CHAPITRE IV
Cotés EXT£fii£i)BS nobd et sud. — Nouveaux caractères de la transition. — Perle Saint-Michel. — Sculptures do la Salutation angélique. — L'Adoration des mages. —La Visitation. — Les mages devant Hérode. — Hérode consulte les scribes. — Les mages gagnent Bethléem. — Massacre des Innocents.— Fuite en Egypte. -~ Caractère gothique d'une partie de ce travail. — Teinte rosée des pierres. — Raison d'une telle ornementation à cette porto. — Fénestralion du plan septentrional. —Sculptures symboliques. —Contreforts; symbolisme de leurs ornements.
Le roman tertiaire a dominé jusqu'ici; désormais, sans disparaître entièrement, il va s'effacer de beaucoup devant Tornementation du style ogival. Nous allons le voir continuer sa marche pesante jusqu'à la façade flanquée de ses deux tours moitié carrées, moitié polygones; former toute la partie inférieure de la vaste enceinte , et se couronner, à la naissance des combles, de moulures plus légères et plus dégagées. La féneslration change aussi totalement de système. On comprend , au premier aperçu , que plusieurs siècles ont passé par là , mais que le xii^ n'a pas cessé d'y avoir son influence caractéristique dans cette ceinture murale qui se prolonge encore jusqu'aux tours, sur un espace de 32 à 33 mètres.
Aussitôt qu'on a dépassé le transept nord, on voit, entre les deux premiers contreforts qui le suivent, une porte connue sous le nom de Saint-Michel , parce que le clergé de cette ancienne paroisse , aujourd'hui détruite, laquelle dépendait du Chapitre, et dont un hebdomadier était toujours curé , y faisait ses entrées quand il venait en procession à la cathédrale \ C'est un des plus
* Grand cariuL de la caihéd. , t. v, p. 460.
jolis détails de notre monument. Malheureusement la main du Si^ulpteur l'a privée, on se demande pourquoi , des enjolivements de ses voussures et du sujet biblique qui eût rempli son tympan. Toute cette partie supérieure, inutilement protégée d'un appentis dont rien ne démontre l'origine contemporaine, n'a été que tracée et dégrossie, aussi bien que l'archivolte qui s'arrondit au-dessus. L'ouverture, large de 2 mètres 80 centimètres, et haute de 4, s'encadre d'une rangée de trois colonnes minces et légères, à base attique, avec second tore épanoui, n'ayant pas plus de 33 centimètres de fût en dehors des retraites où elles s'engagent. Elles reposent sur un soubassement continu qui s'élève inégalement de 80 à 85 centimètres au-dessus du sol. Un tel ensemble n'est pas dépourvu d'une certaine élégance; mais rien n'approche, sous ce rapport, des chapiteaux et des scènes qui s'y déploient. On dirait que l'architecte, regrettant la parcimonie de son ornementation précédente, s'est plu à nous en dédommager par la profusion de ses images. Il a même cherché un moyen de les prodiguer jusque dans l'emploi des abaques, qu'on voit ici, par un exemple peu commun dans le Poitou, chargés sans interruption d'une sorte de sujets purement historiques. Observons cependant que cette gloire n'est pas commune aux deux côtés. Les abaques de la droite ont partagé le sort du tympan et des cintres supérieurs ; ils semblent encore défier une main hardie qui donne, si elle l'ose, un pendant à ces gracieuses compositions.
