‹ Histoire de la cathédrale de PoitiersChapitre 10 sur 99 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Henri II ET Éléonore d'Aquitaine. — Leur bienveillance intéressée. — Goût du prince pour Tarchitecture. — £n quoi et comment il reconstruit la cathédrale de Poitiers. — Date de cette reconstruction. -— L'art au xir siècle. — Transition à des formes nouvelles.

Dans la dernière période des années que nous venons (le parcourir , de grands événements politiques avaient marqué les destinées de l'Aquitaine. Ses ducs , et par conséquent les comtes de Poitou, étaient descendus dans la tombe avec Guillaume X; leur histoire semblait devoir finir avec' celle de ce prince, car Eléonore, sa fille aînée el son héritière , avait , par son mariage avec un roi de France, apporté à la couronne de ce dernier un fleuron qui valait presque autant à lui seul que le beau diadème. Cétaiten 1137; mais, quinze ans plus tard, après une union dont le cours n'avait pas été sans orages, Eléonore, redevenue par un divorce simple duchesse d'Aquitaine, contractait à Poitiers une autre union avec Henri , duc de Normandie et comte d'Anjou , qui bientôt allait monter sur le trône d'Angleterre (11 52). Cette transmission de notre pays à un prince que ses destinées et ses intérêts devaient éloigner de la France fut l'origine des calamités politiques dont le Poitou souffrit deux siècles

durant. On sait que les seigneurs poitevins n'adoptèrent qu'avec répugnance l'autorité du second époux d'Eléonore; mais, bon gré mal gré, ils durent s'y soumettre, et qui peut dire jusqu'à quel point la munificence du prince dut entrer dans les motifs de leur soumission? Henri paraît, dans les chroniques du temps, occupé, dès son avènement , moins peut-être par bienveillance que par politique, à réparer les murs de la ville ' ; il profite même de cette circonstance pour en étendre l'enceinte, alors restreinte à la moitié de son étendue actuelle'. De son côté, Eléonore,qui pouvait être guidée par des motifs réellement plus patriotiques, s'était empressée, avant même son retour à Poitiers, de confirmer les privilèges de la cité, les dwiations pieuses de son père -Guillaume X, et celles de ses ancêtres \ Cet heureux accord des deux époux en faveur de leur apanage dut les entourer d'utiles prestiges. L'esprit du peuple, d'abord soupçonneux et froid , dut s'ouvrir peu à peu ^ puis se rapprocher, et ce que les grands refusaient encore, les petits , plus faciles à séduire , l'accordèrent moins difficilement aux nouveaux maîtres , en qui ils virent des dispositions généreuses toujours capables d'aill&urs

* D. Martenne , AmpUss. collecL , t. v , col. 4^55.

' Affiches duPoitou, n79, p. U7.

' Voir les chartes à la fin du premier volume de Tbibaudeau yJfùU duPoit , in-42i , et t. ii, p. 41 7 , de la nouvelle édition. Cette charte est du 16 octobre >l 149, par conséquent antérieure au divorce, qui se lit en 'I>I52. V Art de vérifier les, dates se trompe donc en mentionnant cette confirmation, des privilèges de la cité comme ayant été donnée par Eléonore après son aventure du Port-de-Piles et son retour à Poitiers. H est probable qu'on aura confondu ceUe charte avec celle de 1499 , qui accorde le droit de commune à la ville de Poitiers.

