CHAPITRE XIX
De 1577 A 1600. —Réception du roi Henri III. — Il toache les écrouelles. — Création de neuf chevaliers de Saint-Michel. — Nouvel orgue d'accompagnement.— Rapports providentiels entre l'homme et les monuments religieiu.*-
* F. Du Tems , Clergé de France , t. iv, p. 524 .
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Préliminaires à Fadoption de la liturgie romaine. — Te Deum et serment pour la Ligue. — Citation de Jacques Hillerin. — Te Deum après Tattentat de Jean Chatel. — Synode de Geoffroy de SairïT-Belin. — Tableau sur bois de là Résurrection.
La faiblesse de Henri III, qui venait de monter sur le trône en 1575, et les concessions qu'il fit l'année suivante au parti protestant , qui s'était armé de nouveau par toute la France, amenèrent la confédération catholique si connue sous le nom de Sajnte-Ligue « pour le maintien de la religion et de l'État et monarchie de France '.» Le roi, qui s'était mis à la tête de l'association pour n'être pas traité par elle en ennemi ♦ fit assiéger la Rochelle, où les révoltés étaient accueillis; et, voulant hâter la prise de cette place, il vint s'établir 5 Poitiers. La reine sa femme ^ Louise de Lorraine, l'y accompagna , ainsi que sa mère Catherine de Médicis. La ville leur fit une réception magnifique; tous les corps et autorités formèrent leur cortège depuis la maison de la Folie , à une lieue de Poitiers, sur la route qu'on suivait en ce tempslà pour venir de Paris. Jean de Fay n'était pas alors dans son diocèse ; le roi fut reçu par le doyen Antoine de la Sayette et le Chapitre en corps à la cathédrale , où un pieux usage et les convenances religieuses voulaient que se fit la première visite des hauts pei^onnages reçus dans une ville épiscopale ou dans une abbaye. Le cérémonial exigeant apparemment que la reine fit une entrée particulière, on alla la chercher en grand appareil , et elle fut conduite aussi à Véglise, où le roi et la reine mère l'attendaient; après quoi, ils furent loger au doyenné de
* Formulaire rédigé à Péronne.
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Saint-Hilaire, où le Chapitre ^ dont le roi de France étail abbé, l'avait invité à prendre ses appartements '•
Ceci se passait à la fin de juillet. Mais le roi étant demeuré trois mois à Poitiers , sa présence y fut Toccasion de plusieurs faits notables qui doivent marquer dans l'histoire de notre édifice. Comme l'affluence du peuple le suivait partout, et aussi parce qu'il voulait surtout honorer l'église mère du diocèse , il préférait la cathédrale à Saint-Hilaire , dont il était pourtant si rapproché, et venait y faire fréquemment ses dévotions. C'est là aussi que le 15 août, jour de l'Assomption, il continua un usage auquel le peuple tenait beaucoup , en touchant les malades affectés des écrouelles. On sait que , depuis le XI* siècle , les rois de France avaient le privilège de guérir de cette infirmité; plusieurs annalistes ont consacré ce fait par leurs témoignages \ Henri III se.préta
^ Beg. del'MteldetiUe.
* Od attribua au roi Robert le privilège de guérir cette maladie comme une récompense de sa charité envers les* pauvres, qui le suivaient avec confiance pour sa grande piété, et à plusieurs desquels il procura la guérison en faisant le signe de la croix sur leurs plaies. Avant lui, on ne trouve aucune mention de cette prérogative , qui passa pour avoir été transmise à ses successeurs. Il est certain que Philippe T' et Louis le Gros touchaient les malades. Guibert de Nogent, qui parle de cette cérémonie comme récemment instituée, assure (/^e pt^nort^tM tanetarum, lib. I , cap. 4 ) qu'il a accompagné le second de ces princes dans cette fonction , et le premier passa pour avoir perdu ce don à cause de son incontinence. (Daniel, HUt. de France^ t. iv, p 347.) — Guillaume de ^diWgis [Geita S. Ludov.^ ad ann. 4255) dit que saint Louis fut le premier qui ajouta le signe de la croix aux paroles usitées , afin que la vertu du miracle ne lui fût pas personuellement attribuée , mais à Notre- Seigneur, qu'il invoquait. Sans doute cet écrivain n'avait pas lu le récit de Guibert de Nogent. Geoffroy de Beaulieu raconte la même chose dans
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(^577.) DE POIÏIEKS. 285
donc au désir des malades , et voici comment se fit cette
les mêmes termes. — Raonl dePresIe, mort eo 4582, parlant au roi Charles V dans la préface de sa tradactioo de la Cité de Dieu, mentionne cette prérogative coniune chose dont personne ne donte. — Au xt* siècle , Etienne de Gonti , religieux de Corbie, décrit dans son Hiitoire de France les cérémonies qne Charles VI observait en touchant les écrouelles : ce sont les mêmes que garda Henri III. Le chevalier de Jaucourt , auteur de l'ar- \ic\e Éer<melle$ dans la vieille Encyclopédie de Diderot, rapporte qu'en 1376, un an avant le fait que nous venons de raconter, un Espagnol établi à Paris demanda à Henri III la permission de bâtir dans un faubourg de la ville un hôpital pour les'scrofuleux qui, dans le dessein de se faire toucher par le rôi, arrivaient en foule des provinces et de l'étranger dans la capitale , et s'y trouvaient sans asile. Ce projet n'échoua que par suite des guerres civiles.— Philippe de Comines parle de Louîd XI en ces termes : « Il se confessa audit officiai, et n'avoit point grandes paroles à dire, car il s'estoit confessé peu de jours auparavant, pour ce que, quand les roys de France veulent toucher les malades des écrouelles , ils se confessent , et luy n'y failloit jamais une fois la semaine,... car toujours y a largement de malades. » ( Mém.y liv. vi , ch. 7. ) — Cet usage s'était conservé presque jusqu'à nos jours. On sait que le lendemain de son sacre, Louis XVI alla , revêtu d'un manteau de drap d'or , à l'abbaye de Saint-Remisde Reims, et s'y conforma en touchant, avec les observances ordinaires , des hommes et des femmes attaqués des écrouelles.