A droite donc vous voyez la Salutation angélique. (Plianche V.) L'archange est en présence de Marie ; la Vierge tient d'une main le livre traditionnel , où sans doute elle méditait les prophéties sans croire encore qu'en elle de-
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\ail s'accomplir la plus grande '. Après cctle première scène, arrive brusquement PAdoration des mages (b). Des trois princes venus de l'Orient, le premier fléchit le genoux devant FEnfant-Dieu que soutient entre ses mains Tauguste Mère, assise et couronnée, car elle sera reine désormais; il fait son offrande; il a la couronne en tête, comme ses deux compagnons ^ qui attendent leur tour placés debout derrière lui , et se montrant les parfums mystérieux dont ils vont enrichir la Sainte Famille. Le dernier personnage de ce tableau est saint Joseph; debout également, il appuie sa tète dans sa main droite, et son air méditatif montre assez qu'il réfléchit sur ce qui se passe. C'est l'homme dont le christianisme devait faire le modèle de la vie cachée et intérieure, occupe du saint dépôt que le ciel lui avait conûé , et montrant, à sa pose^ qu'il n'a d'autre pensée que celle de Dieu \ Ce groupe est suivi d'un troisième qui représente la visite de la sainte Vierge à sa cousine (c). Les deux saintes s'accueillent; c'est le moment où Elisabeth s'écrie : « Vous êtes bénie entre toutes les femmes; » oii Marie va entonner le sublime cantique de ses prophétiques actions de grâces \ On comprend tout d'abord que ce dernier tableau aurait dû naturellement être placé le second, comme il l'est dans l'ordre historique; mais, comme le premier, il ne se compose que de deux personnages , et Tartisle aura sans doute voulu symétriser les dispositions de son œuvre , en plaçant au milieu de deux sujets plus simples celui qui demandait le plus de développement. Un goût plus
' Tiré de saint Luc, c. ^.
' F, saint MaUhieu, c. n.
* Saint Lur,c. I.
sûr n'aurait pas sacrifié peut-être à celte raison d'ouvrier l'inflexible chronologie des faits; mais aussi qu'importait la science à de telles gens qui la mettaient bien au-dessous de la foi? L'essentiel , n'était-ce pas d'exposer là le souvenir de nos mystères? Ce tort, si c'en est un, serait d'ailleurs bien racheté parle mérite d'une grande naïveté, attribut le plus ordinaire des arts du dessin au moyen âge. Pour la sciencedes poses, pour l'agencementdes draperies, la délicatesse des formes, et surtout pour la perspective, on sait qu'il n'y en faut pas encore chercher ; aussi n'avonsnous rien à louer sous ces divers rapports. Néanmoins c'est beaucoup mieux qu'on n'avait fait jusque-là; déjà la statuaire se dégage, on le sent bien , des entraves de son enfance, et ces trois scènes, détachées sur un fond garni d'arbres feuilles dont les troncs serpentent assez gracieusement dans les vides de la pierre, ont quelque chose d'agréable et d'attachant. Les personnages tiennent ici , à peu près , toute la hauteur des chapiteaux , et n'ont pas moins de 35 centimètres.
Bien différents par le style et l'ordonnance générale , s'offrent à nos regards les cinq tableaux du côté gauche. Ils sont empruntés au deuxième chapitre de saint Matthieu, et devaient apprendre au peuple les circonstances intéressantes qui suivirent ou précédèrent celles que nous venons de voir. C'est ici que toute l'épaisseur des tailloirs est garnie de ce que nous pourrions appeler les trois premiers actes d'un mystère qui en a cinq. Hérode a fait venir les mages , qui se tiennent debout en sa présence {d). Assis sur un trône dont l'escabeau est orné de feuilles en guirlande, comme la petite corniche qui sépare les chapiteaux de leurs tailloirs, le prince les interroge sur le temps auquel l'étoile leur était apparue, leur recora-
