‹ Histoire de la Cathédrale de Poitiers (volume 2)Chapitre 7 sur 98 · IL · texte numérisé non relu

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à la gauche du grand autel ; et cellft^ de sainte Florence à la droite.

On pense bien que le comte de Poitiers avait trouvé un moyen sûr d'intéresser le peuple par l'épisode dont Bouchet vient de nous raconter les détails. Aussi l'affluence était-elle redevenue immense, et les processions des deux jours suivants s'en ressentirent. Il y avait d'ailleurs à chacune d'elles un autre spectacle auquel les bonnes gens ne tenaient pas moins : c'était la Grand! Gmle^ célèbre animal qui y précédait la croix en avant du pieux cortège, et dont l'histoire, enveloppée de mystère, mérite d'être rétablie ici dans toute sa simplicité. On appelait de ce nom un dragon d'osier, de carton ou de bois, porté , de temps immémorial, au boul d'une hampe, en tête de toutes les processions de notre cathédrale. C'était, disaiton , la figure d'une bête cruelle qui avait dévoré plusieurs religieuses de Sainte-Croix dès les premiers temps du monastère, et dont on aurait été délivré par les prières ou rintercession de sainte Radégonde. Mais ce fait et quelques variantes qu'on en donne ne sont appuyés sur aucun fondement vraiment historique. On doit voir, croyons-nous, dans cette représentation, une autre preuve que le symbolisme se multipliait sous toutes les formes dans les choses extérieures de la religion. Il est facile en effet d'y trouver , sans trop d'efforts d'imagination , un souvenir du' serpent d'airain élevé par Moïse, et dont le seul aspect guérissait les malades qu'avaient blessés ceux du désert. C'était là déjà une image sensible de la puissance future de la Croix , et nous voyons tiu'ici notre bête lui est associée dans la marche de la procession. Mais le démon du paganisme , terrassé par la religion chrétienne^ n'est-il pas également bien figuré sous

cet emblème? D'autres églises en grand nombre , comme Notre-Dame de Paris , Nolre-Damç de Rouen , Tabbaye de Fleury , avaient aussi ce même usage. Des reptiles formidables auraient donc paru , à telle époque donnée , en différentes contrées , et toujours ce serait un évêque dont l'étole miraculeuse eût défait le pays du monstre qui le ravageait? La même idée, répétée ainsi de toutes parts, suppose bien mieux une allégorie dont le sens est partout répandu, parce qu'il est fort intelligible^ et le merveilleux de l'histoire s'efface évidemment devant cette explication toute naturelle '.

Toujours est-il que le peuple tenait beaucoup à sa Grand'Goule : l'absence de tout document écrit , la folle imagination de la foule, qui aime à se rendre compte de tout et ne cherche pas tant, dans son empressement avide, la vérité qu'une interprétation quelconque/ avaient confondu aii sujet du curieux animal toutes les notiotas primitives. Des croyances fabuleuses s'en étaient suivies , et l'on avait oublié le but antique jusqu'à faire de cet être fantastique une espèce A' idole chrétienne y h\aq\ie\\e la partie moins éclairée de la population rendait ses hommages inintelligents. La bonne minte Vermine recevait à Poitiers, comme à Paris, dans sa gueule béante, les

* Un nommé Lavallée , qai publia en l'an IH de la Bépublique^ c'est-àen 4 794 , an Fayage dans les départements de la France , expliquait ainsi Inexistence de la Grand'Goule, en style du temps : « Les Rogations neremanient pas plus haut qu'Alpî^onse , frère de Louis IX y qui les mit en YiGUBUR. Cet amateur des croisades avait rapporté des peaux de crocodiles; je ne vois pas de difficulté que la sainte vermine d£s décotes de Poitiers ait été péchée dans le Nil , et que le frère d'un roi fanatique s'en soit servi pour donner du relief à la procession. •» — Aussi solide que bien dit !

gâteaux offerts par les bonnes femmes et les enfants. Quelle que soit l'origine de cette particularité , il est probable qu'elle s'était glissée dans le cérémonial populaire avec quelque intention mystérieuse qui nous échappe aujourd'hui.

