‹ Histoire de la caricature moderneChapitre 17 sur 42 · V...., tout plein d'insolence · texte numérisé non relu

V...., tout plein d'insolence

Se balance, Aussi ventru qu'un tonneau Au-dessus d'un bain de siège,

0 Barège !

Plein jusqu'au bord de ton eau.

L'auteur des Odp>i futiamhulesqupi^ comprit tout jeune que Daumier était l'homme en qui se résument les nobles aspirations de la satire.

Il y a de la noblesse et de la grandeur d'espril dans le comique, qu'il jaillisse des vers d'Aristophane ou des crayons modernes. Quand Banville s'écrie :

Comme Actéon le profane

Vit Diane, Tu verras V.... tout nu !

on sent un poète, admirateur de la sérénité antique, qui, froissé par l'arrogante suffisance d'un traitant de son temps, se venge en mêlant l'horrible à Éros, le hideux à Paros. C'est le chantre de la beauté qui se révolte contre

. . . Tout ce que calfate La cravate

d'un homme d'argent au dix-neuvième siècle. Un fait à l'honneur des hommes de cette époque

doit pourtant être noté, et M. Thiers, quoiqu'il fût rarement épargné par la caricature, avait le droit de le rappeler dans un discours en 1865 : c'est que les défenseurs de Louis-Philippe supportèrent la critique sans se plaindre, ayant assez de confiance en eux-mêmes pour ne pas craindre qu'un crayon railleur les entamât.

Au temps oii la presse démocratique se permettait de graves écarts, le docteur Véron eut le bon goût de subir ce feu roulant d'épigrammes et de caricatures qui nous étonne aujourd'hui. Quoique de nature gonflée de vanité, cet homme pratique, confiant dans la force que donne l'argent, fit peu de procès à ses adversaires et sembla ne pas prendre garde à leurs railleuses taquineries.

Les bourgeois furent des gens forts — momentanément.

Peu de journaux ont mieux répondu à leur tilre que le Charivari, fondé par Philipon, qui, non content d'avoir une Revue satirique hebdomadaire, se donnait la joie de tirer tous les jours des pétards.

Quoi de plus significatif que les vignettes symboliques en tête du journal, qui défient les imaginations saugrenues des vieux maîtres hollandais! Ce sont des hommes qui frappent à grands coups de maillet sur la cloche du Charivari, des ouvriers dont la scie grinçante mord de grosses pierres, des pâtissiers mettant en branle leurs instruments de cuisine, des chasseurs qui soufflent dans des trompes, des chiens qui déchiffrent en aboyant de gros cahiers

rb

de iiuisiqiie, des postillons qui font claquer leur fouet, d'horribles singes môles à des perroquets, des unes qui braient, des cochons que des gamins tirent par la queue, des hommes qui raclent de vieux murs avec des tessons de bouteilles, des sonnettes qu'on agite de toutes parts, des blasons de métal que des ouvriers démantèlent à tour de bras, des joueurs de fifres aigus, des gnomes qui agitent de grinçantes crécelles, des enfants qui soufflent dans des trompes de terre et des serpents qui sifflent dans de colossales clefs.

Chaque jour, de 1833 à 1835, la vignette endiablée mettait en mouvement des pompes rouillées, des girouettes agitées par le souffle d'horribles mandragores, des apothicaires pilant dans un mortier assourdissant, des tonneliers frappant de leurs douves sur des tonnes sonores, de barbares joueurs d'orgue de Barbarie, des diables cornus inventant des carillons d'enfer pour troubler le sommeil d'un honnête bourgeois, qui apparaissait à la fenêtre avec sa tête en poire.