Maintenant, quelque extraordinaires que paraissent les faits qu'immortalisent tous ces récits , il fatlt bien se rendre au témoignage unanime des historiens de caractères divers qui se sont plu à les constater. Il but remarquer surtout que l'abbé de Nogent , qni affirme en avoir vu le succès en accompagnant Louis le Gros, à qui cette guérison était jour-naliére , en parle dans un livre spécial , son Traité des reliques des saints , où il s'élève avec énergie contre les faux miracles en recommandant la plus stricte circonspection dans l'examen des nouveaux. Longueval , qui adopte fort cette doctrine , constamment professée par l'Église , dit , en parlant de saint Marcou , abbé de Nanteuil , en Normandie , qne nos rois ayant pris l'habitude de visiter après leur sacre le tombeau de ce saint, où se faisaient de fréquentes guérisons des écrouelles , il y a lieu de croire qne c'est par son intercession qu'ils jouissent de ce pvmlége, {Hist.de VÉgl, gallicane, ad ann. 554.— ilffAt, t. m, p. 22^)
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cérémonie, au rapport des auteurs du moyen âge qui en ont parlé. Les malades ayant été d'abord visités par les médecins du roi , qui s'assuraient par là que leur maladie n'était point feinte , au jour dit , le roi entendit la messe canoniale^ à laquelle il communia. Les pauvres fureat rangés ensuite tous à genoux et les mains jointes Alors le roi fit sa prière au pied du grand autel, y prit le collier de saint Michel , et s'avança suivi du grand aumônier et de quelques seigneurs ; et , pendant que le premier médecin et le premier chirurgien tenaient à deux mains la tête de chaque malade , le roi étendait sa main droite nue du front au menton, ensuite d'une oreille à l'autre , en disant : a Le roi te touche , Dieu te guérisse ! » puis donnait sa bénédiction en faisant le signe de la croix. — À mesure que chaque malade était touché, le grand aumônier faisait une aumône de cinq sous aux étrangers , car il s'en présentait toujours beaucoup , et de deux sous aux Français > et on les éloignait aussitôt, de peur qu'ils ne revinssent pour avoir une seconde aumône. Quand le tout fut fini , le premier maître d'hôtel lava les mains du roi avec une serviette tremp'ée d'eau et devin, et les essuya avec une autre. Etienne de Corbie , qui écrivait au xiv** siècle , mentionne un vase d'eau commune dans lequel le roi aurait trempé sa main avant delaposer sur le mal. Nous ne voyons pas qu'on s'en servît ici ; quelquesuns de ces détails ont bien pu se modifier aux dififérentes époques. Au reste , le nombre de ceux qui prétendaient à cette guérison fut alors si grand , qu'au rapport des registres de l'hôtel de ville , où furent enregistrés les faits de cette journée , on peut en compter jusqu'à deux mille. Thibaudeau ne dit que deux cents , ce qui peut être une erreur de chiffres; mais une autre version officielle porte treize cents , ce qui ne sert qu'à obscurcir la vérité sur
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ce point. Il faut cependant que Taffluence des malades ail été assez considérable , puisqu'on les disposa « dans la place de Saint-Pierre-le-Grand , » dit un manuscrit de l'époque : ce quMI faut entendre ou de la place même qui se développe devant l'église (la promenade actuelle n'étant pas encore dégagée du cimetière, ni des murs qui l'ont entourée), ou du parvis, ou peut-être des deux ensemble '.
Quel qu'ait été ce nombre, on ne nous dit pas si les prodiges affirmés par Guibert de Nogent et Guillaume de Nangis se renouvelèrent à Poitiers. Il est vrai que Henri III n'était pas un saint de la force de Louis IX et de Robert. Mais il paraît aussi , par de nombreux exemples , que pour réussir il n'était pas besoin de l'être.
Une autre solennité sinon aussi louchante , au moins plus imposante, et dont les souvenirs durèrent plus longtemps parmi nous, eut lieu six semaines après « et le prince dut encore y présider. Il songeait à s'attacher le plus grand nombre que possible de seigneurs dont le dévoûment, motivé par la reconnaissance, pouvait lui être fort utile dans les circonstances fâcheuses qui le préoccupaient; il voulait aussi un moyen de les lier par un nouveau serment. Dans ce double but, il résolut de faire une nouvelle création dans l'ordre de Saint-Hichel. Cet ordre , fondé à 4mboise par Louis XI en 1469, avait été singulièrement déconsidéré, sous la régence de Catherine de Hédicis , par la profusion des croix distribuées. Henri voulut cette fois y faire entrer des personnages capables par leur position plus élevée d'en relever l'éclat compromis; les favorisés furent au nombre de neuf. Leur
' Thibaodcau, l. m, p. 27; — D. FoDl., t. ijxm^ ad amt. 4577, et t. Li? , p. 204; — Bobinet , Md. , . Mss. de Bourgeois , in A. cmn.
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286 fllSTOIRE DE LA CATHÉDRALE (4577.)
réception se fit le 29 septembre, fête de l'Archange. Ils se placèrent dans les hautes stalles pour la cérémonie, à laquelle chacun participa en venant à son tour s'agenouiller devant le roi, dont le siège était adossé à Tautel, y recevoir de sa main les statuts de Tordre , et jurer au monarque une fidélité qu'ils n'auraient pas moins pour la religion catholique que pour lui-même. Les armoiries de chacun de ces seigneurs furent appendues en un tableau au-dessus de la place qu'ils occupaient dans l'ordre suivant. On y remarquera surtout celles du roi d'Espagne Philippe 11^ qui était entré dans la Ligue, et dont il était important à Henri de conserver L'amitié.
Aux stalles du côté de l'évangile :
Écusson du roi d'Espagne.
Écartelé de Gastille et de Léon.
r Louis de Bourbon, prince de Montpensier. De France au bâton de gueules péri en bande , chargé d'un croissant d'azur en chef.
