CHAPITRE VI
Façade. — Première zone; symbolisme de son ornementation. — Rapprochement chronologique. — Caractères du xiii" siècle, — du xiv*. — TTrisle empreinte des guérites civiles. — Déplorable négligence de notre époque- — Porte centrale. —Ornementation de la seconde zone. — Tympans et voussures. — Gargouilles et cariatides symboliques. —Leçons morales de ces sculptures. — Le Jugement dernier. —Conséquences historiques de ces œuvres sculptées-
— Leur philosophie. — Fausse interprétation de. quelques archéologues.-^ Mérite général de cettecomposition. — Poésie de ses détails. — Agiographi© de la voussure centrale. — Attributs des saints: — ceux de TAncien Testament, — ceux de l'Église. — Un évéque du xiV siècle. — Un saint Joseph-
— Admirable variété des expressions. — Danger des restaurations sur les œuvres de ce genre.
C'est protégés par ces deux appuis qu'apparaissent les trois portails correspondant aux trois nefs de l'édifice. Chaque baie est quadrilatère, et pratiquée dans un ébrasement de 3 met. 50 .cent, pour celles de droite et de gauche, et de 4 met. pour celle du milieu. L'ouverture de cette dernière est de 4 met. 52 cent, de large sur 4 met. 92 cent, de haut; enfin, les deux petites ont en largeur 1 met. de moins à peu près. Aucune des trois n'a jamais eu de trumeau. Dans toute la -profondeur des ébrasements se déroule une arcature en ogives trilobées, que soutiennent des groupes de trois petites colonnes à corbeilles infundibuliformes , garnies de lierre, de vigne et de crochets, à bases attiques mêlées de mauvaises restaurations modernes^ et reposant sur un socle de 20 cent, de hauteur. ( K. le frontispice , aaaa,) Cette décoration se prolonge, en sortant des ébrasements, sur les deux avant-corps qui séparent la porte centrale de ses deux annexes, et ainsi elle développe l'élégante série de ses trente-deux panneaux sur toute l'étendue inférieure de
DE POITIERS. Vin
la façade^ en ^'élevant jusqu'à 2 met. du soi, où elle se couronne d'une corniche très-simple. Ses ogives varient de forme, s'amortissant toutes en arc aigu , et tantôt décrivant aussi le plein cintre. Leurs triangles curvilignes sont remplis de sujets divers que le temps n'a guère plus endommagés que la main des hommes, et dont les restes n'offrent plus que des énigmes sculptées (b). Néanmoins on distingue encore assez bien , parmi d*au- 1res motifs mieux conservés, des mascarons , des têtes de mort , des bustes de moines encapuchonnés , des oiseaux, isolés ou réunis , buvant au vase mystique ou affectant des postures variées , des loups , des sangliers , des feuilles de figuier, des branches de lierre, de chêne; toutes choses dont la signification est évidente. Au reste , les panneaux de cette arcature ne paraissent pas avoir été jamais remplis par des statues; on n'y découvre aucun indice des auréoles ou nimbes qui ordinairement étaient sculptés sur le fond. Mais ce qui frappe surtout l'observateur, c'est la ressemblance qui existe entre cette arcature et les stalles du chœur, œuvre due aux soins d'un de nos évêques du xii^ siècle : d'où nous pouvons tirer côlteconséquence, contre certains adversaires de Farchéo-. •ogie, qu'ils n'ont jamais étudiée, que l'on peut très- bien voir sur un mur l'âge d'un monument dont il fait partie ; car ici les preuves écrites manquent absolument pour celte portion de notre façade; mais , en la voyant si exactement conforme, pour le plan et les détails , aux stalles dont nous savons précisément l'époque, n'en devons-nous pas conclure que les statues et l'arcature remontent également à la première moitié du xiii* siècle, et que probablement le même artiste en a donné les dessins ? Au rest« , nos pensées sur cette date se fortifieront
encore de ce que nous dirons sur les signes lapidaires.
Au-dessus du chanfrein à cavet qui domine cette première parure, on voit se développer une autre suite de colonnettes monocylindriques (cccc). Leurs bases , formées d'un tore épais légèrementépanoui^ reposentsur unsocleà trois faces ; leurs chapiteaux à tailloirs polygones s'enjolivent des mêmes feuillages que les prteédents , et supportent une série non interrompue de dais élégamment découpés à jour, et qui , au fini de leurs détails, aux nervures qui divisent la conque légèrement sentie de leur voûte, à leurs petits clochetons garnis d'ogives trilobées, nous semblent une gracieuse expression du xiv* siècle. La plupart des colonnilles sont refaites depuis peu; les débris de celles qui les avaient "précédées ont guidé nos ouvriers modernes , et Timitation n'a pas toujours assez bien réussi. Mais ce qu'on n'a pu nous rendre surtout, ce sont les réseaux fragiles de nos dais , martelés à plaisir par les hordes protestantes de 1562; les statues de nos saints abritées sous ces chefs-d'œuvre, et brisées par la main des nouveaux iconoclastes; les peintures, dont les dernières traces s'aperçoivent encore, et dont l'arcature inférieure conserve des restes plus sensibles. Tous ces efforts de l'art ont disparu , et n'ont presque laissé à leur place que des ruines déplorables. Encore si l'on avait toujours respecté ce qui nous reste ! Mais combien a-t-il fallu de réclamations réitérées contre une foule de dégradations journalières ! N'est-ce pas chose étrange qu'on venge un réverbère brisé par une main malveillante, et qu'on permette d'insulter une église et d'effacer ainsi peu à peu ses merveilleuses beautés ?