Il semble que le terrible carillonneur Philipon, en sa qualité de chef d'orchestre ^ n'ait eu pour but, en créant ces journaux, que de tympaniser les oreilles de Louis-Philippe. Il y a du Cabrion révo-

1. La vignette ci-contre représente l'ironique Philipon battant à tour de bras sur la caisse du Charivari, et autour de lui son groupe de musiciens ordinaires déjà yravés à la page 93 : Julien, Bouquet, Aubert(réditeur),Daumier,Desperet,Traviès,Grandville.

lutionnaire dans Philipon, et la scie qu'il organisa contre le roi en le représentant ou le faisant représenter sous forme de j)oire en lithographies, en plâtre et en têtes de pipes comme en têtes de cannes, alors que les gamins qui sortaient de l'école dessinaient des poires sur tous les murs, cette mystification prolongée d'un rapin subversif en arriva à devenir un crime prévu par les lois, une excitation à la haine contre le chef de l'Élat.

Railleuses légèretés, qui caractérisent bien une nation oîi tantôt des violettes, tantôt des rubans blancs et verts, tantôt une poire, le lendemain un mot, tel que la Marianne, conduisent tant de gens naïfs à se faire emprisonner.

La poire joua un grand rôle dans la vie de Louis- Philippe. Qui découvrit le premier que la figure du roi-citoyen, avec ses épais favoris et son fameux toupet, donnait au profil quelque analogie avec la forme d'une poire? Si ce n'est Philipon, il fut le vulgarisateur de la découverte. Mais l'homme rachetait ses farces par une excessive malice.

Le Charivari avait été condamné à six mille francs d'amende. Philipon entreprit de payer l'amende au moyen d'une gravure dont l'idée est plaisante, quoique ces taquineries soient déjà bien éloignées.

Quatre dessins se succédaient, dont le premier était le portrait du roi.

— Ce croquis, disait Philipon au tribunal, res-

semble à Louis-Philippe : vous condamnez donc? Par des courbes imperceptibles, le toupet et les favoris commençaient à s'onduler :

— Alors, reprenait Philipon, il faudra condamner celui-ci qui ressemble au premier !

Et il appelait la rigueur des magistrats sur la troisième silhouette, qui du masque humain tournait de plus en plus au fruit.

— Si vous êtes conséquents, ajoutait Philipon en soumettant aux jurés la représentation d'une poire réelle, vous ne sauriez absoudre cette poire, qui ressemble aux croquis précédents.

Philipon condamné ne se tenait pas pour battu; il disposait les considérants du jugement en un arrangement typographique sous forme de poire.

La poire ayant été décidément exilée de l'empire caricatural, comme subversive, le journal annonçait, à grands renforts de réclames, une série de dessins par M. Pépin de la Poire.

Le comique s'obtient quelquefois par la prolonga-

tion et l'emploi sans cesse réitéré de banalités. Louis-Philippe dut en sourire d'abord; mais combien peu de souverains accepteraient un ridicule sans cesse jeté sur leur majesté I

Jusqu'à un singe croquant une poire devenait une satire.

Entre tous, Daumier l'ut celui qui accommoda la poire aux sauces les plus diverses. Le roi avait une physionomie large et étoffée. La caricature, par l'exagération des lignes du masque, par les différents sentiments qu'elle prêta à l'homme au toupet, le rendit typique et en laissa un ineffaçable relief. Les adversaires sont utiles. En politique, un ennemi vaut souvent mieux qu'un ami. Que le curieux parcoure les galeries de Versailles, où de nombreux tableaux officiels représentent les principales actions du règne du roi, et qu'il compare les milliers d'estampes satiriques dirigées contre Louis-Philippe : si le roi n'apparaît pas dans ces improvisations avec plus de caractère, je consens à reconnaître avec le monarque constitutionnel que son peintre favori, M. Alaux, était un homme de génie.

Le roi fut récompensé pourtant de ces attaques excessives; la caricature, celle qui se respecte, resta presque muette à son départ. Je rencontrai Daumier peu après les événements de 1848 :

— u Je suis fatigué, me dit-il, des attaques contre Louis-Philippe. Un éditeur m'en commande une série, et je ne peux pas... »

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La conscience de l'artiste se révoltait à attaquer un homme renversé. Mêlé aux luttes, Daumier avait employé des armes excusables sous le coup des événements politiques; il les jugeait méprisables contre un vaincu.

