Gazette de Paris
Celte oraison fuiirl)re trop réelle marque bien une des nombreuses désillusions du pauvre Traviès dont je vais conter l'histoire; il eut le chagrin, de son vivant, de voir d'autres héros prendre la place du sien, aux aeclamalions de la multitude ingrate.
Le peintre et riiislorien do Mayeux, Traviès, nature soulîreteuse et mélancolique qui mourut il y a quelques années, sans laisser d'autres traces dans riiistoire de l'art que quelques lignes nécrologiques, fut un être intéressant.
J'ai connu l'homme et je peux en parler; pourtant, mes premières relations avec lui ne témoignaient guère que je deviendrais son biugraphe.
Vers 1846, nous étions une bande de fous occupés à narguer la vie, et à la dépenser gaiement à défaut d'argent. Tout homme qui se présentait dans le cénacle y était admis sans difficulté, sauf à éprouver la malice d'indisciplinés poètes, musiciens, roman-
ciers, journalistes, étudiants, mêlés à dos dieux et à des apôtres.
A une table voisine dun café oii nous nous réunissions, se tenait une sorte de grand échassier avec un nez de perroquet, qui éveillait la curiosité par son apparence mélancolique, sa longue taille voûtée, ses pommettes saillantes et de petits yeux 011 était tapie une sorte d'indulgence affectueuse pour nos farces. On l'appelait Traviés; il écoutait volontiers les imprécations de Jean Journet, et un jour il invita la bande turbulente à assister dans son atelier à une conférence que devait donner l'apôtre du phalanstère.
Le peintre ordinaire de Mayeux offrant l'hospitalité au disciple de Fourier me sembla particulièrement bizarre. Jeune, on ignore combien certains de ces railleurs, arrivés à l'âge mûr, méprisent le trempHn du comique sur lequel ils ont jadis bondi. Ces faits se représentent fréquemment chez les timides qui rougissent de leurs gaietés de jeunesse.
De grandes compositions religieuses inachevées emplissaient l'atelier de celui qui avait prêté jadis à Mayeux des paroles si luxurieuses. Peut-être le peintre mélancolique au nez de perroquet espérait-il racheter son passé en favorisant l'éclosion de « la bonne noiivplh » que l'excentrique Jean Journet prêchait partout.
L'apôtre connnença son discours, le même qu'il nous récitait dejjnis un an tous les soirs. Fut-ce
l'ennui do ce verbiage ou l'extravagance des souvenirs de Mayeux qui tenta l'un de nous? Toujours est-il que, s'échappant sournoisenuMit de l'atelier, il enfermait au cinquième étage, en emportant la clef, l'orateur et les auditeurs, sans respect pour le maître du logis, sans pitié pour ses camarades qui durent subir de onze heures du soir à sept heures du matin la terrible éloquence du phalanstérien.
Sans nommer l'auteur de cette mystification , j'avouerai que, seul, je pus rentrer chez moi rire à mon aise sur les cris Iburiéristes et les cris civilisés que devait amener la fermeture de cette porte. Gela me paraissait une juste punition infligée au peintre qui, une fois de plus, nous avait condamnés au supplice d'entendre Jean Journet, un des plus enragés bourreaux que j'aie jamais rencontrés.
Étonné des affinités qui reliaient l'apùtre et le peintre, j'ignorais que, jeune, Traviès avait été en quête d'une religion, faisant corps avec le groupe artistique qui se réunissait dans l'île Saint-Louis, autour d'un dieu, dit le Mapah^.
Preuve d'une certaine faiblesse que ces croyances en de pauvres diables sans le sou, prêchant dans des mansardes sans feu; mais je n'ai pas à faire le procès d'une époque en ébullili(jn qui crut à tous
1. Voir les Célébrités de la rue. par Charles Yriarte. 1 vol. in-18. Paris, Dentu, 1879. Voir également mou livre, les ^'iyllettes romantiques. Paris, Dentu, 1883; l'atelier du Mapah y est reproduit, dessiné par Traviès.
les utopistes, à tous les charlatans politiques et sociaux, aux magnétiseurs, croyances aujourd'hui démantelées, ce qui ne nous empêche pas de nous préoccuper de temps ù autre des tables tournantes et du spiritisme.