La grande porte a ses minces tableaux ornés , près du tympan, comme les deux portes latérales , de deux petites
slatuetles délicatement sculptées {ddd) et flanquées^ dans un angle rentrant, de oolonnettes superposées, dont deux appartiennent à l'arcature inférieure, et deux à celle qui la domine. Leur style les rattache parfaitement à celles qui les accompagnent; un peu lourd d'abord, il leur donne tout le caractère de la premièœ arcature , dont elles sont contemporaines ; puis , dans la seconde , il les revêt d'une forme plus svelte , garnit leurs chapiteaux de légers feuillages , et couronne les pieds-droits qui les accostent d'un mascaron dont les traits se confondent bizarrement avec des feuilles larges et galbées, tel qu'en avait fait déjà le xii* siècle , et qu'on en voit aux cathédrales de Cologne et de Paris (eé). Cette porte centrale est séparée des deux autres par un massif de 3 à 4 met., s*élevant à angle droit jusqu'à la hauteur de la première corniche des deux tours. Là s'élancent de chaque côté , sur la même perpendiculaire , un contrefort derrière lequel la façade se retire d'un mètre (//). Ce double support est on parfaite harmonie d'aspect général avec tous ceux qui flanquent les murs latéraux ; il n'en diffère que par son iatérieur, évidé pour un escalier en hélice qu'indiquent de rares lunettes percées à distam^^s inégales sur ses flancs; comme eux, il se partage en cinq étages divisés par 4es larmiers en biseau , ou par la corniphe à crochets qui s'harmonise avec celles des tours. Leur quatrième étage se ^red'une arcature pleine, en ogive trilobée, et fort aiguë à droitQ^ où les compartiments sont au nombre de quatre et assez étroits gg) ; à gauche on n'en trouve que deux, naisse plus large dimension. Enfin le plan supérieur, de niveau avec les combles, est une tribune percée d'un jour arrondi et quadrilobé, qu'acoompagne sur ses quatre côtés «û tutre jour percé en triangle curviligne. Ces deux tri-
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buncs soiît renouvelées depuis quinze ans : il s'en faut que ce soit dans le style qu'elles avaient d'abord .
On voit , par ce que nous avons indiqué du reculement de la façade en arrière des contreforts , que les trois portails proprement dits y font saillie avec tout l'ensemble de leurs décorations. Cette décoration se compose, pour chacun d'eux,d'un tympan ogival orné d'un bas-relief au-dessus duquel se courbent quatre voussures en retraite garnies de statuettes; puis vient une archivolte de quintefeuilles ou de vigne vierge, et, pour couronnement, un pignon massif percé d'un cercle quadrilobé, sous lequel s'écartent deux autres plus petits contournés en trilobés (AA/i). Dans les pignons des portes de droite et de gauche, ces mêmes cercles sont pleins et seulement indiqués par les tores qui les dessinent. Les galbes des pignons se hérissent de crochets mutilés en grande partie; leur sommet étale un acrotère de facture moderne, œuvre imitée du xv" siècle, et qu'on a installée bravement sur une porte du xiv% à la place occupée jadis par une statuette dont celle delà porte centrale aurait dû inspirer bien mieux la reproduction (i). Celle-là même n'a pas été épargnée; on lui a collé naguère une tète plus ou moins heureuse, et ce qui probablement devait être ou saint Pierre avec son front chauve et caractéristique /ou un évangéliste avec son phylactère, est devenu une figurine insignifiante et quelque chose qui n'a plus de nom. — Les extrémités inférieures de nos six rampants viennent aboutir à une gargouille qui s'élance du mur, dans lequel elle est à demi engagée, sous la forme parfaitement rendue qui d'un homme, qui d'un lion, qui d'un dragon ailé, ou d'autres symboles malheureusement brisés ou disparus (j). Sous chacune de ces créatures fantastiques, dont Thorri-
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ble gueule, aujourd'hui inutile, versait dans le parvis les torrents du ciel , une curieuse cariatide attire l'attention. Des six qu'on y avait engagées , trois seulement se conservent encore bien : c'est, d'un côté, un homme accroupi vêtu d'une longue robe, et dilatant singulièrement sa bouchede ses dix doigts, image favorite de la laideur morale, souvent reproduite à cette époque; de l'autre côté , au-dessous du dragon, un personnage dont les traits peu intéressants trahissent l'origine diabolique est aux prises avec un mortel médiocrement satisfait , ce semble , de la violence qu'il éprouve. Le corps de celui-ci penché en arrière, ses cheveux hérissés , ses brasroidis contre son oppresseur, Teffroi de son visage, expriment une lutte terrible non moins de l'âme que du corps. C'est l'action incessante du monstre ailé , dramatisée et proposée aux regards des assemblées diverses qui devaient se tenir devant cette imposante façade. Non loin de là se repose, sous un monstre à large gueule, un homme assis , à longue robe, à chevelure relevée en triple étage avec assez de soin : je le soupçonne un peu d'être chanoine de la cathédrale, faisant assez bonne mine à ceux qui visitent le saint lieu et viennent unir leurs voix au chœur de ses frères.