2* Charles de Lorraine, duc de Mayenne, pair de France, amiral, grand chambellan^ gouverneur de Bourgogne.
Ecartelé : au 4 et 4, grand quartier de Lorraine-Guise; au 2 et 3, grand quartier contre-écartelé d'or et de gueules; au 2 et 5 , petits quartiers partie d'or à une aigle d'argent couronnée, becquée et encadrée d'or, qui est Ferrare. (P. Anselme. )'
3^ Louis de Saint-Gelais , baron de Lamothe-Saint- Héraye, seigneur de Lansac et de Pressy-sur-Oise , capitaine de 100 hommes de la maison du roi, chevalier d'honneur delà reine mère.
Écartelé au 4 et 4 d'azur à la croix abaissée d'argent , et d'azur de dix pièces au lion de gueules couronné, armé et lampasséd'or. (P. Anselme. Cet historien s'est trompé en le mettant delà promotion de 4579. )
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4"" René de Villequier le jeune , baron d'Àubigny et d'Every, capitaine de 100 hommes d'armes, premier gentilhomme de la chambre du roi.
An 4 et A, de Villeqoier, qui est de gaenles à la croix flejironnée d'or cantonnée de 42 biltettes de même ; au 2 et 5, entée en fasce de 6. pièces d'argent et de gnenles, qui est de Rochechouart, sur le tout passé d'or et de gueules , qui est d^Amboise.
Aux stalles du côté de l'épttre :
Ecusson de Henri III , roi de France. D'azur à 5 fleurs de lis d'or , posées 2 et 4 .
r François duc d'Anjou , frère unique du roi.
De France , à la bordure d'argent chargée de 8 besans de gueules.
2'' François de Bourbon, dauphin d'Auvergne, prince de Pruzes et de Saint-Fargeau .
Écartelé : au 4 et 4, d'azur à 3 fleurs de lis d'or, qui est de France; au 2, de gueules à la tour d'argent ; au 3 , d'or an dauphin palmé d'azur an chef d'argent chargé de 3 fleurs de lis de gueules en fasce.
3** Arthur de Cessé, seigneur de Gonnor, comte de Secondigny , grand panetier et maréchal de France.
Écartelé*: au 4 et 4, de sable à 3 scies d'or, qui est Cossé ; au 2, de sible au lion d'argent couronné d'or, qui est de Chamo ; au 3, d'or à 3 jaroelles de sable, qui est Gouffler.— Sur le tout de Montmorency, qui est d'or à la croix de gueules accompagnée de 46 alérions d'azur.
4" Claude, baron de Villequier (l'aîné), vicomte de la Guierche, capitaine de 50 hommes d'armes.
De Villequier, à la croix fleuronnée d*or accompagnée de 42 billettes de même.
5*" Charles de Lorraine , marquis d'Elbeuf.
De Lorraine à la bordure de gueules.
Après la cérémonie^ les armoiries de ces seigneurs restèrent à chaque stalle qu'ils avaient occupée, en sou-
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venir de cette cérémonie et des personnages qui y avaieiit pris part. Thibaudeau , qui , dans la liste donnée par lui des récipiendaires I oublie le prince de Montpensier, dit que ces tableaux furent ôtés en 1780^ lorsque M. de Sàint-4ulaire fit faire à l'église ce qu'on est convenu d'appeler des réparations. Nos recherches n'ont pu amener aucune découverte à ce sujet. Peut-être ces peintures, si précieuses comme monument de l'histoire de notre cathédrale, auront-elles subi en 1793 le sort de beaucoup d'autres. Quelques régénéraieuri du temps les auront trouvées dans la poussière d'un grenier , et jetées au brasier qui dévora les manuscrit et les archives ".
Les grandes solennités qui signalèrent cette année 1577 manquèrent d'un complément presque indispensable aux grandes fêtes catholiques. Le grand orgue, démoli en 1562, n'avait pas été refait; celui du jubé n'avait pas été non plus remplacé; on résolut de s'en procurer du moins un autre jusqu'à ce que les ressources pécuniaires permissent d'aspirer à. faire mieux. Depuis le xiii* siècle, la facture de cet instrument s'était singulièrement améliorée : les registres étaient inventés, les tuyaux de plomb ou d'étain, avec leurs sons plus moelleux et plus pleins, avaient succédé à ceux de cuivre, aux sons aigres et perçants; les touches s'y étaient multipliées, eU'appareil général était débarrassé des soufflets nombreux dont trois ou quatre suffisaient désormais à faire les fonctions. Le buffet devait donc avoir aussi plus d'étendue et commençait à être assez remarquable.
* f^. Héliot, HiêU des ordres mona$tique$ , l. tiii, p. 577 ; —Thibaudeau, t. m, p. 27. — Mss. de Beaaméoil, p. 24. Cet auteur est plein de fautes sur ce point comme sur tant d^autres. — Le P. Anselme, à chacun de ces noms.
