LE COIFFEUR
Croquis par Daumi
1)K LA CARICATURE MODKRNE
J.cs yeux goiirm.nKls i\o Delacroix, dans Iciii' si»ir iTéLudes et (robservalions, ne poiivaionl assez se rassasier de lignes vivantes, de monvements réels.
Lac'cenUiation robuslc des moindres croquis de Daumier enthousiasmail Delacroix, comme un cavalier (|iii. monté sur un élégant cheval arabe, s'arrête lout à coup pour admirer vui cheval de brasseur.
In grand fumeur que Daumier, ce qui rime avee grand penseur* ! Si racli\ité physique perd du res-
I. Les curieux qui s'occupent de questions d'hérédité ne trouvoronl sans doute pas inopportun le détail relatif au père de
sort à coLte habitude, la mcdilatioii y gagne. Sans (loiile quelque paresse se mêle aux tourbillons de la fumée; mais la rêverie, l'analyse, la contemplation intérieure sont le contre-poids dune mode à laquelle Descartes lui-même sacrifia. Que de silhouettes étudiées à la lenétre de l'atelier dans l'indolent repos (jue laisse le tabac à l'esprit I
De longues observations sont nécessaires pour étudier la démarche de Ihonuue et la forme des nuages qui passent; les mouvements de celui qui cause et de l'ombre qui lentement s'avance sur le (juai veulent des esprits presque aussi attentifs quo celui du mathématicien cherchant un problème.
Ce que contient d'observation pénétrante le moindre croquis de Daumier, peu de gens s'en doutent, et il ne faut pas croire que le maître rivalise ici avec Paul de Kock.
Daumier, tiré de la biographie ea léte de ses œuvres : « Un goût prononcé pour la solitude et la méditation le tenait constamment éloigné de la société bruyante de ses compagnons de travaux. » De ce côté le caricaturiste tient de son père, et cette solitude, ces méditations ont contribué puissamment à l'heureuse fécondité du maître.
Daumier a crayonne ainsi près d'un millier de vignettes, non seulement pour les journaux satiriques, mais pour d'importants ouvrages de ses contemporains, sans compter divers petits livres. Il est vrai que ce Juvénal de la lithographie semble étouffé dans un cadre étroit. Daumier illustrant un minc(; volume, c'est Éole soufïlant une effroyable bourrasque contre la pauvre petite barque à voile qu'un enfant dirige par un fil sur le bassin du Palais- Royal.
Pourtant il se prêtait à toutes sortes de commandes; mais les hommes admettent difficilement que leurs laideurs et leurs vices soient accusés en
énergique?^ rondes bosses. Le s.itiiiqne peut avoir le culte (Tu grand, le sentiment du juste; si la raillerie et le sarcasme s'y mêlent à de trop fortes doses, l'artiste doit s'armer de philosophie, car sa vie sera pénible.
On a reproché avec quelque raison à Daumier de ne respecter ni l'enfance, ni la jeunesse, ni la femme, et je reconnais volontiers que le peintre ne montra pas assez d'amour pour l'humanité. Il faut bien chercher pour en trouver dans sa collection considérable. 11 est une pièce, toutefois, intitulée I{ef/rets;\e personnage principal écarté, le caricaturiste a failli laisser un petit chef-d'œuvre de sentiment : la larme du diable de son œuvre.
Un vieillard, près de sa fenêtre, sur les bords de laquelle est posé un pot de fleurs, regarde avec attention une mignonne petite figure de femme, enveloppée dans son mantelet, marchant prestement, avec quelque ombre de mystère, dans le sentier d'un joli paysage.
Tous les plans de cette lithographie ensoleillée. les horizons, la campagne, sont traités avec un rare épanouissement : le pot de fleurs de la mansarde évoque de douces idées. Pourquoi le vieillard ahuri, qui semble un ancien portier, avec des yeux saillants de crapaud effaré, fait-il tache en face de l'élégante petite femme allant peut-être à un rendez-vous?
C'est qu'il faut avoir aimé pour s'intéresser à la jeunesse, évoquer avec les sensations du passé des
DE LA CARICATURE MODERNE r,ô
l)OiillV'0s do tondros souvenirs qui l'échauffoul les \iou\ cœurs. « Où \n-l-rlfr? » L'n vieillard affoctuoux dira à la jeune fille: « Il a passé tout à riieure par ici, // attendait, // semblait inquiet. " Deux cœurs sont appelés à battre à l'unisson; l'homme se rappellera ses propres émotions déjà si lointaines. l,i jeune femme qu'il attendait jadis, et une douce émotion s'emparera de lui.
Daumier malheureusement manqua de ces ten- (h'osses. Peut-être était-il poussé à la caricature p.u' le milieu dans lequel son talent s'alTirma.
Dans le journal satirique où Daumier donna le meilleur de lui-même, il s'était rencontré avec Gavarni, le dessinateur des salons, le peintre des dandys et des lorettes; mais, comme toujours le.> gentillesses des modeleurs de Tanagra l'ont emporté sur les lignes puissantes d'un fragment de Phidias, Daumier n'en parut que plus brutal. Les gens lui opposaient tantôt le galant éventaire d'une marchande d'amours, tantôt l'esprit de mot d'un rapin qui ne se doutait pas de la valeur d'un trait graphique et par là plaisait aux vaudevillistes •.
Daumier supporta dignement ces amertumes d'Hercule auquel on préférait des pygmées; toutefois, il serait d'un pessimiste d'outrer les souffrances d'un artiste qui ne se plaignit jamais, montra un complet
1. On ose à peine prononcer le nom de Cham à côté de Daumier; ce serait comparer le grain de sable de la plage an rocher de la falaise.
JT6 - HISTOIRE
(lélachemenl de loiilcs choses, resta pauvre el refusa la marque honorifique quïni des derniers ministres de l'empire lui fit offrir.
Sans se poser en Caton, sans afficher sa foi républicaine, Uaumier remercia l'envoyé du ministre d'avoir songé à le décorer; il ne pouvait, disait-il, accepter la croix d'un gouvernement auquel il avait fait une si rude guerre en 1852; et quoique bien des années eussent passé depuis le coup d'État, il semblait à ce satirique loyal qu'il y aurait parjure de sa part à se parer d'un tel signe, que sa conscience ne le laisserait pas en repos et qu'il devait vivre humblement comme par le passé.
On ne se trouve pas souvent en face de telles convictions sans se rappeler le mot de Napoléon à (lœthe: « Vous êtes un homme. »
Daumier fut un homme. Pour ne pas trop choquer les êtres manquant de caractère, je dirai, si l'on veut, qu'en art il fut une personnalité. Tout ce qu'il toucha, même dans un cercle étroit, il l'agrandit. Dans certaines des P/ii/siolor/irs à la mode vers 1841, on retrouve sa griffe puissante, son trait de maître * .
Je ne lis guère connaissance avec l'artiste qu'en 1848. Il était alors dans toute la force de l'âge, vivaiil quelque peu en reclus au fond de l'île Saint-Louis, inquiet des choses, parlant peu, exprimant diificile-