Daumier fut le plus hardi tirailleur de
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cette armée menaçante. Ses portraits de pairs rie France restent marqués de son crayon comme l'est un enfant de la petite vérole. Une brutalité sans précédent dans l'art présida à la confection de ces masques, qui avaient la souveraine apparence de la
; réalité : tout juge devint un vieillard hébété, laid, édenté, goutteux, paralytique et podagre, quand tout accusé était représenté jeune, beau, enthou-
; siaste, noble et courageux * .
Le dénoûment de ces procès était enregistré par des légendes âpres et cruelles. « La cour rend des services et non pas des arrêts, » dit un juge à un
, démocrate enchaîné (c'est le caricaturiste qui rapporte cette réponse). Dans d'autres compositions,
î Louis-Philippe, déguisé en chirurgien, saigne la Liberté et est appelé « le grand saigneur ». On voit
! des sergents de ville à face de bouledogues, déposer
I leurs tricornes dans un coin et cacher leurs épées sous des robes de juges. Un accusé refusait-il l'as-
j sistance d'un défenseur, le malheureux avocat
I nommé d'ofTice par le chancelier Pasquier devenait, suivant les journaux démocratiques, un mouchard chargé de compromettre la cause.
1. Les portraits des accusés, d'une exëcutioa vulgaire, et qui intéressaient le gros public par cette vulgarité même, sont d'un lithographe médiocre, Julien. Ce ne fut que plus tard, de 18 i8 à 1850, dans la galerie des Représentants représentés, que Daumier donna une réelle physionomie aux don Quichotte de la démocratie, à Barbes, Lagrange, etc.
7<> lilSToIKK
J"ai sous les yeux une planche de la Caricature d'une telle exaspération qu'elle fait frissonner, tant l'art peut i)rêter de force aux plus mensongères accusations. C'est l'hyperbole cruelle des événements du moment. Les accusés, de concert avec leurs avocats, invectivaient sans relâche les pairs de France; avocats et prévenus se plaignaient pourtant que la défense ne fût pas libre. La Tribune qX le National chaque jour le répétaient sur tous les tons.
— Accusé, parlez, la défense est libre. Telle est la légende d'une féroce composition de Daumier. L'accusé est bâillonné ! Le président, avec un sourire de hyène, l'invite à s'expliquer. Le prévenu se débat, mais en vain, saisi par trois juges dont la robe est chargée de décorations. Un autre magistrat tient une hache à la main et s'avance près du condamné, qui, lié, a déjà la tête appuyée sur un billot.
Jamais le crayon de Daumier ne fut plus sinistre. Il répondait aux haineuses passions du moment en faisant de la Chambre des pairs une assemblée d'inquisiteurs et de bourreaux.
Ici je me sépare de la caricature tant elle force la mesure. Ces scènes de tortures fantastiques sont démenties, même par les publications révolutionnaires du temps. Qui lira les débats des procès d'Avril et de Mai verra quelles audaces se permettait la défense.
C'était une lutte entre la loi et l'insurrection, entre la majorité et la minorité, la force et la résis-
tanco, le gouvernement et la révolte. Loi, majorité, force, gouvernement, devaient être accusés de tous les crimes, et Daumier servait d'instrument aux passions politiques, comme son crayon traduisait en traits accentués ce que les plumes les plus aiguës ne pouvaient rendre.
A mesure que je déroule une à une les pages d'un artiste si fécond, je suis préoccupé par l'idée de liberté, cette liberté tuée en 1835 par les insurrections, les émeutes et la « machine » de Fieschi. Les défenseurs du trône voulurent voir une complicité entre les journaux et les émeutiers, d'oi^i les lois sur la presse.
La royauté se crut hors de danger : elle emportait le fer dans la plaie, comme ces animaux qui, échappant aux chasseurs, vont mourir dans quelque tanière. Cinq ans avaient suffi aux démocrates pour ébranler un trône qui, à treize ans de là, devait tomber connue un fruit gâté.
Fut-ce la liberté qui renversa Louis-Philippe? Non, pas plus que les attentats réitérés n'arrêtèrent sa mission. Sans doute il y eut des violences commises au nom de la liberté ; mais la violence porte en elle-même son châtiment, et crée des adversaires là 011 elle cherche des recrues. Il n'est pas de peuple si bas tombé du sein duquel des hommes ne sortent tout à coup, réclamant l'honneur de défendre des accusés innocents. Les excès amènent des auxiliaires imprévus ; la conscience se révolte en face d'excessives injustices, et celui-là, indifférent en temps calme, devient passionné dans la lutte.
