CHAPITRE IL
OfiiENTATiON. — Dimensions et distributions extérieures. — Plan général. — Chevet* — Appareil. — Origine et nature de la pierre.
L'usage, consacré dès l'origine de l'Eglise, de tourner vers l'Orient l'abside des édifices religieux, était rigoureusement observé à cette époque de régénération monumentale. C'était une loi dont on se dispensait si rarement,^ que le Poitou , entre autres provinces , compte à peine quelques exceptions isolées. Ici le temple-modèle ne devait pas s'écarter de la règle; il lui appartenait au contraire de rinspirer par toute la contrée , et nous avons à ccmstater le soin qu'a pris l'architecte de se conformer
aux traditions de l'antiquité. Cependant cette docilité môme ne semble pas exempte de tout reproche, selon des autorités respectables. Si, en effet, la tête du temple sacré doit être « tournée vers l'orient équinoxial , » pour symboliser la conduite toujours égale de l'Eglise » militante dans ses victoires et dans ses malheurs ' , » on pourrait trouver ailleurs mieux qu'à Poitiers l'application de ce principe. Quand le soleil , qui dans les grands jours d'été a versé obliquement ses rayons sur nos vieilles murailles, s'est éloigné du septentrion pour se rapprocher du levant d'hiver, l'équinoxe ne le voit pas encore traverser directement nos belles verrières pour émailler nos stalles des teintes changeantes de Témeraude et de l'azur. Ce n'est guère que vers le solstice de décembre que l'astre, affaibli pour nous, se lève réellement à l'opposite de notre basilique. En cela donc on serait tenté d'accuser nos aïeux d'avoir préféré une orientation que le savant évêque de Mende ' blâme comme moins conforme aux exigences de l'esprit liturgique. Mais, outre que les principes qu'il émet pouvaient n'avoir pas été admis de tout temps, au moins^ dans leurs détails secondaires % n'oublions pas que les hommes du xii** siècle ont dû , par respect des fondations primitives, adopter les errements de leurs devanciers, selon que nous l'avons établi plus haut ^. Or un fait résulte de cette observation ;
• Durant , cvéquc de Mendo , Rationale divinor. of/iciorum , in-l° , éd. de>l494, f'nj.
• Loc. cit.
* Au x* siècle on orientait volontiers du sud-ouest au nord-ouest. C'est un des caractères qui font attribuer à cette époque, par quelques archéo- . logue, réglisede Saint-Gerniain , M*onl-Audemer.
* f^. ci-dessus , première parlicy^ ch. l•^
c'est que rorientalion pouvait très-bien se prendre, comme Tont cru certains antiquaires dont nous partageons Tavis, non sur un point fixe du levant , mais sur le point de 1 horizon d'où s'échappaient les premiers rayons du soleil à l'époque de Tannée où les ouvriers mirent la main à l'œuvre. Ce système peut conduire par analogie à préciser, pour chaque église , la saison où ses constructions commencèrent, et il serait curieux de comparer la position de quelques-unes avec les dates précises qui nous restent de leur fondation. Pour la nôtre, le premier plan en eût donc été tracé au mois de décembre : ce temps est en effet celui où s'emploient mieux les terrassiers qui creusent la ligne des fondements.
Le plan général offre l'image d'une croix latine dont la traverse est beaucoup plus rapprochée du milieu qu'on ne le fait d'ordinaire. Il présente, hors d'œuvre, une longueur de 96 m. 40 c. sur 38 m. de large '; mais cette dernière mesure ne s'applique qu'à la partie inférieure, du côté des portes occidentales ; car, en descendant vers Test, les murs latéraux se rapprochent, et leurs parois extérieures ne sont plus qu'à une distance de 33 m. 30 c Nous expliquerons bientôt cette différence.
On a quelquefois accusé les artistes du moyen âge de sacrifier les formes extérieures de leurs monuments à la beauté de l'intérieur. Mais n'était-ce pas à l'intérieur que le sentiment chrétien devait surtout dominer, puisque c'est là que l'âme prie, qu'elle se recueille et médite? Toutefois , il faut aussi le reconnaître, l'aspect de ces de-
* Nous nous servons ici des dimensions prises sur le plan dressé par M. Dupré , architecte y membre de la Société des Antiquaires de TOuest, lequel plan est annexé à ce travail, r. pi. I.
