‹ Histoire de la caricature moderneChapitre 37 sur 42 · Nestor Roqueplan, Constitutionnel, ?> août 18()'i · texte numérisé non relu

Nestor Roqueplan, Constitutionnel, ?> août 18()'i

i. On trouve à diverses reprises dans la critique dramatique

de nombreux morceaux remarquables sur la formation du type de Monsieur Pvudhornme. Théophile Gautier, entre autres, fut un des premiers qui avertit le public de la valeur des Svénfs populaires de Monnier; il y revint à diverses reprises, ayant, en sa qualité de poète, le même mépris pour le bourgeois que le caricaturiste, et j'aurais pu emprunter à ses articles de théâtre plus d'une vive touche. Il eût été également curieux d'opposer ses sentiments de coloriste à outrance à ceux de critiques judicieux moins en^'agés dans la lutte, un Edouard Thierry, par exemple. Monsieur PrudhouiDir jugé par des esprits si dissemblables, aurait été étudié sous diverses faces. Ces confrontations, ces divers témoignages, à l'importance desquels je n'avais pas songé tout d'abord, je les réservais pour une future édition ; la mort d'Henry Monnier, les regrets qu'elle a excités parmi ses nombreux amis m'ont poussé à développer cette étude et à la rendre plus complète. Dans Hetiry Monnier, sa vie, so/i œuvre publiée à la librairie Dentu (un volume in-8° 1879), je crois avoir noté tout ce qu'il y avait d'essentiel dans la vie du peintre, de l'écrivain et du comédien.

APPKNDlCi:

PHÏLIPON'

Nous avons toujours élé d'avis qu'on no doit qiio la vrrilé, lonjoui's une, aux morts pt niAme aux vivants, et notre tâclie se trouve dès lors adoucie vis-à-vis de cette tombe ; l'homme qu'elle renferme pouvait entendre tout ce qui sera dit de lui.

Charles Philipon a été certainement l'une des

1. De la génération moderne se détachent deux caricaturistes, j'entends de ceux qui ont marqué : Cliam et Nadar, tous deux gens d'esprit à leur manière. Le premier, spirituel comme un vaudevilliste, sans cesse à l'affût de l'actualité, et à qui l'idée comique fait rarement défaut; le second, nature dévorée d'activité qui ne s'arrête ni dans le journalisme ni dans le roman, qui se bat avec le soleil pour ses photographies et combat avec son ballon contre l'air. Caricaturiste doué d'une personnalité remuante, Nadar eut pu fondre de nombreuses qualités d'observateur, de polémiste,

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physionomies les plus intéressantes de ce parti libéral , essentiellement militant , qui, depuis quarante ans et plus, a joué dans les destinées de notre pays un rôle qui ne saurait être fini. Pliilipon a personnifié en lui, j'allais dire a créé, la caricature politique, l'une des forces les plus vives de l'argumentation, qui transperce quand elle touche, sans qu'il y ait bouclier qui pare, d'autant plus redoutable sous son innocuité apparente, comme les barbes de la flèche, comme la vis imperceptible de certains leviers. Sa mnémotechnie incisive, qui plaide et prêche pour les yeux, lui complète une force que les gouvernements ne pouvaient tarder à comprendre et à étouffer.

Devant la morale, cette haute justice, la caricature a été appelée plusieurs fois. Toute épée estelle bonne à ramasser?... — Ce ne serait ni le lieu ni l'heure d'étudier cette question, qui n'est pas sans gravité. Il ne s'agit point d'une thèse philosophique, il s'agit d'un homme, doué entre tous, qui s'empara un jour de cette arme terrible, jusqu'à lui dédaignée, et s'en servit de la plus éclatante façon. Cet homme était un homme de bien et convaincu.

de satirique pour en faire la base d'un peintre ou d'un écrivain ; il a abandonné plume et pinceau pour l'hélice appliquée à la navigation aérienne. Je ne le suivrai pas si haut et me contente de donner un article nécrologique, publié par lui, le l" février 1862, le lendemain de la mort de Philipon, le cerveau pour ainsi dire de la plupart des artistes étudiés dans le présent volume.

DE LA CARICATLRK MODKKNK 217}

Lors même que son caraclère persuiincl ne lui constituerait pas une individualité hors ligne, il mérite du journalisme, cette histoire au jour le jour, sa place à part dans les annales de ces temps.