maiide de l'informer do Tenfanl et de le lui faire connaître, 9fio d'aller luirmême l'adorer. L'hypocrisie de ces parole^ commeiit se reconnatlrait-elle , sinon par quelque symbole qui se traduise nettement? Or voici notre traducteur ordinaire , celui avec qui nous avons pu nous familiariser dans ses fréquentes apparitions. Derrière le prinœ , et entièrement caché par lui , le diable s'efforce d'arriver à son oreille en grimpant sur les bords du trône; cela, disent maintes histoires^ lui arrive quelquefois. --^ Il lui touche légèrement la tète (le la main , ou plutôt de la patte droite, car c*en est bien une; des cornes proéminentes surmontent sa figure malicieuse et décharnée ; ses ailes étendues , son pied gauche suspendu, dénotent un empressement mêlé de cîrconspeclion. On dirait qu'il se hâte, et qu'il a peur de venir trop lard. Tout cela est d'une finesse d'intention qui mérite d'être renntarquée. Celte façon de personnifier les inspirations du mal était employée chez les Grecs, qui chargeaient volontiers les épaules des hérétiques ou des persécuteurs d'un certain nombre de diables leur soufflant de méchantes inlenti<H)S. C'est ainsi que le Guide de la peiraure, ouvrage byzantin dont on retrouve beaucoup de préceptes appliqués à notre œuvre poitevine , veut que Nestorius soit peint, au concile d'Éphèse, chargé de démons juchés sur ses épaules (p. 349). — A Notre- Dame de Paris, nous avons vu avec intérêt un Hérode qui , au pourtour extérieur du chœur , du côté nord , porte aussi sur ses épaules et à ses oreilles une troupe de démons qui semblent jaloux de le pousser au mal. Celle scène a beaucoup d'analogie avec la nôtre. — Judas est aussi parfois représenté avec le mauvais génie sur son
épaule '. N'oublions pas de mentionner œs trois hommes> serviteurs laissés à la garde des chevaux , au costume simple, contrastant avec l'ampleur et la richesse des costumes de leurs maîtres. Deux d'entre eux, aujourd'hui sans tête et presque méconnaissables, comme leurs bêtes de somme, se sont placés au dehors, sous un arbre à vaste feuillage , et semblent avoir tenu quelque intéressante, conversation. Le troisième, debout, enclavé dans une porte qui ne le laisse voir qu'aux trois quarts, conserve là une position quelque peu équivoque; on dirait un indiscret se dédommageant, par une certaine attention peu louable, des impatiences que lui cause la longueur de l'audience royale.
Maintenant voici notre tyran en comité secret {e), il trône encore , et, inquiet du grand événement dont Jérusalem est troublée , il demande où doit naître le Christ. Assis devant lui, un prince des prêtres, vêtu de la longue robe à larges plis , marque de sa dignité, explique le passage du prophète Miohée prédisant le Christ 700 ans avant sa naissance. Près de celui-ci, un scribe, d'une tenue moins élégante, tient ouvert le texte sacré; et satan, qui serait fâché de manquer l'occasion, se montre encore, mais cette fois d'une façon plus respectueuse, et appuyant doucement sur l'épaule gauche de Sa Majesté un porte-voix à l'aide duquel il souffle à son oreille l'ordre barbare d'un massacre. Peut-être ici se demanderait-on, comme tout à l'heure, pourquoi la série historique des faits se trouve intervertie dans ce tableau, qui déroule une scène évidemment antérieure à la précédente.
* Annales archéologiques , 1. 1 , p. 2H .
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Serail-ce un oubli du inaitre qu'il .lurail voulu réparer après coup , ne fût-ce que pour ne pas perdre l'exéculion pleine d'originalité d'une partie de son plan ? C'est mieux que cela sans doute, et nous avons bien la suite originelle de ses idées. Après avoir peint l'action principale, notre ciseleur poitevin l'aura voulu élucider d'autant plus par Texposilion de circonstances secondaires; semblable à un historien qui ^ à la suite d'une narration longue et animée, revient sur quelques fails antérieurs pour mieux expliquer la cause du fait principal.
Mais les rois de l'Orient ont pris congé du tétrarque. Tous trois s'acheminent sur leurs montures vers la bourgade devenue à jamais illustre (/*). Ils pressent le pas; leurs gestent indiquent qu'ils ont hâte de s'enfuir, et font deviner qu'ils se dispenseront du retour sollicité par Hérode. Deux personnages à pied, placés à la suite du dernier d'entre eux, semblent , par l'action de leurs bras élevés , ou s'extasier devant Tétoile supposée au-dessus de leur tête , ou accompagner les pieux voyageurs de leurs acclamations et de leurs vœux (y). Telle est l'ornementation des abaques.