Obéissant à la flamme démocratique qui emplissait le cœur de la jeunesse, cet ennemi du pouvoir, l'œuvre du crayon terminée, rentrait dans la vie domestique et oubliait les agitations de la satire par de calmes entretiens sur l'art.

Les amis de Daumier, c'était tout un cénacle de croyants: le peintre du piiiitonips Daubigny, l'élégant sculpteur Jean Feuchères, le pauvre Trimolet, l'ardent Préault, Gooiïroy-Dechaume et Pascal, les restaurateurs de vieilles cathédrales, les peintres Armand Leleux, Meissonier, Steinheil, Bonvin, tous demeurant dans l'île Saint-Louis, en dehors du Paris vivant, tous cherchant une modeste aisance qui leur permît de se développei', tous faisant des vignettes sur n'importe quoi pour n'importe qui : Steinheil dessinant de touchantes scènes de mœurs, Daubigny illustrant (le mot, celle fois, est exact) mille publications de riants paysages, Trimolet abandonnant la peinture oii il a précédé Courbet dans l'admirable toile des Sœurs de C/iarité, pour remplir les Comte Almanachs de comiques eaux-fortes: les sculpteurs Feuchères et Michel Pascal, obligés, pour vivre, de consacrer leurs ciseaux à l'industrie. Groupe de vaillants camarades qui, en même

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temps qu'ils cherchaient la réputation demandaient aux travaux de chaque jour la subsistance de leurs familles.

C'est ainsi qu'on doit à Daumier quelques vignettes sérieuses sur Louis XIV II! Qu'on pense à un Michel-Ange faisant des grotesques pour vivre I M. Alexandre de la Borde préparait un ouvrage sur Versailles ancien et moderne; tout le cénacle de l'île Saint-Louis y travailla: Daubigny, Trimolet, Daumier. Louis-Philippe aurait commandé à ce groupe d'artistes des travaux pour la galerie de Versailles, qu'ils eussent accepté, car ces ingénieux dessinateurs de vignettes, Daumier lui-même, sous leurs crayons cachaient des pinceaux.

— Le bois est cher et les arts ne vont pas, telle est la légende d'une composition du caricaturiste, datée de 1839, et ce n'est plus une satire, mais une sorte de confidence au public.

Par combien de chemins détournés l'artiste s'égare avant de rencontrer la voie qui doit le conduire à une modesle aisance, c'est ce qui importe peu à celui qui, voulant être amusé, ne s'inquiète guère des forêts touffues que l'homme traverse, des obstacles qu'il a rencontrés sur la route, des épines qui l'ont déchiré, des jours oîi il s'est couché l'estomac creux! A peine le public s'intéresse-t-il à ces récits quand, devenu maître d'une position incontestée, l'artiste offre à la jeunesse le spectacle d'une vie austère. Mais Daumier n'est pas de ces « plai-

gnards » qui fatiguent de leurs récriminations, et je note ce cri comme le seul dans son œuvre considérable. 11 avait pris son parti ; emprisonné pour sa première caricature, ne pouvant faire sortir de sa cellule des pierres satiriques contre le pouvoir, il peignait à l'aquarelle des compositions sous le titre de l'Imagination, qu'un ami, M. Charles Ramelet, lithographiait sans rendre l'accablante personnalité du maître.