Charles Philipon est né à Lyon en septemhrc 18UU. Son père, marchand de papier peint, et qui désirait transmettre à son fils sun industrie, lui lit faire quelques études, pour plusieurs raisons incomplètes. Philipon était âgé de dix-sept ans lorsqu'il vint à Paris pour la première fois. Il entra à l'atelier de Gros, revint presque aussitôt à Lyon sur l'injonction paternelle, et y resta trois ans occupé au dessin de fabrique. Ses goûts, comme les relations qu'il s'était créées, le poussaieid irrésistiblement vers une autre vocation et vers ini autre milieu. Vers la lin de 182:/), Philipon quittait décidément sa ville natale et accourait se fixer à Paris.

Plein d'entrain et de fougue, Philipon se lia bientôt avec les écrivains les plus avancés du parti libéral, et ses relations nouvelles ne firent que développer et affermir en lui les idées politiques un peu vagues qu'il avait apportées du département du Rhône.

Il s'était mis pour vivre à essayer de l'art nouveau dont Engelmaim avait été l'un des premiers adeptes, la lithographie. Du métier de caricaturiste à celui de créateur d'un journal comique, la distance ne devait pas être longue à franchir pour un homme du caractère de Philipon. 11 fonda presque

simultanément la Caricature, qui succomba bientôt bruyamment sous une avalanche de procès (cinquante-quaU'c prucès seulement en une année, si j'ai bonne mémoire), et le Cliai'ivari[\iin-{' dn PuncJi, or tlie London Cliarivari), dont il abandi;)nna au bout de six ans la direction.

Il créa la série à jamais célrbre des Robert Macaire, en collaboration avec Daumier connue exécutant, fut le père des Physiologies, du Musée PJiilipon, du Journal pour rire et d'une innombrable multitude de publications d'imageries, albums, ;dmanachs, etc., à égayer dix générations.

Il serait aussi dillîcile d'énumérer ces feuilles diverses que de compter les procès, les amendes, les mois de prison et les inconvénients de tous genres qu'ils valurent à leur auteur. La lutte une fois engagée sur ce terrain, il fallait en sortir vainqueur ou ruiné. Tout autre que Philipon eût succombé; sa volonté fut la plus forte, et la maison Aubert, fondée par lui, put résister à ces terribles et longues secousses.

Philipon avait sauvé son nom, il avait perdu sa santé.

Charles Philipon a poussé jusqu'à soixante-deux ans cette vie de travail sans repos et d'incessante production. Il ne s'est point arrêté un instant, même pendant ses quinze dernières années, qu'un mal cruel et opiniâtre lui disputait minute à minute.

Si iiitéress.uilc que soil l'œuvre du pnlciuislc (lessiuateur oL parfois aussi écrivaiu, le plus reniar(|uable côté de celle organisalion privilégiée fui sans conlredil sa merveilleuse facullé de vulgarisaliou. Il possédait plus que personne au monde la première des qualités du journaliste et du spéculateur, cette faculté qui ne s'acquiert point et que peut seulement compléter la connnunion permanente entre le puLlicisle et le public : je veux dire le sentiment des probabilités \is-à-\is de la cliosc qui doit être dite et faite.

Cette faculté précieuse. ra\i\ée sans cesse et comme couvée par la pa>>iuu polilique toujours fervente, devait nécessairement mettre Philipon à la tête de tout ce qui, à nuire époque, a tenu la plume ou le crayon de la satire. C'est ainsi que Philipon a indiqué leur voie ou donné leur formule à presque tous les artistes de ce genre C"e>l aiii>i (|ii('. depuis Charlet jusqu'à (îustavc Duré, — ce mciseilleux génie qu'il devinait le premier dan> un collégien de seize ans, — nous voyons successlNcniml ou siiiuiltanément s'enriMer dans l'étincelante phalange (piil conduit, Crandville, Jolumnot, Daumier, (ja\arni, Cham et tant d'autres plus humbles.

Doué d'un flair unique en cette science spéciale des aptitudes, comme aussi d'une prodigieuse lucidité dans les all'aires pruprement dites, il avait une inépuisable fécondité de moyens et d'invention. Sans égal pour dr\ iner la chose à faire, ou tirer

parti de la chose faite, d'une netteté de coup d'oeil et d'une rapidité d'exécution sans pareilles, il a étonné et déconcerté les plus jeunes et les plus ardents jusqu'à la dernière heure de ses soixantedeux laborieuses années.