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de flaller leurs espérances et leur vanité. Telle aura élé la pensée d'où sortit bientôt la cathédrale nouvelle, Henri II aimait à bâtir j comme tous les grands princes, comme tous ceux qui allièrent au génie politique l'amour des sciences et des arts. La Normandie et l'Anjou conservent des souvenirs précieux de son goût pour l'architecture'. Le prieuré de Saint-Julien, les abbayes de Mortemer et de Savigny, la cathédrale de Bayeux, le pont de Saumur, l'attestent assez \ Le Poitou, sa capitale surtout, devaient avoir aussi leur tour de pieuses faveurs, qui arriva enfin. Mais, s'il faut rendre justice aux royales inspirations qui relevaient certains monuments d'une grande ville ou la dotaient de quelques autres, l'historien ne doit pas omettre la grande part que les princes y firent prendre au peuple ou aux corps qui s'y trouvaient intéressés. Comme il était rare qu'un château à bâtir, une forteresse, des remparts, un hôtel de ville, n'imposassent pas à la commune ou au territoire qui vivraient sous leur protection des redevances ou des corvées, il était assez habituel aussi que les monastères et les églises refaits ou agrandis grevassent de sommes énormes les revenus de la mense abbatiale, des évêchés ou des Chapitres. On ne trouve guère que des évoques dont la générosité complète et désintéressée se soit chargée seule, fort souvent, de restaurations importantes, comme de fondations ou d'achèvement des édifices religieux et civils ^ Nous avons donc tout lieu de croire

* Mémoire deJomville , ch. xii ; — Polydore Virgile , m Henrico Ih^ p. 542.

* M. Gally-Knigth , Excurmn monumentale en Normandie^ pa^sim.

' Le Gallia christiana est plein de ces exemples.— f^. encore Bullet. »»wmm. , t. VI , p. 406.

72 IIISTOIKE DE LA CATBÉDIULE (4162.)

que Henri , désireux de couronner ses travaux à Poitiers par une église digne de lui^ et peu scrupuleux d'ailleurs sur la levée des taxes, aura fait contribuer le Chapitre de^ Saint-Pierre, comme il le fit plus tard en 1 1 83 pour la cathédrale de Bayeux, à la continuation de laquelle il consacra les revenus de toutes les prébendes qui vaqueraient dans Tannée'. Au reste, les titres ne nous manquent pas absolument sur ce point , et nous en verrons de peu équivoques , tant pour le Chapitre que pour Eléonore et Henri. Quant à la date, elle varie peu dans les historiens, quoique plusieurs écrivains l'aient récemment travestie : il paraît clairement que les fondements du nouvel édifice furent jetés en 1162. Bouchet, qui donne cette date en parlant de l'agrandissement de Poitiers ' comme entrepris en même temps, avait cité d'abord l'année précédente, 1161 ^; mais cette contradiction apparente, outre qu'elle aurait peu d'importance, n'en est pas une en réalité, car les travaux n'ayant été inaugurés , ce semble, qu'après le mois d'octobre, et l'année durant alors jusqu'à Pâques, c'est-à-dire jusqu'au 24 mars suivant, le même auteur peut avoir cité par mégarde les deux années sans avoir exprimé une erreur ^. D'ailleurs, si cette grande opération eût été commencée en 1152, comment le doyen Laurent l'eût-il passée sous

< M. Gally-Kaight, u5} iuprà , ch, yiiu

• P. 224, éd. de ^ 644.

» P. -145, iMd.

* C'est donc à tort que les Mémoires de la Société desAntiq. de V Ouest ^ ^840, p. >I54, citent Taûnée >H52. — M. Mérimée, Notes d'un voyage dans V Ouest ^ dit « qu'elle fut commencée par Henri avant qu'il ne montât » sur le trône. » Ceci constitue encore une erreur de ^ ans au moins, car il y monta en ^454, d'après VArt devérif. les dates y t. vu , p. 95.

silence dans Téloge qu'il fait de Tévèque Gilbert, mort en 1154? Comment eût-il loué, sans dire un mot de celle-ci, réglise que Gilbert avait remplie d'ornements déjà devenus pour la plupart inutiles? Il faut donc reconnaître que la nouvelle fondation fut faite dans le court intervalle qui s'écoula entre Pépiscopat de ce même Laurent, second successeur de Gilbert de la Porée, et l'avènement de Jean de Belles-Mains , qui le remplaça en 1 1 63 sur le siège de Poitiers '. On s'accorde aussi à regarder Eléonore comme ayant contribué par son influence à cette reconstruction. Chose remarquable : les privilèges, les édifices splendides , les embellissements que ces libéralités princières prodiguèrent alors à la vieille cité» tout s'est anéanti sous la main des siècles; seule la cathédrale subsiste. Le nom de Dieu est un sauf-conduit à travers les âges!