Nous descendons maintenant aux corbeilles qu'ils couronnent, si tant est que l'on puisse appeler ainsi des chapiteaux auxquels on peut à bon droit en disputer la forme. Des groupes nombreux en couvrent la surface. Les Sages, après leur visite à la crèche de Bethléem , ont regagné l'Arabie; l' Enfant-Dieu a disparu. Hérode, furieux d'avoir été trompé par les uns, et ne sachant comment se défaire de l'autre , va obéir à cette politique criminelle , dernière raison des tyrans. De ce trône où l'instigateur de tous les forfaits règne avec lui , il transmet à ses satellites les ordres cruels que lui dicte Tesprit de mensonge, toujours assidu à lui souffler un rôle , toujours
placé à sa suite comme une ombre qui ne le quitte pas (/()• Ces ordres sanguinaires s'accomplissent. Les bourreaux égorgent mères et enfants (j). Le désordre est partout, tandis qu'en dehors de la ville , dont la limite est exprimée par une porte ouverte , la sainte famille, avertie par une céleste vision, s'achemine déjà vers l'exil {k). La Vierge- Mère, assise sur la docile monture de l'étable, tient avec amour entre ses bras l'auteur persécuté du salut des hommes. Saint Joseph les précède , appuyant sur son épaule la hache du charpentier, innocent attribut de ses humbles occupations; il tourne en marchant ses regards dévoués vers ces êtres chéris et vénérés dont il est le guide. L'auguste caravane est suivie d'un personnage chargé d'un fardeau , et peu reconnaissable , car il est privé de tête comme plusieurs autres, mais qui sans doute est un serviteur, peut-être un de ces simples et pieux bergers venus naguère des premiers à la voix des anges.
Il est impossible que ce second travail soit de la même main que le premier; nous le croyons même d'une autre époque. La roideurdu style, le défaut de mouvement, l'épaisseur des formes , ont accusé d'abord le \iv siècle, quoique dans sa période de progrès; mais, en dernier lieu, combien les poses sont plus variées , l'expression générale plus sûre, l'allure plus naturelle, les groupes mieux disposés ! Il y a certainement là des petites statues dont serait jaloux un sculpteur de notre temps, etqui pourraient servir de modèle pour la mollesse des draperies, la vérité de l'action et la délicatesse des figures. Les proportions sont bien observées , et le Massacre des Innocents montre surtout que Timagicr a bien senti et bifen entendu son sujet. Les plus petites parties, creuses oiïi saillantes, révèlent de l'intelligence et du talent. C'est là une œuvre
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(lu xiir siècle. L'ornementation de ce portail, à peine comraencée par une main qui n'avail pu l'achever, aura inspiré à quelque autre le désir de la parfaire; dernier venu, mais profilant des leçons d'une école meilleure, il aura su empreindre sa manière de la vie nouvelle que l'art gothique rendait à l'iconographie : c'est de quoi Ton resie convaincu après avoir observé la noblesse de ce style, et particulièrement rélancement de la taille humaine, d'abord si trapue et si lourde, devenue ici plus naturelle , plus svelte , déjà tendant à cette élévation hors démesure qu'elle allait bientôt avoir, et qu'on reprocherait au système ogival, si l'on ne savait que cette forme était pour lui l'expression d'une idée symbolique.
Une teinte rosée répandue sur toute celle ornementation, mais particulièrement sur la portion de gauche que nous venons de décrire, fait croire d'abord qu'elle pouvait avoir reçu, à certaine époque déjà reculée, une colorialion dont on a bien ailleurs des exemples; mais un examen plus attentif en dissuade bientôt, et ce n'est là qu'un phénomène peu rare , dû à l'action de l'air atmosphérique sur le calcaire. L'appareil des murs environnants, qui certes n'auraient pas été peints , en fournit la preuve, et sur plusieurs points de l'intérieur, notamment dans le bras gauche de la croix, mais surtout dans les combles, nous avons pu observer des parpaings qui , dégagés du badigeon étendu sur les autres , présentent celte même teinte dans une parfaite conformité avec celle du dehors. 11 est possible que ces pierres, une fois taillées, soient denaeurées longtemps exposées à l'atmosphère , soit avant d'être placées , soit après l'avoir été , lorsque , les voûtes n'étant pas encore faites , l'édifice a pu rester quelque temps à découvert.
