PIGAL
La génération actuellp s'inquiète médiocrement de Pigal, le doyen des caricaturistes, qui pourtant représente un des c(Més de l'ancien esprit français : la joie.
On peut comparer Pigal à Paul de Kock. Ils possèdent tous deux un comique communicatif et sans prétention, un mépris du dislingiu' (|ui a servi ù leur dével(q)])ement.
Si l'un imprime le gros mot, l'autre essaie de le dessiner; conteur et peintre osaient rire des choses dont riaient nos pères.
On voit fréquemment dans les premières lillio-
i^raphios de Pigal d'îuulaoioiix galopins déboutonnes, qui se plantent avec elIVimlciai^ à la porte de 1 epii-'iov ou sous l'échelle du priulic (renseignes: ils ne respectent pas davantage la li,ii'a(|iie de IV'cfivain public.
nharlet, qui lui di^ ce leinps de (■(jiniipn^ lacile. >e l)laisail égalemeid à la^pruduii'e les mêmes scènes. Mais Pigal a plusieurs crayons à son manche. Tour ;i tour il a dessiné les petits bourgeois, des scènes de banières, relevant les mœurs du ruisseau par une pointe de philosophie; par là il appartient à l'école du (laveau, qui chante b^ \in. ramour. le jeu, avec la conclusidn obligc-e :
Quand on est mort, C'est pour lonortemps.
(îens heureux, enseignani el ])i';di(|nanl loul à la fois.
(ye>l dans les lithographies de Pigal (pi'il faul étudier l'histoire du costume vers la tin de la Picstauralion : plut(jt types d'études de mœurs que de caricalure.-^, les personnages jeunes, avec la prétention de porter la dernière mode, on retrouve les fameuses manches à gigol dans les habits (\o< hommes, les pantalons ù coupes extravagantes de 1828, les ôoi/ffants et les toques à carreaux mises en honneur par le grand succès d(^ la Ihnnc lihnnlir.
Pigal n'aime pas le monde. ,iutre jininl de r(^s-
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semblaïK'c avec Paul de Koek. Un dessin représente de bons bourgeois qui dînent au Cadran-Bleu; après le dîner ils se lavent les mains et se rincent la bouche dans des bols.
Pigal, que cette coutume scandalise, écrit au bas de l'estampe : «^ Les gorets! »
Ces esprits gais sont troublés en voulant sortir de leur manière. Pigal manque d'entrain quand il fait voir un malheureux qui s'introduit un canon de pistolet dans la bouche. La loterie est représentée par un joueur qui se pend à la lanterne même de l'établissement. Mais la planche la plus philosophique de l'œuvre est intitulée : Vanités des vanités! Un homme, grimpé sur les hauteurs du Père-Lachaise, regarde tour à tour la ville qui remue et la ville qui dort. En bas tout est bruyant, en haut tout est calme.
Il y a du charme dans quelques figures de femmes de Pigal; mais les légendes de ses dessins sont par trop naïves quand il met les chiffonniers en opposition avec les élégants. Innocent et sans fiel, quoique prenant trop souvent parti pour la canaille, n'ayant pas donné de gages à la caricature politique de 1830, alors qu'elle était sanglante, sensible aux malheureux, prenant le parti de l'amour jeune contre la débauche vieillie, à l'affût de tout cotillon qui trotte, Pigal me fait penser aux comiques chéris du parterre de leur proviuc(\ qui, apparaissant aujourd'hui sur un théâtre parisien, étonneraient pro-
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r(ill(l(''lil('lil le j)lll)lic ji.il' le s[)('cl;icl(' (le ce qu'un appcluit jadis « nn jou plein de l'ninlciii'. »
Pij;a! a jxMiil iioni])i'(' de lahicaux ^l'olcscpirs : le Portier qui h<it sa f cm nie cl le lU'Ioiir de ht cain- IKKIiic. l'ii corlaiu liMiips il |)arlagea avec Horace Yoriirl les honneurs de la uravurc à la inaiiirrc noire
A celle heureuse époque lous les badauds s"inléressèrenl au porlim* ivre qui vciil renlrer dans sa loge; la porlière a fail de la commode une barricade, el la grosse personne s'appuie en forme de cerceau sur la porle. La porte fléchil; déjà le bras du mari passe, el, au bout de ce bras, un balai menaçant !