Mais le séjour de Daumier à la prison nous a valu une belle composition : Souvenir dp Sainte-Pélafjie ' . Un jeune républicain lit la Tribune à un artiste, qui, debout, l'écoute, tandis qu'entre eux, assis, un vieillard, la tête appuyée sur la main, recueille avec une profonde attention les paroles brûlantes qui s'échappent de la bouche du lecteur. A la façon dont sont traités les personnages, on juge que ce sont des portraits ; en efCet, Daumier a introduit, dans cette composition, deux amis et un compatriote âgé, appelé Massé, auteur d'un certain nombre d'ouvrages qui n'ont pas survécu à l'époque 2. Accroupi au fond de la cellule, entre les deux jeunes gens, le cœur du Marseillais bondit aux imprécations du journal démocratique. Daumier a peint rarement une figure plus vraie que celle du méridio-

1. Deux dessins de différente dimension ont été lithographies par Daumier.

2. Entre autres le Siège de Toulon, roman historique. 2 vol. n-8". Paris, 18:34.

d02 HISTOIRE DE LA CARICATURE MODERNE

liai à la figure ridée, dont les sensations politiques sont restées vibrantes.

— A la bonne heure I s'écriait devant moi. à Montpellier, un vieillard de quatre-vingts ans qui entendait réciter des vers patriotiques.

A la bonne hpiire! .Je n'oublierai jamais ce cri et le son singulier qui sortit tout à coup de ce vieux gosier de Languedocien enthousiaste.

Daumier est de la race des méridionaux qui conservent jusqu'à leur dernière heure une force et une flamme intérieures. Ces natures ont le privilège de ne pas vieillir, la croyance et l'enthousiasme étant profondément enfouis en eux : toute belle action, toute belle œuvre, tout retour à la liberté les enflamment, et ils s'écrient avec un accent de vitalité qui fait défaut à la bourgeoisie : A la l)onne heure 1

os

Les compositions politiques du Charivari de 1832 à 1835 n'ont pas l'importance des œuvres publiées par la Caricaturp. Pendant quatre ans Daumier chercha sa veine, se pliant aux besoins du journal, faisant des portraits à la cour d'assises dans les procès criminels ou dans les procès politiques, tels que ceux de Fieschi et du coup de pistolet du Pont- Royal, entremêlant toujours la figure du roi à ces nécessités de pot-au-feu.

J'ai sous les yeux une feuille dont la légende est presque touchante : Saint Philippe, roi des Gaides pt martyr. Satire attendrissante, parce qu'elle est vraie. L'homme fut réellement martyr sur le trône

OÙ l'avait conduit une ambition disproportionnée à ses forces, et, vers 1846, je ne pouvais rencontrer, sans un sentiment de pitié, le roi se rendant à Saint- Cloud, sans faste et sans escorte, près de ce Pont- Royal où il avait été exposé à la balle d'un coup de pistolet mystérieux * .

A cette époque, Daumier faisait danser une singulière danse aux amis du roi; il a mis en branle, dans la série des Bals de la cour, en travestissant leurs noms, M. Royer-Collard, M. Madier de Montjau, le maréchal Soult, et M. Montalivet, sous le nom de Montaiigibet, une plaisanterie qui fait penser à Camille Desmoulins appelant M. Malletdu Pan, Mallet pendu.

Le sel gaulois, dans les moments de troubles, est grossier comme du sel de cuisine.

Annonçant sous le titre de Chambre non prostitnée un cahier de portraits des députes conservateurs, Philipon n'apportait pas dans ses écrits la fantasque réalité du crayon de Daumier, et il est bon de citer un morceau de sa prose comme échantillon de l'esprit du temps :

Ainsi se poursuit cette grande galerie d'improstitués, dont le

1. Tout attentat a pour résultat de consolider le pouvoir. Ce n'est pas le crime qui décide de l'avenir d'un souverain. Le temps' ce grand vengeur, n'oublie rien, et quand l'heure mystérieuse a sonné, il apparaît, sans revendiquer sa part, avec des châtiments imprévus, laissant croire aux hommes qu'ils sont pour quelque chose dans les révolutions.

talent de M. Daumier est un gage de ressemblance, et qui sera si intéressante pour nos abonnés lorsqu'elle sera complète et qu'elle comprendra tout ce qui mérite d'être distingué parmi nos ventrigoulus. C'est un monument que nous élevons à la sottise contemporaine...