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Il y avait alors à Poitiers un chanoine de Saint-Hilaire, messire Guillaume Pelletier^ que son génie avait fait artiste en ce genre. De ses heures de loisir était sortie naguère pour son église une paire Morgues , comme^on disait alors , et le chef-d'œuvre fut assez remarquable pour faire envie au Chapitre de Saiol-Pierre On se rappelle que le sien, visité dans les premiers jours d'octobre qui suivirent sa destruction, avait été reconnu en si mauvais état, que 1,000 livres devenaient nécessaires à son parfait rétablissement. Mais vingt ans s'étaient écoulés, et ces restes mêmes avaient dû se détériorer au point de devenir inutiles. Guillaume Pelletier se chargea d'en employer les débris dont on lui laissa les étoffes; il recueillit du fust ce qui pouvait encore lui servir, et s'engagea, le 5 avril 1582, à doter la cathédrale d'un nouvel instrument. Ce devait être un jeu de « six pieds, au grand clavier et à deux parements; garnies lesdites orgues de sept jeux et tirants^ chacun jeu ayant quarante-cinq tuyaux; » lesquels tuyaux en étain devaient être « peints en leur ordre de peinture de telles couleurs que verroit ledit Pelletier être propres, comme or, asur, étain en oret asur, et autres peintures de couleur posées tant à l'huile qu'autrement , comme sont les orgues de l'église monsieur Saint-Hilaire-le-Grand de Poitiers. » — Elles devaient avoir « trois soufflets neufs , carrés , et emboîtés avec leur porte-vent, garnis d'un tambourin et un tremblant. » Le sommier aurait 8 pieds de long sur 2 de large. — - Le fût devait être orné de « quatre pilastres de 12 à 1 3 pieds de haut avec leurs pieds d'estra (sic) élégis portant chacun chapiteaucorintheet son embassement. » Sur la face de ces pilastres devaient être peintes « les clefs d'argent
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290 HISTOIRE DE U CATHÉDRALE (45a2.}
sur champ de gueules ou d'azur ' ; » elles devaient se répéter sur les bases de ces mêmes pilastres en champ de gueules, ce mais sans y faire aucune mitre '. » Enfin une corniche devait régner tout autour, avec une frise et une architrave; sur la frise devait être écrit en lettres d'or ; OMNis spiRiTus LAUDET DOMiNUM. — Lc prix do l'œuvre fut convenu entre Pelletier, d'une part, et, de l'autre, Antoine de la Sayette , doyen de Saint-Pierre ; Olivier de la Fontaine, sous-doyen, et Pierre Berthonneau, archidiacre de Thouars et chanoine de ladite église , à 333 écus eti tiers (1,000 livres), dont Pelletier reçut un cinquième d'avance;, le reste payable en trois autres termes inégaux : à la Saint-Jean , à Noël et aux Rogations de l'année suivante, 1583, terme de rigueur où l'instrument devait être placé et accepté. Le Chapitre ne se chargeait , en fait de fournitures, que de la maçonnesur laquelle devrait s'asseoir le buffet, des rideaux destinés à couvrir la montre et des barres de fer nécessaires pour les supporter. Il donnait aussi à Pelletier le petit orgue d'accompagnement posé au jubé , les deux grands et vieux soufflets qui avaient servi anciennement au grand orgue, et 36 livres d'étain retrouvé après le pillage', et oublié depuis lors dans un appartement de la psalette '.
' Cetarbîtraire laissé au peintre de faire de gueules ou d'aïur le champ des armoiries du Chapitre dénote peu de connaissance de son blason. — Mais on y voit aussi que le gueules en faisait le fond , et cette observation, qui se confirme deux lignes plus bas, milite encore en notre faveur contre Topinion ci-dessus réfutée de M. de Beauregard(ii« part., ch. 4*'.)
' Cette restriction montre que le Chapitre seul agissait en cette occasion , sans le concours des fonds de Tévèché.
' Ces détails, tirés des pièces originales conservées dans le Grand Car-
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Ce prix, qui pouvait représenter 3,000 francs de notre valeur actuelle, prouve assez qu'il ne s'agissait encore que d'un petit orgue. Fut-il confectionné ou non? C'est un problème que rien ne semble résoudre , mais qu'autorise Tapparilion d'un nouvel instrument pour le même jubé^ dont le marché se passa vingt-neuf ans après, en 1610. Rien ne dit qu'entre cette époque et celle où nous sommes encore ,. aucun accident ait privé la cathédrale de son acquisition.
C'est vers ce temps, sans que nous puissions savoir certainement à quelle année il faut l'attribuer, que parut, à l'usage de la cathédrale et de tout le diocèse, un nouveau bréviaire qui semble avoir été publié par le Chapitre sans la participation directe et personnelle de Tévêque Geoffroy de Saint-Belin. Ce prélat, qui avait remplacé en 1579 Pérusse d^Escars, était l'un des Pères du concile de Bordeaux qui, en 1 582, cédèrent aux difficultés du temps en changeant la liturgie particulière de leurs diocèses par la liturgie romaine , que le pape saint Pie Y avait imposée à toutes les églises dont les usages ne remontaient pas au delà de 200 ans. Nos bréviaires et nos missels se trouvaient par leur date , de beaucoup antérieure, nantis de ce privilège. C'est sur quoi s'appuya le cjovps capitulaire quand , refusant d'accepter une innovation sur laquelle il avait le droit de donner son avis , loin d'admettre le décret du concile de Bordeaux , il réédita son vieux bréviaire, en ajoutant au titre : « restitué par
iulaire^ t. v, p. 424 , oot été publiés par notre savant collègue, M. Rédet, dans le Bulletin archéologiqw du comité des arts et monumenis, avec les marchés conclus pour deux autres orgues de notre ^lise en ^1 640 et 464-1.— Voir aussi t. m , p. 2^5 et suiv.
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décret du Chapitre. » Nous pouvons croire d'ailleurs que le prélat , en adoptant une mesure que la majorité de ses collègues avait votée, se réserva cependant de ne Texécu ter chez lui qu'après de mûres réflexions , puisque, en 1 583 et 1 587, il revêtit de son approbation deux réimpressions du rituel diocésain. Aussi le bréviaire et le missel propres furent-ils conservés longtemps après, jusqu'en 1607. Nous parlerons plus au long dans un autre ouvrage de cette question, que nous ne pouvions omettre ici complètement '.
Les troubles des jours déplorables que nous traversons ne permettent pas à Thislorien de s'écarter longtemps du tableau mouvant qu'ils lui représentent sans cesse. Les monuments et les hommes s'y mêlent en même temps ou tour à tour; car les premier sont toujours un rôle actif dans l'existence des autres , et les monuments religieux plus encore. Partout et toujours, en effet, les générations y vont implorer la paix qui leur manque et bénir le Maître suprême qui la leur donne; chaque jour des chants de joie et des accents de douleur parlent éloquemmenl à l'humanité de§ alternatives de la mort et de la vie : elle y voit se résumer en quelques mots l'histoire de son pèlerinage sur la terre. Le siècle qui finit pour nous, celui qui va commencer, nous feront entrer dans une phase nouvelle à cet égard; mille événements contraires ou favorables à mille intérêts divers vont se presser désormais dans l'édifice sacré. De toutes les consé-
^ V, plusieurs pièces relatives aux usages de la cathédrale , dans D. Foot., t. LIT. — Gailia chrUtiana, t. ii , coL 4206. — Mémoire sur la liturgie poitevine ^ par M. l'abbé Gousseau , parmi ceux de la Société des Antiquaires de l'Ouest, 4838.