Le Retour de la canipaijae la il pendant el se voit
osj:
HISTOIRE DE LA CAltlCATUKE MoDKKNE
habiluollemoiiL dans quelques salles à manger de drovince.
OPatd de Kockl lu passes rarenienL un jour sans l'arrèlei' devani l'enseigne dn marchand (]o papiers peints du boulevard du Temple, (|ui représeule un galopin relevanl sa eliemise jKtur introduire dans la marmite un liquide malséanl, et lu n'as pas l'ail peindre, grand comme naluic le liuiu'geois qui re- \enanl de la campagne. })lein de gaiel('\ a mis sur sa t(Me la capote ruse de son épouse?
Il l'allail, ô chantre de Monsieur lUiisniion. nommer Pigal |(jn peintre ordinaire et lui di'dier im liM'c. Tu ne ra> \\\\> lail. lu e> un in.tzi'al!
GHANDVILLE
Fils d'un miiiiaturislc, <lr;n)(l\illo porln dans Tart satirique la pelilcssc cL la palicnce diiii art qu'il avait étudié dans sa jeunesse, à la maison paternelle. La pratique du petit semble aux ignorants la plus précieuse des qualités. Du vivant de Rembrandt, il se trouve un nain, un Gérard Dow qui lui lient tète, et par ses mesquins détails l'emporte auprès des connaisseurs sur les grands partis pris du géant hollandais.
Celui-là a bien jugé (irandville, qui parle de « sa forme correcte et positive, aride môme * ». Un autre
\. Grandville, par Charles Blauc. 1 vol. in-32. Paris, 1855.
ami de (iniiidville, M. Edouard Gharlon, témoigne de « son inlelligencc laborieuse; » les deux critiques donnent ainsi la véritable mesure d"un artiste qui, relativement, conquit vite sa réputation.
Quelques-uns des premiers dessins de Grandville sont réellement plus comiques et plus ingénieux
que ses froides illustrations de La Fontaine. Un employé tranquille à tète de mouton, le glouton avec une lace de crocodile, le sergent de ville à museau de boule-dogue, le coilTeur bavard portant haut sa tète de perroquet, furent, vers t8*,?8, des inventions qui faisaient sourire tant qu'elles ne devinrent pas une manière, une spécialité. L'artiste y mettait la fleur de son talent, peu de prétention, une recherche
DE LA CARICATrilE AfODERNE 291
sii(lis;ml(' ol |)i>inl Iroj) a])]ir(iroii(li(' (\('s (1(''l;iils. Co fut un licuroux début.
Mais quand Grandvillo collalxji'a au\ journaux satiriques qui s'étaient donné pour mission do baltro on broolio la popidarité du roi-citoyon, il fil dos dossins démocratiques, je l'accorde, comiques, point. Ses Processions politiques appartiennent à l'enfance , de l'art; il ne manque aux personnages que des; banderoles explicatives sortant de la bouche. Plusieurs de ces planches contiennent cent acteurs divers; avec le môme système, Grandvillo oût pu en dessiner dix mille. Pas de groupes. Dos silhouettes à la queue-leu-leu, pointues et baroques, des personnalités haineuses et cruelles, dos ombres chinoises sanglantes et compliquées. Double fatigue pour l'œil et la pensée.
Un critique qui a vu les dessins originaux d'après lesquels furent gravées ces compositions, donne l'idée du travail pénible de Grandvillo : <( On ne saurait imaginer la peine que lui coûtait la moindre do ses figures; il y dépensait un temps incroyable, une patience de bénédictin. Nous avons vu de lui, chez M. Philipon, dos dessins qu'il avait découpés soigneusement pour les coller sur une autre feuille où il les corrigeait plus à l'aise, ajoutant par exemple une rallonge au nez de M. d'Argout, retouchant le faux-col d'ini éléphant, mettant dos sous-pieds au pantalon d'un lapin. »
Conscience poussée à l'extrême d'un esprit con-
sciencieux, mais plus méticuleux encore que consciencieux, plus tatillon que méticuleux.
La majeure partie de son œuvre semble dessinée avec le tire-ligne d'un architecte, car ses gravures sont aussi propres qu'un plan. Cette œuvre compliquée fait penser aux rouages des montres, et Grandville me semble un horloger.
