‹ Histoire de la cathédrale de PoitiersChapitre 12 sur 99 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Suite du précédent. — Côtés et croisilloos extérieurs. -^Flancs de Tédifice. —Riche variété de leur statuaire.— Symbolisme et personnification de Satan.

Tous les caractères de l'art roman à sa dernière période se trouvent réunis dans la portion qui vient d'être décrite. Ils se produisent encore sur chaque flanc jusqu'au transept y compris, et, des deux côtés, tout l'espace qui nous sépare encore de la croisée conserve la gravité majestueuse de ce premier aspect. C'est aussi d'une identité de plan qui ne laisse observer aucune différence sensible entre le nord et le midi. De part et d'autre, d'énormes contreforts soutiennent l'élévation des murailles et la portée des voûtes ; ils rampent du sol à la naissance de la toiture (pi. IV), tous divisés en trois étages dont la hauteur est mesurée sur celle qu'on a donnée à chacun des plans du chevet '; car c'est de lui que l'architecte a fait le type de toutes les divisions qui régnent sur les côtés du monument. Ainsi , chaque contrefort présentant à sa

* La planche IV ne reproduit pas ces premiers contreforts, sa perspective ne le permettant pas ; mais elle représente les trois qai se développent sur le flanc septentrional, et qui sont construits sur les mêmes données.

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base une largeur qui varie de 3 à A met. ' sur une profondeur de 2 mèl. 40 cent. , se relie à son voisin par UD cordon en saillie qui rampe de Tun à Tautre, les entoure, et se déroule ainsi sur toute la longueur du plan d'élévation. Mais ces supports diminuent de force à mesure qu'ils s'élèvent; leurs deux premières zones sont marquées par un ressaut en larmier au-dessus duquel elles se rétrécissent, et la troisième se forme d'un dernier rétrécissement couronné, comme tout le reste du mur, par une espèce de corniche en glacis. Cette partie supérieure des contreforts n'est en réalité qu'une tribune dont le vide forme la continuation d'une galerie circulant sur tout le pourtour de l'église, et dont les dalles, creusées en canaux au-dessous de la toiture, portent les eaux pluviales dans les gargouilles qui les déversent entre chaque travée.

Ces gargouilles, qui ne sont pas contemporaines de l'édifice, ont été façonnées assez grossièrement, et ne sont guère que des chéneaux avancés d'un mètre en dehors des murs; mais, à l'exception de deux ou trois que sou-^ tiennent des consoles en encorbellement, elles portent sur des statues dont les postures variées énoncent un faire déjà savant. Les physionomies y sont travaillées aussi avec beaucoup de soin ; on y retrouve l'expression de passions diverses; toutes paraissent singulièrement gênées, et ne soutiennent leur charge qu'à grands efforts. Quelques-unes, dirait-on, se sont résignées, si l'on en juge par le calme de leur figure , où la douleur cependant

' Celte différence peut avoir été calcnlée par celle que présente la baïUeur des murs selon les inégalités du terrain , qui décrit une pente rapide de l'ouest à Test.

n'est pas tout à fait muette; le plus grand nombre témok gne , par d'horribles contorsions , le rude malaise de leur tâche et l'affreuse contrainte qu'il leur faut subir. De tant de personnages, ceux-ci ont revêtu sous la main du sculpteur la longue robe du moine ou la tunique drapée du riche de ce monde; ceux-là, anges rebelles sans doute , effrayés de leur nudité symbolique, couvrent de toute la longueur de leurs ailes un corps que leur révolte a condamné à un martyre éternel. Soyez assuré que sous de telles images vivent de sévères leçons de régularité chrétienne. Le religieux infidèle, la vertu changée en médiocrité, la ferveur devenue lâcheté ou faiblesse, sont des anges tombés; qu'ils se relèvent et ramènent à la perfection évangélique , par de saintes inspirations , ceux que leurs mauvais exemples en ont détournés!...