Mais ces détails pleins de vie et dépensée, que sont-ils auprès de ceux qui , tout d'abord , attirent les regards du touriste et de l'antiquaire ? Voici s'ouvrir le livre mystérieux toujours déroulé , depuis le xi* siècle , sur la façade des grandes basiliques. Imbus d'une foi vive et zélée , nos pères voulaient que, dès son approche, le temple rappelât au fidèle , même par son ornementation extérieure, les grandes images de ses fins dernières , et au milieu de ces mystiques allégories , de ces mille symboles qui varient l'expression des vérités évangéliques , ils
^30 niSTOIRE DE LA CATHÉDRALE
aimaient à représenter les sévères leçons de l'avenir . De là ces tableaux du Jugement universel , que nous trouvons partout > et qui firent une sorte d'irruption dans la Sculpture chrétienne dès que la statuaire, d'abord aussi timide que grossière, se fut hasardée à essayer des scènes compliquées. Les progrès étonnants que fit notre architecture dans un espace de deux siècles ne se manifesta pas moins par l'iconographie que par la coupe élégante des baies , les heureuses innovations des plans généraux et la recherche de leur décoration. Le Poitou ne resta pas en arrière de ce progrès, et ses belles églises brillent surtout par des façades remarquables : telles celles d'Airvault, de Civray, de Saint- Hilaire de Melle, de Notre- Dame de Poitiers, et de bien d'autres. Mais ces différentes expressions de l'art poitevin n'étaient pas arrivées à la perfection qu'elles eussent reçues plus tard, et beaucoup d'entre elles seraient préférables si tant de ciselures étaient moins vieilles de deux cents ans. C'est cette époque , c'est-à-dire la période qui s'écoula entre la fin du XII* siècle et celle du xiv* , qui dota notre cathédrale des riches sculptures qui rayonnent à son frontispice; œuvre presque dédaignée jusqu'ici, ou plutôt oubliée comme elle est méconnue, puisque personne encore n'avait songé à la décrire et à la louer.
Le jugement dernier est donc le sujet de notre tympan du centre (k). C'est le plus large et celui en effet qui réclamait un plus vaste développement. Le drame se divise en trois actes bien distincts : la Résurrection des morts, le Jugement et la Séparation des justes et des réprouvés. Chacune de ces scènes occupe un plan différent. Le plus élevé se devait naturellement au juge suprême, et nous montre dans l'amortissement du cadre ogival le Christ
^ssis sur un trône fort simple, de forme quadrilaik^ ^ dénué de tout ornement de luxe , et qu'on prendrait pour un autel comme ceux du xii* siècle, sans les deux pointes qui se relèvent sur ses deux bords opposés. En somme , cette -espèce de siège passerait plutôt pour un sépulcre , souvenir de celui même du Christ, que Tartiste y aurait assis en témoignage de sa victoire sur la mort et de la gloire prédite à son tombeau \ Le nimbe crucifère détore la tête divine , sur laquelle règne une expression de sévérité '. Une draperie de facture élégante revêt le corps de THomme-Dieu; mais, attachée sur l'épaule gauche , elle en laisse à découvert presque toute la partie supérieure, comme si l'œil humain y devait contempler les cicatrices objet de tant d'espérances et de confusion. Sesdeux mains, malheureusement brisées, étaient élevées de côté et d'autre : c'est le type admis généralement pendant la période ogivale. À droite et à gauche du Christ, un ange se tient debout; l'un présente la croix, dont œtte dernière apparition fut prédite'; l'autre, les trois clous et le suaire : c'est ici le complément des plaies que reçut le Sauveur; comme elles, c'est, en ce moment décisif, un souvenir capable d'inspirer au juge toute sa clémence, à l'âme fidèle une douce confiance, aux méchants un tardif repentir qui commence leur supplice. Mais d'autres intercesseurs , plus éloquents peutêtre, s'interposent entre la justice et les coupables
* Et erit sepulcrum ejus gloriosum. {haie , xi, 10.)
* Ce nimbe, aussi bien que le siège du Christ, se retrouvent reproduits dans une miniature de la même époque , publiée par M. Didron , Iconographie chrétienne, p. 283. — Mais le siège n'y a pas celle corne que nous signalons ici.
^ Tune apparebit signum filii hominis. [Matth. xxiv, 50. )
morlels. Sous cette main bénissante se prosterne la Reine des anges et des hommes, celle que l'Eglise militante a si souvent invoquée comme la Porte du ciel et le Seœun des chrétiens y Marie en un mot, et c'est tout dire... — Suppliante aux pieds de son fils, elle élève vers lui ses mains jointes et ses regards apitoyés : sa taille est svelteet imposante; le nimbe des saints entoure sa têle; sa pose est pleine de dignité et de grâce, et son long costume, noblement drapé, donne à son corps virginal quelque chose de plus vénérable encore. Du côlé opposé,, quel pendant plus convenable que cet apôlre uni sur la terre à tous les sentiments de son maître, à toutes les douleurs de la Vierge, et qui, après l'avoir suivie jusqu'au pied de la croix, devait encore se retrouver avec elle pour fléchir la juste sévérité d'un Dieu ! L'habile sculpteur, comme tous ceux de son époque depuis le XIII* siècle , a compris ce mystère d'inefl'able rapprochement entre deux âmes que tant de rapports avaient unies; et saint Jean, le disciple vierge, portant aussi l'auréole de la gloire céleste , unissant sa voix à celle de la Vierge mère, jette comme elle aux pieds de celui qui l'avait aimé' le parfum de sa prière toute-puissante. Enfin, derrière eux, un second ange, comme eux à genoux, partage les mêmes sentiments et les exprime.