Ce n'est qu'exceptionnellement qu'il faut chercher chez les natures ironiques la représentation des délicatesses féminines. Grandville n'a vu la femme ni laide, ni flétrie, ni ridicule, ni coquette, comme certains satiriques; il ne l'a pas vue du tout. On en pourrait inférer que Grandville n'aima jamais. Les biographes parlent cependant de sa première femme, Marguerite Fischer, qui lui servait de modèle pour la figure de la France, et d'une de ses compagnes dont il reproduisit les traits pour rendre la symbolisation de la Liberté.
Je cherche ces intluences de l'épouse et de l'amie ; partout je vois d'éternelles poupées froides et glaciales.
Le recueil favori de Grandville était le Magasin pittoresqyp; il y a publié des scènes philosophiques, car il devint caricaturiste à idées, croyant sans doute moraliser les masses par des sujets à pendants : le Bon et le Mauvais Riche, le Carnaval (ht Pauvre et le Carnaval du Hichf, antithèses vulgaires dont l'art s'accommode médiocrement.
Le moraliste voulut être doublé d'un artiste fan-
DE LA GARIGATUUK MODKRNE 2!):î
tastiqitp. C'est encore uno niiiladio doiil sont atteiuU quelques êtres laborieux : ces triiroUIcurs s'imaginent que la fantaisie s'apprend nu s'iiicuhpie par la volonté. Sans doute divers caprices Turent tirés laborieusement d'un fonds rebelle, et même le public sut gré à Grandville de certains essais ingénieux, mais le plus enthousiaste de ses amis, M. Clogenson, montre par un fait jusqu'où peut s'égarer la pensée d'un être raisonnable :
Un soir, l'artiste était au milieu de ses amis : l'un d'eux jouait de la guitare ; une corde vient à se casser, un son étrange s'échappe de l'instrument. Grandville semble le chercher du regard dans lair : il est ému; on lui demande ce qu'il a. Les paroles lui manquent pour exprimer ce qu'il éprouve ; alors il prend un pinceau, de la sépia, et entreprend de peindre ce qu'il ne peut dire. Au bout de quelques minutes sa pensée est sur le papier. . . Une énorme guitare, montée sur des roues comme un chariot, est traînée par des diables à travers les blés; une corde est brisée, et les notes s'élancent vers le ciel '.
L'écrivain qui rapporte l'anecdote, trouve du charme, de la poésie dans chaque coup de pinceau. Cette fantaisie est peut-être de celles dont un poète pourrait tirer parti; mais le crayon est impropre à rendre de telles sensations, et ne voit-on pas par quel symbole lourdement matériel cette idée se trouve tout à coup transformée plastiquement 1 Crandville « l'avouait lui-même, dit M. Clogenson: à force de considérer les choses dans une abslrac-
1. /. -/. Gi-andrillf. par S. Clogenson. Alençnn. ISr»:"!, in-S°.
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tion, il en était venu à n'avoir plus, à de certaines heures, la juste perception des objets, il ne les voyait plus sous leur apparence réelle. » Aussi Grandville fut-il obligé d'avoir recours à un art étranger pour l'explication de ses dessins. Deux compositions qu'il publia dans le Magasin pittoresque , peu avant sa mort, demandent chacune cent lignes de texte. Encore, quand on étudie ces légendes, suiton péniblement le fil des idées. Crime et expiation, sujet funèbre comme un cauchemar, indique un esprit malade. Fontaine de sang, croix, glaive, grands yeux qui tombent dans la mer pour se transformer en poissons, tel est l'aspect sinistre de cette chose, qui peut être comparée à un croquis d'aliéné.
On sent le besoin de reporter ses yeux sur quelque fragment antique, pour oublier ces funèbres impressions; le beau dans sa grandeur peut seul reposer de ce symbolisme morbide.
Yoilà pourquoi, en constatant la faiblesse des organes cérébraux que l'artiste fatigua outre mesure, je préfère ses œuvres de jeunesse à celles de sa maturité. Grand danger pour certaines natures que de vouloir approfondir et réduire à l'état de science ce qui était sentiment et instinct!