Toujours est-il qu'après tant de siècles , la formidable volatile ne disparut des Rogations que lorsqu'elles subirent elles-mêmes une interruption forcée devant les bacchanales de 1 793. Reléguée alors dans les greniers officiels de la municipalité , elle n'en sortit que pour figurer tour à tour, plus de trente ans près , dans un musée public» puis dans la bibliothèque du grand séminaire diocésain, où l'on peut la voir aujourd'hui. Toutefois il ne faudrait paâ s'attendre à reconnaître en elle ce vieux témoin des âges gallo-romains » que son histoire ferait supposer. La bête inanimée a dû être remplacée, dans ce long comrs de tant de siècles, par plusieurs autres faites à son image, et le visiteur curieux de constater sa dernière transformation ne verra plus qu'un dragon de chêne magnifiquement peint de vert» de noir et de rouge, à la gueule béante» aux yeux menaçants, dont les ailes éployées semblent prendre l'essor, et portant entre deux palmettes sur la poitrine , avec la date de 1677 : gargot FEGiT. C'est le nom de l'immortel artiste qui la sculpta. C'est bien plus, hélas !... c'est une dérision de la fortune, qui le fera passer peut-être bien loin chez nos neveux , et qui n'a pas même daigné transmettre sûrement jusqu'à nous celui de notre architecte, celui d'un seul de nos tailleurs d'images!

Revenons à nos processions. La cérémonie de la châsse, que nous venons de raconter,, n'eut pas le bonheur de traverser le fleuve du temps jusqu'à nos jours, comme

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le dragon symbolique. Bouchot, qui écrivait dans la première moitié du xvi'' siècle , ajoute à son récit que , « puis peu de tems en ça, ce mystère avoit esté aboly. j» Il paraît que la cérémonie , qui n'avait eu -longtemps rien que de sérieux pour l'assistance , était devenue un sujet de curiosité dérisoire pour quelques disciples secrets ou avoués de Martin Luther et de Jean Calvin. « Ces foh donnoient^aux bonnes personnes plusieurs scandales et occasions de pécher. » Plus lard ils trouvèrent à en donner bien d'autres!...

n est probable que Tabolition de c^ette coutume n'ôta rien cependant au lustre des Rogations de Poitîers , qui , s'il faut en croire Zinzerling, étaient, avec la fête Dieu d'Angers et Tinstallation du maire de la Rochelle , une des trois merveilles de nos provinces occidentales '. D'autres objets plus vénérables, en effet, y favorisaient une dévotion justement motivée. Toutes les paroisses y portaient leurs reliques, et celle de la vraie Croix, envoyée à sainte Radégonde par l'empereur Justin 11/ et que les religieuses confiaient aux chanoines de leur collégiale, y attirait surtout la vénération publique, (ùeux de Notre-Dame y accompagnaient la slatue de la sainte Vierge , à laquelle les feuillants furent obligés plus tard de donner^ devant leur couvent , une couronne de roses ou autres fleurettes belles et honnêtes % mais qu'ornaient à Tenvi dès ce temps-là , pendant le trajet de la cathédrale à l'église de la station , les mains innocentes des jeunes filles de la ville. Aujourd'hui encore cette pieuse offrande

^ Jodocus Sincerus, Hinerarium GaUicum^ p. 94.— Amsterdam,

* Tliibaudcau , HisUy t. i, p. 315.

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conserve toute sa poésie et se renouvelle tous les ans; car les Rogations, qui ne sont point une dévotion locale , mais de TEglise universelle , ont survécu par cela même à celles qui n'avaient chez nous que l'intérêt de circonstances dont le souvenir s'est nécessairement affaibli. Notons , pour dernière particularité relative à ces fêtes vraiment populaires , que, d'après une transaction passée entre le Chapitre de Saint-Pierre-le-Puellier et les religieuses de la Trinité, en 1334, ces dernières allaient, le mercredi des Rogations , à l'église collégiale avec leur croix et leurs reliques, d'oîi elles se rendaient procèssionnellement jusqu'à la cathédrale : elles y faisaient leur station à la porte, et s'en retournaient seules au monastère, où les reliques étaient rapportées par les chanoines de leur institut ■

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