hors grandioses , avec leur ornementation comparativement parcimonieuse, ne manque pas absolument d'effet sur le sens intime de Tobservaleur. Ce que le vulgaire n'y voit presque jamais, l'archéologue le reconnaît et l'admire; et encore est-il parfois certain ensemble, ou môme tel détail assez remarquable pour attirer l'attention des connaisseurs de second ordre. Nous allons voir combien ces réflexions s'appliquent au bel édifice qui nous occupe. L'abside manque ici totalement. Les principes d'émancipation que l'art roman venait d'admettre se manifestent dans cette singularité, qui n'est pas sans exemples à cette époque en Angleterre, qu'on trouve assez fréquemment en Normandie et en Saintonge , et qui fut adoptée vers la même époque pour d'autres églises de notre diocèse '. Au lieu donc de ce rond-point gracieux qu'embellissaient à l'envi toutes les fleurs , toutes les moulures d'une sculpture luxuriante, l'œil voit se dresser devant lui un immense chevet dont la surface imposante, divisée en quatre plans superposés , offre une largeur totale de 36 mètres sur une élévation de 49, prise de la base au point extrême du gable qui la couronne (pi. III, oa"). Ces quatre plans se distinguent l'un de l'autre par une hauteur différente qui va toujours pour chacun d'eux en diminuant. Le premier, qui supporte tout le poids des trois autres, n'offre qu'une superficie unie, sans autre ornement qu'une doucine jetée sur toute sa largeur à 2 met.
^ Celles d'Auger , par exemple, entre Saint-Maixent et Champdeniers ( Deux-Sèvres ). C'est une question de savoir si la France aura emprunté cette modification à ses voisins d'outre-Manche /ou si elle la leur aura portée à la suite de sa conquête chez eux.
' Les lettres italiques ainsi marquées renvoient aux lieux cités de la planche correspondante à cette description , et ainsi pour la suite.
du sol (6;. Le second est percé de trois fenêtres plein cintre, encadrant les larges vitraux dans un renfoncement qu'éclaire le lever du soleil (ce). Leurs archivoltes, formées d'un chanfrein fort léger, retombent, excepté celle du milieu, qui descend un peu moins, sur deux colonnettes à chapiteaux feuilles , dont les tailloirs, confondus avec les impostes de ces archivoltes, forment entre ces trois baies un cordon continu qui les relie. De ce cordon au troisième plan, s'élève, de chaque côté de la fenêtre intermédiaire, et à égale distance entre elle et celles qui l'avoisinent, une colonne engagée, trapue, placée là en manière de contrefort , et dont l'apparition interrompt à propos l'austère monotonie de l'ensemble {j). Chacun des deux fûts est couronné d'un chapiteau en feuilles galbées, et a pour piédestal une figure grimaçante qui, à droite, relève ses deux mains vers la colonne pour s'en alléger le poids, et à gauche se sert des siennes pour élargir hideusement sa bouche difforme : double image du mauvais génie errant autour du temple et s'efforçant d'en éloigner les fidèles. Enfin , au-dessus des deux chapiteaux , s'allonge un talus de même largeur, et qui, à une hauteur de 2 mètres à peu près, va expirer dans le mur (eé).
Au troisième plan se développe une arcature courante , divisée en neuf arcades bouchées que séparent des colonnettes fort minces, et déjà gothiques par leur couronnement conique tantôt uni , tantôt varié de crosses et des feuilles recourbées (ff); les cintres de cesarca des, qui affectent une légère retraite dans le mur, reposent sur ces élégants chapiteaux , et sont formés d'un tore uni un peu moins gros que les colonnettes. De ces arcades, au nombre de neuf, il en est trois au milieu desquelles
s'inscrit une baie étroite, allongée, tant soit peu ébrasée. Ces ouvertures, symétriquement placées, occupent le compartiment intermédiaire de l'arcature, et le pénultième de chaque extrémité. On voit que le dessein de rarchitecte a été d'éclairer par elles les voûtes de la nef et celles des latéraux.
