I.A DIXIIOIE MlTSi
troublaient l'artiste qui se demandait avec inqul»'lude si le nimbe glorieux, que faisait briller au-dessus de sa tète un singulier estlirticien. ne frisait pa-> l'étrange et le baroque. Quoiqu'il soit doux d'être admiré, Daumier craignait les « fuites » du cerveau du poète.
DE LA CARICATURE MODERNE 17î)
Je eherchc h rondro l'homme Ici (juil clail à cclU* ('puque, et, avant d'évoqiuM' ccrljiius soiivenirs persomiel:^, je reviendrai sur l'illusl ration des livres, pénible pour le maître.
Daumier sentait que sa personnalité absorbante lenipèchait de se couler dans la pensée d'un autre; dans la foule, il retrouvait sans cesse des Daumier grimaçants, avec des caroncules cutanées particulières et des déformations produites par de basses passions et l'inobservance des lois de la nature qui veut le rapprochement des sexes, non altéré par des questions d'intérêt. Tout cela avait formé des espèces bourgeoi>('> avec certaines modifications sans cesse ramenées au même type; mais cela ne cadrait quiiii- ])arfaiteraent avec la variété de spécimens nécessaire aux romans qu'on lui demandait d'illustrer.
Si on évoque le souvenir d'Henry Monnier en face de celui de Daumier, la comparaison certainement ne tournera pas au profit du premier; mais Henr\ Monnier avait emmagasiné un grand nombre de types do toute nature, et, malgré l'enveloppe dnn faire un peu aigu, il se montrait dans ses croquis plus impersonnel que Daumier. Avec des facultés rlobservateur sans cesse en éveil, Henry Monnier l>iit faire une riche collection de croquis d'après nature, qui lui eussent permis de donner un plus important concours aux éditeurs de livres illustrés, si sa vie vagabonde de comédien en tournée ne l'eût pas éloigné fréquemment de Paris.
Il est des peintres qui, avant la composition d'une œuvre, feuillettent leurs cartons bourrés détudes, leurs carnets remplis de croquis ; ils veulent revoir de près ces notes précises pour en faire un choix. Daumier ne procédait pas de la sorte, lui qui ne prit jamais de croquis d'ensemble non plus que de détail; son cerveau était la chambre noire où se décalquait tout ce qui paraissait digne au satirique d'être conservé ; mais aussi, gestes, allures, se donnaient de telles poussées pour sortir des yeux intérieurs, que l'homme devait être embarrassé dans le choix de ses personnages. Qui prendre de celui-ci ou de celui-là? Comment les apparier pour les faire entrer dans une scène comique parlante pour tous?
C'est là sans doute ce qui explique l'indécision du caricaturiste, les nombreuses pipes fumées avant de se mettre à un travail toujours pénible pour sa nature méridionale.
Les directeurs de journaux qui goûtaient le plus le talent de Daumier (et ils n'étaient pas nombreux; étaient fort embarrassés de demander des sujets de séries à un artiste qui semblait manquer d'idées.
— Quels sujets pourrais-je proposer à Daumier? me dit un jour M. Charles Yriarte, alors chargé de la direction d'art du Monde illustré.
— Si Daumier voulait faire des dessins d'après les principaux types de l'hôtel des commissaires-priseurs, je me chargerais volontiers de lui fournir des
sujets Aussi bien il connaît parlaitemenL ce petit
monde.
11 fut convenu que je m'entendrais avec lui, et le lendemain j'allai rendre visite au caricaturiste. Je lui demandai des types de crieur, d'expert, de marchand, d'amateur, de commissaire-priseur; mais ce qui m'avait semblé facile dans cette collaboration ne l'était pas. Hésitant, le peintre me demandait comment faire? semblable à un élève indolent qui a besoin qu'un thème lui soit mâché par son répétiteur.
— .11 serait bon, dis-je à Daumier, d'aller voir fonctionner vos personnages à la rue Drouot.
— Oui, oui, fit Daumier, saisissant cette perche avec joie.
— Vous avez vu des commissaires-priseurs procéder à une adjudication?... Il en est de solennels, de magistrats, alors qu'ils suspendent leur marteau audessus de la tête des gens...
— Oui, répliqua Daumier, frappé par le geste.