Ainsi s'accusait la, nature inquiète et indécise d'un homme qui reporta ces inquiétudes et ces troubles dans l'art.
Traviès avait pourtant livré au public un excellent portrait de Liard, dit le Chiffonnier philosophe, et une telle œuvre faisait augurer mieux de l'avenir de l'artiste.
Ce Liard, sur le compto duquel couraient des 1er gendes bizarres, un sac sur l'épaule, la casquette sur le coin de l'oreille, un bâton noueux à la main, passait d'habitude devant le café des Variétés, récitant quelque distique latin, et le bruit public en faisait
un ancien vaudevilliste qui, devenu philosophe, préférait vivre des chiffons de la rue plutôt que des chiffons de l'esprit du jour.
Liard, comme Chodruc-Duclos sous la Restauration, était utile aux Parisiens, à qui il faut toujours un excentrique, et à qui il importe peu que l'homme soit en guenilles pourvu qu'il sache les porter. De ce côté, le chiffonnier philosophe avait de l'allure. L'œil narquois, la bouche railleuse, sachant assez de
bribes de Virgile pour étonner les badauds, fier de son portrait, il se promenait avec son crochet et son sac, posant un peu, car les Parisiens se disaient : « Voilà Liard. » Vanité de la famille de celle des comédiens, et dont il devait le développement à Traviès.
Rencontrant l'homme parmi les gens du peuple que son crayon se plaisait à reproduire, le dessinateur avait fait œuvre, non pas de caricature, mais de réalité; ce type caractéristique indique en effet une ligure particulière à la barrière du Maine, quartier qui aujourd'hui n'a plus de rapports avec celui de 1830.
C'étaient alors de vastes terrains plâtreux, des prés d'un vert paie que tondait quelque maigre chèvre, des chantiers de démolitions bordant les sombres boulevards extérieurs qui, dès la brume, appelaient le crime. De petites maisons clairsemées au loin attiraient l'œil par leurs murs peints en couleurs crues, sur lesquelles se détachaient en gros caractères des annonces de gibelottes et de vin à quatre sous. Horizon borné d'un côté par la Grande- Chaumière, de l'autre par la mère Saguet; ici les bals populaires, à deux pas le cimetière Mont- Parnasse. Toute une population d'ivrognes, de croque-morts, de rôdeurs de barrières, de voyous, s'y donnaient rendez-vous, et, parmi eux, quelques artistes qui les observaient pour les reproduire en lithographie. Ces parages sentaient la misère, l'ivro-
gneric, la mort, et il était de modo parmi les gens d'esprit et les peintres, depuis M. Thiers jusqu'à Cliarlet, de se mêler à ce peuple.
Traviès en tira rarement des motifs joyeux. Il y avait dans sa natui'e ([uelque cliose de rirl.inde
affamée, et il eût été le seul artiste propre à illustrer la sinistre Cliansou de la Cltrmiso. de Thomas Hood.
« Homme de mœurs faciles et gaies, dit un critique, c'était sur les lieux mômes que Traviés allait étudier ces types de chiffonniers et de buveurs émérites. A Montparnasse, le bal de la Girafe, rendez-vous des croque-morts en goguette, se rappelle encore ses écarts, et le cabaret des Dear-Éléphants
lui ;i Ibiiriii plus d'une fois des types eurieux et fineineut saisis de marchands d'habits el de cochers de cabriolet. »
Je liai pas connu ce Traviès facétieux, le môme qui, dit-on, ayant vidé plus d'une bouteille avec les croque-morts, se fit rapporter dans une voiture des
pompes funèbres. « Sa muse, a dit un poète qui jugeait mieux son œuvre, est une nymphe de faubourg pâlotte et mélancolique. » Et il qualiliait l'homme ainsi : « Il est le peintre du guignon. » Sans doute les compositions relatives à Mayeux