Cette troisième partie est confinée par un léger filet arrondi , coupé d'un glyphe], et au-dessus duquel se pose enfin le pignon ou quatrième plan , qui couronne toute l'architecture (gg). Là aussi trois arcades pleines , de même style que celles du plan précédent, ^e partagent le massif; au milieu de chacune d'elles se dresse un ressaut passablement épais (A), dont l'utilité peut être, incontestable comme moyen de solidité, mais dont Teffet disgracieux n'est pas même racheté par les groupes de petites colonnes qui supportent la retombée des arcades. Le fini des chapiteaux , leurs expansions délicates , attestent le soin qu'on a pris d'unir, en terminant, la beauté des détails à celle de l'ensemble. Au reste, ce beau couronnement ne garnit qu'un tiers à peu près de la longueur de la façade, et ses rampants, taillés à triple profil bombé , suivent la pente des combles en la dominant de deu\ mètres au plus. Mais^un autre motif de décoration , aussi pittoresque par sa forme qu'utile par son emploi , accompagne cette façade postérieure : nous voulons parler de ces deux clochetons qui s'élancent un peu au-dessus du pignon même , et le flanquent au nord et au midi (jj). Ce sont deux pyramides octogones ^ dont chaque arête est garnie de crochets ; leur toiture se compose de pierres plates de coupe longitudinale, posées en manière d'imbrication, et dont chacune occupe seule tout l'espace entre les pans qu'elle relie, et diminue ainsi de
largeur à mesure qu'elle se rapproche du faite, que surmonte une étoile policdre. La base de ces pyramides dessine également huit côtés, séparés sur leurs angles par un tore vertical (A). Deux de ces tores descendent perpendiculairement aux deux extrémités du chevet jusqu'à la naissance du troisième plan. C'est pourquoi Tarcature de ce même plan ne se prolonge pas de côté et d'autre jusqu'à l'angle du mur. Quelques baies ouvertes dans deux ou trois des faces du clocheton méridional , et d'autres plus étroites , espacées de haut en bas vers le levant, indiquent l'emploi différent que l'architecte avait assigné à nos petites tourelles. Celle du sud est un véritable clocher, nommé de Sainte- Madeleine parce qu'il est au dessus delà chapelle de ce nom; c'est là que s'ébattait autrefois une modeste cloche dite de Prime , parce qu'on la sonnait pour annoncer cette partie de l'oHice canonial, il faut donc que son escalier intérieur soit éclairé jusqu'au sommet. Mais ce but n'est pas le seul qu'on se soit proposé. Des communications inaperçues du dehors servent aussi à aborder les galeries qui régnent dans le pourtour intérieur de l'église, aussi bien que le dessus des voûtes. Ce dernier usage , commun aux deux cloche- Ions, n'exigeait pas absolument qu'on leur ménageât des jours; c'est pourquoi celui du nord n'a qu'une seule et étroite ouverture, étant suffisamment éclairé d'ailleurs pour sa destination par le peu de lumière qui s'y projette de l'intérieur de l'édifice.
Sur le pan sud-ouest du clocher de Prime, et presque à sa cime, est sculpté un écusson portant deux clefs adossées en sautoir; il se répète au clocher parallèle sur le pan tourné vers le nord-ouest; et lout voisin de ces derniers , en plein nord et en plein sud, on en voit un autre chargé
de trois fleurs de lis posées 2 et 1 , comme aux armes de France. Les deux premiers sont évidemment les armoiries du Chapitre, qui de temps immémorial avait adopté c^tte espèce d'armes parlantes. Leur présence là, et ailleurs où nous les retrouverons encore, n'est-elle pas une preuve de la part considérable qu'a dû prendre le corps des chanoines aux frais de cette somptueuse construction ? Ainsi se trouverait singulièrement réduite la royale générosité de Henri II, dont nous avons déjà suspecté la valeur. Il est vrai que les clefs n'ont pas semblé à de graves antiquaires représenter ici l'action du Chapitre. Mgr de Beauregard ' les attribue à une dame Anne d'Usson , héritière de deux évèques de ce nom, laquelle, ayant été condamnée en celle qualité à faire de grandes réparations qu'avaient négligées son frère et son neveu, aurait fait placer dans les parties du monument réparées à ses frais ses armoiries, qui étaient les mêmes que celles du Chapitre de Poitiers ; car la maison de Clermont-Tonnerre ou de Talard portait aussi de gueules à deux clefs d'argent adossées en sautoir. Mais l'assertion du vénérable prélat fait une remarquable exception à sa sagacité habituelle. La sentence des requêtes du palais qui condamnait MM. d'Usson est du 13 février 1537, l'année même où mourut Louis " , et il n'y est pas question des petits clochers dont nous parlons ici; on y parle seulement de la grosse cloche et du gros clocher, dont les réparations, commencées par Louis , avaient été interrompues par ses héritiers. Ceux ci n'auront donc pu avoir le moindre prétexte d'apposer leurs armes où Mgr de Beauregard a cru les voir. D'ailleurs ces
* Manuscrit , p. 42.
• Grand cartulaire de l^ cathédrale^ t. ii , p , ^^5.
DE POITIERS. Kl
mêmes écussons, chargés des mêmes pièces, se retrouvent dans tout le pourtour extérieur de la catliédrale, dont la construction est certainement antérieure au gouvernement des deux prélats (v. pi .IV); ils figurent dans rintérieur, au-dessus de la porte Saint-Michel; on les voit encore sculptés sur le linteau d'une porte qui communiquait du déambulatoire sud au chœur avant la pose des stalles, c'est-à-dire avant la deuxième moitié du xni* siècle. Il n'y a donc aucune raison plausible d'en illustrer la noble héritière des Clermont-Talard.