Les deux ordres inférieurs sont remplis par les deux scènes de la résurrection et du jugement proprement dit. Dans l'action que Dieu exercera sur ces deux circonstances il y aura simultanéité; un moment, l'espace d'un clin d'œil , comme l'assure saint Paul ' , suffira à la Toule-
* Discipulus ille qiiem diligebat Jésus. {Jean , xxi , 7. ) ' i^^ épitre aux Corinthiens , ch. xt.
DE FOITIEUS. 135
Puissance pour retirer rhumanilé de sa léthargie , et donner à chacun selon ses œuvres. L'artiste a voulu rendre celle pensée , et le partage qu'il en a fait n'empêche pas le regard de saisir en même temps les deux phases de cet événement redoutable. Ici l'ordre des idées reçues demande que nous nous reportions à la base de Tare ogival, après en avoir examiné l'image supérieure. C'est là en effet que l'action commence : les morts, rendus tout à coup à la vie promise, sortent pêle-mêle de leurs tombeaux de pierre, dont ils s'empressent de soulever le couvercle. Ces tombeaux représentent des parallélogrammes dont on peut évaluer les proportions comparatives à une longueur de 2 mètres sur une hauteur de 60 centimètres à peu près, plus larges et plus élevés à la partie de la télé ; leur ouverture est bordée d'une moulure en saillie, leur couvercle formé d'une seule pierre : c'est le type qui paraît avoir été conservé dans le Poitou du m" au iv* siècle'. Une autre remarque n'est peut-être pas sans quelque portée : plusieurs ressuscites s'élancent du même lombeau : est-ce donc qu'une coutume consacrée disposât, à certaine époque du moyen âge, d'un sépulcre unique pour plusieurs morts à la fois ? Nous n'avons aucuns motifs de le croire; mais ces impérissables réceptacles des dépouilles humaines encombraient peu à peu les cimetières; quand les derniers étaient remplis, on devait revenir aux plus anciens, comme on le fait encore pour les simples fosses , et ensevelir sur les ossements décharnés de nouveaux hôtes auxquels succéderaient bientôt de nouvelles générations dé cadavres. L'imagier a saisi ce fait j et ces cendres mêlées à la longue , ces squelettes
' Balht, monum, , t. ix , p. 563.
disparus sous l'action des âges , doivent sortir du lieu même qui les avait regus. Nous ne pensons pas qu'on puisse autrement expliquer cette multiplicité de personnages dans un même tombeau. Mais quelle animation, quelle variété dans les postures, quels caractères d'étonnemeni, de crainte, d'espérance, de désespoir ! On œmprend que ces âmes pressentent déjà le sort qui les attend. Dépouillées des vêtements que la terre a dévorés, revêtues d'une forme qui ne révèle plus de sexe , leur extérieur anatomique fait seul reconnaître à quelle portion de l'humanité elles appartinrent , et chacune va être jugée d'après des devoirs différents , dont le ciseau ne pouvait omettre Texpression générale. Ces idées théologiquement vraies laissent supposer dans les artistes de ce temps une exacte connaissance des convenances artistiques, ou le recours habituel à des guides sûrs qui dirigeaient leurs pensées, et dictaient pour ainsi dire leurs dessins. Sous cette inspiration, aujourd'hui si rare, nous voyons se mouvoir ici cinquante-quatre personnages tous préoccupés du son de la trompette mystérieuse qui les réveille, et de l'accomplissement des antiques prophéties, auxquelles plusieurs, hélas! n'avaient pas cru. Quelques-uns pensent échapper à l'épouvante qui les domine, en se bouchant les oreilles de leurs deux mains; d'autres se cachent; de toutes parts on prie, on gémit : c'est un désordre universel où maintes figures, par le calme de leur attente, contrastent puissamment avec celles de ces pauvres êtres enfin détrompés , qui ne savent pas comment échapper à la colère de l'Agneau '. Cependant la rapidité du jugement nous transporte
• El dixerunt : Abscondite nos ab ira Agni. (y4poc. vi, 16. )
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daos une région supérieure. Jusqu'ici loul s'est passé sur la lerre; une autre sphère qui n'est plus elle, mais qui n'est pas le ciel , voit s'exécuter l'arrêt de la justice éternelle. Elle est séparée des deux autres par deux bandes horizontales servant de plan à chaque scène , et sous lesquelles serpentent des nébules. Ce genre de moulure représente-t-il, à la manière de l'époque > des nuages, assez difficiles à exprimer, ou n'esl-il employé que comme un ornement qui dissimule un peu en cet endroit la nudité de la pierre? Je pencherais vers la première de ces conjectures. Toujours est-il que ce qui se passe au-dessus de œs nuages, vrais ou faux , complète cette grande trilogie par un tableau non moins vrai , non moins satisfaisant, iu-dessous et à la gauche du Christ, que nous avons vu dominer ce tragique ensemble , voici que les maudita marchent vers le fatal accomplissement de leurs destinées : Ibunt hi in supplicium œternum \ Dans un coin s'ouvre l'afifreuse et large gueule d'un monstre armé de dents aiguës ] ses yeux ardents dévorent par avance- la proie que le péché lui a faite, et déjà les vastes dimensions de son gosier suffisent à peine aux malheureuses créatures qui s'y engouffrent. Une foule de têtes apparaissent dans cet abîme vivant; on voit qu'elles vont s'y perdre , qu'elles s'y enfoncent, car leurs corps ne paraissent plus, et d'autres les y suivent, précipitées par les satellites de Satan. Un de ceux-ci se dirige vers la bête , emportant une de ses victimes sur son dos; courbé horizontalement, on le voit à ce moment même où il donne à ses reins le mouvement et l'effort qui vont le délivrer de son fardeau. Derrière lui , ses hideux complices entière-
* Alaith. , c. XX?.