Ici nous avons besoin de nous rappeler quel type venait de revêtir en Europe l'architecture chrétienne. Le xir siècle était pour elle une de ces périodes où s'opère, entre deux genres dont l'un va finir et l'autre commence^ une transition qui de toute part fait éclore bientôt des beautés plus parfaites. Jusque-là, en Poitou comme ailleurs, le style roman avait régné dans les monuments religieux , auxquels on cherchait principale-

1 Nous signalons ici sur ce fait une erreur de cbifrres fort importante, admise par M. Beaucbet-Filleau dans sa nouvelle édition du Siège de Poitiers^ par Uberge. Il dit , p. 245, note 97 : « Saint-Pierre, église » cathédrale de Poitiers , avait été commencée en ^1052 par le soin de Henri l\, etc. » C'est sans doute une faute d'impression , et tout porte à croire qu'il a écrit 4452 , d'après les renseignements donnés par M. Foucart dans nos Mémoires de 4840; mais cette leçon ne vaudrait pas mieux que l'autre.

ment à imprimer un caractère non-seulement de durée, mais d'immortalité. Mélange austère et grave des formes latines et de celles créées sous Justinien par les artistes du Bosphore , on trouvait bien en hii cette majesté sévère qui convient aux imposantes cérémonies du catholicisme; on y apercevait distinctement le symbole de cette société nouvelle qui, dans un calme acheté par trois cents ans de luttes, s'était reposée doucement de ses travaux et de ses victoires; en un mot, c'était l'image de la pensée chrétienne renfermée d'abord dans les cryptes souterraines , puis dans les cloîtres ou le désert, et partout se nourrissant en silence des profondes vérités et du mysticisme des Pères. Mais ce symbolisme, il faut le reconnaître, se manifestait sous des formes généralement lourdes et massives que rachetaient à peine l'immense étendue des basiliques et les savantes conceptions qui en avaient dessiné le plan. Aussi le génie religieux du moyen âge avait-il quelque chose de mieux à faire, et il en saisit, pour ainsi dire, la première occasion quand le monde occidental, transporté tout à coup en Orient par une de ces puissantes idées qui changent toute la vie d'un grand peuple , se fut replié sur l'Europe avec des aperçus nouveaux, nés du souvenir palpitant des merveilles qu'il avait pu contempler. Dès lors on voit les inspirations de Part chrétien suivre l'impulsion de ces nouvelles données; restreintes jusque-là par une sorte de captivité, elles s'élancent enfin des limites tracées; pour l'honneur de Dieu et de ses saints, l'architecture > partie intime de la vie humaine au moyen âge, subit les heureuses lois d'une imagination devenue plus riante et plus extérieure; l'ère ogivale commence et prépare les incomparables chefs-d'œuvre du siècle suivant.

C'est donc aux premiers jours de cette révolution artistique, laquelle comprend tout l'espace qui s'écoula entre la seconde moitié du xii* siècle et la fin du xv% qu'il faut attribuer le renouvellement de la cathédrale de Poitiers. Mais cette palingénésie ne fut pas Tœuvre de quelques mois s nous trouverons sur ses murs l'empreinte des lenteurs qu'elle essuya, et, de détail en détail, se révéleront les deux cent dix-sept années écoulées entre la pose de la première pierre et le jour de sa consécration : encore ee jour-là n'avail-il pas vu son complet achèvement; les deux tours de la façade restaient à faire en partie, et ne furent terminées que de 1480 à 1500 : comme s'il eût été dans les mystérieuses destinées du saint édifice qu'étant né avec le premier âge du gothique, il dût se compléter avant sa décadence, pour assister sans crainte à la remmance...' du mauvais goût.

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