Tous les contreforts, dans celte partie postérieure du monument , et quelques-uns des ailes du transept , dont nous allons parler, sont garnis à leur sommet d'une colonne engagée, semblable à celles naguère signalées au troisième plan du chevet. Leurs chapiteaux se garnissent de feuilles sans caractères précis, et, je crois, sans analogue dans la nature , mais sveltes et bien dessinées. Sous leur base reC/Ommencent de plus belle les contorsions , les grimaces , les airs tantôt effarés , tantôt mystiques de gens placés là malgré eux, et qui s'y lassent dans mille attitudes à faire peur. Nous ne traitons pas ici de la signification allégorique de ces figures j mais il est utile de constater qu'on voit ces créations grimaçantes surtout en dehors des églises. Dans l'intérieur, où nous les verrons figurer aussi , elles remplissent les mêmes fonctions : c'est toujours un emploi subalterne, une position humiliante qu'on leur a donnés, et si nous les y

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voyons souvent mêlées à des lètes gracieuses , à des lypes de beauté vraiment supérieure, c'est un contraste qu'on a voulu ménager au spectateur^ et dont , par ce type même, il est averti de saisir la pensée. Au contraire, dans rornementalion extérieure vous rencontrez à peine quelques rares personnifications de l'humanité ou de la nature angélique déchue, sans que leurs traits soient frappés d'une remarquable difformité. De celles-là quelques-unes , en petit nombre , ont aussi dans l'attitude quelque chose de paisible qui laisse percer l'intention du tailleur d'images. Des anges orgueilleux, quelques-uns furent moins coupables peut-être; le Dieu qui vengea sa toute-puissance méconnue Jeur devait une moindre somme de maux ; ou bien ce sont les bons anges euxmêmes, clair-semés autour de Thabitation sainte, et se mêlant aux mauvaises puissances de l'air, comme dit saint Paul % pour attirer le chrétien que celles-ci trahissent et détournent. C'est la traduction sur pierre de cette vérité trop bien reconnue, que les éléments du mal l'emportent , pour la plupart des .hommes , sur le sentiment de la vertu.

Au nord et au sud, les deux contreforts qui s'étendent du chevet au transept sont séparés par des intervalles inégaux qui varient de 8 à 10 met. : cette différence, à peine sensible, ne chagrine point le regard. Une fenêtre géminée s'ouvre dans chacune de ces travées; elle s'arrondit en plein cintre, n'a point de profondeur, et s'encadre, pour tout ornement, de deux tores en retraite et d'une modeste archivolte en biseau. Mais déjà nous

» Piincipcm polcslalis aeris hujus , spirilus qui nuiic operaUir in tilios difQdcnliaî. — Ephes, , ^ 1 ^ 2.

allons voir poindre le slyle si différent du xiii« siècle. Entre le second contrefort et le retour d'équerre formé par les bras de la croix, une baie ogivale épanouit audessus de ses deux compartiments une petite rosace poly lobée; un meneau central s'élance en colonnetle légère jusqu'à la naissance des deux petites ogives qui couronnent les jours, et se reproduit à droite et à gauche pour recevoir les retombées de ces mêmes ogives sur des chapiteaux délicatement chargés de feuilles galbées. Une reprise faite dans le mur, et du côté nord un reste d'archivolte romane d'une ressemblance absolue avec celles qui la précèdent (pi. IV, a), dénotent certainement que cette fenêtre en a remplacé une autre qui dut régner là avant elle. Reste à savoir comment le slyle tout gothique se fourvoie entre des éléments si peu en harmonie avec lui. Peut-être un défaut de construction ou de solidité dans la baie, conforme d'abord au plan suivi jusque-là , aura-t-il déterminé à la refaire, et cela déjà à une époque où la révolution architecturale était accomplie. Mais le besoin de symétriser n'aura pas seul imposé à la fenêtre correspondante cette sorte de parallélisme que nous lui voyons. L'inspection du mur où elle est pratiquée présente la même reprise et atteste qu'une même cause aura amené ce double effet. Quoi qu'il soit, cette étrangeté n'est pas la seule que nous puissions citer dans cette partie de l'église; au xii® siècle le xiv* et le xv* ont ajoutéleurssuperfétations,enremplacementd'annexesqui jusqu'alors n'avaient étésans doute que provisoires. Lorsqu'à cette dernière époque l'édifice eut été achevé, on songea à lui donner une sacristie; le Chapitre dut avoir aus.Ni une sallede réunion : do laces hors-d'œuvrequi s'appuient, au nord , sur les flancs de la basilique {h) , y étalent soil

leurs arcades aiguës, soit leurs fenêtres à croisillons , fort rarement adaptées alors aux monuments religieux; de là cette grande baie ogivale garnie de compartiments quadrilobés qu'a dû précéder, dans le plan primitif, une fenêtre géminée, que l'appentis du toit qui s'y accole coupe en diagonale disgracieuse , et que surmonte un frontoQ aigu à rampants unis » couronné d'un modeste acrotère; de là enfin ces contreforts prismatiques embrassant les angles des constructions, et grimpant, par des amortissements successifs, jusqu'au talus qui les termine.