ment nus , mais^ bien reconnaissables à ralrocité de leur figure, où brille un sauvage contentem^t, s'empgrentdé quelques autres qu'ils saisissent par le corps, ou qu'ils poussent par une sorte de secrète violence vers les portes ouvertes de Tenfer. On remarque à sa guimpe, à son costume , une religieuse qui sans doute a méconnu les devoirs de sa vocation , ou Ta embrassée par un motif condamnable; puis un personnage coiffé de la mitre écrasée du xiv' siècle, abbé mondain peut-être, aussi peu occupé de la perfection de ses frères que de la sienne , peut-être aussi évêque négligent ou simoniaque, dont la dignité sublime, indice d'une vie toute spirituelle , ne couvrait que des œuvres de mort '. Voyez encore ces infortunés pécheurs détournant leurs regards de l'infernal supplice, ou les élevant au ciel sans espérance d'être exaucés , ou se frappant le front et s'écriant sans doute avec l'accent douloureux d'un repentir inutile : a Hélas! je m'étais donc trompé M » D'autres, mornes et silencieux, sont absorbés par une espèce d'anéantissement : ils semblent ne plus comprendre ce qui les entoure, ce qui les touche. Et cependant leur tour va venir; car, devant eux, un démon à Tair brutal pousse une autre âmedans la voie commune, et semble obéir aux ordres d'un ange qui, debout dans une attitude noble et imposante, l'épée nue à la main droite, semble n'être là que pour séparera jamais les boucs des brebis, et fermer pour les uns, comme aux premiers jours du monde, les portes de l'éternel Eden , que les autres vont franchir. Nous ne nous arrêterons pas à faire observer daiis quel
* Nomcii habes quod vivas , et morluus es. ( Jpoc, m , ^ . )
• Talia dixerunt in inferno : Ergo erravimus ! (Sagesse , c. y. )
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sens il faut prendre ici la présence au milieu des réprouvés d6 ces personnages honorés par l'Eglise d'un haut caractère ou d'une sainte autorité. Quelques archéologues, peu familiers avec Tétude de ces matières^ se sont persuadé que de tels sujets lancés dans ces grandes scènes, ou suspendus aux chapiteaux de nos colonnes romanes , n'étaient que la satire du clergé faite par des antagonistes armés d'un ciseau ; une vengeance des petits contre les grands; une consolation de la faiblesse habile contre la tyrannie do ses prétendus oppresseurs. De sorte que, dans ces siècles de piété fervente, on aurait été imbu contre les dignitaires de l'Eglise de toute lalicence du nôtre; les prélats, pour qui se bâtissaient tant d'édifices , par qui on les décorait de ces sculptures, se fussent résignés à y trouver leur caricature et leur condamnation 9 et le lieu saint n'eût plus été qu'un pamphlet parfois immoral et fort souvent irréligieux. Ne le croyons pas; toutes ces images sont comme, ici, desleçons vivantes dont toute l'humanité a besoin; des enseignements austères que saint Bernard, Pierre de Blois, et tous les saints Pères avant eux , n'avaient pas omis dans leurs traités sur les devoirs du sacerdoce ou de la vie religieuse. Quiconque a pu lire comment le docteur de Clairvaux parlait aux moines et aux papes de leurs saintes, obligations; en quels termes saint Jean-Chrysoslôme, saint Grégoire le Grand, Innocent III, écrivaient sur la vie sacerdotale; quels sévères avertissements donnait TertuUien aux vierges qui cessaient de marcher à la suite de l'Agneau , et d'être, selon la belle expression d'un poëte, les épouses de la vertu ' , celui-là devra penser
* Daute,Inferno,cant. xix.
qtiece langage eslbien celui de TEglise, et reconnattra que son esprit a seul désigné ces images au génie de nos architectes chrétiens. Si l'on en pouvait encore douter, nous invoquerions d'autres témoignages que le nôtre ' ; mais nous en trouverons ici même une autre preuve incontestaWe.