Le roi, traqué, poursuivi à coups de pistolet, par des fusils à vent, par les batteries invisibles de machines infernales, était alors au-dessus des attaques de la presse. Il devait les mépriser. L'opinion publique en eût fait justice.
Je parle de la liberté en homme étranger à tout parti politique; et pour prouver que j'écoute la voix de mes contradicteurs, j'entreprends de lutter corps à corps avec un des plus considérables, avec Gœthe.
A travers toutes les œuvres de Schiller, dit Gœthe, circule l'idée de liberté, et cette idée prit une autre forme à mesure que Schiller avançait dans son développement et devenait autre luimême. Dans sa jeunesse, c'était la liberté du corps qui le préoccupait et qui se montrait dans ses poésies, plus tard, ce fut la liberté de l'esprit.
Chose singulière que cette liberté physique J Selon moi, chacun en a facilement assez s'il sait se satisfaire et s'il sait la trouver.
A quoi nous sert-il de posséder en liberté plus que nous ne pouvons en mettre en usage? Voyez : voilà cette chambre et cette pièce à côté, dont la porte est ouverte et dans laquelle vous apercevez mon lit; cela n'est pas grand, et l'espace en est encore rétréci par toute sorte de meubles, de livres, de manuscrits, d'objets d'art ; cependant il me suffit; j'y ai habité tout l'hiver, et je n'ai presque pas mis le pied dans mes chambres du devant. A quoi donc m'a servi ma vaste demeure, et la liberté d'aller d'une chambre dans une autre, si cette liberté m'était inutile? Lorsqu'on a assez de liberté pour vivre sain et sauf et pour vaquer à ses affaires, on en a assez, et cette liberté-là, on l'a toujours facilement. De plus, nous ne sommes tous libres qu'à certaines conditions que nous devons remplir. Le bourgeois est aussi libre que le noble dès qu'il se tient dans les limites que Dieu lui a indiquées en le faisant naître dans sa classe. Le noble est aussi libre que le prince, car il n'a qu'à observer à la cour quelques lois d'étiquette, et il peut ensuite se considérer comme son égal. La liberté ne consiste pas à ne vouloir rien reconnaître au-dessus de nous, mais bien à respecter ce qui est au-dessus de nous; car le respect nous élève à la hauteur de l'objet de notre respect, elc.
Gœthe, que j'admire profondément, a, par instant, des idées bourgeoises, et son judicieux annotateur ^ a dit avec raison qu'ici l'auteur de Faust « montre un torysme d'une nuance un peu vulgaire. »
Singulière façon d'entendre la liberté que de pouvoir se promener tranquille dans ses appartements!
Est-ce que Gœthe, de son vivant, eût imprimé les significatifs aveux consignés dans ses Conversations?
1. Conversations de Gcethe, recueillies par Eckermann, trad. par Emile Delerot. Charpentier, 1803, 2 vol. in- 18.
Sur la religion, sur la morale, sur la matière, ne laisse-t-il pas échapper des opinions hardies qui peuvent gêner sa vie?
Je suppose un Gœthe ministre en France. Sa sérénité s'oppose à la compréhension du satirique ; il l'a dit maintes fois ' .
Cependant qu'un esprit intelligent lui montre un carton des plus belles pièces de Daumier (car Gœthe a un profond sentiment des arts du dessin) et qu'il lui dise :
— Le crayon de l'artiste que vous admirez est enchaîné par vos lois. Il souffre de ne pouvoir produire. Il n'a plus la jouissance d'ironie dont l'a doué la nature. Il est ainsi ; il est né ironique. Jouit-il de sa liberté et ne manque-t-il pas cà d'autres natures ironiques qui attendaient chaque jour ses dessins et chaque jour se réjouissaient de voir ajouter une feuille à tant d'autres? Ainsi, par vos lois restrictives, non seulement vous gênez la liberté d'un grand artiste, mais encore vous gênez la liberté de ceux dont il était l'expression.
Gœthe répondra sans doute que la société n'a pas •Hé constituée pour le bon plaisir des caricaturistes.
— Mais, dirais-je, la société n'est faite non plus ni pour la philosophie, ni pour la science, ni pour les lettres, ni pour les arts.
