‹ Histoire de la cathédrale de PoitiersChapitre 14 sur 99 · CH4PITRE V · texte numérisé non relu

CH4PITRE V

Les deux toubs» — Raison mystique de la sculpture chrétienne. — Caractères généraux de notre façade. - Style des tours; raisons de leurs proporïion» différentes. — Époques successives de leur construction.

Nous avons vu dans celte longue série de figures diaboliques répandues sur les flancs de l'édifice sacré, et dans les autres allégories qui s'y déroulent, combien le génie de nos architectes s'était plu à jeter autour d'eux les grandes idées morales qui sont le fondement du christianisme. Mais autant ces parties latérales d'un mo-

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numeiit religieux étaient sobres d'ornementation, autant s'en montraient prodigues les deux extrémités , celle de l'orient quand , au lieu d'un chevet comme notre cathédrale, elle présentait une ou plusieurs absides chargées de riches moulures et de magnifiques entre-colonnements; et celles du couchant, où l'entrée du lieu saint étalait, dans les mille ressources d'un luxe inimitable, des scènes de sculptures diverses, leçons vivantes où se reproduisaient les plus mémorables pages de nos livres saints. C'était une autre manière de symboliser le dogme, et il semble que les populations abordaient le sanctuaire avec plus de recueillement et de confiance, quand elles avaient pu contempler sur le seuil les grandes promesses de la vie future, ou les combats et les victoires de leurs bienheureux prolecteurs. Ici la sévérité de l'époque a réfusé au chevet les gracieusetés semées à pleines mains sur tant d'absides circulaires.; mais les siècles suivants en ont amplement dédommagé la façade. Tout d'abord elle présente un ensemble plein d'harmonie, où se captive le regard, et, malgré les conditions de beauté irréprochable qui lui manquent, conditions d'ailleurs si rarement accordées , on sent qu'il y a là quelque chose d'artistique et de séduisant dont l'impression s'augmente pour l'observateur à mesure qu'il étudie et qu'il analyse.

C'est, comme presque pour tous les grands édifices de ce genre, une façade Irinitaire, rappelant par les trois portes qui introduisent les peuples dans l'église ces trois adorables Personnes au nom desquelles ils reçurent le litre à leur introduction dans la vraie foi. Deux contreforts s'élèvent entre la porte intermédiaire et les deux autres. Puis, flanquant ces dernières et limitant de côté et d'autre ce large développement de vingt-neuf mètres ,

us HISTOIRE DE LA CATHEDRALE

deux tours se dressent au-dessus des combles jusqu'à trente-quatre mètres du sol , et, complétant cette belle ordonnance» averlissent l'homme d'élever ses pensées vers le ciel.

Ces deux tours, composées de quatre étages, sont quadrangulaires jusqu'à la naissance du dernier^ qui affecte la forme octogone. Toutes deux saillissent sur la façade; mais leur relief n'y a pas une égale profondeur, car celle du nord n'excède l'alignement horizontal que de trois mètres sur une largeur de sept à huit; celle du sud, au contraire, est profonde de six al large de dix. Cette différence, qui se reproduit en proportions relatives jusque dans l'épaisseur des murs^ lient à la destination de chaque tour, la première n'étant faite que pour les cloches de peu d'importance, et la seconde ayant toujours recelé avec les plus fortes le bourdon , de poids et de dimensions beaucoup plus considérables. Celle-ci avait naguère encore une zone de plus , surmontée d'une coupole dont la démolition très-regrettable a laissé à son sommet des traces barbares de la main administrative qui la découronna. Ainsi la tour de droite, qui n'a plus que trente-quatre mètres, surpassait de quatre ou cinq celle de gauche, qui n'en a jamais eu plus de trente-deux. Nous ne rechercherons pas à cette inégalité des raisons de dépendance hiérarchique à l'égard de la métropole : ces raisons, malgré certaines assertions souvent répétées, n'ont jamais sérieusement existé.