En effet, de ce triste épisode que nous venons de copier, on passe à un autre où le regard se repose. A la droite du Christ se rangent les élus. Séparés des méchants par l'ange exterminateur, ils suivent une voie qui les en éloignent; ils se dirigent vers la cité bienheureuse. C'est une longue procession où règne le plus grand ordre, où chacun semble tout plein de son bonheur : point d'empressement, nulle confusion; on marche avec calme, et déjà, on le voit, la certitude des récompenses célestes pénètre ces âmes élues de la paix glorieuse dont elles vont prendre possession. Parmi elles, remarquons-le bien , figurent un autre prélat, puis une autre religieuse vêtue du même costume que nous avons vu à d'autres : frappant contraste où perce évidemment l'intention du maître. S'il eût voulu malicieusement insulter aux faiblesses de tout un corps , il ne l'aurait point réhabilité aussitôt; mais il n'était que moraliste, et voilà qu'auprès des tortures méritées par les prêtres indignes, il s'est hâté d'exposer la récompense des bons. Les uns et les autres
* M. Mérimée, dans une description de Téglise abbatiale de Conques ( Aveyron) , cite la présence de deux moines et d'un abbé parmi les réprouvés qui figurent sur la porte de Téglise. Nous ne pensons pas avec lui que les moines , constructeurs de leur abbaye, aient voulu donner par là seulement un signe de leur impartialité; nous aimons mieux croire qu'ils prétendaient rendre la leçon plus sensible en lui donnant toute la portée qu'elle doit avoir. V. BuUet, monum. , t. iv, p. 256.
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s'en vont où ils marchèrent dès ce monde. La part de ceux-là devait être les pleurs et les grincements de dents'; ceux-ci , au contraire, éternellement heureux de leur fidélité à la grâce, chantent, dans leur ravissement, le cantique de Moïse % exaltent les jugements du Seigneur, s'acheminent vers la porte ouverte de la Jérusalem nouvelle, s'y inclinent tour à tour devant un ange, et reçoivent de lui la couronne, qu'ils vont bientôt jeter comme un hommage aux pieds du Dieu qui les sauva.
Telle est cette belle œuvre de notre porte principale. Si Ton a pu souvent qualifier de poëme les grandes représentations qui en décorent tant d'autres, ce nom ne peul-il pas se donner aussi justement à cette magnifique composition, dont nous n'avons pu rendre l'effet qu'imparfaitement, quoique avec toute la fidélité qui nous a été possible? Où trouver plus d'imagination et de poésie, plus d'ordre dans les idées, plus de simplicité dans l'exposition , plus de vérité dans les caractères , d'intérêt dans les épisodes, de régularité dans le plan, d'harmonie dans les détails, et nous pouvons dire de sagesse dans l'invention ? Car ici , et ce mérite n'est pas à dédaigner, quoiqu'il soit celui d'une époque où certaines données traditionnelles commençaient à se purifier un peu, ici, disons-nous, rien de forcé > aucune exagération, point de ces types symboliques adoptés par le xi« siècle et les suivants, qui nous frappent sur leurs bas-reliefs , et , curieux sujets d'études pour l'antiquaire , compliquent néanmoins de graves et nombreuses obscurités ses pénibles investigations. Partout règne la plus
< Ibi (Ictus et stridor (lentlum.
* Magna et mirabilia sunt opéra lua, Domine, {^poc.xv.)
grande simplicité; l'allégorie n'y lient aucune place; tout est puisé dans la pure parole évangéiique^ et l'auteur, qui emprunte l'idée vulgarisée alors du dernier jugement^ l'a dégagée d'une foule d'attenants ordinaires, tels que la pesée des âmes par exemple, comme on la voit aux tympans de la Couture du Mans , de Sainte-Foy de Conques, de la cathédrale d'Âutun, qui tous ont des rapports singuliers avec le nôtre. Il est vrai que cette monstrueuse gueule de l'enfer se voit chez nous rx)mme à l'abbaye de Conques, à la calhédralede Bazas, dans plusieurs manuscrits dont nous avons donné ailleurs la description ' , et dans un autre de la bibliothèque royale; mais ce n'est qu'une manière convenue de rendre l'idée de l'enfer, laquelle manière avait cours aux xiii^etxiv* siècles , comme le prouvent ces manuscrits. C'est d'ailleurs une image que les poëtes n'ont pas méprisée, et nous pencherions à croire que le Cerbère de Dante " n'est pas tout à fait étranger à cette conception, pas plus que ne Pont pu être à celle de nos moines réprouvés les cardinaux et les papes condamnés par les rancunes politiques du génie florentin ^ On trouve, au reste, encore cette expression dans le quatorzième chapitre du Purgatorio ^ où Virgile dit à une
•, Mém. de la Soc. des Antiq . de V Ouest , 4" vol . , 4 838 , - - cl son Bulletin du ^•'^ nov. 4835, p. 44.-- -M. Didron, Iconographie chrétienne^ p. 370.
* lnferno,cant. vi.
* Dans le 3" chant de son Enfer, Dante place au nombre de ceux qui manquèrent de courage le saint pape Célesliu V, à qui toute l'histoire rend justice mieux que lui , et des cardinaux qu'il n'aimait guère.
Plus tard, Michcl-Angc en fit autant, et il ne faut pas oublier que, dans sa fameuse page du jugement dernier, il a puisé à la mémo source tout ce qui ressemble le plus à nos cariatides diaboliques.
Voilà , par exemple , des pamphlétaires !
