‹ Histoire de la cathédrale de PoitiersChapitre 17 sur 99 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

PoBTAiL DB SAiriT-PiEBRE.^Enseignesientde l'ÉgUa» par la sculpUire. - Léf^dcs des saints patrons. — Épisode de la tradition des defe. — Satan se débat contre l'Église. — Parallélisme et symétrie des deux portes miDeores.— Reliquaire sculpté et scène qui s'y rapporte. — AbBeoce du nimbe à quelques tètes de saints. — Les viergessag^set les vierges folles. — Chevaliers couverts de leurs armes. — Distraction du tailleur d'images. — Le dogme et la mor^ de Tart plastique. *Tout ce travail orné autrefois de peintures et d'or.^ F^ifet perdu de tant de beautés.

Dans ces travaux plastiques dont notre imagination s'étonne maintenant, et qui n'étaient pas moins pour nos pères (les merveilles de patience que des chefs-d'œuvre de l'art, on n'avait garde d'oublier le saint protecteur d€ la cité ou de l'église. Sa statue , à peu d'exceptions près ornait toujours la façade, s'élevait quelquefois au-dessui de la grande porte, ou bien l'un des traits principaux Ai sa vie décorait en liaut-relief une partie du frontispice ' Le peuple pouvait y lire l'histoire de son patron^ et se foi naïve y retrouvait pour ses mœurs des enseignement! en même temps que des exemples. Comment ce pieuî usage aurait-il été méconnu parmi nous? Déjà notre artiste a retracé les fins terribles ou consolantes de l'humanité; il a chanté dans un plus doux poëme la femme bénie qu s éleva de la terre appuyée sur son bien-aimé ' : maintenan

' A Notre-Dame de Chartres , à Notre-Dame de Poitiers , la vie de h sainte Vierge se déroule sur la façade. A Saint-Étleon^ de Bourges , ui des tympans représente le martyre de saint Etienne ; à Gênes , le martyn de saint Laurent se voit au frontispice de son église. On peut en cite milleautres qui témoignent de cette prédilection, d'ailleurssi rationnelle pour les images du saint patron.

' Asccodit de deserto... innixa super dilectum. ( CanL 6,9.)

il va glorifier Tapôlre dont le nom , aussi ancien dans le Poitou que la foi elle-même, ne cessera pas d'orner ce temple magnifique. Ce dernier effort du maître sera consacré au pêcheur de Galilée, et tout d'abord quiconque abordera la basilique par cette porte du sud , non moins historiée que les autres, pourra saluer dès le seuil un précieux souvenir du représentant de la puissance divine.

C'est lui, en effet, qui figure dans ce troisième tympan, recevant du Sauveur l'investiture de ce pouvoir mystérieux qui subjuguera tous les peuples (m). Si rien ne convenait mieux que de célébrer ici l'établissement divin de la papauté, rien non plus ne saurait être rendu d'une manière plus simple. Après la pêche miraculeuse racontée par saint Jean au vingt et unième chapitre de son évangile , Jésus , qui allait bientôt se séparer de la terre, veut y fonder inébranlablement l'Eglise dépositaire de sa doctrine. Il a choisi dès longtemps le chef qui doit la gouverner : c'est le pêcheur qu'il vient de rendre témoin d'un nouveau miracle, figure des succès prochains de sa mission. Mais à cet homme il faut un titre, une promesse formelle; à celte action solennelle, il faut des témoins, le Seigneur a donc ménagé une occasion où Pierre, plus capable que jamais de comprendre les grandes vérités révélées par un prodige, se trouve entouré de plusieurs de ses compagnons qui l'avaient suivi sur le lac. C'est pourquoi nous les voyons ici, non pas au nombre de douze, car tous les apôtres ne furent point présents, mais de sept seulement, parmi lesquels deux disciples que ne nomme pas l'Evangile : Nathanaël, ce docteur qui, dès les premières lueurs de la bonne nouvelle , s'était attaché à Jésus; puis saint Thomas et les deux fils de Zébédée, saint Jacques le Majeur et saint Jean, apôtres comme