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quences que nous en devrons tirer, au moins jusqu'aux jours néfastes des profanations officielles et des sacrilèges administratifs, il n'en est pas de plus claires que la nécessité de la prière , besoin et consolation suprême de l'homme exilé ici-bas.
Le plus ancien exemple de Te Deum solennel chanté à la cathédrale de Poitiers après quelque grand événement public remonte à celte époque. Il s'agissait des intérêts de la Ligue , dont les progrès et la force allaient en proportion des empiétements du protestantisme. L'édit de Rouen , signé le 5 juillet 1588, venait de paraître: c'était un traité de paix avec les ligueurs et l'exclusion du trône pour Henri IV, s'il prétendait' n'y arriver qu'avec les doctrines de Calvin. Henri III écrivit de Chartres , où il s'était réfugié, aux habitants de Poitiers pour les engager à lui demeurer fidèles. Ce fut dans toute la ville un enthousiasme général. Tout le monde prenait part à l'adoption des mesures de pacification qui, mettant la Ligue à la tête des affaires du royaume, y ménageait le triomphe du catholicisme menacé. Tous les corps prêtèrent au roi et à la religion , sur les saints Evangiles , serment de fidélité et d-union, allèrent à Notre-Dame, oh étaient le clergé, les hauts officiers de la province, l'université, le corps de ville et les bourgeois, et l'on se rendit en corps à Sainl-Pierre-le-Grand , où l'hymne des actions de grâces fut chanté par tous les musiciens de l'église. Geoffroy de Saint-Belin était dévoué à la Ligue, qu'il regardait avec raison comme ie palladium de la foi chrétienne en France; son attachement à ses principes lui mérita les calomnies de ses adversaires et les attaques de la satire Ménippée. Ce fut lui qui présida au TeDeum\ après lequel il reçut, au pied de l'autel, le serment de
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294 HISTOIRE DE LA CATHEDRALC (4588.f
Malicorne , gouverneur du Poitou , et de Boisseguin^ qui commandait dans la ville. Ceci se passa le 2 août \
Nous apprenons , d'un contemporain témoin oculaire, comment les dignitaires de la cité assistaient alors dans la cathédrale « au sermon que le docteur Protaise , théologal de l'église épiscopale , ne manquait pas d'y faire tous les dimanches. » Utf bon nombre de themeurt qui s'y trouvaient ordinairement , les lieutenants général et civil, des conseillers du présidial , s'y tenaient « dans la nef, sur un grand banc qui leurs était particulier. » Ces renseignements nous sont donnés par Jacques Hillerin , jeune Vendéen qui suivait alors les cours de l'université, et s'y préparait aux fonctions judiciaires qu'il devait remplir plus tard au parlement de Paris en qualité de conseiller-clerc. Il s'ébahissait surtout de notre belle cathédrale, dont il parle, sinon en connaisseur consommé, du moins en homme qui appréciait son caractère général. Il est peu douteux qu'il n'ait assisté au Te Deum de la réunion , qu'il a jugée, au reste, comme beaucoup de politiguet du temps , en rébellion ouverte contre l'autorité qu'elle ne voulait cependant que préserver de ses propres écarts*.
Ici nous pouvons offrir à nos lecteurs une intéressante diversion aux sérieuses narrations de l'histoire dans un des tableaux de notre basilique. Il fut inspiré » en l'année 1 590 , par le retour de la paix que Dieu rendait à son église de France avec la conversion de Henri IV, et il faut y voir un ex^oto en réparation des offenses que N.-S. avait reçues au Saint Sacrement de l'autel dans les sa-
* Thibaudcaii , t m , p. 77 et suiv.
* Jacques de Hillerin, Lettres chronologiques , p. 28 etpassim.
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criléges du calvinisme. . Le peintre de Jax, dont le nom se trouve au bas de l'œuvre avec sa date , a voulu y démontrer le dogme catholique de TEucharistie dans ses rapports avec la sainte Trinité. Il a donc divisé en trois plans dont les sujets se rattachent l'un à l'autre cette curieuse page, traitée sur bois dans une hauteur de 1 m. 42 cent, sur 1 m. 7 cent, de large. La partie supérieure représente le Père étemel coiffé de la tiare , vêtu d'une robe bleue que recouvre une chape d'étoffe d'or chamarrée d'arabesques et de festons, et bordée d'un galon d'or semé de pierreries. Il présente la boule du monde à son Fils, qui, à moitié enveloppé comme lui dans un amas de nuages , témoigne par son geste qu'il consent à racheter ce monde déchu. Les épaules du Verbe divin portent un manteau d'étoffe rougë , couleur consacrée aux mystères sanglants de la Rédemption. Au-dessous d'eux , et marquant un juste espace intermédiaire entre les deux premières personnes, TEspril-Sdint, sous la forme de la colombe historique, plane au centre d'un rayon qui dissipe les nuages autour de la Trinité, et répand au-dessous de lui une pluie de langues dé feu et d'or^ symbole de la charité qu'il communique, et par laquelle il unit le Père et le Fils dont il émane. Cette pluie, par une ingénieuse application de l'art aux vérités qu'il vulgarise^ descend sur les deux actes suivants, et les relie au premier. C'est d'abord rincarnation , figurée parla scène la plus significative de retable de Bethléem. Devant cette masure, sur le pignon de laquelle brille rétoile de l'Orient^ Marie, grande et belle femme, aux traits nobles et simples à la fois , soutient de son bras gauche , à genoux et les mains jointes en signe d'adoration , le petit enfant tout enveloppé de langes étroi-
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296 histoire;. DE LA GATBÉDRALE (1588.)
tement serrés de bandelettes qui se développent en spirales de ses pieds à sa tôte. De ce corps enfantin rien ne paraît^ pas même les bras; la tête seule est découverte, douce et charmante petite figure qui fait aimer cet anéantissement divin, et semble toute attentive, quoiqu'un peu sérieuse, aux hommages des trois rois agenouillés , et de deux bergers encore debout derrière eux, car ils accourent : le costume de ceux-ci, qui se compose d'un simple justaucorps étroit et serré, contraste avec Tampleur des robes et des manteaux somptueux des mages, que distingue aussi une couronne d'or. Ils n'offrent pas leurs présents habituels; les pâtres n'apportent pas non plus leurs agneaux. C'est moins le mystère de TEpiphanie qu'on exprime que celui de Tlncarnation : ici les grands et les petits de ce monde doivent également adorer.