DE POniRRS. 444
âme qui s'élonne de le voir si près d'elle : «J'ai été tiré de la vaste gueule de Tenfer. » Ajoutons que ce peut êti-e aussi la bête que l'Apocalypse fait combattre contre l'Eglise, et qui n'est autre, d'après les interprètes , que la figure de Satan • , ou enfin celle qulsaïe annonçait comme devant engloutir dans sa gueule formidable un peuple entier d'impies et de prévaricateurs, te texte de ce prophète entre autres est des plus formels*.
l'élégance que prit la sculpture h la fin du xiii* siècle se môle un peu ici de la roideur du xiv* , et cette remarque ne s'applique pas moins aux deux autres portails qui restent à examiner. Hâtons-nous d'ajouter néanmoins que cette roideur n'est pas assez absolue pour altérer le charme de la composition, et qu'on se tromperait fort si Ton croyait n'y trouver que la sécheresse de l'art roman, même tertiaire. Tout est infiniment mieux que cela, et , quel qu'ait été l'artiste chargé de cette décoration capitale, ce devait être un habile homme, et d'une école qui fait honneur à notre pays ^
' Et iratas est draco in mulierem. ( G. xii , y. 47.)
* Vœ qai consargitis maoè ad ebrietatem sectaDdam!.. et opus Domiof nonrespicitis, nec opéra manaum ejus consideratis. Propterea captivus ductusestpopalus meas... Propterea dilatàmtmf$muê animamêuamy et dperuit os suum àbsqtie ullo termino^ et descendent fortes ejus , et populos ejus, et sublimes gloriosique ejus ad eum. — Malheur à vous qui vous levez dès le matin pour vous plonger dans les excès de la table, quin*avez aucun égard à Tœuvre du Seigneur, et ne considérez point les œuvres de sa main... C'est pour cela que mon peuple a été emmené captif.. . C'est pour cela que Venfer a étendu ses entrailles , et qu't/ a outert sa gueule jusqu'au infini, — Isate^ ch. v, vers. 44, 42, 43 et 44.
' On voit que nous différons essentiellement d'opinion sur ce bas-relief Avec M. Adolphe Mazure , qui , dans sa Philosophie des arts et du dessin , k traite d'informe. H nous semble que ce mot de mépris , appliqué à une
A celte œuvre il fallait un cadre, et l'on ne pouvait considérer comme tel cette branche de quintefeuille qui borde les contours du champ ogival où nous venons de nous arrêter. Le xii** siècle nous avait apporté l'heureuse idée de ces voussures profondes servant comme de dais à l'entrée des églises, et qui, suivant toutes les périodes de progrès que parcourut Vornementatton chrétienne, déployèrent bientôt un luxe de types divers qui ne relèvent pas moins le goût du statuaire que la fécondité de son imagination. Tels- sont les intrados de ces voûtes profondes élevées au-dessus de nos trois portes. Celle où nous nous arrêtons encore se couronne ainsi de quatre moulures en retrait , creusées en manière de gorges et prenant la forme ogivale de l'ensemble. (Chaque gorge ou voussure est séparée de la suivante par un cep de vigne sauvage qui court dans un angle rentrant et se plie le long de ses contours; le buste du Sauveur, revêtu de la tunique, la tête rayonnant du nimbe crucifère, apparaît à chaque pointe d'ogive et bénit à la manière latine, c'est-à-dire la main demi-fermée et ne dressant que le pouce , l'index et le médius. Puis de chaque côté s'inlervallent sous de petits dais de jolies statuettes , personnages qui tendent tous vers lui par leur pose, et dont le nombre varie, selon l'étendue de chaque gorge, entre vingt, dix-huit, seize et quatorze; de sorte que la gorge inférieure en a six de moins que la plus élevée , et que les deux intermédiaires subissent proportionnellement cette même décroissance. On voit quelle justesse de calcul
œuvre aussi remarquable par un écrivaio d'aussi bon goût , témoigne d*UDe distraction réelle ; il n'en est pas autrement quand il attribue cette sculpture au xiii* siècle , dont elle n'a pas encore la svelte légèreté.
a présidé à tant de détails. La première gorge, qui est la plus étendue, renferme, outre quelques saints évoques et d'autres peu reconnaissables, car ils ont été victimes de cruelles mutilations , la suite des douze apôlres tenant l'attribut spécial qui les distingue : c'est saint Ma- Ihias portant la hache qui le décapita en Ethiopie; saint Thonjas, la lance dont le percèrent les Indiens; saint Simon, la scie qui fut en Perse l'instrument de son supplice; d'autres, qui sortent de cette catégorie, tiennent ou une sorte de béquille, comme nous en verrons une à saint Antoine dans les verrières, sinon une croix qui pourrait désigner encore l'apôtre saint Philippe; ou une meule, instrument de martyre sous lequel saint Victor de Marseille fut écrasé * ; ou une fourche à deux dents , arme autrefois de quelque bourreau , aujourd'hui- symbole d'un triomphe; ou enfin des palmes, attribut qui convient également aux martyrs, selon Durand '. Cet auteur, dont les enseignements éclairent souvent les obscurités de la peinture et de la sculpture du moyen âge, va nous montrer au-dessous de cette première série les docteurs de la loi nouvelle munis du livre de la science dont ils reçurent la plénitude; les prophètes, dont le phylactère ou le rouleau désigne la loi primitive , sous laquelle on n'obtenait encore qu'une lueur imparfaite des vives lumières du christianisme. Au nombre de ces derniers voici Moïse avec les tables du Décalogue ; Salomon, armé du glaive qui devait immortaliser sa justice; la Synagogue assise sur un autel, tenant d'une main l'arme du
• Molanus , Higloria sacrarum imaginum , — in-4" , 4774 , p. 289.