Nous concevons tout l'intérêt qu'on porte à posséder au grand complet la série de ceux d'entre les improstitués qui se sont fait remarquer, soit par un plus grand nombre de vociférations, soit par un plus profond mutisme, soit par de plus épileptiques attaques de nerfs, soit enfin par une plus grande servilité de croupion dans les assis et levés qui ont battu sur les banquettes des centres. Nous continuerons cette espèce de ménagerie humaine...

Telles étaient les violences d'un homme qui ne manquait ni d'idées ni d'invention, mais qui, dans la mêlée politique, perdait toute retenue. Ces lignes portent la date de 1832 ; nombre d'articles de cette époque ont besoin d'être relevés par les touches colorées de la caricature.

Seul, M. d'Argout échappa à l'àcreté des attaques des journalistes, protégé par le développement de son nez contre les acrimonies d'adversaires qui n'épargnaient personne ' . M. d'Argout faisant dan-

1. Il en était de même dans l'antiquité, où les poètes satiriques se plaisaient à dessiner, dans de courtes pièces de vers, des profils de nez fantastiques :

« La maison de Zénogène était en flammes; et lui, pour descendre par la fenêtre, se consumait en vains efforts, ayant attaché ensemble de longues perches, mais sans atteindre le sol. Enfin il avisa le nez d'Antimaque, s'en servit comme d'une échelle et s'échappa, » dit Léonidas dans une épigramme.

Un poète anonyme de l'Anthologie dépasse encore Léonidas :

« Prochus ne peut se moucher avec ses doigts ; il a, en effet,

ser ses enfants sur son nez, la pluie surprenant la famille du ministre qui se tient à couvert sous les narines d'un appendice aussi considérable qu'un

large parapluie, sont des bouffonnerii^^ relevées surtout par la grosse joie du maître.

Daumier fut nourri de la moelle de Michel-Ange, de Rubens, de Jordaens, tous maîtres puissants qui n'ont pas craint d'envisager l'homme sous ses apparences robustes. C'est leur force qui a fait sa force. Leurs compositions ont laissé des traces dans ses groupes, et le secret de leur couleur a passé souvent dans des sujets jetés à la curiosité d'habitués de cafés, préoccupés de deviner le ri^hus du

le nez plus long que son bras. 11 ne se dit même pas ; « Jupiter, <^ sois-moi propice, » quand il éternue ; car il n'entend pas son nez : il est beaucoup trop loin de son oreille. » Voir sur le même sujet, p. 96 à 98 delà 3« édit. de VHistoire de la Caricature antique, un dessin d'après un bronze da Cabinet des médailles.

jour, sans se douter qu'à côté un viril crayon laisse à chaque coup son empreinte.

Le comique ainsi fécondé par les maîtres arrive à une puissance particulière dont sont étonnés les amis du grotesque vulgaire, car l'art convaincu qui plane au-dessus d'idées plaisantes cause une sorte d'effroi aux êtres superliciels par la gravité que l'auteur apporte à son œuvre. Ils sentent qu'il y a làdessous quelque croyance qui leur échappe; leur légèreté hahituelle, leurs admirations pour l'anecdote du jour, leur sympathie pour les railleries de commis-voyageurs, sont en désaccord avec des allures magistrales qu'ils ne soupçonnaient pas faire partie du domaine de la caricature.

Ces gens aiment les vulgarités coloriées des devantures de vitriers ; le commun les frappe surtout dans le grotesque; aussi le manteau sérieux qui recouvre une idée satirique est-il troublant pour les natures d'une éducation esthétique incomplète. C'est ce qui a empêché la popularité de Daumier, et c'est pourtant ce qui le rend réellement digne d'être compté au nombre des meilleurs artistes contemporains.