U n'est d'ailleurs personne d expérimenté qui n'ait
fjO HISTOIRE DE LA CATHÉDRALE
remarqué la teinte vigoureuse , le Ion chaud et tout arlislique de nos monuments du Poitou, C'est un genre de décoration naturelle qu'ils doivent à la composition de leur pierre, à leur âge, et dont le nord et le mkK de la France n'offrent pas des exemples aussi généraux.
Des documents que nous citeroim attestent que cette baie fut d'abord la porte d'IiOBfieor par laquelle on entra de ce côté dans l'enceinte de l'église. On devait s'en servir à ce titre pendant toute la période que durèrent les travaux des trois nefs , et que la cathédrale dut être restreinte à l'espace réservé pour le chœur. Le public se répandait alors dans les bas-côtés qui entourent les stalles y tout le reste se trouvant encombré de pierres et de matériaux. Mais l'œuvre ayant avancé rapidement, comme on peut l'induire d'une comparaison attentive entre ces sculptures du xiii' siècle et les voûtes, dont le caractère accuse la même époque , on aura cessé d'attacher la même importance à cette porte septentrionale, dès qu'il a été possible d'introduire la foule par les trois grandes portes de la façade , et l'ornementation de la première s'est vue dès lors négligée , puis abandonnée entièrement.
Au-dessus de cette porte, dont le plan d'ensemble est tout romano-byzantin y règne une fenêtre ogivale à large ouverture, et embrassant presque tout l'intervalle des deux contreforts (pi. IV, A). Un meneau divise ses jours, qui s*amortissent en deux arcs pointus surmontés par un œil-de-bœuf sans nervures. Un tore qui n'a guère plus de 20 cent, de circonférence suit le pourtour extérieur du cadre; il se change en colonneltes depuis la naissance de l'ogive, où deux chapiteaux feuilles le couronnent, jusqu'à l'appui qui reçoit leurs bases. Le tout est fermé d'une archivolte en biseau garnie de feuilles d'ache entabléos, et dont les trois points extrêmes sont enjolivés
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(l'une intéressante petite statuette. Celle du haut est un vrai portrait de Satan, peint , dirail-on, d'après nature , se décomposant le visage, type natif de la laideur personnifiée. Il étend ses ailes à demi , et se fait moins remarquer par la modestie de ses vêlements que par cette nudité absolue et choquante , qui représente si fidèlement sa hideuse pauvreté spirituelle. Au bas, de chaque côté , un petit homme assis, tenu là sans doute malgré lui, et faisant avec le précédent une espèce de purgatoire , semble assez bien fait à la résignation et décidé à prendre patience jusqu'à la fm.
Cette fenêtre, en se rapprochant vers la gauche du dernier contrefort du transept, laisse à sa droite un mètre de plein entre elle et le contrefort suivant (t). Une telle singularité passerait d'abord pour une maladresse (le l'architecte, si Ton ne s'apercevait pas bientôt, en visitant l'intérieur, qu'on a sacrifié à sa régularité , en effet bien plus importante, celle du dehors, dont l'absence ne choque d'ailleurs un peu qu'un observateur attentif. On devine à ses formes générales que cette baie a dû être faite avant 1250, l'œil-de-bœuf ayant été remplacé, après cette époque, par les rosaces, dont nous aurons bientôt des spécimens.