Une remarque digne d'intérêt naît tout d'abord de l'examen de ces deux appendices : on reconnaît dans leurs quatre étages la louche distincte des quatre dernières époques de Tarchitecture religieuse. C'est ainsi que, de la base à la seconde zone, la surface des murs

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conserve cette austérité de fortnes avec lesquelles nous nous sommes familiarisés jusqu'ici (PI. lY, c). L'appareil^ dont les dimensioDS^ et jusqu^aux assises rnème^ se raocordeut parfaitemeot ai la perspective des côtés de Pédifice ; les fenêtres^ longues, étroites^ lancéolées, d'un profmd élH^asem^nt intérieur , lequel se répète a(i de-hors^ quoique moins creux; leur abal-^JQur en pente ass(» pronodcée, leur archivolte formée simplement d'un triple rang de boudins terminés en im poste > tout indique le \iv siècle et les premières années du suivant, et établit encore formellement que dès l'origine Tenceinte tout entière fut continuée et terminée sur un plan unique et invariable. M. Mérimée n'avait pas considéré ce fait importante quand il s'est persuadé ' qu'en élevant les tours m xv" iiècley on avait voulu corri^r un défaut du plan primitif.

Quoi qu'il en soit, le xiii'' siècle se montre, dans le couronnement de ce premier étage , formé d'une suite de feuilles galbées qui lui sert de corniche (p). Cette époque est également celle de l'étage suivant , où une arcature à lancettes , soutenue par des colonnelles à bases épa^ ûonies, s'accompagne de chapiteaux qu'enveloppent des crochets, des feuilles ou des branchages variés (9). — I^a troisième zone répète cette arcature, mais plus élancée (r), comme elle-même; car c'est une des habiletés de l'architecte d'avoir distribué ses étages en hauteurs inégales qui s'allongent plus au centre qu'à la base et au sommet. Mais ici les colonnettes se groupent par trois, dont l'intermédiaire est plus grosse; les deux autres s*engagentdans un retrait. Leur base, toujours épanouie,

* Notes d'un voyage dans VOuest de la Fraiœe.

repose sur un socle carré, espèce de chanfrein orné de deux ou trois moulures horizontales; leur astragale est rond ; leur chapiteau polygone se pare de fleurs ea guirlandes, ou de lierres et de vignes sauvages; Tarcature se dessine en ogive obtuse recouverte d'un pinacle dont les deux rampes sont garnies d'expansions végétales que domino un pédicule panaché.

Des quatre angles de la tour , et à la hauteur de cette dernière arcature , surgit un clocheton octogone (»), pyramide imbriquéç dont les huit arêtes se parent à sa naissance d'une suite d'intéressantes figures de quadrupèdes plus ou moins civilisés, mais toutes fort significMives, chien, chat, lion et autres, gravement acculés et contemplant, dans l'expression de sentiments divers , la cité qui se développe sous leurs yeux. Au-dessus de leur tête, des crochets repliés s'échelonnent jusqu'au sommet du clocheton, où quelques autres se rangent en cercle gracieux pour lui former une couronne végétale. On voit que les XIV* et XV® siècles se sont peints dans tous ces caractères , qui se reproduisent assez fidèlement, comme ceux des zones inférieures, Sur la tour méridionale, mais non sans quelques variations de détail. On remarque, par exemple, que les deux ogives qui bornent de droite et de gauche la face occidentale sont doublées d'une seconde ogive trilobée; que celles tenant la même place sur le côté qui se développe vis-à-vis la tour du nord sont également enjolivées, l'une de ce même trilobé, l'autre d'un meneau servant de retombée centrale à deux ogives plus petites , dont la droite est ornée de contrelobes, et la gauche saillante sur le massif du mur, qui ne laisse ouverte que la moitié de la baie, et rentre dans la donnée commune des arcs polylobés • une rose garnie

d'un trèfle cymatiforme couronne le toit; puis les autres arcades se forraentde quatre tores superposés en retraite , et se terminent en ogive surbaissée. —- Les clochetons ne ressemblent pas non plus à ceux que nous venons de décrire. Également octogones, ils partent aussi de la troisième zone et surmontent la quatrième; mais ils se composent de huit colonnes séparées par un jour fort étroit et réunies par des arcades en plein cintre surbaissé, ayant pour chapiteaux tantôt de petites guirlandes délicatement fouillées, ou des crochets copiés sur les mille modèles que nous avons déjà observés , et tantôt des animaux d'une pose assez naturelle. Ces quatre clochetons méridionaux sont une œuvre toute modernisée ,* dont la pointe conique, enveloppée d'une lame de zinc, est d'autant plus disgracieuse qu'elle soutient mal la comparaison avec ses parallèles de la tour opposée. Presque^ntièrèment abattus avec la coupole qui succomba en 1809, ils furent rétablis sur le même plan en 1836, sous la direction de M. Moutier, architecte du département de la Vienne, dans l'espoir qu'une flèche viendrait bientôt donner au monument toute la physionomie qu'on lui avaitsans doute promise dès le principe. Nous craignons qu'on attende encore plusieurs années ce perfectionnement, et nous serions loin de le regretter, si Ton devait se restreindre pour lui dans une pensée étroite et indigne de la première église du Poitou.