De telles adjonctions nuisent singulièrement à la perspective , et l'on doit regretter que leur nécessité indispensable ait forcé de rompre, par un tel moyen, l'unité de plan et la régularité savante des lignes. Que dire, à plus forte raison, de ces autres appendices qui n'ont rien de monumental , et qui , en se déroulant sur les côtés d'une église, quelquefois même jusque sur une partie de sa façade^ nuisent essentiellement à Teffet d'ensemble ou la privent de ses détails les plus intéressants? Au moins faudrait-il ne pas sacrifier à des besoins secondaires et mesquins les souvenirs historiques empreints sur les murs par les âges qui les élevèrent.-. Les dates certaines sont chose assez importante et assez rare pour les monuments de ce genre, et l'on s'afflige amèrement qu'en 1840 , quand on adossa au mur occidental de la salle du Chapitre une prolongation des bâtiments qui l'emprisonnaient déjà, on ait lestement dressé l'appentis du toit nouveau de manière à affacer deux écussons, sans respect pour les deux illustres personnages dont ils consacraient la mémoire. C'étaient d'un côté la bande et les meiiettes de Simon de Cramaud, notre pieux et célèbre cardinal;

de l'autre, les coquilles et les molelles d'Hugues de Combarely son successeur; c'étaient donc des titres à la reconnaissance , car la cathédrale doit au premier l'établissement de sa psalette ' , au second la continuation de ce bâtiment. De ces bienfaits nulle autre pièce authentique n'existait plus que ce double cachet, qu*on devait croire aussi durable que l'édifice; et ces pièces ontdisparu, et les chanoines pourraient siéger un jour dans leur salle c^pitulaire sans avoir su le nom de ceux qui leur léguèrent cet abri.

L'art des réparateurs modernes a-t-il été plus heureux dans ces indignes tuyaux de fer-blanc rattachés par des bottes de même fabrique à chaque gargouille, et rampant du haut en bas des murs pour leur épargner le service? A-t-on bien fait de les peindre en gris pour qu'ils tranchent d'autant plus sur la teinte noirâtre des pierres séculaires? Pour tous ceux qui n'ont point participé à ces œuvres vilaines, ce sont des questions résolues, et il est dommage qu'à une certaine époque on ait confié leur solution au génie d'un ferblantier et d'un barbouilleur. . Encore si nous n'avions pas d'autres méfaits à dire!... mais n'anticipons point, et d'ailleiirs nous pouvons espérer qu'on fera mieux désormais. En 1 845 , la cathédrale, par suite d'une mesure municipale qui ne pouvait la regarder, fut menacée de perdre ses gargouilles, qu'on aurait volontiers remplacées par des tuyaux de fonte descendant jusqu'au sol de la rue, et qui relèvent si majestueusement les flancs des casernes, fabriques et maisons bourgeoises des quartiers voisins. Le ministre des

* Voir la biographie qnc nous avons donnée de ce prélat , Mém. de la Soldes Aniiq, delVuesl, ^840, p. 205.

cultes en fut averti ; il en donna avis à l'autorité ecclésiastique, et la commission archéologique diocésaine, adoptant unanimement les sages observations du ministre , renvoya le projet à qui voudrait l'employer ailleurs '.

Avant d'arriver aux deux ailes du transept, nous trouvons deux portes latérales s'ouvrant parallèlement au sud cl au septentrion. Toutes deux ne s'abordent que moyennant une montée de 5 ou 6 marches rendues nécessaires par la différence du niveau entre la rue et le pavé du leniplc. C'est là d'ailleurs l'unique rapprochement qui leur œnvîenne, étant de forme et de style très-dissemblables. La première, en effet , de 1 met. 90 c. de largeur sur 3 m. 45 c. de haut, décrit un arc en tiers-point, composé de plusieurs voussures, où des tores minces et effilés, mêlés à des baguettes prismatiques, retombent sur des colonnettes qui ne sont autre chose que ces mômes tores décorés d'un chapiteau en feuilles de vigne , et retombant jusqu'à un piédestal polièdre. C'est le style ogival tertiaire , assignant à cette baie une époque bien plus récente que le reste de celte partie du monument. L'analogie qu'on lui remarque avec la porte de la sacristie, que nous examinerons plus tard, ne laisse pas douter qu'elle n'ait été ouverte comme celte dernière, ou du moins agrandie après la construction achevée des murs latéraux. Le nom de porte des Cloîtres , qu'elle a gardé longtemps, indique bien une communication avec les dépendances du dehors. Au xv* siècle , le domaine de la cathédrale devait s'étendre encore au delà de l'étroite

