‹ Histoire de la cathédrale de PoitiersChapitre 19 sur 99 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Pabvïs.— Abords de l'église mutilés. —Description de l'ancien parvis.— Origine de ces vestibules. —Anciens usages. — Lions symboliques. — La justice ecclésiastique rendue dans le parvis. — On y fait des leçons publiques et des prédications. — Foire au lard. — Affranchissement des esclaves. — Amendes honorables. — Combats judiciaires. — Mariages. — Mystères. — Sépultures. —La Constitution de 1791.

C'est une fatalité que les temps modernes n'ont pas épargnée à nos monuments du moyen âge, de les endommager toujours plus , comme si Ton voulait se venger à plaisir de leur vieille gloire. Quand on ne les a pas dégradés eux-mêmes, ce dont la cathédrale de Poitiers peut se réjouir , on s'est attaqué niaisement à leurs membres, de sorte que quelque chose, bon gré mal gré, dut en périr, et c'est au moins par là que notre pauvre église s'est vue attristée. Ainsi, sans parler des ruines qu'ont faites de ses belles imageries les vandales du protestantisme et les hordes étrangères qui la visitèrent en conquérants, nous pouvons demander compte au commencement de ce siècle du parvis qui précédait l'entrée

* Grand CarU delà cathéd., l. v , p. 95. — Procès-verbal dn pillage (le m2.

ne HISTOIRK DE LA CATHÉDIULE-

du temple 9 et dont on nous a laissé à peu près la moHié. On se rappelle encore ravoir vu , il n'y a pas trente ans, dans presque toutes ses proportions primitives : c'était un parallélogramme environné d'une enceinte à hauteur d'appui, qui, au nord, s'étendait jusqu'à l'angle extérieur de la tour de l'horloge , et au sud jusqu'à Tangle intérieur de sa parallèle ; de sorte que cette dernière tour se trouvait complètement engagée dans la cour de l'ancien évêché. On comprend bien que c'était là un empiétement de date récente , et que primitivement cette tour , comme l'autre, devait être enveloppée dans les abords de l'église. Quatre ouvertures , dont une vis-à-vis chaque portail latéral et l'autre pratiquée au nord, introduisaient dans le parvis. La quatrième s'ouvrait également au sud, du côté du palais épiscopal, et de part et d'autre de cette dernière, sur la face ou pan coupé du chapeau qui couronnait le mur , un écusson en relief contenait des armoiries épiscopales qui furent reconnues en 1666, mais dont nous n'avons plus la détermination'. En face du grand portail , et adossée au mur occidental , était placée une chaire ou tribune carrée^ en pierre, et annexée au mur même de façon à faire corps avec lui. De côté et d'autre de ces petites portes s'élevait encore en retour d'équ^re un petit mur qui suivait, par ses rampants, la pente de huilou dix marches par lesquelles on descendait dans 1'^clôture, et chaque entrée était garnie de droite et de gauche par une figure de lion couché qui se répétait au bas de chaque rampant. On reconnaît à ces traits l'ornementation encore sensible, quoique malheureusement défigurée, du parvis de Sainte-Radégonde. Celui-ci avait ce-

* Grand Cari, de la caihéd. , t. ii , p. 275.

pendant, outre ses lions, des figures d'anges agenouillés^ portant des écussons. Rien n'indique de tels sujets devant la cathédrale; mais les lions y étaient bien réellement, et ce point est d'une grande importance pour éclaircir les doutes que trop dé dissertations ont jetés sur l'origine et r usage de ces vestibules sacrés.

Il paraît par tous les monuments de l'antiquité ecclésiastique que toutes les églises , au moins les plus imperlantes, avaient devant leurs portiques ces images de lions plus ou moins multipliées. En tirant de ce fait les conséquences qu'il présente , voyons quelques-uns des usages divers attribués aux parvis de nos églises.

Il est certain que , dans les premiers siècles , les catéchumènes restaient, pendant toute la durée ou partie des offices, en dehors du temple , dans une enceinte qui leur était réservée, et au milieu de laquelle se trouvait souvent une piscine pour le baptême d'immersion. Mais cet espace, d'abord couvert d'une toit ure, entouré de portiques et quelquefois, chez les Grecs surtout, planté d'arbres, était plutôt un porche qu'un parvis comme le nôtre '.

Ce lieu, que les Grecs avaient nommé 'xa^d^moç ^ et les Latins paroànus , et plus tard paravisus et parvisius^ mots dont nous avons la transformation naturelle , recevait aussi parfois quelques sépultures, ce qui lui fit donner dans certains auteurs le nom de cœmeterium \ Nous pouvons conclure de plusieurs textes oix ce mot est employé ce sens qu'on n'y enterrait guère que des person-

* Dacange, Glossarium^ v"" paradisus.