Grandville entreprit de revenir sur la Danse des morts et d'en faire une fresque parisienne moderne. Ce n'était certainement pas un homme de génie propre à lutter avec Holbein ; mais au besoin son crayon patient et ingénieux snfTisait à la tâche.
La sério du Voij'ific (fc Votct-nltt' , coiiloiiaiiL liiiil pièces et un fronlispi('(\ no sera pas loiifi:ue à analyser: quelques plniclics seulement nKTiteuf attention.
Ce sont (les (•(Hiscrils (|ui cliaiilcnl à luc-liHc, conduits à la guerre par un tambour-major macabre. — Des gourmands sonl allablrs, dignitaires civils et religieux, auxquels la Mort en cuisinier apporte un plat de son invention. — Un pharmacien livre des drogues aux nombreuses pratiques qui attendent; dans un coin de lofficine, la MorL, en garçon pharmacien, ricane en pilant d'étranges substances dans un mortier. — Moimcui- le bai'OJi, on vous demande, dit un domestique à un personnage emmitouflé au coin du feu. — Dites que je n'y suis pas. Mais la Mort est là, implacable, à la porte, le crochet sur le dos, qui va enlever le baron à son far niente.
De cette série la planche la plus piquante est la suivante : Voulez-vous nion/er ehez moi, mon ])etit monsieur, vous n'en serez pas fâché. Telle est la légende dune ingénieuse composition morale que les vieux tailleurs en bois du moyen âge n'avaient pas indiquée.
La Mort, au coin d'un carrefour, fait des agaceries aux passants. Tenant à la main un masque souriant qui cache sa mâchoire édentée, elle retrousse le pan de sa robe et apparaît aux débauchés, à la nuit tombante, avec un bonnet couvert de rubans.
On a prononcé le n(im do ,luv(''nal à propos du
ii9S TI I .S T O I R E
dessin ci-coiitre ; en effet Tidce esl luirrlie, présentée sans voile et pourtant sans danger.
Le public ne goûta pas le Vof/r/r/e de rétprnité. La faute vint sans doute d'un frontispice funèbre où la Mort, en conducteur, invitait passants, juges, prêtres et banquiers à monter dans un omnibus accéléré, en partance pour le Père-Lachaise.
Idée chrétienne, on peut le dire sans se payer de mots, car l'antiquité voulut à peine savoir ce qu'était un squelette. Les Grecs n'en accusent ni représentation peinte ni sculptée, et les rares monuments qui existent doivent être attribués aux enseignements du Christ.
Ce fut seulement au moyen âge que se dansa le grand l)ranle funèbre, en signe de révolte du peuple. Tout ce qui était noble, riche, élevé, heureux et beau, le moyen âge le fit entrer dans l'humoristique danse. Ni la pourpre, ni l'étole, ni le sceptre, ni la puissance n'échappèrent à la ronde. Le sinistre ménétrier, d'un coup de faux, renversait trônes et empires, beauté et réputation, implacable pour les heureux de la terre, ricmant d'un rire sarcastique lorsqu'il posait la main sur quelque riche proie, et se plaisant, dans sa rage égalitaire, à apparier les gourmands aux affamés, les riches aux pauvres, les grandes dames aux fdles de joie, les empereurs aux bûcherons.
De nos jours le public est froissé à la vue de sem- Itlaljles iranges.
Les esprits soiiL LclleiueiiL allaiblis qu'ils craignent, comme les populations méridionales, la personnification de la mort.
Tout emblème qui rappelle la mort est antipathique à nos débiles tempéraments, cela est évident. Aussi, quoiqu'on réimprime souvent en Allemagne, en Suisse, parfois en France des fac-similé de Danses macabres, chères aux bibliophiles, c'est dans les rayons secrets des bibliothèques que sont confinés ces ouvrages, en compagnie des volumes licencieux, et ce n'est qu'avec précaution qu'il est permis d'aborder ce thème.
Peu préoccupé des modes du jour, j'insiste sur un sujet qui m'a frappé dans l'œuvre de Grandville.
Les scènes d'animaux ont consacré sa réputation. En face des représentations symboliques de l'Egypte ancienne, de graves érudits eux-mêmes murmurent son nom; mais là oi^i Grandville se montra le plus philosophe, lorsqu'il entreprit de moderniser la Danse des morts, le public ne voulut pas le suivre.