^ Procès-verbaux de la commissioo archéologique du diocèse de Poitiers , séance du 4 9 déc . 4 845.

enceinte qui le borne aujourd'hui de ce côté; l'entrée du cimetière et de quelques autres dépendances eût toute seule réclamé un passage facile, et c'est à quelque raison de ce genre que le plan général aura dû cette modification. Au reste, cette porte a été passablement mutilée, et lu badigeon qui empâte ses détails n'est pas la moindre injure qu'elle ait dû supporter.

La porte parallèle du côté sud est toute romane. Son couronnement est le plein cintre dans sa plus grande pureté. Les demi-cercles concentriques qui en décorent le sommet se déroulent en boudins engagés dans ^ne suite de bandeaux qui les séparent. Au-dessus se courbe une archivolte en biseau, garnie d'une suite de feuilles d'un très-mince relief; le tout vient expirer sur deux impostes ornés de feuilles entablées qui se prolongent de côté et d'autre , et deviennent comme une espèce d'architrave sous les deux colonnes qui flanquent la porte. Ces colonnes, d'une belle exécution, s'intercalent dans les retraits correspondant aux bandeaux supérieurs; elles ont une circonférence de 50 cent. ; leurs corbeilles sont couvertes de longues et étroites feuilles bien découpées, mais tirées d'une flore fantastique; leurs bases, portées sur un socle, rentrent avec elles dans l'épaisseur des tableaux. Cette porte , connue dans le vieux titre sous le, nom de Sainte-Croix, est dite de VÉvéché depuis que le palais épiscopal a été établi dans une portion de l'ancienne abbaye; moins large que la précédente, elle n'a d'ouverture que 1 met. 40 cent, sur 3 met. 80 cent. Un appentis la protège contre les pluies auxquelles l'expose son orientation, et l'on remarque sous le chevron horizontal qui en supporte le faîte trois corbeaux dont les moulures, en rappelant les xr et

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XII* siècles, attestent à la fois que la porte appartient au plan primitif, et que le hors-d'œuvre est aussi une conception du même architecte. Ce fut une heureuse idée, à laquelle ces ornements ont dû la conservation de leur caractère , plein d'une belle sévérité comme tout le reste.

Non loin de cette porte, à l'extérieur de l'édifice, et adossé au mur méridional, on voit un réduit d'assez mauvaise apparence , bas , amorti en double bâtière , et dont on se demande, au premier aspect, la raison d'exister. C'est le puits de Saint-Pierre, où doivent se puiser les eaux destinées au besoin de l'église, et dont la pureté est sauvegardée par la fermeture continuelle de cet appendice qui le couvre. Pendant les orages de notre première révolution, quelques voisins s'étaient emparés de clefs, dont ils usaient à volonté. En 1804, la fabrique fit changer les gardes de la serrure, et céda à quelques personnes sûres , moyennant une redevance annuelle , un droit de puisage qui subsiste encore pour la plupart '.

Maintenant examinons les deux croisillons. Ils s'avancent hors du plan général de 12 met. 40 cent, en largeur, sur une profondeur de 17 mètres (a). Ces deux mesures conviennent exactement à l'un et à l'autre, et la plus minutieuse recherche n'y découvrira pas la moindre différence, tant les épures en furent traitées avec soin et fidèlement exécutées. Semblables au chevet principal, œs deux ailes représentent encore tout ce qu'avait de rude et de noble à la fois l'architecture née de l'art romain et des modifications que lui imposa le génie des races germaniques. Leur face terminale est percée à sa

