‹ Histoire de la cathédrale de PoitiersChapitre 21 sur 99 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

DÉTAILS GÉNEBAUx. — Émotions de l'âme devant un monument religieux.— Vue d'ensemble. — Dimensions générales. — Inclinaison de Taxe.— Symbolisme de cette disposition. —Mesures du transept, — de la grande nef. — Les piliers. — Les fenêtres. — Le chœur.

Jusqu'ici nous avons erré sous ces vieux murs jaunis par les âges; nous avons examiné leur énergique slruclure, éclairci les obscurités de leurs époques diverses, scruté leur langage mystérieux , et reconnu la pensée des maîtres patients et habiles qui se plurent à les décorer. Ce sont comme autant de faits archéologiques d'un haut intérêt pour la science et pour l'histoire; et après les avoir reconnus dans cette union intime , que personne désormais n'osera plus tenter de détruire, comme on s'arrête volontiers des heures et des jours devant «ne église catholique où tout répond aux questions de Hutelligence par une parole de philosophie et de foi! Mais quel sentiment plus profond s'empare de votre âme lorsque, après cet examen d'objets si variés , d'un plan dont les parfaites combinaisons révèlent de si hautes Ponsées , vous entrez dans l'auguste enceinte pour vous trouver tout à coup en face de beautés supérieures à tout

ce qui vient de vous étonner ! Accoutumée à ses aspects incompris , la foule inatlentive ouvre et ferme les portes du temple sans rien ressentir des émotions qu'il éveille. Il en est bien autrement de l'antiquaire : outre le sentiment subit qu'excite dans toute âme un peu moins que vulgaire l'aspect grandiose d'un beau monument; outre ce saisissement instinctif d'admiration qu'on éprouve toujours en pénétrant dans les imposantes basiliques de Saint -Denis ou d'Amiens , de Reims :, de Chartres ou de Paris , n'est-il pas vrai qu'un prestige particulier saisit l'archéologue lorsque apparaissent d'abord à ses regards les vastes nefs dont il vient mesurer les majestueuses proportions? Comme un beau poëme dont les merveilleuses richesses étincellent dans votre imagination ou brillent à votre mémoire après une lecture qui vous a captivé; comme ces jets éclatants d'un tableau où le génie du peintre a semé toutes les ressources de son art pour immortaliser un gracieux paysage ou une grande bataille , ou l'un de ces traits généreux qui s'emparent du cœur et le remuent ; ou bien comme une musique savante qui, d'abord procédant par un simple prélude, s'élève peu à peu d'une douce mélodie au plus sublime d'une chaleureuse composition, et longtemps après laisse encore de profondes traces dans les âmes qu'elle a pénétrées ; telle aussi , pour l'homme qui la comprend et la prise, la noble architecture d'une cathédrale. Pour l'apprécier, ne pénétrons pas jusqu'au sanctuaire; demeurons quelques instants sur le seuil, où l'œil, d'un seul jet, plonge dans le lointain des nefs, parcourt leurs horizons successifs , s'élance à toute la hauteur des piliers qui les divisent, reflète la gracieuse ornementation de leurs chapiteaux ornés d'oiseaux et do feuillages, passe de là aux voûtes étoilées, dont les

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symétriques arceauxforment autant de dais pour autant de sanctuaires à part... Regardons devant nous cette fenêtre terminale, où Tair et le soleil se jouent au travers de mille couleurs, et que plus de vingt autres entourent de leur cortège étincelant; puis redescendons vers ces arcades de l'enceinte que supportent d'innombrables colonnes semblables aux péristyles de l'Orient; voyons ces corbeilles qui les couronnent, ces modillonsqui, sous tant de formes, soutiennent l'entablement continu; franchissons encore ces arcs qui se croisent au-dessus de nous , mêlant à leur perspective celle des clefs de voûte et des faisceaux de nervures... Enfin admirons, car c'est la réunion de ces magiques secrets du moyen âge appliqués à son art favori , à sa plus noble personnification.

Ce peu de mots rend l'effet général de notre basilique; si nous y ajoutons le mélange du plein cintre et de l'ogive, qui frappe dès l'abord l'observateur attentif, nous aurons esquissé sa plus notable différence (v.pl. VI)'. Cependant elle a encore d'autres caractères particuliers ; ses détails même ont leur type spécial qui la distinguent de mille autres de premier ordre. C'est ce genre tout caractéristique qu'il nous reste à analyser. Après donc avoir pris une idée exacte de l'ensemble , nous aborderons séparément chacune de ses parties , puis nous visiterons ses clochers, ses combles et ses caveaux.