1. Voir Y Histoire de la Caricature antique. 3'= édit. . p. 201 à 263. 1 Tol. iQ-18. E. Dentu.
Goethe admettra-t-il qu'on supprime la poésie?
Ainsi que beaucoup d'autres, Gœthe a dit que cette liberté invoquée de tant de côtés et par des natures si diverses, est une abstraction; qu'un mot si vague est gonflé d'émeutes, de barricades, d'insurrections, de révolutions, et qu'une censure est nécessaire pour protéger, contre des attaques passionnées, le gouvernement, les institutions, les hommes au pouvoir et les citoyens.
Il conviendra qu'il y a des vices à peindre, que les honneurs rendus à la sottise ne sauraient être
représentés par les ciseaux d'un Phidias; qu'il existe en politique des êtres qu'il est bon de châtier, et que la véritable grandeur d'âme ayant conscience d'elle-même ne saurait être atteinte.
La liberté, Gœthe s'en préoccupait surtout à propos de l'opposition sous la Restauration, estimant que la malice française gagne a passer à tra-
DE LA CARICATURE MODERNE u
vers les mailles de la censure et à se montrer sous le déguisement de l'atténuation.
Goethe parle de la liberté en France avec l'indifférence de riiomme qui écrase une fourmilière.
Qu'importait à ce grand égoïste la liberté chez un peuple voisin! Mais qu'on s'attaque à sa liberté, alors le poète se révolte et trouve d'éloquentes raisons pour sa défense.
Lord Bristol, disait Gœlhe à Eckermann, passa par léna; il désira faire ma connaissance; je lui rendis donc visite. Il lui plaisait, à l'occasion, d'être grossier; mais quand on l'était autant que lui, il devenait fort traitable. Dans le cours de la conversation, il voulut me faire un sermon sur Werther et me mettre sur la conscience d'avoir, par ce livre, conduit les hommes au suicide. — Werther, dit-il, est un livre tout à fait immoral, tout à fait damnable. — ■ Halte-là! m'écriai-je; si vous parlez ainsi contre le pauvre Werther, quel ton prendrez-vous contre les grands de cette terre, qui, dans une seule expédition, envoient en campagne cent mille hommes, sur lesquels quatre-vingt mille se massacrent et s'excitent mutuellement au meurtre, à l'incendie et au pillage? Après de pareilles horreurs, vous remerciez Dieu et vous chantez un Te Deurn! Et puis, quand par vos sermons sur les peines épouvantables de l'enfer, vous tourmentez tellement les âmes faibles de vos paroisses qu'elles en perdent l'esprit et finissent leur misérable vie dans des maisons d'aliénés; ou bien lorsque par tant de vos doctrines orthodoxes, insoutenables devant la raison, vous semez dans les âmes des chrétiens qui vous écoutent le germe pei'nicieux du doute, de telle sorte que ces âmes, mélange de faiblesse et de force, se perdent dans un labyrinthe dont la mort seule leur ouvre la porte, que vous dites-vous à vous-même pour ces actes, et quel reproche vous faites-vous? Et maintenant, vous voulez demander des comptes à un écrivain, et vous damnez un ouvi-age qui, mal compris par quelques intelligences étroites, a délivré le monde tout au plus d'une douzaine de tètes sottes et de vauriens qui ne pouvaient rien faire de mieux que d'éteindre
tout à fait le pauvre reste de leur méchante lumière! Je croyais avoir rendu à l'humanité un vrai service et mérité ses remercîments, et voilà que vous arrivez et que vous voulez me faire un crime de cet heureux petit fait d'armes, pendant que vous autres, prêtres et princes, vous vous en permettez de si c:rands et de si forts !
La logique des hommes d'ordre est quelquefois bien illogique. Les révolutionnaires, les hommes d'opposition, les partisans de la liberté illimitée n'ont pas été plus loin.
Goethe, poussé par ses propres intérêts, conclut à la liberté absolue dans l'art. Mais après de telles paroles, il lui est impossible de nier la liberté pour tous, lui qui la défend si vivement pour Werther.
Derrière Daumier, j'aperçois Philipon qui souffle des légendes enfiellées et sans cesse lui dicte les sujets. Daumier a besoin d'un esprit excitateur à ses côtés. C'est là ce qui le différencie surtout de Grandville, qui a des idées politiques et les traduit péniblement. Le rôle de Daumier est du domaine pur de l'art, et c'est ce qui fait sa force; même ses dessins politiques peuvent être regardés par un esprit étranger aux passions politiques. Qu'on supprime la légende des planches, il reste une tachp colorée qui fait qu'une composition quelconque de son crayon appartient au domaine de l'art.