* lePœniientiale romanum, tit. vir, c. 25, dit : « In atrium occlesiae ubi sepulia sunt corpora fidelium; »— - et le concile de Nantes, en ^227, c. 6 : * Ut in ecciesia nuliatenus sepeliantur , sed in atrio aut in porticu... »

nages de distinction^ qu'on séparait ainsi , pour rendre honneur à leur mémoire, du cimetière public, toujours annexé à l'église par une de ces pieuses et touchantes pensées trop mal comprises de notre civilisation matérialiste.

C'est une de ces grandes cours que saint Paulin, évèque de Tyr, avait fait orner devant la basilique consacrée par lui en 313. Là s'arrêtaient, dit Fleury , ceux qui avaient encore besoin des premières instructions '. C'était aussi la limite que ne pouvaient franchir les pénitents ni les excommuniés , et devant laquelle s'était arrêté à Parthenayle-Vieux notre Guillaume IX , lorsque saint Bernard le ramena au giron de l'Eglise \ Les pauvres s'y tenaient aussi pour demander l'aumône, ne devant jamais dans l'église même distraire les fidèles de la prière par leurs sollicitations K

Plus tard, et jusqu'à la fin du xiii^ siècle, ce même nom s'étendit à tout \e cloître, où demeuraient les chanoines autour de l'église ^. Mais , quand vers la même époque on eut abandonné le baptême par immersion , on conserva assez généralement cet atrium. Nous en avons vu , de fort restreints il est vrai , au-devant de simples églises de campagne, et il faut bien noter que ceux

^ Hlst, eccl.^ t. II , p. 200. —Mœurs des chrét. , n" xxv.

' r. ci-dessus, 4" partie, ch. 8. —Cette particularité prouverait en faveur de Partheiiay-le-Vieux contre Notre-Dame de la Coudre, où quelques-uns prétendent que saint Guillaume fut converti. La disposition du sol coupé à pic devant Notre-Dame de la Coudre, et ne laissant entre réglise et le vallon que Tétroit espace d'une rue , ne permet pas de croire qu'elle ait jamais été précédée d'un parvis.

* Saint Jean Chrysostômey serm. xnii, ad pop. Antioch.

* Concile d'Aix-la-Chapelle , en 846.

DK POITIKRS. 479

même dont la pierre n'est pas autre que celle de l'édifice, et qui paraissent dater du même temps, n'y ont presque jamais ni anges ni lions sculptés; il semble que ces ornements, du moins en France, étaient réservés aux parvis des cathédrales , des collégiales et des abbayes.

C'est là que les nobles , les évêques , les abbés ou les doyens des Chapitres, ayant juridiction sur les lieux dont ils étaient seigneurs , l'exerçaient en rendant la justice, les causes y étaient appelées à certains jours désignés. De là le nom àeplaciste qu'on donne quelquefois à ce lieu, de placitum, plaid , plaidoyer. La cour judiciaire et les personnes en cause occupaient le parvis; les assistants ou curieux se tenaient en dehors , limités par l'enceinte ; des personnes de marque ou les témoins pouvaient être placés aussi sur les bancs de pierre qui régnaient dans le pourtour de l'a/nwm.

C'était une grave et digne pensée qui avait rapproché la justice humaine de celle de Dieu , en présence de qui se trouvaient les juges et les justiciables. Devant cette redoutable image du Jugement dernier, qui paraît sur presque toutes les façades des grandes églises, et dont le choix si fréquent s'explique si bien par cetle intention, quel juge aurait pu oublier sa conscience, quel témoin se parjurer?

Les lions sculptés, que nous ne trouvons pas, il est vrai, aux portes de notre basilique, parce qu'ils disparaissent assez généralement avec l'époque romane , mais qui reparurent bientôt sur les murs de l'enceinte, n'y exerçaient pas une moindre influence. L'animal symbolique, tantôt couché , et c'est une marque de plus haute antiquité , tantôt assis et regardant fièrement la foule qui passe et

repasse; quelquefois retenant sous ses griffes puissantes un serpent qui se replie, ou un bélier qu'il écrase, est la figure significative du Lion de la Iriba de Juda , fils de David * , qui a triomphé du serpent infernal et de ses impures pensées. Ce lion mystique est également celui qui , juste par essence, est venu du ciel pour réunir dans un saint baiser sur la terre les principes civilisateurs de la justice et de la paix *. C'était donc là, dans ce tribunal où tout se passait en plein jour , à la face du ciel , sous l'empire des impressions religieuses, qu'il convenait de placer un aussi auguste symbole. Sa présence seule, si souvent répétée dans un tel lieu , et rapprochée de la formule si connue : Ju$titia inter leones, ou Dœnino JV. sedente inter leones, qu'on trouve dans une foule d'actes du moyen âge, ne laisse pas douter que les parvis ne fussent le théâtre des querelles judiciaires ^

