VI
Il arrive quelquefois qu'un excès de dévotion chez une sœur produit le scepticisme chez un frère. Daumier, pour avoir peut-être trop entendu parler de tragédie par son père, fut porté naturellement à des satires contre la machine tragique.
Par ses poèmes, Jean-Baptiste Daumier, le vitrier, témoignait de certaines aspirations, et sa croyance à la poésie, quoiqu'elle soit commune aux natures méridionales, n'en était pas moins un gage donné à l'art; mais le fils le plus respectueux sourit en secret d'un père qui déclame avec emphase ;
Allez, et que par vous mes Castillans tidéles Apprennent leur devoir à des sujets rebelles ' .
i. Œuvres poétigues de J.-B. Daumier, déjà citées.
On n'en connaît guère de poètes qui gardent pour eux de si belles rimes, et qui ne les récitent soit à table, soif'en se levanfou en se couchant.
Si tant est qu'Hoiiori' Dauniier crut au génie tragique de son père, il lut vivement détrompé par les railleurs de l'école romantique, dont les plus chauds partisans se recrutaient dans les ateliers de peintres et de sculpteurs. Toute tragédie était alors salie comme par de hardis polissons qui s'attaquent, le soir, aux marteaux des portes et les profanent avec des matières singulières. Le pauvre Racine supportait la charge, et l'école de U;ivid était accablée d'un tel mépris qu'elle a peine aujourd'hui à apparaître dans sa rigidité républicaine à nos yeux prévenus.
Sous le coup des idées générales qui étaient dans
l'air, et quoique Daumier n'appartînt que par sa liberté de crayon au courant romantique, le caricaturiste s'empara des faits et gestes des héros de l'antiquité et les cloua dans une série railleuse, VEhtoirc ancUnine, composée à l'envers de l'enseignement de l'École des Beaux-Arts. Le grotesque l'ut rarement poussé plus loin. Toutes choses que la jeunesse apprenait à respecter dans les écoles furent travesties en croquis bouffons qui amenèrent à Daumier ces admirateurs légers qui, plus tard, devaient faire la fortune d'un Orphée aux enfers.
Cette fois, on tint plus compte à l'artiste du grotesque de Yldée que de son enveloppe. Le public voulut bien oublier ses fortes qualités et lui pardonner sa hardiesse, eu égard à son persiflage de l'antiquité.
Pourtant l'Histoire ancienne de Daumier restera une date dans l'art moderne, comme au xv!*" siècle la mythologie déjà travestie i .
Nous sommes actuellement dans un courant d'idées plus larges, et l'antiquité, délivrée des imitations du premier Empire, nous apparaît dans ce qu'elle a de véritablement fécondant.
S'ensuit-il de là que la mythologie et les héros
1. Voii" les grotesques d'uue collectioa rassemblée par l'abbé de MaroUes, sous le litre de Facéties et Pièces de bouffonnerie^ t. I; Bibliothèque impériale, cabinet des estampes. On y verra le Beau Ganymède, Jupiter jette-foldre. le Bellissiine Narcisse, etc.
rtc l'histoire ancienne doivent être à l'nhri de lii caricature?
On a, dans ces derniers temps, crié au Ijlasphème et invoqué les dieux vengeurs parce que des vaudevillistes avaient transporté, sur des théâtres de second ordre, Orphée, Ajax, Hélène, Agamemnon, Télémaque, etc.
La négation de Dieu a mis en éveil moins de plumes que la négation de Jupiter, et cette querelle me fait songer aux méprisantes paroles du Poussin à qui était envoyé dans la ville éternelle un livre de Scarron :
« J'ai reçu du maître de la ):osle de France, écrit Poussin à la date du 4 février iô47, ua livre ridicule des facéties de M. Scarron. sans lettre et sans savoir qui me l'envoie. J'ai parcouru ce livre une seule fois et c'est pour toujours : vous trouverez bon que je ne vous exprime pas tout le dégoût que j'ai pour de pareils ouvrages "
Un an après (J2 janvier 1048 . l'indignalion du Poussin navait pas Caibli:
«. J'avois déjà écrit à M. Scarron, en réponse à la lettre que j'avois reçue de lui avec son Typhon burlesque ; mais celle que je viens de recevoir me met en une nouvelle peine. Je voudrois bien que l'envie qui lui est venue lui fût passée et qu'il ne goûtât pas plus ma peinture que je ne goûte sou burlesque. Je suis navré de la peine qu'il a prise de m'envoyer son ouvrage ; mais ce qui me fâche davantage c'est qu'il me menace d'un sien Virgile travesti, et d'une Épitre qu'il m'a destinée dans le premier livre qu'il imprimera. Il prétend me faire rire d'aussi bon cœur
qu'il rit lui-même, tout estropié qu'il est; mais au contraire, je suis prêt à pleurer quand je pense qu'un nouvel Erostrate se trouve dans notre pays '. »
Erostrate, voilà le grand mot lâché. Ce pauvre Scarron, pour avoir fiiit trêve à ses douleurs en se jouant avec les héros de YÉuéidc, devient un Erostrate.
