‹ Histoire de la caricature moderneChapitre 39 sur 42 · G A VA UNI · texte numérisé non relu

G A VA UNI

11 est dillicilo aiijourdlmi dapprendre ciu public quelque particularité nouvelle sur l'œuvre de Gavarni, divers écrivains ayant pris pour thème ce représentant de l'élégance.

Clavarni eut la bonne Ibrlune de se l'aire accepter vite de la foule; dès ses premiers dessins de modes et de bals masqués, on devina que l'homme, loin de se poser en observateur austère, était au contraire toujours prêt à s'ingénier en motifs d'amusement et de galanterie.

L'artiste sortait d'un cabinet d'ingénieur, et sans doute une réaction contre les lignes géométriques

HISTOIRE DE LA CARICATHUE MODERNE :!(tl

produisit les coiiloiii-s i^i'iiciciix dniil son ciiiNdii (loLiJi Ion le l'ciiinic.

Poiil-iMrc jiiissi le .nrdupc des ciiiciliirislcs cunlenipor.iiiis de (i;i\;iriii ne l'iit-il p.is s.iiis inlluciico

sur son laloiiL. (Vél.iil, d.ins les premières .innées du règne de Louis-Philippe, nue guerre à uiort de la caricature contre la royauté. Une nature faible et moutonnière eût suivi le courant; mais c'est la marque des esprits délicats que de protester à leur manière en prenant le contre-pied.

Le vent était à la politique; (iavarni s'en écarta prudemment. On demandait à tout artiste des hardiesses aristophanesques ; le crayon du peintre de mœurs fut taillé avec tant d'ingéniosité qu'il n'égratigna jamais personne. Des yeux ardents et taquins étaient braqués sans cesse vers la cour, Gavarni porta les siens vers la ville ; mais comme une fièvre de plaisirs et de jouissances s'était emparée de la jeunesse, Gavarni traduisit ces folies en en déguisant les suites.

Il existe une parenté entre Aubcr et le peintre de mœurs qui envisagea le monde de son temps à la façon de l'auteur du Domino noir. Quand ces artistes ont à peindre des rides, toujours quelque charme les amoindrit. Heureuses natures dont la raillerie laisse un son argentin dans l'oreille.

Aussi l'homme fut-il toujours bien traité par la critique, qui, épouvantée des violences de Daumier, se retranchait derrière les élégances de bal masqué de Gavarni.

Pendant vingt ans Gavarni et Daumier remplirent les journaux satiriques de leur féconde production. C'étaient deux forces diverses qui se servirent dans leur individuelle affirmation et pourtant n'empruntèrent jamais rien l'une à l'autre.

L'étoffe qui ne déteint pas est de bonne qualité.

L'un peignait la vie de jeunesse, les étudiants, les grisettes; l'autre de sa forte poigne ne lâchait pas la bourgeoisie.

DE LA CAlUCATrilI'; MoDKRXlO

Los folios nuits do ropôr.i, los galanlorios du quartier Notre-Dame do Lorotto étaient le partage exclusif de Gavarni, qui créait une langue à lui, dos attitudes à lui, dos mots à lui.

Daumier sondait los couches plus basses : los

gens sans le sou, les chevaliers d'industrie des verses classes.

Femmes du monde et dandys imitaient los poses des héros de Gavarni. Son esprit faisait école et plus d'une actrice a étudié la langue française dans ses légendes.

Le crayon brutal do Daumior,' écrasé sur la pierre

par une main virile, roiidail sans cesse des Irails grotesques et grimaçants.

Les deux peintres gagnèrent au voisinage de chaque jour dans le Charivari. Leur nature propre s'y développa. Gavarni abandonna rarement le ter-

rain de l'élégance, et Daumier ne fit aucune concession pour adoucir sa mâle personnalité.

Gavarni devait rallier à lui les lemmes, les jeunes gens, les esprits qui veulent être amusés. Tout était piquant dans les dessins de celui qui avait su poétiser jusqu'à la gravure de modes; aussi le peintre d'une certaine vie parisienne facile, de la soie, du

DE LA CAUICATIRE ^[ODERXE nnâ

Yolours, dos ;unourolt('s, l'iit-il clioyé de son vivant par une nation ('oqucllc, qui aime (ju"un la inoiili'O sous son beau eôl(''.

Daumier était un pliilosoiilic : [)0iu' les nalnros superficielles son <'rayon priK'Irail li'0[) lii'nlalcnicnl dans la repi'ôsontali(»n des \ic('s. Connue Danniicr

ne peignait que des gens du ernunnui, on trouva son génie commun.