fiCS trois contreforts suivants se ressentent également des inspirations de l'ère gothique. Elevés d'abord a\ec l'enceinte qu'ils soutiennent, et jusqu'à la hauteur de sa dernière zone, d'après le plan primordial , ils commencent ici à se décorer d'une corniche garnie d'une suite de crochets. Cette corniche sépare le troisième étage des tribunes terminales, court le long de leurs flancs, se prolonge sur toute l'étendue des murs, et ne s'arrête qu'au point où ils expirent devant les tours qui circonscrivent
la façade (k). Les tribunes carrées méiiagées aiindessus lie chaque pilier reçoivent aussi ^ à partir des croisillons, un caractère à part Leurs angles antérieurs se trouvent façonnés en triangles aigus et ornés de gros filets perpendiculaires qui feraient penser au xV" siècle^ si la forM^ prismatique y était mieux déterminée. Tous sont chargés de récusson du Chapitre, qui persévère ainsi jusqu'à la dernière époque de Fédifice à y graver la preuve de son incessante coopération. Aux deux angles extérieurs de chaque contrefort , et dans les coins où ils sont soudés à la muraille, le cordon horizontal qui les enveloppe interrompt ces crochets pour donner place à quelques figures grotesques dont il est bon de constater l'existence. Voici , par exemple, des hiboux d'une si parfaite exécution, qu'à leur mine et à leur plumage, on peut craindre la jalousie de leurs frères vivants du clocher voisin; souvenir du roi pénitent et des gémissements de sa solitude (psaume ci, 7); puis, dispersés à leurs postes inamovibles, de Sérieux personnages accroupis , les uns regardant le ciel , d'autres tendant le dos, accablés d'une gène que leurs grimaces attestent; quelques autres affectant une posture qui supposerait des fonctions peu convenables en un tel endroit, si nous ne savions que la naïve philosophie de nos aïeux croyait pouvoir, en quelques circon stances, écrire tout ce qu'elle voulait empêcher.
Les trots fenêtres qui garnissent les intervalles de ces derniers contreforts présentent , dans un curieux rapprochement, toutes les transformations que Part gothique a fait subir aux baies de ce genre. L'une, géminée et à lancette , est coupée d'un large trumeau que décore, en manière de chapiteau , une guirlande de lierre; c'est encore du xii^ siècle (/), La suivante, du xiii% est une
grande ogive à courbe évasée, qui en renferme deux autres dontla courbe, en pointe h peine sensible, se bifurque sous une rosace polylobée : chacun des deux compartiments, que sépare un tore à chapiteau , est couronné d'un qjpiadrilobeévidé(m). Mais lexiv siècle est surtout représenté par la dernière baie dans toute la splendeur de son slyle rayonnant (n). Sous une ogive principale se dessinent deux autres arcades de même forme, qui se partagent encore en six compartiments séparés par de légères colonnettes. Chaque tôle d^ogive a trois rosaces posées une et deux , dans lesquelles rayonnent des segments de cercle et des lobes multipliés avec un luxe qui fait la coquetterie de cet^e époque. La rose supérieure a pour ramifications des rayons formés de petites colonnes que réunissent des trilobés de fort petite étendue. L'archivolte jetée sur ce bel ensemble est garnie d'une guirlande de chardons , symbole de la mortification chrétienne, et ses deux extrémités reposent sur deux malicieuses petites figures de singes, hérétiques moqueurs , •riant en face des choses divines , et forcés , comme tant d'autres mauvais esprits qui les entourent, d'assister aux triomphes de la foi. Chaque travée est presque entièrement envahie par ces baies, qui deviennent pour l'observateur, en même temps qu'un ornement remarquable , autant de jalons plantés sur la route parœurue ici par les trois plus beaux siècles de l'architecture chrétienne.
Enfin tout cet ensemble est surmonté d'une balustrade M^urs quadrilobés, interrompue par chaque tète de contrefort, et courant de l'un à l'autre pour les relier (o). Ce genre d'ornement, né avec le style ogival , est là beaucoup moins élégant qu'on ne devrait s'y attendre, en pré sence des merveilleuses fenêtres qui régnent au-dessous
de lui. Mais aussi il faut se souvenir que l'une d'elles, œllede la troisième travée , a été refaite, comme l'indique une membrure d'archivolte antérieure restée dans le mur. Il est donc probable que la balustrade aura précédé ces ouvertures, dont la plus moderne, par quelque raison aujourd'hui ignorée, n'a pu être faite que longtemps après.