Aux deux extrémités de ce tableau , un ange porte u flambeau , symbole des lumières indéfectibles du chef d< pasteurs. Sous les pieds de cliacun se contourne en coi torsions expressives un démon abattu et faisant de vaii efforts pour retrouver une pose qui réponde mieux à se audace orgueilleuse, double image de l'enfer terrasse qui se débattra jusqu'à la fin contre les victoires de foi, et qui, toujours vaincu, ne se révolte jamais qi pour assister à un nouveau triomphe de la vérité.

On voit que l'intention formelle de l'artiste a été d'étî blir entre ce tableau et celui de la.Dormîtion de Vierge une sorte de parallélisme qui indique la mên pensée et la même main. Ces deux anges, les deux pei sonnages placés au-dessous d'eux, forment pour l'œ une symétrie aussi parfaite que possible. Mais cette inte tion paraît bien mieux encore dans l'ensemble des det tympans : d'abord le trépas de Marie, puis sa glorifie; tion dans le ciel; ensuite la primauté d'honneur et 4 juridiction dévolue à saint t^ierre par le Christ, pu maintenant sa gloire répandue après sa mort parmi 1 hommes. En effet , voici que dans la partie supérieii du champ ogival est exposé un reliquaire travaillé avtoute la magnificence que l'art mettait à ces petits chef d'œuvre (»). On lui a donné la forme d'une église dopt toiture est en double bâtière, et que garnissent, surdei étages , des niches où apparaissent des statues en dem relief. Sur l'un et l'autre rampant de ce petit édicule e un groupe de nuages du milieu desquels sortent dai anges tournés de face, et qui , penchés l'un vers l'autre lui font un gracieux couronnement. De petites têt( d'anges ailés servent de pieds à ce joli meuble, qui d'ai leurs repose sur un appui taillé en biseau et fixé dans 1

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mur. De part et d'autre une foule d'hommes et de femmes , debout ou à genoux, s'inclinent en signe de vénération; ils ont des attitudes variées, mais qui toutes rendent la même expression : c'est un respect mêlé de joie et de confiance. Une femme surtout, à la haute taille , à la coiffure pittoresque, est agenouillée, les mains jointes, et prie en regardant une autre femme assise par terre devant elle, et qu'on prendrait pour une malade attendant sa guérison devant les reliques de TApôtre. Ne peut-on pas croire effectivement que ce sont là les reliques de saint Pierre? Cette pensée vient naturellement; et, malgré l'absence complète de tous documents sur ce fait, il nous semble qu'on aura voulu honorer encore , dans cette seconde moitié du tympan, le prince du sénat apostolique, en y représentant quelqu'un des miracles ■ écrits dans notre histoire ecclésiastique; peut-être même est-ce celui que raconte Bouchot et que nous avons cité au commencement de celle-ci '. La présence de la femme à demi couchée sous le reliquaire semble autoriser cette probabilité. Il faudrait donc voir dans ce reliquaire la belle châsse d'or pur dans laquelle était renfermée une partie de la mâchoire inférieure et de la barbe du prince des apôtres, châsse magnifiquement ornée de pierreries, donnée par Jean, duc de Berry et comte de Poitou au xiv* siècle, et que signale l'inventaire du trésor de la cathédrale dressé en 1406 '.Les groupes ont beaucoup dévie etd'anima- Won; des têtes y manquent encore; des mains n'existent plus. Dans la première scène le Christ, a perdu la droite ; dans la seconde, on déplore la perle de celles que joignait

' K 4'* partie, ch. 2.

* Thibaudcaii , Hist. du Poil, , t. i , p. 26, n. éd.

la femme agenouillée , perte toute récente , car la brisure laisse très-bien distinguer la blancheur de la pierre. C'est un des accidents les plus regrettables , puisqu'il dépare la plus gracieuse composition sans contredit de €e dernier travail.