1 Registre de fabrique , 2 nov. 4805.

seconde zone d'une fenêire géminée (c); un pigeon la surmonle (d) , au milieu duquel une autre baie étroite, longue, ébrasée, chargée d'une archivolte creusée en gorge, et que soutiennent deux tètes humaines, donne du jour aux voûtes, et reproduit identiquement celle qui reçut au levant les mêmes détails et le même emploi. Deux énormes contreforts d'inégales proportions s'élèvent le long de chaque angle, qu'ils enserrent sur deux faces à la fois (/y); au sud, ils conservent, à leur extrémité supérieure, leur forme habituelle, la tourelle carrée ou tribune; au nord, ils sont recouverts d'une petite toiture à deux pans inégaux, et fort disgracîeusement percés d'un ou deux trous plus ou moins carrés , en manière de fenêtres , ou de jours étroits superposés dans les angles, et dont on n'aperçoit l'utilité qu'en supposant, avec raison, dans l'intérieur de ces deux massifs un escalier par lequel on gagne les voûtes qui régnent sur les croisillons. Enfin des deux côtés ils se multiplient et se renforcent eux-mêmes de contreforts plus petits établis dans leurs angles intérieurs , pour résister sur ce point à la poussée plus redoutable des combles. Les mêmes colonnes trapues semblent encore ici accrochées au sommet des contreforts pour les seconder de leur protection. Elles sont encore assises sur ces lamentables victimes de la justice divine, toujours dociles au caprice de l'imagier, et se répètentquelquefois ici jusque dans le chapiteau, dont elles font l'étrange corbeille. L'un de ces chapiteaux a pris la forme d^une chimère à tête humaine; ses grandes ailes se replient sur son dos; deux serpents lui rongent les seins : déplorable laideur du péché qui, personnifié dans celui qui s'en fait l'esclave , trouve dans ses affections même un supplice toujours renaissant. C'est le Promé-

Ihée du chrisUdnisme. Ces grotesques supports font cependant place deux ou trois fois à des anges au regard joyeux , jouant de la viole, ou du buccin , ou de la harpe, cl invitant les âmes au festin de l'Agneau par les charmes de la musique sacrée.

La fénestration générale de ces deux ailes est copiée sur celle qui les précède depuis le chevet, c'est-à-dire qu'on y a gardé la gémination des baies réunies par un trumeau , le plein cintre . les tores d'encadrement , les archivolles à double moulure unie, les larmiers en talus à la naissance du vitrage (gi); on ne s'est écarté de celte imitation stricte que pour l'unique face orientale, qui, dans chaque croisée, est éclairée d'une seule fenêtre à lancette, sans meneaux, placée dans un renfoncement , et qu'on a ornée, dans le croisillon sud, de deux colonnetles en retrait fort élégantes. Ce changement de style est ici remarquable. 11 n'y estpas admis par surprise; ce n'est point l'effet d'une modification ichnographique, comme nous en avons vu , et il se trouve isolé , avec ses formes nouvelles , entre les anciennes portions déjà faites sous l'inspiration du roman fleuri et d'autres portions revêtues de formes identiques. Il faut donc y apercevoir une reprise, comme nous en verrons d'autres dans les basr("yôtés , et due peut-être à une interruption de l'édifice, sinon à cette hésitation qui , dans tous les arts, indique le passage d'une ère à une autre. C'est un essai presque imperceptible; mais il nous dit hautement que cette partie du monument, encore du xii* siècle, a été touchée par les mêmes mains qui, un peu plus tard, nous ont peut-être donné les belles nervures du xiii*. N'oublions pas de mentionner les modillons qui régnent

sur chaque face des croisées , et forment une curieuse

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ceinture sous leur entablement supérieur. La présence de ces moulures n'est pas moins que l'ogive lancéolée caractéristique d'une époque , et si on ne les >x)it plus en usage dès le milieu du xiii® siècle, où elles disparaissent avec les corniches, ce qui est vrai en général, et surtout dans notre province, il faut en conclure que l'objet de nos observations est antérieur à cette date. Leur faire se ressent néanmoins d'une habileté qui .se montre en effet plus digne d'éloges à mesure qu'on se rapproche du beau temps de l'architecture gothique. Rangés par huitou neuf sous l'entablement de chacune des quatre faces qu'ils décorent (une au nord, une au sud et deux à l'ouest), leur étude n'est pas plus indifférente au symboliste que celle des autres motifs semés çà et là sous les colonnes ou les déversoirs Ce genre d'ornementation a donc le double mérite d'atténuer la sécheresse monotone de ces appareils froidement alignés, et de parler puissamment à l'intelligence de l'archéologue.