Les caractères que nous venons de retracer sont communs pour la plupart, aux deux côtés extérieurs de l'église; cependant le côté sud diffère assez de celui du nord pour laisser apercevoir une antériorité de construction. Les contreforts sont de même coupe ; les baies se ressemblent tantôt par la gravité de leurs formes et tantôt par l'agrément de certains détails; mais on n'aperçoit ici ni corniche chargée de gracieuses volutes , ni balustrade découpée en qualre-feuilles, ni armoiries canoniales autant répétées , ni cette richesse de travail que nous avons observée dans l'ornementation septentrionale des ouvertures. Une porte parallèlement opposée à celle de Saint -Michel , et désignée sous le nom de porte Saint-Jean^ parce qu'elle s'ouvre sur la petite rue de ce nom , par laquelle on se rendait au baptistère , nV)iTre ici de remarquable , au milieu de sa triple voussure semicirculaire dénuée de toute sculpture, et de ses chapiteaux restés bruts comme elle , qu'une clef en pendentif d'un effet assez hardi , simplement épannelée , et qui prouve de reste, contre l'opinion souvent émise, qu'on peut remonter au delà du xv* siècle pour trouver ce caprice de stéréotomie. La fenêtre qui la domine est géminée et à lancette; les deux suivantes qui se succèdent vers Touest ne sont ni aussi élégantes ni aussi larges que les âem qui^y correspondejit ; leurs meneaux, leurs piçds-droils,
leurs lores et autres moulures, accusent encore le XIII* siècle , et tout fait croire que celle époque a vu terminer ce côté. La sévérité qu'on semble y avoir affectée tient sans doute au moins d'importance qu'on pouvait mettre à quelques embellissements sur ce point restreint parles bâtiments adjacents. Au nord, au contraire, où l'œil trouvait d'autant plus facilement une perspective que l'édifice y était , depuis longtemps alors, dégagé de tout encombrement, on a dû tenir davantage à satisfaire le regard. Les pans extérieurs (nord et sud) des deux tours, que nous allons examiner , se ressentent eux-mêmes de cette pensée. Néanmoins il faut bien accorder aus&i, dans l'appréciation de celte différence, quelque chose aux exigences architecloniques des deux époques, et il serait possible qu'on eût cédé également, 6Q prodiguant plus ou moins l'ornementation^ au goût dominant du siècle où les travaux se continuaient.
En considérant , de côté et d'autre , combien les murs et leurs contreforts se ressemblent jusqu'à leur deuxième étage, soit pour la forme générale, soit pour les rares moulures dont ils se parent, on est conduit à C€tle induction, que cette première portion de Tédifice a été complétée avant la fin de la périoda romane, et cela depuis le chevet jusqu'à la façade occidentale. Puis, aux variations que subissent les idées premières de l'architecte parvenu à la hauteur des fenêtres , aux tâtonnements qui le trahissent, aux traits bien reccMinaissables des âges divers où l'art s'est fait des règles nouvelles, on devine que des intervalles plus ou moins longs sont vmus incontestablement arrêter l'ardeur des maîtres de l'œuvré. C'est peut-être à quoi nous devons attribuer ces reprises que nous avons signalées dans quelques fenê-
1res entre la lêle du monument et le transept septentrional, et d'autres encore qui se remarquent un peu plus loin , tant de ce même côté qu'au midi. Maintes fois une baie commencée, n'ayant encore qu'un de ses tableaux , aura été brusquement interrompue; quand on a pu la reprendre , bien longtemps après , la forme de ses détails n'était plus la même : alors, pour se conformer aux nouvelles données, on a délaissé ce pan inachevé pour reconstruire entièrement la baie dans un goût qui avait bien son genre de séduction. C'est là l'histoire du plus grand nombre de nos plus beaux édifices , où l'unité du style s'est trouvée compromise dans la diversité de leurs époques. Mais, quelque inconvénient qu'y puissent trouver certains antiquaires, nous avouons franchement n'être pas choqué de voir ainsi le plein cintre marié à l'ogive, et l'austère architecture des premiers temps s'allier aux brillantes combinaisons de la dernière période du moyen âge.