Gavarni composait avec un soin extrême ses menus proverbes. Légendes et dessins, issus du mémo cerveau, sont inséparal)l<'s les uns des autres.

Daumier entassait à la hâte, dans des nuits fiévreuses, des planches arriérées, obéissant à des textes imposés, quelquefois jetant au hasard des

silhouettes d'après lesqiioll os des gens d'esprit composaient des légendes comiques.

Les railleries à fleur de peau de Gavarni ne blessaient personne. Les marchandes d'amour, qu'il a appelées des partarjeiisps, montrent le vice séduisant. Gavarni tient pour la femme contre l'homme,

pour la jeunesse contre l'âge mûr, pour le joli contre le laid. Ses Mcwh lro)np(h sont présentés avec une pointe d'esprit qui chasse toute amertume : Les Marh me font toujours rire. Pour Gavarni (je parle du Gavarni des vingt premières années), la vie est une sorte de carnaval où la jeunesse et l'amourette triomphent.

Daumier fait penser: Gavarni fait sourire.

DE LA CARICATI-RE MODKIIXE

Gavarni était aussi sincère qiio D;mmier, tous deux obéissant à leur nature; mais le premier fut exclusivement préoccupé des élégances parisiennes. Le petit drame qu'offre une femme seule foulant rapidement le trottoir de sa fine bottine, suffisait à cet esprit ingénieux qui dans une nuance de robe, dans une voilette rabattue, savait indiquer une aventure galante.

Uaumier ne se pique pas de galanterie; quoique

d'accord sur nombre de points avec le sentiment moderne, il appartient à la race des anciens caricaturistes qui n'ont pas craint de représenter la femme aux prises avec la misère. Le rôle de la femme, suivant Gavarni, consiste à endiabler

riiomme et à le fôire sauter comme ses écus. Le génie de Daumier est peuple, celui de Gavarni gentleman.

Gavarni devait rallier de nombreux enthousiastes dans une société où la vie est si difficile que l'homme

est rarenuMU ingrat pour celui qui l'amuse. Quant ù celui qui le fait rougir de ses laideurs, c'est une autre affaire.

Dans l'antiquité, un cuisinier était payé des sommes considérables; un courtisan touchait de gros appointements, et le philosophe attaché à la maison ne recevait que (jnelques oboles.

DE LA CARICATIUK MnDICitXK

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Qno Daumior ;iil à poindre iiiio Joiiiiiio loml)éo an Las do réclioUc, une chanliMisc^ (•élèbiv^iadis, oljligéc de demander à sa guitare le [)ain de clhKjnc jour, il ne reculera ni dcvanl les jon(^s hÙM's.ni devant la détresse qui a d'cusé ses yen\ : cette leniine qui traîne, par les carrefours, des restes d'opulence est

condamnée à la misère. l"ne marchande des quatre saisons, une chifToimière de la place Maul)ert, représentées par Gavarni, conservent toujours quelque élégance; leurs haillons, à l'insu du peintre, ne font pas froid, et si la misère lui a dduné de la philosophie, ce sera toujours une philosophie qiu' seul lesprit de coulisses.

On no saurait continner plus longtemps ce parallèle entre Daumier, dont la force principale est dans la réalité, et (lavarni, qui apporte tant de composition dans ses légendes. Aussi un ami du peintre a-t-il montré l'importance qu'attachait l'artiste au texte, en recueillant toutes ces légendes dans un volume qui eût pu s'appeler l'Esprit de Gavarni'^ . Petites scènes à la Garmontelle, proverbes en deux phrases, quelquefois en un mot, au-dessus desquels les personnages se présentent comme des acteurs pour donner du relief au dialogue, aimable association qu'il serait délicat de rompre.

Je regarde avec attention les dessins de Gavarni, alors qu'une teinte de misanthropie n'est pas attachée aux Propos do Thomas Virelocqiip. La bassesse, la laideur, la pauvreté de quelques-uns des personnages de cette longue comédie sont traitées légèrement, comme si l'artiste craignait d'effrayer son public par un triste spectacle. L'élégance attachée à son crayon embellit les vieilles gens et les pauvres, et je pense à Watteau qui eût été fort embarrassé de peindre des gueux.

Telle fut d'abord la nature de Gavarni, qui de la femme ne voyait que la grâce. Quel abîme le sépare de ces grossiers caricaturistes de la fm de l'Empire, qui se plaisaient à des platitudes, des luttes dans le ruisseau, des scènes de garde-robe 1 Traviès

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