Pour troisième image, le spectateur contemple au premier plan le saint sacrifice de la messe, offert sous un vaste baldaquin qui recouvre un autel fort remarquable de tous points. Nous allons y revenir. Disons d'abord que l'artiste a j^récisé le moment le plus auguste de l'action sainte : c'est celui de la. consécration. Le prêtre élève le pain changé en la substance du corps et du sang de Jésus-Christ. Un rayon d'or entoure le sacrement, auquel aboutit la pluie d'or et de flamme, colonne mystérieuse qui l'unit à la Trinité en passant par la scène de l'étable. Ce dernier trait est donc le complément des deux autr^; c'est la perpétuité des deux mystères supérieurs, le rer nouvellement quotidien dans l'Eucharistie de la naissance éternelle du Verbe dans le sein de son Père telle que nous Pont révélée les prophètes, et de sa naissance temporelle sur la terre par son auguste mère, telle que TEvangile
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(^588.) DE POITIEIIS. 297
nous rapprend. Ceè trois faits se prouvent l'un par Vautre dans la doctrine de l'Eglise ; ils subsistent dans les promesses du ciel , dans les espérances de la terre , dans la préconisation des dogmes chrétiens, et l'Eglise les a toujours défendus contre les plus anciennes hérésies, dont le calvinisme n'^slqu'une reproduction attardée. C'est ce que notre peintre n'a pas manqué de faire ressortir en superposant de chaque côlé de son tableaij trois. des Pères de l'Eglise grecque et latine comme autant d'irréfragables témoins de la foi primitive au mystère de nos autels ; ce sont : à droite, saint Ambroise, saint Jérôme et saint Cyrille de Jérusalem ;— à gauche, saint Grégoire, pape, saint Augustin et saint Jean Chrysostome. Chacun, revêtu delà chape et de la mitre (excepté saint Jérôme, qui porte la chasuble comme prêtre) déroule devant soi une large pancarte sur laquelle est écrit un passage de ses écrits où le docteur a établi, avec toute l'exactitude de la théologie orthodoxe, la réalité de la vie eucharistique du Sauveur comparée à la vérité de son incarnation. Le texte de saint Jean Chrysostome est surtout des plus explicites à cet égard : c'est lui qui a dû inspirer l'idée si bien rendue dans le tableau, et ce qui prouve quelle a été à cet égard l'intention du peintre, c'est que ce saint, contrairement à Tattilude des autres , qui ont les mains jointes , désigne des siennes l'oblalion de la sainte Victime qui se passe sous les yeux, et au niveau de laquelle il se trouve placé. De même saint Jérôme, tenant d'une main sa pancarte déroulée, montre l'image du second plan, l'adoration de l'Enfant Jésus, et semble expliquer ainsi les paroles qui lui sont empruntées.
Il y a donc une grande intelligence du sujet dans cette peinture; mais elle tire de ses autres caractères d'autres
mérites qui en font un morceau précieux pour noire église, et dénotent un artiste de talent. Les tons de chair y sont excellents , les physionomies bien traitées et si variées, que, dans les 17 personnages qui s'y rencontrent, non plus que dans une multitude de petits anges voltigeant sur des nuages autour de chaquQ plan^ on ne trouve ni répétition des mêmes traits ni monotonie de§ allures;, chacun dit quelque chose et rend des impressions diverses. Les détails des costumes et de Vameublement ne sont pas moins remarquables. Le jeu des draperies est généralement bien traité , sauf la robe et le manteau delà Vierge, qui sont, par une contradiction trop sensible, d'une sécheresse et d'une roideur dont les vêtements des mages et des bergers se ressentent aussi par un peu trop. Mais d'utiles renseignements se rencontrent sur les habits ecclésiastiques et laYques de* l'époque. Les saints docteurs ont une chape dont les deux bords s'agrafent en pointe près du cou , et* non , comme aujourd'hui , sur le bas de la poitrine par une disgracieuse bande d'étoffe. — La chasuble rouge du célébrant est arrondie par le bas; ample et moelleuse, elle enveloppe le corps du prêtre comme une robe. Le derrière, qu'on voit seul, est marqué d'une longue croix d'argent sur laquelle est un crucifix qu'on n'y met plus, à notre grand regret; le devant ne doit pas être aussi échancré qu'il Test à celle que porte saint Jérôme , et dont la coupe est déjà fort semblable à la nôtre. Sur le marchepied de l'autel est agenouillé un enfant de chœur soulevant celte chasuble d'une main, usage fort ancien qui se perd trop, tenant de l'autre sa clochette, et regardant la sainte hostie élevée en ce moment par le prêtre. Sa petite robe rouge est recouverte jusqu^aux genoux d'un rochet à manches
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dont une ceinture rouge ne scinde pas encore la blancheur. — L'autel , à peu près carré, semble de bois à son devant uni, et se recouvre d'une nappe qui retombe jusqu'à la moitié de sa hauteur, iu lieu de pupitre, un coussin supporte le missel, sur la page ouverte duquel on remarque une majuscule coloriée commençant cette phrase de saint Jean , toute de circonstance : Scrutamini Scripturas ; illœ testimoniumperhibent de me. — Deux chandeliers de bois doré, dont la tête s'élève et s'élargit en entonnoir pour recevoir les gouttes de cire, sont placés de chaque côté du prêtre et sur la table même de l'autel : un autre est placé à ses pieds, du côté opposé à l'enfant de chœur. L'architecture générale de la chapelle n'a d'analogue réel dans aucun des cinq ordres. Elle consiste, nous l'avons dit, en un dais ou baldaquin élevé s'amortissant en ellipse que termine une couronne surmontée d'une croix. Le cintre qu| lui sert de frontispice est orné d'une inscription qui résume par un passage de saint Hilaire, au livre 3^ delà Trinité, toute la pensée du tableau : de veritate garnis et sanguinis dni> non est RELiCTUs AMBiGENDi Locus. Los colonnos ct pilastrcs qui supportent ce cintre seraient peut-être corinthiens si les bases avaient plus de scolies , si les fûts étaient d'un module plus exact, si les chapiteaux n'y remplaçaient les enroulements de l'acanthe par des têtes de béliers aussi capricieusement amenées que tout le reste* Au bas des marches de l'autel, à droite du spectateur, se tient à genoux , les mains jointes et le corps droit, le gentilhomme qui dota l'église de cette intéressante allégorie : c'est le seigneur de la Vergue , comme l'indique une inscription en petites majuscules d'or placée au-dessous de lui. Ses armes sont appendues sur la colonne