Ah! c'est qu'ils n'y vont pas de main morte certains hommes graves ou prétendus graves quand on touche à leurs idoles I
Ils vous dénoncent à l'indignation publique, et s'ils étaient au pouvoir, comme des inquisiteurs ils feraient brûler sans pitié les satriques qui essayent d'amener le rire sur les lèMcs de leurs contemporains.
Les personnes vouées au grand style ne comprennent pas la satire: je l'ai montré pour Aristote et Goethe.
A ces esprits austères, auxquels s'ajoute le Poussin, il manque une corde, et, chose bizarre, cette corde ne manque pas aux satiriques. Qui admire le Roman comique peut s'arrêter au Louvre devant les Ber(/ers d'Arcadir.
J'ai noté, en sortant d'une bouiîonnerie qui me fit relire la nuit quelques parjes d'Homère, mon impression exacte. Je la donne telle quelle, non comme un article de foi, mais comme la sensation produite
i. Collection de lettres de Nicolas Poussin. Didot, 1824, in-S".
TEI.EMAQUE INTERROGE PAR LES S.VGES
par le spectacle crime farce doiU cent mille spectateurs faisaient alors la fortune :
« Une représentation de hi Belle Hélène, au théâtre des Variétés, m'a momentanément diverti.
« — Musique-chahut, littérature-chahut, dit-on.
« Il y a au fond d'une telle frénésie du grotesque une certaine dose de réalité que certainement les auteurs n'ont pas cherchée.
« IJEntrée des rois contient son enseignement.
<( Cette représentation m'a fait penser à Homère et à Aristophane. Dans lequel des deux dois-je chercher le plus de connaissance de l'antiquité? Est-ce Tite-Live qui servira de guide dans Rome ou Plante? Faut-il se renseigner auprès du poète ou auprès du satirique, auprès de l'historien ou auprès du critique, auprès du moraliste ou auprès du peintre de grotesques?
« Il y a vm mille a entre le Parthénon et la rue aux Ours, car toute ville est affligée d'une rue aux Ours.
« Le beau sans le trivial cesserait d'être admis comme beau.
« Toute chose a besoin de son repoussoir, et voilà pourquoi il n'est pas inquiétant de voir le divin Homère contrôlé, même par les cornets à pistons d'Offenbach. »
L'ambition de certaines femmes va loin, si considérable que soit leur rôle dans la société. Combien de ces jupons qui, grâce à un restant de jeunesse, s'improvisent écrivains, poètes, romanciers, pensfures? Ce sont ces dernières surtout que Daumier a poursuivies de ses satires et qu'il a peintes sans colères, mais sans ménagements.
Bas bleus humanitaires; dramaturges femelles sifflées à l'Odéon; maigres blondes lisant leurs poésies en petit comité; femmes fortes fumant; malheureuses sans orthographe allant frapper à la porte des éditeurs; mauvaises ménagères négligeant
HISTOIRE DE LA CARICATURE MODERNE i:«)
leurs enfants pour s'occuper de questions sociales forment le grotesque défilé des Bas bleus.
Les hommes qui aiment le plus la femme sourient de pitié quand ils pensent à l'avenir que se préparent ces pauvres êtres à force de noircir du papier. Quelle puissance ne faut-il pas déjà à l'écrivain pour résister à l'envie, à la calomnie qui ont droit sur sa personne, sa vie privée, ses actes publics I Aussi est-ce un spectacle lamentable que celui donné par une femme de lettres, à qui l'avenir demande compte de ses affections, du rôle que joue dans ses œuvres un Antony des BatignoUes !
La femme a des enfants; ils ont de singuliers exemples sous les yeux! Et quelle tenue gardera le mari d'une femme célèbre? Si cette femme aux « aspirations sérieuses » a le malheur de jeter les
yeux sur des livres philosophiques, quel chaos ces leclures amènent-elles dans les cases d'un cerveau que la nature n'a pas disposé pour recevoir de telles charges !
La révolution de 1848 mit en ébullition de graves questions sociales qui, depuis quelques années,
occupaient les esprits; et comme certains des utopistes qui prétendaient résoudre ces questions étaient extravagants, ce fut autour du drapeau de ceux-là que les dames « avancées » s'enrôlèrent. La série des Divorceuses de Daumier roule sur le divorce tel qu'on le comprenait au Club des femmes ;
UN ANTONY DES BATIGXOIXF.:^ Croquis par Danmier.