Deux petits anges s'inclinant vers le reliquaire garnissent le bas delà première voussure , qu'entoure une guirlande de quintefeuilles et qui sert de bordure immédiate au tympan. Us font suite également aux trois supérieurs qui encensent le reliquaire , ou peut-être le Christ placé en pointe de l'ogive.

Nous avons indiqué à la pointe ogivale des compartiments dont se compose cette voûte un petit buste du Christ tenant un livre ou un calice d'une main et bénissant de l'autre. Le même ordre que partout règne d'ailleurs ici, quant au nombre des personnages attachés à chaque voussure , et à leur tendance vers le Dieu qui s'est fait la couronne des saints. Il faut cependant observer que , de ce côté, plusieurs de nos statuettes sont privées du nimbe : faut-il en conclure que toutes ne rappellent pas des élus ? Nous ne le pensons pas ; cette exception serait peu admissible après le parti pris partout aiUeurs d'exclure les profanes de ce cortège sacré. On se rendra compte de cette anomalie, si l'on observe que les nimbes ne manquent ici qu'à des têtes que les joints de la pierre n'ont pas permis d'en munir.

Mais il est temps d'analyser nos quatre dernières voussures s'élevant au-dessus des anges qui entourent le tympan de Saint-Pierre.

On sait quel fréquent emploi la sculpture chrétienne a fait des vierges sages et des vierges folles que l'Evangile nous cite comme modèles de notre vigilance , ou comme

exemple d'une négligence qui compromet le salut. Les voici dans notre seconde ligne , bien caractérisées par leur coHume, leur pose. . . nous ne pouvons plus dire leurs Impes^ car presque toutes les mains ont été brisées, et une seule des petites statues conserve son vase intact : c'est une des vierges sages , placées à droite du Christ. On la reconnaît à la position naturelle de cette lampe , qui, entre les mains des vierges folles, se trouve ordinairement renversée, comme on les voyait jadis au portail de Tabbaye de Charroux : manière aussi ingénieuse que simple d'exprimer le texte biblique : Quinque mtem fatu(B 7ion mmpserunt oleum secum \

Des douze sujets qui viennent ensuite, six ont perdu les mains, les bras ou la tête; quatre tiennent un livre; un prêtre est revêtu de la chasuble échancrée par-dessus les autres vêtements de sa dignité ; puis un inconnu soutient du bras gauche une sorte de disque ou meule , et delaraain gauche une bannière épandue. Au-dessous, un chevalier est revêtu de la longue robe seigneuriale , pardessus laquelle est attachée son épée; il est nu-tête, a les cheveux ronds , et s'appuie d'une main sur une bannière, de l'autre sur un bouclier chargé d'une croix : c'est notre saint Guillaume d'Aquitaine, schismatique reconquis par saint Bernard , devenu Vune des gloires de l*Eglise de Poitiers, qu'il avait désolée : il nous apparaît avec les souvenirs de sa croisade. Vis-à-vis de lui , dans la courbure opposée de l'ogive ^ se tient un autre preux, plus jeune, mais parfaitement ressemblant au comte de Poitiers par la pose et le costume.

Des quatorze évêques suivants assis sur de petits

* Ev. de saint MaUhieu , c. xxv, 5.

\m iiisToïKR DE LA câthédralh:

sièges élégamment travaillés , mais sans dossier , deux seuls , les derniers à gauche du spectateur, ont conservé leur tête mitrée. L'un d'eux, placé le second, fait penser, on ne sait pourquoi, à saint Hilaire. Il est d'une belle conservation et nimbé, comme son compagnon inférieur et les deux qui leur font face. Nous n'expliquerions pas parmi tant de pontifes assis la présence d'un ange> seul et debout, si nous ne trouvions un pontife parmi les anges qui décorent la voussure suivante. C'est sans doute la conséquence d'une erreur. Après avoir placé maladroitement dans l'ordre épiscopal un membre de la hiérarchie céleste, on s'est trouvé engagé à donner la place de ce dernier au personnage qu'on avait d'abord privé de la sienne. Ainsi s'expliquent les dérangements fréquents remarqués ailleurs dans les signes des zodiaques, comme Ta fait très-justement observer M. Violet Leduc '. Ces faits, peu importants en eux-mêmes, indiquent cependant que ces petites statues n'étaient point sculptées sur place, et les deux nouvelles que nous avons mentionnées comme remises depuis peu au portail correspondant sont une autre preuve en faveur de cette remarque.