De cette coutume générale nous avons le droit de conclure qu'à Poitiers aussi la justice de l'évêque ou du Chapitre s'exerçait devant les portes de la cathédrale. L'évêque n'en avait pas moinsdepuis une certaine époque, et c'est un fait appuyé de monuments authentiques, une chambre particulière où se traitaientles affaires contentieuses par lui ou son officialité : cette chambre était l'un des appartements annexes de l'église ou de l'évêché;, et c'estdans ce sens qu'il fautcomprendre la datede plusieurs titres cités par M. Marchegay, archiviste du département

1 Ecce Vicit Léo de tribu Juda , radix David. ( Jpoc. v , i>.)

* Veritas de terra orta est , et Justitia de cœlo prospexit. — Justiiia et pax osculatse sunt. ( Ps. 84 , ^^ , -12. )

• Séances générales tenues à Lille par la Société Française pour la conservation des monuments ; in-8*, 4846, p. UO.

de Maine eULoire^ datés invetericamerdepiscopi pictaven$is'. On conçoit encore que, pour le Chapitre, il fût assez commode de se trouver pour ainsi dire tout installé dans le lieu de son tribunal, où, soit avant les offices, soit après, il pouvait expédier les causes, entendre les réclamations, et faire connaître les décisions prises dans les assemblées capilulaires.Un des plus célèbres exemples de ce fait se passa à Poitiers le 21 mars 1537, lorsque Bertrand de Kneringuen, qui avait été ambassadeur en Allemagne pour François P% fut mis en possession, par arrêt du grand conseil, du décanat de St-Pierre , que lui contestait Jean Aclon \ A ces actes devait servir la chaire qui était inséparabledes parvis, et dont Ducange cite un exempledès le X' siècle ^ Et pourquoi cette chaire n'aurait-elle pas été occupée à son tour par l'écolâtre , dignité conservée dans le Chapitre de Poitiers jusqu'au xiv^ siècle? Ce titre obligeait à des leçons publiques pour lesquelles un pareil local était la plupart du temps très-convenable. Odon , écolâtre d'Orléans , assis pendant la nuit devant le portail de l'église, enseignait à ses disciples le cours des astres, leur montrant du doigt la voie lactée et les étoiles. On sait aussi qu'il s'y faisait parfois des prédications extraordinaires, telles que saint Bernard et autres célèbres orateurs chrétiens aimaient à en faire hors des églises , dont les plus vastes devenaient souvent trop étroites pour la foule qui se précipitait sur leurs pas. A Angers , où le célèbre Charron prêchait, à la fin du xvi* siècle, avec un

' Bull, monum. , t. m, p. 475.

* Grand Cariulaire , t. v, p. ^83 ctsuiv.

' Ubi suprà.

grand concours d'auditeurs^ il arriva souvent que la chaire fut placée devant la grande porte de l'église, et même dans le cimetière y attenant '.

Toutefois des assemblées d'un autre genre se tenaient de temps à autre dans notre parvis. Outre qu'il était ouvert , comme bien ailleurs , en dehors des besoins du Chapitre, aux petits marchands, qui pouvaient y étaler les objets de leur négoce, comme on le voit, dans Mathieu Paris • , d'un pauvre magister qui y vendait des livres ♦ il devenait parfois le centre d'un commerce plus considérable. Le jeudi saint, une foire au lard s'y tenait dès avant l'année 1 081 , époque à laquelle Gui-Geoffroy, comte de Poitou , avait cédé au Chapitre de Saint-Pierre les droits que ses préposés y percevaient sur les marchands \ Quand on voulait affranchir des serfs , cérémonie qui se passait souvent dans l'église, d'après saint Augustin S saint Grégoire de Nysse ^ et plusieurs conciles^ , on se

' Jacques de Hillerin, Lettres chronologiques , in-f', 'I65'l , p. 5. ' Ad ann. 4250.

* Thibaudean , 1. 1, p. 25.--6YaiMf Cartul., t. v, p, 644 . Thibaudeau affirme que c*était dès lors une foire au lard. Rien ne le prouve , la charte originale ne parlant que d'une foire en général , vendam , laquelle pourrait bien ne s*élre spécialisée que plus tard. Cependant le copiste du Grand Cartulaire^ qui a transcrit la charte dont deux notaires attestent avoir tenu et rendu l'exemplaire authentique, fait précéder sa copie d'un titre où il établit, malgré le silence de l'acte même, que ce droit était accordé sur les bouchers vendant chair de porc. Mais ce peut bien n'être ici que la répétition d'une tradition consacrée sans trop d'examen.

* Sermo F. inter. novos^ mihi , tom. x , p. 589.

* Oratio 5^ de resurrectione. — Novarini schediasmata , iib. n ,

Page 1