* Martyres depingunturcum palmis, qnse victoriam signiûcant , juxta illud : Jusius ut palma fiorébit. — ( Rationale divin, off, ,- lib. i , § <fc pjc- <ttrw; mihî, fol. viii.)
sacrifice, dcTautre le veau immolé devant la porte du tabernacle pour les péchés du prêtre , ayant que la victime divine fût venue '; puis, jetés sans distinction aucune, et pour ainsi dire pêle-mêle parmi eux, saint Denys portant sa têle (ou tout autre saint dont nos vieilles légendes racontent le même fait , car la tête n'est point mitrée); saint Eloi devant son enclume; enfin le roi-prophèle , David, accompagnant de sa harpe les poétiques accents de ses cantiques inspirés : c'est lui qui reste le plus beau et le plus heureux sans doute de cette noble et sainte compagnie; car, outre sa belle conservation, il a dans tout son être une grâc« charmante. Sa tète doucement penchée et pleine de majesté et de bienveillance , sa chevelure et la couronne qui la couvre font surtout penser à notre saint Louis , dont le type ne serait pas reproduit avec plus de bonheur , si Tartiste avait voulu mettre le roi de France à la place du roi d'Israël. Ceci est encore un indice de l'époque attribuée par nous à ce travail , ce geni^e de chevelure flottante paraissant sur les images de nos rois jusque vers le milieu du XIV** siècle.
Descendons maintenant vers cet autre cortège de bienheureux, composé en grande partie de religieux et d'évêquès désignés, d'après la règle voulue, par leur capuce et par leur mitre *. Çà et là nous remarquerons dans leurs rangs des types assez curieux , tels qu'un architecte occupéà perfectionner sansdoute un petit monument représentant assez bien les deux arcalures inférieures de
1 si saccrdos peccaverit... adducet vitulum ad ostiam tabernacoli, et immolabit eum l>omino. (Levit. , c. iy , v. 3.)
* Confessores pinguotur cum suis insignibus , episcopi nditrati , abbates fapuciali.- />uran/t A/tma^ , iibi suprà.
celte façade que nous avons décrites, et le dais qui surmonte la seconde. Peut être est-ce un reliquaire, dans la partie basse duquel figure une petite statuette aujourd'hui dépouillée de sa tête. —Ici, engagé à moitié dans un édifice gothique qui peut passer pour une maison ou un palais, un grave personnage, debout et les yeux levés, semble converser avec un autre que ses dimensions restreintes font supposer dans un éloignement assez con-sidérable s celui-ci paraît être suspendu sur un groupe de nuages, et semble une apparition mystérieuse venant, du monde des intelligences, s'entretenir avec un mortel.
Vient enfin la dernière voussure, qui nous oflfrc un évêque dont la tête manque, mais encore assez curieux par l'ensemble de son costume. Le bras qui lui reste est levé pour bénir; il porte de grandes manches pendantes, une chasuble échancrée , et une étole longue et partout égale en largeur; puis nous croyons retrouver, devant un pupitre sur lequel repose un livre, l'évangéliste saint Luc, aux pieds duquel est un bœuf : mais tout en est si fruste, que l'animal symbolique peut seul autoriser cette conjecture. Un solitaire laisse approcher de ses genoux un chien qui vient y manger. Surtout rien n'est plus gracieux que ce saint Joseph tenant la branche de lis, pure image de sa chasteté , d'où s'échappe l'Enfant Jésus. Cette idée estcharmante, et nous ne croyons pas que l'imagerie moderne en ait compris la mystique délicatesse.— Beaucoup d'autres figurent dans ce choix considérable, qui , sans attributs particuliers , représentent certainement des saints vénérés par l'Eglise. Quelques-uns, pieux solitaires, étudient les Ecritures dans un long phylactère I. ^o
déroulé sous leurs yeux' ; ceux-ci, une jambe croisée sur l'autre, avaient sans doute quelque semblable occupalion que des mutilations ne permettent plus de reconnaître; ceux-là, comme le saint Luc que nous venons de supposer, comme un saint Jean-Baptiste suflBsamment désigné par l'agneau qu'il porte entouré d'un nimbe croisé, ne peuvent retenir de nom qu'à l'aide de ces indications consacrées , et que leur a gardées un caprice de leur mauvaise fortune. On a egsayé sur quatre ou cinq de prétendues restaurations qui n'ont fait que remplacer leur malheur par un ridicule; et , pour se faire une juste idée des risques encourus par un monument que l'on restaure, il ne faut que voir ces tètes roides, uniformes et stupides d'expression, qu'on a fait succéder à ces jolies petites physionomies d'autrefois. Il n'est pas jusqu'au plâtre cendré dont on a barbouillé les ailes des anges qui assistent le Christ au jugement, et la portion de voussure qui surmonte sa tête, dont on n'ait à gémir en présence de tant de merveilles; ce qui prouve qu'il vaut mieux, suivant un principe absolu en archéologie, ne pas restaurer que de le mal faire; et il est si rare qu'on puisse faire bien ! Passons à un autre examen.
' Ceci fait exception à la règle géoérale que nous avons citée tout à rbeure , et qui donne le phylactère aux saints de l'Ancien Testament.