CHAPITRE IV
De 1341 A 1267. — GénérosilédesaintLouis.— Le comte Alphonse exemple l'église de Poitiers du droit de régale. — Il renouvelle Téclat des Rogations. —Nouvelle châsse des barbes de saint Pierre. — Cérémonie symbolique du flacon de vin. — Ordre général de la procession. — La Grand'Guoule. — statue de Notre-Dame.
Un grand nombre de personnages illustres pourraient être inscrits sur les diptyques de la cathédrale de Poitiers comme l'ayant honorée de visites ordinairement inspirées par la dévotion ou la curiosité. Ce n'est pas tant de ce dernier sentiment, sans doute, que de sa piété tendre et naTve, que le roi saint Louis fut inspiré quand il vint déposer sa prière au pied de notre grand autel. C'était en 1241 . Joinville ' raconte qu'il fut amené à Poitiers par son frère Alphonse, comte de Poitou , pour reprendre $es fiez sur les Anglais , et y resta près de quinzeinne. Il profita de son séjour pour réconcilier le comte de la Marche, Hugues de Lusignan , avec Gyeffroy de Rançon , qui , pour un grand outrage, avait juré « qu'il ne. seroit jamais roingné en guise de chevalier jusqu'à tant qu'il se verroit vengié. » Cette réconciliation se fit dans notre église, où le saint roi signala sa charité par une aumône abondante en faveur des travaux qui s'avançaient*. Mais l'effet de
' HisL de $aint Louis ^ ad huDC ann.
• Scripiarei rer, Gall,^ t. xx, p. 206 et soiv. — Tbibaudcau > t. i , p. 305.
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ces libéralilés s'effaçait trop souvent sous de nouvdles atteintes portées à la bourse canoniale, et les charges que le pouvoir temporel savait toujours lui imposer sous quelques spécieux prétextes auraient en peu de temps épuisé le trésor de Saint-Pierre, si d'importantes compensations n'étaient pas venues quelquefois l'en dédommager '. Ce fut donc très à propos qu'un important privilège vint abolir en sa faveur le droit de régale, qui consistait pour le roi à toucher les fruits de tous les bénéfices vacants. Jean de Melun étant mort, Hugues de Châteaurôux ne lui succéda que deux ans après, en 1259. Le sénéchal de Poitou, Thomas de Nevy , saisit, comme de coutume, les revenus de l'évêché. Le Chapitre réclama auprès du comte Alphonse , qui , en considération des besoins pressants deTéglise, donna mainlevée du séquestre en 1261 , et exempta pour l'avenir, en sa qualité d'apanagiste, les biens de l'évêque et de l'église : c'était un précieux avantage dont on eut grand soin de s'assurer, et que l'évêque Arnaud d'Aux fit vidimer en 1 307 • , de façon à le laisser à ses successeurs.
Alphonse, qui favorisait ainsi l'achèvement de la basilique, aimait la magnificence des grandes fêtes et se plaisait à augmenter les splendeurs du culte catholique. Au nombre de celles qu'il affectionnait surtout, il faut compter les Rogations , ces grandes litanies dont l'origine remonte jusqu'au v siècle (468), et qui, passant successivement de l'église de Vienne à beaucoup d'autres » étaient enfin devenues au xv un usage dont aucune ne se dispensait plus. Chez nous elles n'avaient point été ,
« Rymcr, 1. 1, p. 257.
* h. Font. ,1. m, p. 569.
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à répoque dont nous parlons , depuis longtemps interrompues , comme Thibaudeau a pu le dire sans fondement * ; moins solennelles seulement par suite des avanies sans nombre que la guerre avait souvent suscitées au clergé, elles ne satisfaisaient qu'à demi la dévotion du religieux frère de saint Louis', et il résolut de leur rendre réclat qu'elles semblaient avoir perdu. Le peuple n'a d'autres véritables joies sur la terre que celles de la religion ; par elle il a ses plus beaux spectacles et ses émotions les plus douces : les grandes intelligences ont toujours compris ce principe civilisateur, et l'ont appliqué au bien de la société dans des fondations pieuses, dans des institutions toutes chrétiennes qui entourent leurs noms d'une auréole historique- C'est cette pensée qu'il faut peser dans de telles créations plutôt que certains de leurs détails que notre goût raffiné, notre foi moins naïve surtout, ne savent plus comprendre. C'est. elle aussi qui présida au programme nouveau qu'Alphonse de France rédigea en quelque sorte pour la solennité des Rogations. Il commença par doter d'un beau reliquaire la célèbre relique des barbes de saint Pierre, que nous avons vue, selon une tradition aussi ancienne que notre église , apt)ortée de Rome par saint Hilaire. Quoi qu'il en soit de la dénomination un peu singulière en apparence de cette relique, elle ne doit pas être prise absolument et à la lettre. Ce n'était pas seulement la barbe du saint apôtre que l'on possédait, mais une portion de la mandibule inférieure, à laquelle la barbe était encore adhérente % et sans doute
^ Hiêt. du Poit. , 1. 1, p. 307.