Mais comment l'autre écUsson du clocheton nord porterait-il les armes de France? Lequel de nos rois, depuis Charles V ', aurait mérité par des libéralités que sa mémoire s'éternisât avec cette vieille construction? Lequel de nos évoques parait ses armoiries de ces insignes réservés à la maison royale? Comment ces pièces , qui ne paraissent ainsi disposées qu'après 1380, figurent-elles sur un monument élevé dans la seconde moitié du XII* siècle , sans que le plus scrupuleux examen découvre sur cette portion de l'édifice la moindre reprise , le plus léger indice de quelque réparation postérieure? Louis d'Orléans, évêque en 1393, aurait pu porter des fleurs de lis; mais, outre que la couronne nobiliaire qui surmonte ici récusson , et dont les fleurons effacés ne laissent plus apprécier la valeur, ne ressemble pas du tout au chapeau de la prélature, nous ne voyons pas le lambel d'argent qui modifiait l'écu de la branche cadette. C'est donc encore là un mystère fort difficile à percer, et sur lequel il faut renoncer même à des conjectures.
1 C'est sous ce prince que les fleurs de lis dont l'écu de France élait semé furent réduites à trois. F. Velly , adann. 1580.
8« HrSTOIftE DE LA CATHÉDRALE
Tel est ce morceau d'architecture, qui , par sa masse même, vraiment étonnante, semble créé tout d'un jet, et s'être placé là comme la première pierre d'un magnifique monument. L'appareil, composé en général de grand échantillon irrégulier pour tout l'édifice, est ici de même coupe pour le premier étage, et diminue ses proportions à mesure qu'il s'élève davantage. Ce système ne lient pas moins à un calcul de solidité, lequel tendait à faire porter le poids supérieur par des appuis infatigables, qu'au besoin d'alléger la pesanteur des matériaux en proportion de la hauteur où les manœuvres devaient les asseoir. Ce furent les coteaux du Clain et de la Boivre qui fournirent leurs blocs à l'œuvre sainte. Ces belles pierres I comparées à la longue ceinture de rochers qui environne la ville, offrent comme eux un mélange de calcaire et de silex; de toutes parts, dans cette ligne de circonvallation naturelle, on trouve des traces d'anciennes exploitations , et au levant surtout on a dû fouiller, pour en extraire des bancs de pierre , les flancs de Montbernage, où de profondes cavernes sont habitées par de nombreuses familles, heureuses de n'avoir plus qu'une façade à élever devant ces maisons souterraines. La présence du silex dans la matière calcaire se fait remarquer sur toute l'étendue des murailles , et en dépare un peu la netteté; il ne faut pas les confondre cependant, au premier étage du chevet, avec les marques laissées en 1569 par les boulets de Coligny. La planche lll les indique (/); nous aurons occasion d'en parler plus tard.
Au reste, ces belles pierres ne font qu'un parement répété à l'intérieur de l'église, et renfermant un blocage en moellon noyé dans un mortier de sable et de chaux. Elles ont été liées là, comme dans tout l'édifice, par un
cimenl de couleur rosée formé de chaux et de. sable rouge; les couches de ce ciment ont de 20 à 30 millimèt. d'épaisseur » sans aucune superficie saillante, comme on les fais^ au xi"" siècle et qu'on les voit encore à la façade de Sainl-Porchaire. Nous devons exprimer ici le regret que ces murs noircis par le temps, et dont le ciment a pris la teinte extérieure , aient été réparés à diverses reprises sans intelligence et sans goût : de maladroits ouvriers, en se conformant plus ou moins , pour la confection de leur mortier nouveau, à la recette de l'ancien, en ont maussadement rempli toutes les cavités sans lui donner, à l'aide de quelque matière foncée, une teinte homogène qui ne tranchât pas aussi désagréablement sur celte immense surface. Il en coûterait peu d'éviter ces bariolages qui accusent toujoui*s une main inhabile.
Nous avons signalé au pied de ce remarquable chevet les fondements de la cathédrale antérieure , que le nivellement récent de la voie publique a laissés à découvert : ils dépassent de 30 à 40 cent, le niveau perpendiculaire du pignon, et la pierre en est de même nature que celle employée en dernier lieu. La proximité des carrières explique celte persévérance, et peut autoriser à penser que chacune des églises précédentes y avait également puisé ses moyens de construction.
Sur la plupart des pierres qui forment le chevet on remarque des signes variés dont quelques-uns se répètent et que nous retrouverons sur toute la surface tant intérieure qu'extérieure du monument : ce sont des repères donl les architectes se servirent du xii** siècle au xiv*. Nous n'entrerons ici dans aucun détail sur ces signes , dont nous parlerons plus au long dans uu chapitre spécial.
£a résumé, il est très-peu de monuments qui joignent d'aussi vastes proportions à une conservation aussi heureuse. Rien n'a faibli ; l'aplomb est le même qu'il y a sept cents ans, et tant d'années ne semblent être accumulées sur cette masse éternelle que pour en constater l'inébranlable fermeté.