Encore une fois, je reviens à Goya pour essayer de rendre ma pensée. Les Caprices sont, pour la plupart, des satires de grands personnages de la cour de Charles IV. Au bas sont des légendes espagnoles. Ces événements de 1780, peu intéressants, n'ont pas laissé de vives traces dans l'histoire; les personnages auxquels l'artiste fait allusion, je ne les connais pas; je vois les légendes espagnoles sans les comprendre. J'écris en 1884, et ces eaux-fortes ont fait la joie des curieux de la tin du dix-huitième siècle. Comment des actualités, de médiocres événements, la silhouette de courtisans dont j'ignore le nom, peuvent-ils m'intéresser? Comment ce qui fut les chers Caprices de la duchesse d'Albe con- ,serve-t-il aujourd'hui son essence humoristique?
C'est le propre des hommes de génie que de nous intéresser à des transparences d'ombre, des traits spirituels de pointe, un tour particulier du crayon, un jeu de lumière imprévu, un fantastique graphique qui font que grandeur, force, style, tournure, mouvement, comique et caricature vivent de leur propre fonds et n'appartiennent à aucun pays ni à aucune civilisation.
Malgré certaines obscurités, l'antiquité nous apparaît forte et satirique dans Sophocle et Aristophane. Une composition de Breughel le Drôle, quoique parfois le sens nous échappe, n'en reste pas moins saisissante. Anglais, Indiens, Chinois, Italiens, Espagnols, Hollandais, Français, se rap-
prochent par l'art; c'est là la langue universelle tant cherchée. Et quand l'homme est assez puissant pour envelopper un misérable événement du manteau de l'art, alors môme une scène de ruisseau peut de-
venir une composition vivant par la ligne ou la couleur, le mouvement ou la passion, l'ombre ou la lumière.
Quelle est la raison qui nous fait nous enthou-
siasmer pour le gras du crayon de Daumier, la lisière fantastique du contour, l'ampleur de la composition, l'harmonie du noir mêlé au blanc? La même qui poussait l'enthousiaste Diderot à s'écrier devant un tableau d'intérieur domestique : <• 0 Chardin, ce n'est pas du blanc, du rouge, du noir, que tu broies sur ta palette; c'est la substance même des objets; c'est l'air et la lumière que tu prends à la pointe de ton pinceau, et que tu attaches sur la toile. »
Quoique l'idée satirique semble rivée au dessin, il n'en reste pas moins dans la représentation de divers personnages oubliés un souffle qui anime chaque groupe, une vitalité excessive qui s'empare de l'individu, et le dessin d'aujourd'hui reste pour devenir une œuvre du lendemain. J'en cherche un exemple caractéristique dans une composition du maître.
En 18i0, les bureaux du C()nstilutio)in<'l furent transférés de la rue Montmartre à la rue de Valois. C'est un fait sans importance, et certainement un Augustin Thierry de l'avenir n'écrira pas une lettre historique sur ce déménagement. Daumier l'a rendu d'un grotesque accentué.
Sur une charrette à bras est installé le mobilier du journal : un vieillard podagre, coifTé d'un bonnet de colon, la vue protégée par un abat-jour vert, tient d'une main un drapeau tricolore f^iné; l'autre main s'appuie sur un bocal précieux où est
hX LECTURE DU CONSTITUTIONNEL AU PALAIS-ROYAL
Dessin de Daumier.
renfermée l'araignée mélomane. Des garçons de bureau emplissent la charrette sur laquelle s'appuie le vieillard, dont les pieds gonflés sont perdus dans d'horribles galoches de lisière. La charrette est tellement bourrée de meubles, que la tète du fameux serpent de mer traîne mélancoliquement sur le pavé.
La voiture vient de sortir d'un long corridor à la porte duquel se montre consterné un pâtissier , car le Constitutionnel, qui a fait si longtemps la fortune de la maison, va s'installer ailleurs, laissant les habitants de la rue Montmartre pousser aux fenêtres des hélas ! à fendre le cœur.
Telle est la composition de Daumier. Qu'a d'intéressant pour la génération de 1884 le déménagement d'un journal en 1846, si le vieillard apoplectique qui s'appuie sur un horizon politique de carton, ne représentait la France bourgeoise de l'époque?