* Mélanges tirés d'vM grande kibliothêque , par le marquis Paulmy d'Argeoson. — Lecture des livres français , t. iy , p. 499.
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on ne la désignait par œlledernière qu'en prenant pour le tout la partie la plus remarquée. Nous savons qu'une châsse fort estimée avait été donnée , cent cinquante ans auparavant^ par le comte de Poitiers , Guillaume IX ' , et il faut qu'elle ail été perdue ou considérablement altérée , ou qu'enfin Alphonse ait voulu la remplacer par une autre plus digne encore de sa destination. Ce ne fut pas tout cependant. Le prince avait accompagné en Palestine le saint roi qui trois ans après devait y mourir. Son esprit était tout impressionné encore des mauvais traitements qu'il avait vu infliger aux chrétiens par les infidèles : il n'était pas inutile , en ces jours oh l'ardeur des croisades se ralentissait dans les âmes, de les y porter par quelque emblème sensible dont l'imagination de la foule s'empare toujours avidement. « En mémoire de ce , dit Jean Bouchot % parle conseil de Hugues de Châteauroux, lors évoque, et des doyens, chanoines et Chapitres des églises cathédrale et collégiales de Sainct-Pierre , Saincl- Hilaire et autres , fist ordonner qu'à la première procession (celle du lundi) qu'on feroit de Téglise cathédrale à l'abbaye de Sainct-Cyprien , hors ladicte ville , en passant par devant et au pied d'un hault rocher, la huche ou crie (crieur public) de ladicte ville jecteroit contre la maistresse châsse de ladicte église cathédrale , oh sont les barbes de sainct Pierre, un vaisseau de verre rond plain de vin : s'il y touchoit auroit la valleur de tout ce qu'il mouilleroit de ladicte châsse , mais seroit excommunié. Voulant qu'on entendît par ce mistère la grand' persécution que les infidelles font esdits chrestiens, contre
* Mélangée tirée Sttne grande bibliothèque^ par le marquis Paiilmy d' Argenson^ — Lecture dee livres firançaiê , t. iv , p. 4 99 . ' jhmaLd'AquiL,^99,
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lesquels ils jettent le verre reluisant d'orgueil, aisé à casser et abatre, et le vin d'injures et opprobres par lequel ils gaignent à Dieu les âmes de ceux qu'ilz persécutent : et néanmoins lesdicts persécuteurs sont damnez, et bannis de la saincte Eglise. » Certes, voilà du symbolisme, et encore du plus obscur; et si celui-ci, séparé de l'explication que nous en donne le vieil annaliste^ est à peu près inintelligible, il faut bien avouer qu'on peut, en beaucoup de choses du moyen âge, n'en pas trouver quoiqu'il y en ail sûrement. Nous convions les antagonistes du genre à méditer sur ce fait.
On voit que la station du lundi des Rogations partait alors de la cathédrale pour se rendre à l'abbaye de Saint- Cyprien > Jongeant le Glain sur le boulevard de Pont- Joubert. Après la ruine de ce monastère , la station de ce jour se fit à Montierneuf , et se continue encore tous les ans , comme celle du lendemain à Saint-Hilaire, et la dernière à Notre-Dame.
Un cérémonial de 1618> cité par D. Fonteneau ' , et que je suppose être le même dont le chanoine Fauveau avait fait une nouvelle rédaction pour la cathédrale, nous fait connaître Tordre de la marche observé dans ces processions. Ceux qui y portaient les bannières paroissiales, leurs croix, les reliquaires et les torches qui les accompagnaient, devaient être tous déchaussés, et portaient des vêtements de soie. La châsse des barbes était portée , comme celles qui contenaient les autres reliques de saint Pierre, par deux chanoines hebdomadiers de l'église. Pendant que le célébrant entonnait l'antienne Exurge, qui donne le signal du départ , cette châsse était déposée
t Tom. Liv, p. 50^.