Daumier laissera un jour une de ces réputations avec bien plus de force et de griffe; car, de 1830 à 1852, il a esquissé un immense panorama où défilent la bourgeoisie, et autour de cette puissance du moment tous les personnages marquants qui en profitèrent-

C'est une œuvre considérable qui demande des semaines pour être feuilletée consciencieusement; mais ceux qui voudront bien oublier les improvisations forcées, les travaux à jour fixe, la représentation des événements de la veille et môme les vulgarités, ceux-là trouveront dans l'œuvre de Daumier une sérénité et une rare puissance, le châtiment des laideurs de la civilisation, et, avec une conscience politique vibrante, un vif enthousiasme pour la liberté.

Et pourtant, l'homme, comme Mozart composant des valses pour les éditeurs de son temps, en fut réduit, dans sa jeunesse, à dessiner des alphabets pour les enfants !

Que ne fit-il pas? Les admirateurs de Decamps lui devront une interprétation de V Intérieur d'un corps de <jarde turc, et, pour ce même salon de 1834, il lithographia en maître la Vue d'Avignon, d'après Paul Huet.

Chose singulière! autant les dessins politiques dont il a enrichi la Caricature sont traités avec certitude, autant les premières scènes de mœurs du Charivari sont timides et maladroites.

Des lithographies à la plume sur des sujets de chasse et de pêche font penser aux caricatures anglaises. Certaines planchess rappellent les trivialités de Pigal.

Toutefois, si on retranche de l'œuvre une trentaine de compositions, Daumier fut prompt à (rou-

LA PECHK Dessin de Daiimiei

la

DE r>A TARICATURK MODERNE 111

ver son génie. Il le renforça, l'agrandit, Td plus tard de son crayon un instrument fantastique; mais quoique de nature prime-sautière, l'homme ne s'endormit pas dans la quiétude d'un succès facilement obtenu ^.

De 1838 il 1835, une partie de l'œuvre de Daumier est dilTicile à définir. Philipon avait introduit au

cj^c:

Charivari un nouveau procédé lithographique dont ses collaborateurs devaient se servir; la morsure maladroite des acides, fait des caricatures politiques d'alors des barbaries oi^i un œil exercé peut seul retrouver la manière particulière à Daumier.

En contemplant les efforts de ce groupe d'esprits satiriques qui ne reconnaissaient pas la fameuse in-

1. .T'excepte toutefois de la personnalité du maître lu série des Orangs-Oi'taïKjs. où Mayeux apparaît sans offrir, ce que nous voyons ici, le comique de ïraviès.

violabilité royale et se vengeaient sur le dos du monarque du systèmp de la responsahilité ministérielle, on peut citer ce fragment d'un rédacteur du Charivari qui pronostiquait l'avenir de la caricature à un siècle de là, sans se douter que, vingt ans plus tard, le puits d'oîi sortait une eau si vive serait bouché :

<> Lorsque nous jetons un coup d'œil sur cette période d'un siècle, si heureusement parcourue par le Charivari, et que nous feuilletons les quatre cents volumes in-quarto dont sa collection £6 compose, une pensée de regret traverse quelquefois notre esprit. Le temps est désormais passé de la caricature vive, mordante, telle que nos prédécesseurs savaient si bien la comprendre et si spirituellement l'exécuter. Où sont aujourd'hui dans notre vingtième siècle, si calme et si grave, ces types de charges bouffonnes que nous retrouvons dans les premiers trimestres du Charivari, et dont l'espèce semble s'être perdue avec les absurdités monarchiques et les préjugés littéraires de cette triste époque qui s'intitulait avec un orgueil si comique : « le siècle des lumières?» Je vous le dis : la caricature est morte.

« Si notre conscience de citoyens se réjouit de ce résultat, parfois aussi notre âme d'artiste s'en afflige; c'était un beau temps pour nous que ce temps de luttes et de combats journaliers. Combien nos devanciers y puisaient d'inspiration et de verve ! Mais nous, que pouvons-nous faire aujourd'hui ? »

Il est vrai qu'en 1833, date de cet article, le parquet avait mis ordre à une verve si dangereuse, et que, sur deux avocats traversant la salle des Pas- Perdus, il y en avait un pour défendre les procès de presse.