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voisine. Sa tête, belle encore, et d'une expressive énergie donl la bonté ne s'éloigne pas Irop^ est tournée à dessein vers l'observateur, qui peut y voir un portrait ressemblanl du pieux méditatif. Son costume consiste en une cape et un haut-de-c hausse noirs; il porto Tépée, des bas violets , un petit collet blanc rabattu sur le cou ; il a la barbe pointue, les cheveux courts et tirant comme elle sur le rouge. C'est le type de Thabillement des seigneurs français sous les derniers Valois et les premières années de Henri IV. — Sur le pavé de la chapelle, au bas de l'autel, on lit ces quatre vers, qu'on reconnaît être du temps de Marot :
Ce tableau consacré^ cette laoguc éloquente , Monstre que nous devons de bon cœur adorer Christ , le Verbe incarné , qui pour nous attirer Aux cieuxavecque lui son vrai corps nous présente.
Enfin le cadre, dans sa partie cintrée , contient en majuscules dorées l'énoncé de tout le sujet que nous venons de décrire : verbi incarnati demonstratio.
Le seigneur de la Vergne portait écartelé i elU d'azur au vol d'argent, au chef de gueules chargé d'un croissant d'argent, et 2etb d'or au lion grimpant de gvsules^ accompagné de 3 croix de sable posées 2 en chef, 1 en pointe. Plusieurs familles de ce nom figurent dans le Nobiliaire du Poitou , et leurs armoiries manquant à une confrontation nécessaire , nous ne pouvons dire à laquelle de ces familles appartient cetécusson, qui atteste d'ailleurs d'honorables alliances. On se rappelle néanmoins que dans l'inventaire de H06 , cité cidessus, ch XI, figure un chanoine de ce nom qui a donné à l'église une croix en vermeil et deux chapes : il est probable que celui-ci est un de ses neveux.
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À notre demande , M. Deschamps , artiste distingué à qui la cathédrale a dû souvent des actes de bienveillante complaisance qui y feront vivre son souvenir, a bien voulu consolider ces planches précieuses, trop longtemps négligées, les débarrasser de quelques taches, et, sans toucher à aucun des caractères dé la peinture , lui rendre la fraîcheur et le ton qu'elle avait perdus.
Ce même Henri IV, exclu de la couronne comme « hérétique et fauteur d'hérésie, » avait enfin reconnu en 1 593 que «Paris valait bien une messe; » il était devenu l'idole des Parisiens et de la France , lorsque, un an après, Jean Chatel essayait sur lui le couteau de Ravaillac. Aux feux de joie allumés sur la place du Marché-Vieil de Poitiers parleducd'Elbeuf, gouverneur du Poilou, se mêlèrent encore les cantiques de l'Eglise. Le Te Deum louait Dieu pour une protection qui ne devait pas aller au delà de quelques années....
Geoffroy de Saint-Belin tint dans son église, le 22 octobre 1598, un synode auquel assistèrent 15 abbés et un grand nombre des curés du diocèse. Les listes qui nous en restent dans les recueils de D. Fonteneau et ailleurs sont fort incomplètes et se ressemblent peu. Les actes en sont aussi fort peu connus, sinon totalement ignorés '.
Un objet d'art, d'autant plus capable de nous intéresser qu'il vit encore tout entien avec son genre de mérite spécial , fut placé cette même année dans la cathédrale. Nous voulons parler du tableau de la Résurrection adossé , dans le déambulatoire , au mur méridional , et devant lequel tous les visiteurs s'arrêtent avec un étonnement mêlé d'une curiosité rarement satisfaite. Ce peut être en effet pour le plus grand nombre une énigme dont le mot
• D. FoDl., t. III, p. 5^ et suiv. passim.
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semble caché à plaisir sous rimmense population de personnages qui y figurent. La scène principale est certainement la résurrection du Sauveur. Il s'élance du tombeau entouré d'anges; les gardes, armés de toutes pièces, effrayés, éblouis par l'éclat radieux qui l'environne, sont terrassés, ou se défendent par le revers de leurs bras tendus contre l'irradiation du corps divin qui les inonde d'une lumière surnaturelle. Mais que font autour de ce sujet, et répandus sur toute cette vieille surface de chêne , les innombrables saints de tous les siècles et de tous pays qui composent le cortège du Christ? Tous se pressent autour de lui et forment des groupes compactes dans lesquels chacun est reconnaissable à son attribut spécial. Les premiers, planant sur des nuages et accompagnés de leurs animaux mystérieux, sont les quatre évangélistes élevés dans le ciel du tableau, et dominant toute la scène; puis au-dessous, encore sur la terre , où ils semblent appelés autour du Seigneur pour être témoins de sa gloire , gage de la leur, assistent tous les héros de l'Eglise universelle. Saint Pierre, au front chauve traditionnel , tient les clefs du royaume céleste; saint Paul , son épée et le livre dont elle exprime la parole pénétrante. Us sont debout à chaque côté du Christ, et semblent ouvrir près de lui la double série des élus qui l'environnent : ce sont, à droite, saint Georges à cheval, armé du casque, de la cuirasse, des cuissards, des jambières et d'une lance démesurée qu'il enfonce mathématiquement dans l'horrible gueule ouverte d'un dragon ailé que sa physionomie ferait prendre assez volontiers pour le prédécesseur immédiat de la Grand* - Gueule fabriquée en 4 677 par Gargot '; derrière lui, saint
* V, ci-dessus, p. 52. .