Voyez en effet comme nous retrouvons dans celte réunion de types originaux l'intention arrêtée de condamner au service de l'Église triomphante son ennemi acharné, et toutes les mauvaises passions qu'il enfante. C'est la figure de cet ennemi de Dieu qui se reproduit avec une étonnante variété de physionomies , toutes plus conformes les unes que les autres à l'esprit que nous lui reconnaissons. Dans chaque série, remarquez si le chef de file n'est pas Satan en personne , reconnaissable tant à ses monstrueuses grimaces qu'à ses cornes tantôt dressées de chaque côté du front , tantôt rabattues et recourbées en arrière. Maintes fois il se répète sous mille traits divers , et toujours il y conserve cette farouche laideur qui ne le fait ressembler qu'à lui-même. Souvent son

masque seul nous dévoile les impressions de son âme clernelleraenl réprouvée. Mais voici son buste, horrible objet de souffrance , s'élevant de l'enfer, dont les flammes onduleuses dévorent sa poitrine, et s'y sentant repousse par ces pierres formidables qui chargent sa tète. Le voici un peu plus loin couronné, et d'une figure assez tranquille ; mais un calme apparent dissimule mal sa nature , car ses deux ailes de mauvais ange enveloppent imparfaitement son corps de reptile. Là, oiseau féroce attaché à sa proie , il suce le sang d'un lion , et le monstre a terrassé la force même; ici, sous Une forme qu'il affectionne depuis la chute de la race humaine, serpent cruel que des ailes transportent rapidement vers toutes les âmes à perdre, il tourmente un malheureux dont la tête atteste les passions brutales, car elle ressemble à celle d'un crapaud; ou bien, horrible dragon , vous le voyez tourner sa rage sur lui-même^ et il mord sa queue pour se soustraire un peu à l'immobilité qui le cloue. L'affreux génie disparaît-il ; a-i-il cessé de jeter au monde ses indignes moqueries ou ses convulsives douleurs : sa pensée n'en est pas moins là; il revivra dans ses adeptes, et voilà qu'une longue série de figures diverses vous rendra tout ce qu'il a dans l'âme , tout ce qu'il voudrait semer dans la vôtre, chrétien; tout ce dont vous devez vous garder. Au milieu de figures funestes où vous lisez la haine, la colère, la feinte douceur, la vengeance, le désespoir, apparaît tout à coup une tête de femme, image de la beauté placide, mais dont les perfides attraits sont plus à craindre souvent que la dégoûtante franchise du vice. El que font tout près de là ce loup à la mine cruelle, également nuisible aux pasteurs et aux troupeaux; ce bouc avec ses instincts de luxure; ce chat gourmand ,

hypocrite, personnification de l'égoïste et du voleur? Lucifer, quand il n'est plus là en personne, peul-il avoir de plus dignes représentants? et le ciseau qui s'efforça de dévoiler la marche de l'esprit ténébreux dans le monde moral pouvait-il lui faire une légende qui représentât mieux ses pensées et son action? Enfin sommes-nous sûrs que Dante et Mil ton ne sont pas venus s'inspirer, pour les horribles beautés de leurs poëmes, au pied de ces murs de nos églises, où d'autres génies avant eux avaient écrit les mêmes histoires?

A traversées scènes émouvantes gisent quelques sujets d'un caractère bien différent. Nous voyons, courbé sous la charge de son supplice, l'air effaré, le premier criminel, Caïn, armé encore de sa massue fratricide; puis ce berger, la tète vêtue du capuce , la houlette à la main , subissant aussi la peine commune, et vivaat là pour l'instruction et Texemple des pasteurs trop peu soucieux de leur charge. Mais, ensuite d'une demi-douzaine d'autres monstres aussi peu séduisants, voyez dormir profondément, lui septième, sous une petite console, un bon petit homme vêtu de sa longue robe, la tête doucement appuyée sur sa main droite. Est-ce le sommeil du juste attendant le réveil de réternelle aurore, et placé là, par une consolante opposition, tout près d'une porte de l'église? Ne serait-ce pas aussi la somnolence de l'indifférence et de la tiédeur? En attendant qu'on le décide, poursuivons notre course vers la période nouvelle qui va réclamer notre attention.

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