— Et les amateurs qui s'imaginent aimer ce qu'ils achètent!... Et les fms connaisseurs qui ne s'y connaissent pas!... Et les gens succombant sous leurs achats quand ils quittent l'hôtel...
— Oui, dit Daumier avec conviction.
— Je vous recommande le crieur qui s'appelle Jean... Un grimacier de premier ordre dont les enchères mettent dix mille rides en mouvement... Regardez-le quand un objet est fmalement adjugé; il semble l'avaler avec la dernière enchère et il di-
gère un vieux bahut connue un boa un lapin
— Vraiment! fit Daumier me regardant faire inconsciemment presque autant de grimaces que le crieur.
J'avais joué la pantomime à mon insu, entraîné par mes souvenirs. Peut-être Daumier, le peintre des mouvements plus que de la physionomie, entrevit-il quelques gestes faciles à rendre; ainsi il entreprit pour le Monde ilhtstré une suite de dessins qui, interprétés par les graveurs, n'ont certainement pas la franchise de ses lithographies, mais qui cependant suffisent à donner une idée de sa manière.
Daumier avait l'amour de la force et du robuste. Sans doute un beau fragment de l'art grec ne répondait pas aussi vivement à sa nature qu'une puissante figure de Rubens; toutefois, un ami m'avait dit que le satirique était préoccupé d'une série d'illustrations pour l'œuvre d'Aristophane. Un jour que je causais avec Daumier, la conversation tomba sur ce sujet.
— Ah! oui, Aristophane! s'écria le maître.
Je lui dis combien de sujets variés fourniraient à ses crayons les comédies du poète.
— Oui, fit le caricaturiste.
Et, avec hésitation, comme s'il avouait une mauvaise action, le peintre ajouta :
— C'est que... je n'ai jamais lu Aristophane. Quelque peu étonné, j'oITris à Daumier de lui prêter une traduction.
— Lisez Lysistrata pour commencer, lui dis-je; vous trouverez clans celle comédie le Ihôme d'une
r.xcitl'Z
LE MÉDECIN [Néiuésis médicale)
suile de dessins qui me paraît répondre à votre propre nature.
A quinze jours de là, je retournai voir Daumier,
et je jetai un coup d'œil sur le chevalet, espérant y voir quelque esquisse d'après les comédies du poète.
— Eh bien, Aristophane? demandai-je.
Daumier ne répondit pas, fit un tour dans l'atelier, et, secouant la tête avec la mine d'un homme troublé, il me mit en main le volume des comédies.
La physionomie de l'artiste, ses yeux plissés, sa bouche pincée, son embarras m'en apprenaient plus qu'une réponse.
Le livre avait troublé le peintre.
Si le nom d'Aristophane résonnait dans le cerveau de Daumier, ce n'était pas embarrassé d'un texte el de notes. Pour se frayer un chemin dans cette forêt antique, l'artiste manquait de guide. Aristophane eût dû être confié à Daumier, mais tout mâché, à sa portée. Il eût fallu mettre en saillie les traits principaux des comédies.
Un livre était une trop lourde nourriture pour cel esprit sommaire. Je m'y étais mal pris, je n'avais pas parlé la langue que comprend un artiste de cette nature; aussi le projet d'illustration d'Aristophane en resta-t-il là.
Ce n'est pas à dire que, dans d'autres circonstances, poussé par de meilleurs courants, mieux d'accord avec leshommes de sa génération, Daumier se montrât insuffisant et indifférent à toute illustration de livres ; il a, au contraire, tiré de l'oubli un ouvrage dont on ne parlerait guère aujourd'hui si de puissantes et mâles
vignettes n'éclairaient la poésie quelque peu académique de la Néniésis médicale^; mais le docteur
LES CHARLATANS (Xt'DiCSlS iuédicalc).
Fabre, qui se parait du titre de « Phocéen », était le compatriote de l'artiste. Le mot Némésis claquait en outre comme un coup de fouet vengeur aux oreilles
1. Némésis médicale illustrée, recueil de satires, par François Fabre, Phocéen et docteur. Paris, 1840, 2 v. iu-8".
du dessinateur républicain. Presque à chaque satire était malmené Orlila le conservateur, l'antagoniste de Raspail le conspirateur. Tous motifs qui avaient leur poids en 18'i0.