Tous ces anges formant le cordon supérieur ont les ailes demi-éployées Quelques-uns sont nimbés, beaucoup ne le sont pas : c'est encore, nous le supposons, par la rencontre des joints de la pierre, et cette observation confirme celle que nous avons déjà faite. Ici , en effet, on n'aurait eu aucune raison artistique de refuser un nimbe à des personnages de même dignité que les autres.

Nous venons de voir quelle admirable patience avait

* Ann. archéologiques y t. i, p. ^86.

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présidé à tout cet arrangement d'une façade trinilaire si curieuse par la variété de ses magnifiques détails, en dépit du singulier anathème de Dufour contre ces décoratimSi qui, selon lui , ne méritent pas d'être mentionnées '. Nous avons compris quelle grande pensée avait inspiré le génie des âges chrétiens , devant ce symbolisme universel qui représentait le zèle de l'Eglise par ses apôtres , son enseignement dogmatique par ses docteurs, sa pure et sainte morale par ses vierges, son ministère de charité perpétuelle par ses évèques et ses prêtres, toutes ses vertus par ses solitaires et ses confesseurs. Les prophéties et l'histoire y rappellent en de grandes compositions les austères leçons d'un avenir impénétrable , les motifs de nos craintes et de notre confiance, la règle de notre soumission avec les preuves de notre foi. Mais ce qui règne surtout dans un si vaste plan , c'est la clarté et la précision du langage, qui ne laissent, malgré le mysticisme de chaque pierre, aucun motif au doute ou à l'erreur; de telle sorte qu'un examen attentif, pour peu qu'il soit plus sérieux que ceux de ces frivoles touristes qui dessinent un édifice à vol d'oiseau et le décrivent en un quart d'heure , cet examen , disons-nous ^ donne bientôt la clef de l'ensemble et la connaissance exacte des plus menus points. Nous n'avons dans ces trois portails , contraire- Boent à la plupart de ceux qui décorent nos plus belles basiliques , aucune inscription , pas le plus petit monogramme; et cependant tout se comprend, tout se lit. Que serait-ce donc , si leur fraîcheur première était restée ^ ces mille chefs-d'œuvre de gracieuseté et de bon goût ; si le temps, les éléments, et plus encore les barbaries

* VJncien Poitou^ p. 265.

des hordes dévastatrices , les injureâ de rinsouciance et du vandalisme engourdi, n'avaient peu à peu dévoré tant de portions essentielles^ enlevé leur chef à^tiant de corps ^ leur expression à taut de figures, et martyrisé de nouveau les images vénérées de tant de martyrs? Si les générations qui la suivirent eussent été dignes de celle qui nous les donna , de quel éclat ne brillerait pas encore ces costumes divers, ces visages placides, ces armes, ces draperies, cœ auréoles, que peignirent à Tenvi d'azur^ de pourpre, d'or et de mille autres nuances, les pinceaux habiles qui, en suivant les plis, les contours et les savantes dispositions des objets , en respectaient le sens et les caractères jusque dans leur plus difficile expression ! Hélas l la peinture est ici plus maltraitée encore qua le reste; à peine quelques légères traces en subsistent : aussi le peuple > au lieu de s'arrêter, vaincu par ses regards, pour reconnaître ses saints et réfléchir sous Tinfluence de leurs beautés visibles, ne considère plus ces pieçres intelligentes , dont le langage a perdu soa charme extérieur. Il passe; il a une leçon de moins contre ses mauvaises pensées.

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