A quelque temps de là tut représentée une pièce étrange qui devait décider de l'avenir d'un comédien et d'un caricaturiste, Robert Macaire. Un acteur de mélodrame, s'emparant des guenilles d'un personnage vulgaire, en lit le héros d'une action dramatique, qui laissait bien en arrière le fameux opéra anglais du Gueux.

A l'origine, VAuherfje doî^ Adrets était un noir mélodrame destiné à un théâtre des boulevards. Frederick Lemaître changea la nature de la pièce par la conception d'un assassin sarcastique associé à une sorte de Sancho timoré; et chaque jour amena une variante à ce canevas complaisant qui

Hi HISTOIRE

se gonflait de railleries dont la bouffonnerie enlevait la réalité sanglante. De môme que le Barbier de Séville contenait le Mariage de Ficjaro, l'Atiherge des Adrets était grosse de Robert Macaire, et plus tard un homme de génie, séduit par ce type, trouva dans Vautrin un sort malheureux comparable à celui de la Mère eoapable de Beaumarchais.

Ces triologies dramatiques ont peine à se perpétuer dans leur succès; pourtant il est impossible de séparer Frederick, Daumier et Balzac à propos de cette œuvre : trois natures/ surabondantes, inégales, enfiévrées, dont Tune, escaladant sans cesse les montagnes de la création, devait s'affirmer et grandir par son labeur obstiné, son regard profond et sa vie de Titan.

Le succès de Robert Maeaire fut considérable; mais le ministère trouvant qu'il y avait danger à se railler avec tant d'audace des lois et des institutions sociales, le drame fut interdit.

Les mailles de la censure sont à la fois étroites et larges : ce qu'elles arrêtent est peu de chose le plus souvent, ce qu'elle laisse passer. est énorme. Une satire qui répond aux besoins du public crèvera plutôt le filet de la censure que d'y rester.

Ce fut à la même époque que Philipon, sans cesse aux aguets, entreprit de donner une nouvelle vie par le crayon à un type fameux, en enlevant toutefois le caractère sanglant qui, au début, avait caractérisé cette fiffure.

h\ pÈ';hr aux ai:tionnaires Dttssin de Dauniier.

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Comme les inlérôts matériels étaient à cette époque en ébullition, qu'une fièvre d'actions et d'entreprises faisait de Paris une immense rue Quincampoix, Robert Macaire devint la figure symbolique de l'inventeur sans inventions, du fondateur de compagnies sans compagnons, du bailleur de fonds sans caisse, du médecin célèbre sans malades, de l'illustre avocat sans causes, du négociateur de mariages sans dots, etc.

Tout ce qu'il y avait d'obscur et de véreux au fond des entreprises dans les mailles desquelles allaient se prendre de naïfs (jor/os, Philipon le conçut, et cette fois il voulut signer à coté de Daumier : Philipon invonit.

Une telle collaboration n'était réalisable qu'avec ces deux hommes. Daumier seul pouvait rendre de si hardies conceptions et traduire en traits de crayon ineffaçables de fmes observations qui se résumaient le plus souvent en une phrase. Après Frederick, Daumier communiqua une nouvelle vie ù Robrrt Macaire, dont le nom restera dans l'histoire de la caricature au dix-neuvième siècle.

Je n"ai pas connu Frederick Lemaître à l'époque de cette création; mais j'entrevois le comédien par ses dernières représentations, comme on juge d'une belle femme à travers les rides des années.

Il existe une parenté entre Frederick et Daumier; cette parenté c'est la flamme dévorante qui sans cesse tend à s'échapper du moule de l'art.

Ouvrier;^ ardents, rompant avec toute tradition, n'obéissant qu'à l'inspiration spontanée, tous deux introduisent la grandeur dans le trivial et ramassent dans le ruisseau des guenilles que, par une singulière puissance, ils ennoblissent et rendent héroïques.