Mais arrivons à notre quatrième étage. Au sud, c'est tout simplement un massif à huit pans, sans aucune décoration quelconque, si ce n'est les carrés symétriques imposés aux pierres rembrunies par le ciment rouge des habiles rejoinloyeuts du xix" siècle, et le toit à pavillon qui surmonte la plate-forme. Au nord, l'œuvre finit plus

dignement > et son dernier jet est digne du reste* Sur chacun des huit flancs légèrement inclina»^ s'ouvre une large baie semi^rculaire, dont les ébrasements se décorent dégorges profondes et de profils très-saillants^ qui suivent tous les contours de Touverture , et l'encadrent enfin dans un amortissement en accolade. Entre chacune de ces baies > et couvrant les arêtes du polygone , s'élève un léger piiiacle chargé de ses petits clochetons, de ses bourgeons et erochels, et de toute Tornementation somptueuse d'une époque qui présageait le luxe bien autrement exclusif de la renaissance. De ces fenêtres , trois sont bouchées , et deux d'entre elles doivent cette disposition aux clochetons qui, partant de l'étage inférieur, s'élèvent devant leur cadre et masquent presque entièrement leur ouverture. Ouelques gargouilles t toujours prêtes à vomir de la pluie, se penchent sur le parvis pour déverser loin des murs celle que reçoit la plateforme. Enfin , comme diadème qui ne pouvait manquer à une telle composition, une élégante balustrade se déroule en festons flamboyants au-dessus de cette riche ornementation, et prête son appui au touriste curieux de suivre du regard les sinuosités de nos vieilles rues, ou les riantes et fécondes vallées qu'arrosent paisiblement les eaux modestes du Glain.

On remarque dans l'angle intérieur de la tour septentrionale, qui forme l'équerre avec la façade, une petite colonne du seconde étage qui , après avoir reçu la retombée de son arcade ogivale, s'arrête brusquement auf milieu de sa hauteur, et y prend pour cariatide ilû homme que l'artiste a condamné à ramper sous elle en la soutenant de ses reins plies , et s'appuyant de ses deux mains sur le mur même de la tour. Cette originalité n'a

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été jetée dans ce coin que pour servir un caprice artistique^ et fait preuve , comme quelques autres qui Tavoisinent, d'un véritable talent de sculpteur.

Dans ce même angle, une saillie d'un mètre et demi de large s'élève , divisée en deux biais par une arête centrale et perpendiculaire , de la naissance du deuxième étage au milieu de la troisième zone. Là elle se continue en surface droite jusqu'à la quatrième , oîi elle est percée de deux petites baies carrées entourées d'un chambranle fort épais qui , au lieu de border leur allège , se retire de côté et d'autre, comme des impostes à la retombée d'une archivolte. C'est encore un pressentiment de la renaissance. Un clocheton à quatre pans inégaux, garni sur ses rampants de crosses végétales, surmonte ce hors-d*œuvre, qui laisse deviner un escalier. C'est de là en effet qu'on pénètre sur la plate-forme par des degrés intérieurs que ce petit pavillon abrite contre les eaux du ciel.

Cette tour du nord ne fut finie qu'un certain temps après l'autre. Au xvi* siècle, on la désignait sous le nom de la Tour-Neuve^ comme on le voit dans le procès-verbal des dommages que lui infligèrent les huguenots '. Audessous de la galerie terminale , et sur celle de ses huit faces qui s'élève directement vers le nord, on voit d'ailleurs un Indice certain de son époque : c'est l'écusson de Jean de la Trimouille, archevêque d' A uch, nommé administrateur de l'évêché de Poitiers après la mort de Pierre d'Amboise. Du côté opposé de la baie en accolade , dont il occupe le pendentif de gauche, on voit un autre écu surmonté d'une crosse : c'est celui de Pierre d'Amboise, *vêque, qui siégea de 1481 à 1505. — Le clocher était fenc fini vers cette époque.

' D. Fonlcneau , t. ii , p. 455.

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