Une personnalité si accentuée et énergique ne pouvait être qu'absolue et même absorbante, ce que le plus ombrageux eût oublié au charme attrayant et persuasif de la figure et de la parole de Philipon. Il était peut-être quelquefois trop de son avis, dirais-je, si nous ne vivions en une époque oîi l'on rencontre des gens qui ne sont pas assez du leur.

Sa parole était claire, facile, pittoresque, aidée en outre, comme je le disais, et servie à souhait par la plus expressive, la plus symp;ithique figure. Philipon avait été dans sa jeunesse d'une beauté citée, et, dans ses dernières années, les passants s'arrêtaient pour regarder ce grand vieillard un peu voûté, aux longs cheveux blanchis, dont la physionomie ouverte et bienveillante, en même temps que pleine de finesse moqueuse, rappelait dans ses grandes lignes le masque de Voltaire moins la mièvrerie. On le suivait du regard, cet homme qui, d'une plaisanterie, ébranlait autrefois un trône, dont le nom avait éclaté d'une popularité sans rivale, et qui, pour distraction unique et jouissance quotidiennement savourée, venait suivre, mêlé aux plus humbles, la canne derrière le dos, les parties des joueurs de boule des Champs-Elysées.

PHII.IPON D'après une pliotogiajjhie ài' Xailar.

DE LA ("ARICATHRK MODEIîXK 2S1

Je mp lève on ("('Ile veillée — l.i dernière, hélas! — et je eonleiiiple niie dernière luis les traits de notre vieil ami, ('ctle bonne et chère figure snr laquelle le regard aimait tant à s(> reposer, .le vois dans ee masque, à jamais ealnic enfin au boni d'une rxistenee si agitée, non pas les afîres de la mort, mais la paix éternelle (pie lui iiKM-ilail b^ repos de sa conscience après une vie bien remplie.

S'il y eut jamais une Ame bien trempée, ce fui assurémeid celle-là. Cet hoiui(Me l'ieur, plus sérieux fpie tous ces graves, qui ti'a versa laul d'événements, c'est-à-dire tant de lâchetés, de délections et de trahisons, resta jusqu'au souflle suprême inébranlable dans sa polititpie, sans ftirtaiderie comme s,ins peur. De ses premières opinions, restées les dei'uières, l'âge avait à p<'ine adouci l'exjn'ession (pie sa philosophie railleuse et (htiice voulait bien mesurer aux oreilles de ce temps-ci. 11 est certes resté jusqu'à la fui implacablement jeune par l'indignalion et le uk'pris : .^tprniis quia hnjHitiPn^.

Mais ce qui me touche plus prol'oii(l('ment encor(\ c'est cette bonté infinie que l'on trouvait en lui, bonté effective j'entends, toujours prête à l'aide réelle par la bourse, par les démarches, par les conseils, — les meilleurs que l'on pût suivre. Il avait une préoccupation continuelle et inquiète des autres; plein de sensibilité, s'attendrissant à chaque infortune, et je vois encore son œil se mouiller quand on venait lui parbM' de quelque infortune. Ah 1 les

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paroles n'étaient pas longues!.., — La dernière fois, c'était, il y a deux mois, à propos d'une vente au profit d'un peintre devenu fou et d'une femme dévouée : « Qu'elle envoie 'chez moi! -> dit-il au premier mot. L'avant-veille môme de sa mort, il y a quatre jours, il conllait ù sa femme — sa veuve au-

Ilenrv Monnief.

Traviès.

Philipon.

riranflville.

Daiimier.

jourd'huil — et à son fils un projet de conmiande dont il n'avait assurément que faire et dont le chiffre eût fait reculer d'un saut de bien plus riches; mais ce projet assurait à un pauvre artiste la vie pour un an...

Il semblait, et depuis bien longtemps, que plus il vivait, plus il aimait à faire le bien, semblable à ces vins généreux qui deviennent meilleurs encore à mesure qu'ils vieillissent. .]'ou atteste même les ingrats (lu'il a i)u faire.

DE LA r.ARICATrUK MoDKRNE

Charles Philipoii csl iiiuii (l'une liyperlropliic du cœur. Sou cœur preuaiL trop de place, oui dil les méfleeins. ils avaient raison *.

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