Un critique qui reconnaît dans Robert Macaire « un admirable type, un très belle création, » et qui voit dans le héros de F Auberge des Adrets « Panurge, Sancho et Falstaff, surchargé de tous les Scapins de la comédie et de tous les Figaros, mais à force d'avoir vécu et joui, parvenu à la théorie complète du lucre et de l'assassinat, s'en faisant gloire et en riant, » ajoutait : « Ce grand type, créé par le peuple, est resté à l'état de nuage populaire suspendu à l'horizon. Pas un homme de talent qui ait osé s'en emparer et en faire la critique du siècle ^ . »

Le spirituel critique, qui effleura tant d'œuvres si diverses, ne me paraît pas s'être préoccupé des feuilles volantes qui parurent de 1836 à 1838. Le drame, la comédie, la parodie du siècle que l'écrivain réclamait, ce sont les cent planches de Robert Macaire conçues par Philipon et traduites par Daumier. Il y a là accumulés des traits, des observations, des scènes qui en font la véritable histoire des mœurs et des fièvres d'agiotage de l'époque.

1. Ph. Chasles, Ir Di.r-huitiruw siècle c/i Angleterre, 1 vol. in-lS. Amvot, 1^4G.

KOBKRT MACAIRE Dessin lie Dauiuic.-.

dp: la caricature moderne 121

Robert Macairo, ayant fondé iino associa lion eharitablc, dit à Bertrand :

— Nous faisons là de la murale en action. Gomme Bertrand, toujours ahuri, regarde son patron, toujours hardi dans ses conceptions :

— Oui, dit Macaire, de la morale en action..., en actions de 250 francs, bien entendu.

A ces satires des sociétés financières, Philipon joignait des observations d'après nature que l'annonce, alors dans l'enfance, mettait en relief à la dernière page des journaux.

Un malade va trouver le docteur Macaire, qui donne des consultations gratuites :

— Ne plaisantez pas avec votre maladie, dit le docteur en offrant deux bouteilles à son client. Venez me voir souvent, ça ne vous ruinera pas, mes consultations sont gratuites... Vous me devez vingt francs pour ces deux bouteilles.

Le malade semble inquiet de la dépense :

— On reprend le verre pour dix centimes, dit Macaire en le congédiant.

A cette époque, l'ex-forçat Vidocq avait fondé un bureau de renseignements. D'après le caricaturiste, Vidocq devient Macaire (l'incarnation n'était pas difficile), et en sa qualité de chef de bureau de renseignements, il reçoit une plaignante.

— Monsieur, on m'a volé un billet de mille franc>.

— Très bien, madame, j'ai votre affaire, le voleur est de mes amis.

— Pourrais-jo ravoir mon billet et connaître celui qui me l'a pris?

— Rien n'est plus facile. Donnez -moi quinze cents francs pour mes démarches, demain le voleur vous rendra le billet et vous remettra sa carte.

Personne n'échappe aux cent actes de ce théâtre aristophanesque.

L'abbé Ghàtel venait d'ouvrir les portes bâtardes de l'Église française. Macaire, à bout de ressources, dit un matin à Bertrand :

— Le temps de la conmiandite est passé, occupons-nous de ce qui est éternel. Si nous fondions une religion?

— l'ne religion, ce n'est pas facile, répond Bertrand.

— On se fait pape, on loue une boutique, on emprunte des chaises, on fait des sermons sur la mort de Napoléon, sur Voltaire, sur la découverte de l'Amérique, sur n'importe quoi. Voilà une religion, ce n'est pas plus difficile que ça.

Ici Macaire n'est qu'un miroir qui reflète, même en les affaiblissant, les conceptions de l'abbé Châtel et des nombreux inventeurs de l'époque ' .

Un autre jour Bertrand remarque que son patron est préoccupé :

— Qu'as-tu donc, Macaire, tu parais soucieux?

— Oui, je suis contrarié... Ces diables d'action-

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