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Sébastien, attaché par les bras à un arbre ^ est percé deâ flèches de son martyre; saint Antoine, presque caché dans la foule , se reconnaît au quadrupède classique que la légende lui donne pour compagnon. PJacés à gauche, et d'après une sorte de parallélisme dont Tintention se remarque dans tout le tableau , saint Martin , à cheval , coupe son manteau pour le pauvre qui s'en empare; saint Denis porte entre ses deux mains sa tête séparée du corps; saint Hilaire tient le livre de ses œuvres énergiquement éloquentes; puis un pape, saint Sixte probablement, et un roi , saint Louis sans doute. Epars çà et là, vous voyez jusqu'à quatre des évêques mitres, les quatre docteurs de rEglise latine ; quatre moines aussi apparaissent avec leur large tonsure , jetés de côté et d'autre, comme pour varier pittoresquement cette grande scène déjà si diaprée de physionomies et d'altitudes diverses. Saint André y montre aussi la croix qui fait son titre à la gloire. — Cependant d'autres particuliers attirent l'attention autant par leur pose que par leur costume significatifs, et ceux-là ne sont plus des saints. A genoux, sur le premier plan, et non loin du thaumaturge de la Gaule, deux enfants de chœur, non plus aussi jeunes qu'on les peindrait de nos jours, vêtus de soutanes rouges que recouvre un surplis à ailes, chantent ensemble, tournés vers l'image de la Résurrection, et suivent attentivement la note tracée sur un cahier ouvert à leurs regards. Devant eux, une contre-basse; derrière eux, un chanoine, debout, portant surplis et aumusse blanche, suit des yeux le chant et, d'une main appuyée sur l'épaule de l'un des chanteurs , en marque la mesure; ce qu'indique parfaitement sa posture, qui ne manque point d'une certaine dignité : c'est Toussaint
Johannet, chanoine sous-chanire de la cathédrale et directeur des musiciens du Chapitre , comme l'indique une large pierre dessinée en avant de'nos deux chanteurs, et sur laquelle on lit en lettres d'or : todssands johanet
CAN" et SYMPHONIACORiThUJUS ECCL. PRiEC. HAC TABULÂ~AN.
D. 1598 DEO DEDiCAT iETAT. sjjJE 83. Sur lo l)ord extérieur de la pierre qui fait face au spectateur est écrit n. pinson f. Voici donc un chanoine de cette église donnant , en 1598, quand déjà il a atteint sa 83'' année, un tableau œmposé à sa dévotion par un artiste qui signe , et dont le nom nous reparaîtra sur d'autres œuvres. Mais qu'est-ce enfin que cette illustre compagnie dont il s'est entouré? D'où lui viennent ces chrétiens canonisés pris dans toutes les parties du monde , et tenant là leur assemblée plénière? Ce mystère est tout dans un mot. Le chanoine Johannet a reçu au baptême, nous le voyons , le prénom de Toussaint. Pour ne pas manquer au pieux usage qui place toujours dans un tableau le donateur sous l'assistance de son patron, il a voulu y avoir le sien; et comment l'y peindre, sinon par autant de personnages qu'il y en a dans le ciel? De là cçtte troupe nombreuse dont les tètes se groupent et se multiplient à l'infini, et dans laquelle, par une attention fort ingénieuse, on a fait particulièrement ressortir les saints spécialement honorés dans l'Eglise de Poitiers.
Cette œuvre est fort remarquable en ce qu'elle offre encore un autre type de l'art national, de la peinture française à la fin du xvi" siècle. Elle a ses caractères à lui dans la fidélité des costumes civil et militaire; celui-ci est complètement appliqué à saint Georges, celui-là à saint Martin, qui porte une casaque et se coiffe d'un large chapeau rond à fond plat et rétréci , aux bords relevés en
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(459S.) DE PdTŒaS. 303
tuile, donl la reproduction se trouve dans toutes les gravures du temps. Les vêtements ecclésiastiques s'y voient aussi, dans les prélats^ plus amples, moins tiraillés que les nôtres , et la mitre épiscopale n'y a pas encore cette excessive élévation qui, en lui cherchant une élégance passablement malheureuse. Ta dépouillée de son cachet antique et dénaturée entièrement. Le coloris, qui avait souffert des attaques lentes et persévérantes de la poussière et du jour pendant un siècle et demi, a revécu par nos soins, en 1 845, sous les efforts d'un lavage opéré avec mille précautions minutieuses. La touche est bonne et ferme en général; des figures en assez grand nombre sont louables d'expression et de dessin; d'autres, par un contraste qu'il n'est pas rare de rencontrer dans les tableaux de cette époque, sont d'un négligé remarquable. On n'y retrouve plus la main exercée qui traça et colora les premières : on dirait un écolier dont le pinceau a tâtonné, à l'insu de son maître, sur une surface où celuici avait laissé l'empreinte de son talen(.
Somme toute, ce morceau, peint sur bois» de 4 met. de largeur sur 1 met. 50 c. , est digne d'un musée et mérite tous les soins du Chapitre, à qui nous avons eu le bonheur de le conserver. Ses vastes dimensions ne permettent pas de lui trouver dans l'église une place plus convenable , ce qui explique pourquoi il n'est pas dans son jour , et comment il coupe , contrairement à tous les principes , Tarcature du mur latéral qu'il occupe.
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