L'église est plus basse de 80 cent, que le niveau du parvis. Quatre marches, qu'il faut descendre pour arriver jusqu'au pavé , auraient été multipliées du double à une

^ Cette planche représente le fond de Téglise, où se marieiit le plein cintre et Togive, vu de Tangle extérieur du croisillons eptentrional, sous le 4« pilier.

cpoquo peu éloignée de nous , si l'on en croit quelques ouvriers qui , lors de la pose d'un nouveau dallage, prétendent avoir remblayé de trois pieds. — Ce fait, que nous n'acceptons pas^ et nous dirons pourquoi, aurait diminué d'autant la dislance entre les voûtes et le sol, distance qu'on trouve généralement un peu restreinte, surtout dans les latéraux. Quoi qu'il en soit des motifs qu'ont pu avoir les architectes d'enterrer ainsi leurs plus belles constructions religieuses , il est certain qu'elles gagnent en général à ce système, que les cryptes rendaient souvent nécessaire, et qui communique à une église quelque chose de celte secrète et pieuse émotion que les anciens voulaient dans un temple *. Le nôtre, vu de la porte centrale, est un rectangle coupé par un transept, comme nous l'avons dit, à un peu plus de moitié de sa hauteur. C'est donc une croix latine , dont la forme, peu ordinaire sous ce rapport , a pu être déterminée par remplacement forcé qu'il a fallu donner aux quatre portes latérales , lesquelles ne pouvaient convenablement s'ouvrir ailleurs. Cette coupe régulière de l'ensemble lui imprime une gravité majestueuse que rehausse encore la rectitude des lignes et la simplicité du dessin.

Là deux siècles et plus, traversés par des guerres et maints autres événements défavorables , ont attendu la dernière pierre; et cependant le plan primitif a été si religieusement conservé, l'idée mère a présidé avec une telle persévérance, qu'on serait tenté d'attribuer au même architecte l'exécution simultanée de tant de parties composant un tout si harmonieux. Ce n'est pas qu'à travers

* « Terror namque ibidem Dei et claritas magna conspicitur i», dit saint Grégoire de Tours. Hisi. eccL Franc. , lib. ii , c. ^6.

celte uniformité apparente on n'y découvre bien des traces de mains diverses ; mais ces mains se sont comprises-: on dirait que l'une a hérité la touche de l'autre , et que toutes ont travaillé à fondre les nuances qui distinguent les différentes portions.

La longueur totale, dans l'axe de la grande nef, est de 94 met. AO cent. — C'est un tiers de moins à peu près que Notre-Dame de Paris, qui en a près de 133. La largeur entre les murs latéraux est de 34 met. 40 cent. , prise à l'entrée de Téglise ; à l'autre extrémité, ellç n'a que 30 met. 40 cent., diminution que nous avons déjà marquée hors d'œuvre , en des proportions différentes selon répaisseur des murs. Ce rétrécissement est graduel et ne s'opère qu'insensiblement dans toute la longueur de l'édifice. 11 est beaucoup plus appréciable entre la croisée et le clievel : là effectivement le mur du sud s'incline de beaucoup vers le nord («. le plan, pi. II).

Ce moyen de perspective, qui permet à l'œil de suivre d'un bout à l'autre l'effet des colonnes engagées sur chaque paroi , est habilement calculé aussi dans un autre but. Il se lie à l'inclinaison de l'axe longitudinal, très-remarquable ici pour quiconque, se plaçant sur la marche inférieure de la porte centrale, fixe ses regards sur la pointe ogivale du cul-de-four de l'abside. On s'aperçoit alors que l'axe du chœur décrit un angle avec celui de la nef, et que les ogives des trois premières travées qui s'avancent d'orient en occident dévient de la ligne droite et penchent de quelques centimètres du sud au nord , en suivant la pente du mur latéral. La même remarque s'applique à la voûte du bas-côté méridional ; elle y est une conséquence de tout ce qui l'avoisine : celle du bascôté parallèle conserve la ligne droite dans sa plus for-