La nation peut changer de drapeau, se transformer, le dessin restera aussi vivant que le premier jour.
L'esprit satirique a poussé le crayon de Daumier, dont toute l'œuvre est pleine de joyeux sarcasmes pour le mot Constitutionnel.
L'actualité ainsi traduite devient éternelle. N'importe quelle révolution peut arriver, la langue fûlelle changée, il y aura toujours un mot équivalant à celui dQ. Constitutionnel.
La bêtise humaine s'inquiétera longtemps du <' char du progrès, » et toujours un monsieur Boniface gémira sur l'horizon politique qui se remhrunit.
Qui parlait alors du Co)i^fiti(tio)uifI, disait un journal arriéré, rétrograde, plat, sans horizons, ultra-classique. MM. Etienne, Jay, de Jouy, s'y étaient retranchés, protestant à la fois contre la démocratie et le romantisme. Romantiques et démocrates firent cause commune, et le malheureux journal fut accablé de telles injures, qu'elles ne sont pas encore complètement effacées aujourd'hui; car on en trouve trace dans Antony (1833) et dans le Fils de Giboyer (1862). Les petits journaux n'y allaient pas de main morte, et les épithètes de bourgeois, ^'épicier, de crétin, de goitreux, â'idiof. de gâteiix, étaient les légendes habituelles des
dessins représentant le Constitutionnel; aussi s'écriait-il : « Le char de l'État est arrêté par le débordement de toutes les passions. »
Un homme se présenta plus tard et ne craignit pas d'endosser toutes ces railleries, M. Véron. On connaît sa vie : exploiteur de la pâte Regnauld, à laquelle il dut une partie de sa fortune, le docteur, sorte d'épicurien bourgeois, joua un rôle dans les Revues du temps, devint directeur de l'Opéra, fut en relation avec les principaux écrivains, peintres et actrices de l'époque, et tint table ouverte, se piquant de fine cuisine. Sa fortune considérable lui permit le rôle qu'a dû ambitionner plus d'un homme : avoir un pied dans les coulisses des théâtres, recevoir la fine fleur des écrivains, être au mieux avec les plus jolies filles de Paris.
Les caricaturistes, sans respecter la fameuse pâte à laquelle le docteur devait ses revenus, tympanisèrent l'homme qui, pour avoir fréquenté des romanciers, devait publier plus tard un roman, le directeur de journal qui, plein d'innocentes chimères, se chargerait de « donner des conseils au prince, » le même qui deviendrait la mouche bourdonnante de l'Empire, et que les électeurs éconduiraient malgré la fameuse phrase : Aide-toi, le Constitutionnel t'aidera.
M. Véron n'eut sans doute pas l'illusion de se croire un Antinous. II eût été vite désabusé par la caricature, qui, cette fois, eut peu de peine à exa-
gérer le réel. Daiimier s'empara du masque de l'industriel, le pétrit sous mille formes, et légua un Véron aux nations futures, comme les anciens nous ont laissé des bustes de gras. La réputation que ne purent atteindre ni les bourgeoises utopies du docteur, ni son roman, ni ses discours politiques, ni ses articles de journaux, ni ses Mé/noires, Daumier la fixa à jamais en créant une sorte de Turcaret mélangé de Vitellius qui régnait sur le Paris de la Bourse, de l'Opéra et de la réclame industrielle.
Le sentiment public à l'endroit du directeur du Constitutionnel se traduisit par une centaine de vives compositions qu'on trouve dans la série intitulée Actualités, et qui ne s'arrêtent qu'en 1852. On y voit M. Véron en Antinoiis, en conseiller intime, en bouillant Achille, M. Véron au bain, M. Véron en chemise et sans chemise : dessins presque aussi graves que ceux de Holbein à Hampton-Court.
Par sa persistance et sa force, la caricature, maniée par une main vigoureuse, impose à celui qu'elle a déclaré son serf une physionomie fantastique, approchant toutefois si près de la réalité, que les yeux du public ne voient plus l'homme qu'à travers les verres grossissants de la lunette du satirique.
Les jeunes poètes, que le lyrisme puissant de Daumier montait à l'unisson, apportèrent leur pierre au monument préparé pour le docteur. Chacun connaît la spirituelle Ode funambulesque de
Théodore de Banville, dont les principales strophes sont des interprétations des dessins du maître :