melle pureté. Tout penche donc ici de préférence vers un » côté, et répèle un des caractères les plus éminents de nos monuments religieux. Quand il serait douteux maintenant qu'une idée symbolique ait présidé à cet arrange- . ment; quand il ne se rattacherait pas, pour rappeler la position de la tète du Sauveur sur la Croix , à cette même croix , qui là encore , sous nos yeux , forme le plan général de réglise, pourrait on avec quelque apparence de raison attribuer cette irrégularité à une méprise des ouvriers, rejetant ainsi sur une inconcevable ignorance des premières règles de l'art une prétendue faute que rien ne saurait expliquer? Voyez l'aplomb de ces masses de pierres superposées jusqu'à une prodigieuse hauteur, découpées en meneaux ou en colonnes taillées comme des mosaïques pour les voûtes , effilées en tores minces et délicats pour en soutenir la portée, et ces coupes exactes qui viennent à point se réunir pour communiquer à ce magnifique tout une solidité à l'épreuve de mille siècles : et dites-nous si ce sont là autant d'effets du hasard, ou si de telles combinaisons, enchâssées avec tant d'ordre et de maturité dans la tète d'un architecte, peuvent laisser croire à l'inadvertance que vous supposez. Et quelle inadvertance, répétée partout, à l'époque romane comme pendant la période gothique; qui, en délaissant tant de vieilles traditions de l'architecture, s'obstine à conserver celle-ci , et jetant presque toujours vers le même point, du sud au nord, ses inexplicables caprices ! Croyons-le donc, ce fait architectoniqueest bien la traduction de l'évangéliste : Indinato capite^ emùit-spi" ritum\ Il faut y voir, conime dans toutes les parties

* Saint Jean, xix,30.

(l'une église catholique, rinlention arrêtée de nous donner, à nous fidèles, un sentiment de plus qui , en présence des grandes choses du christianisme, nous ramène au souvenir de nos mystères , et de là à une vie plus digne du Dieu qui se fit notre maître. Il n'est rien d'ailleurs, dans cet ordre d'idées, qui ne puisse parfaitement s*appuyer, comme ici, sur des textes formels de l'Ecriture ou des Pères.

La ligne transversale qui mesure le transept n'a pas moins de 58 met. Elle se termine de côté et d'autre par une chapelle de 14 met. de profondeur d'est en ouest, sur 12 met. 70 cent, de largeur. Ces deux chapelles sont orientées dans le sens de l'église , et la place de l'autel y fut marquée par un hémicycle pris dans l'épaisseur du mur oriental. Les deux autres murs qui circonscrivent leur enceinte sont à angle droit.

La nef principale a 1 0 met. 50 cent, de large d'un pilier à l'autre , et les latéraux 9 met. 50 cent. : ceux-ci ont donc un mètre de moins seulement. Cette différence, peu .sensible au premier coup d'œil, a accrédité l'opinion que les trois nefs étaient de dimensions égales. On n*a, pour s'en dissuader , qu'à comparer les voûtes; leur courbure rend l'erreur beaucoup moins facile.

L'édifice est soutenu et divisé dans celle vaste étendue par U piliers parallèlement établis sur deux rangs, et posés, les deux premiers à 10 met. de distance, elles autres à 9 met. 50 cent. , dans le sens longitudinal. A partir de l'ouverture du transept, ils se rapprochent toujours plus jusqu'au chevet, et rétrécissent d'autant la grande nef en subissant le système d'inclinaison déjà exposé. Ils ont de 7 à 8 met. de contour. Leur masse circulaire est aussi modifiée par quatre faces égales , d!oii

saillit une colonne engagée que flanquent deux autres plus légères et séparées par les angles rentrants de pilastres d'où elles semblent sortir.

Vingt-quatre fenêtres régulièrement partagées entre chaque travée jettent dans l'intérieur les flots de lumière du dehors. Nous en avons décrit l'ordonnance architecturale; nous dirons bientôt le double effet de leur symétrie et de leur décoration.

Le chœur n'est tracé dans Ticonographie générale par aucunes lignes spéciales. Très-souvent réduit durant la période romane à la dernière travée du fond, il s'avança de beaucoup dans .la nef sous l'influence de l'époque de transition , et cette inspiration se montre ici dans un développement considérable. Alors aussi on n'astreignit celte portion du temple à aucunes mesures déterminées. Les besoins du culte, le nombre des ecclésiastiques à placer, réglaient les dimensions du chœur sur celles de l'enceinte totale; il devenait alors comme une seconde clôture réservée uniquement à Pévêque et au clergé. On voit à Notre-Dame de Paris, et dans quelques autres, comme la sculpture savait orner le massif extérieur de ces murs autour desquels s'épanchait librement la multitude. A Vintérieur, c'étaient des boiseries plus ou moins riches, des tentures ou tapisseries, au moyen desquelles on se gardait contre le froid , surtout dans les collégiales, où les offices de la nuit et du jour se prolongeaient plus qu'ailleurs. Notre chœur s'est élevé de la sorte entre les deux rangs de piliers qui bornent la largeur de la nef; il laisse libre autour de lui tout l'espace des deux nefs secondaires, et forme un simple tour d'équerre devant celui <îui le sépare du chevet. IJ s'étend donc, en dedans des trois premiers piliers, sur une longueur de 24 met. 1i2,

au delà desquels s'avance encore de quatre ou cinq Thémicycle formé par la grille du sanctuaire.

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