‹ Histoire de la cathédrale de PoitiersChapitre 23 sur 99 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

SuiTB DU PRÉCÉDENT.— Galerie courante du pourtour. — Variations du style dans la zone supérieure. — Description des fenêtres; —leur symbolisme; — leurs dimensions ; — leurs sculptures. — Grande fenêtre du xv* siècle au-dessus des sacristies. — Autres fenêtres variées. — Ingénieuse habileté de Tarchitecte. ~ La rose et les deux fenêtres de Toccident.

La tribune ou galerie qui étale au-dessus de l'entablement supporté par les modillons ses balustres hétéroclites et disgracieux se promène dans tout le pourloui de réglise, l'environne comme une ceinture, et forme 1< couronnement du premier étage. (PI. VII, y.) Arrêtée à dix en dix mètres par les piliers de soutennement, ell continue sa course et gagne l'autre division par un coi loir ménagé autour du pilier même dans l'épaisseur à mur. On reconnaît ce conduit, conception du plan p* mordial , aux deux petites portes en encorbellement Q s'ouvrent dans chaque travée de côté et d'autre des F liers (A). Il est aisé de comprendre que cette galeri d'une largeur fort restreinte, et qu'un homme peut peine parcourir sans y marcher de biais, n'est qu'ti reprise moderne '. Contemporaine de ces murs, elle ^ été découpée en petites arcades trifoliées à simp pans abattus, portées sur des pieds -droits prop^ tiennes; ou bien l'ogive y aurait décrit ses court gracieuses , en s' associant de petits faisceaux de colo

' La galerie primitive, sans aucune balustrade, n'était qu'une siiti précinctioD destinée à prêter un point d*appui pour la pose on Tentreti des verrières. Elle n'avait d'abord que 66 cent, de large ; cet espace été rétréci de moitié par l'inutile garde-fou qu'on lui a donné.

nettes. Le maître maçon qui, vers Tan de grâce 1770, seconda les bonnes intentions de M. de Saint-Àulaire, ignorait, hélas! ces vrais principes de la chose, et nous donna un balcon de maison bourgeoise, dont on pourrait faire encore une très-honnête rampe d'escaliers , si tant est qu'on en voulût à présent. Mais à quoi bon cette excursion bizarre dans le domaine de l'architecture moderne? Pourquoi cette adjonction réprouvée d'éléments que le plan primitif ne comportait pas, comme on peut s'en ox)nvaincre encore à Sainte-Radégonde , et qui , nuisant à sa légèreté, aurait eu pour résultat non moins funeste de cacher une partie des verrières à ceux pour qui sans doute elles étaient faites? La raison de cette belle entreprise fut, hélas! celle qu'on n'a pas cessé de donner fort souvent depuis lors ; raison qui répond à tout, espèce d'instinct au delà duquel il n'est plus rien pour d'étroites intelligences : c est plm joli.

C'est donc à partir de celte malheureuse balustrade qu'on voit naître la seconde zone de notre coupe. Là , comme nous l'avons reconnu en visitant l'extérieur de l'édiûce, l'unité commence à souffrir d'importantes atteintes. L'arc semi-circulaire n'est plus seul ; une charmante inspiration l'a rapproché de l'ogive dont l'ellîpse encadre chaque travée , ou se marie aux formes variées de la fençstration. Là aussi, comme dehors, mais avec l'avantage déplus que donnent le jour scintillant à travers les vitraux et l'ornementation savamment capricieuse des pieds-droits et des trumeaux, nous suivons les diverses phases de la vie de l'édifice; nous voyons qu'un autre génie,, plus hardi encore , a succédé au premier, ^on moins digne que lui de notre admiration reconnais- Sî^nte pour ses conceptions ingénieuses Ainsi lexii* siè-

de, aux formes encore sévères, s'accole au xiii% au XIV' et au XV'. Ceux-ci promènent après lui d'orient en occident, et dans chaque bas-côté, leurs capricieuses fantaisies que régularise la correction d'un dessin pur , et qu'embellissent de plus en plus la rectitude des lignes et la légèreté des profils. En examinant les grandes baies qui donnent du jour à l'édifice, nous allons reconnaître comment tous ces caractères leur ont été appliqués. .

Nul doute, pour nous du moins, et nous l'avons déjà prouvé, que le symbolisme ne rayonne de toute son influence sur toutes les parties d'une église du moyen âge. Donc, au milieu de nos murailles colossales , resserrant des quatre points cardinaux les populations chrétiennes qu'elles y rassemblent, et dont chaque pierre, unie par un ciment de chaux et de sable, représente un individu de la grande famille lié à un autre par l'élément indissoluble de la charité spirituelle, vous voyez s'ouvrir les hautes et larges fenêtres éclairant l'enceinte sacrée , et jetant dans les cœurs fidèles la céleste clarté des Ecritures, qu'elles représentent mystérieusement '. Peut-être aussi ce nombre de vingt-quatre a-t-il ici son interprétation figurative. Ne serait-ce pas les vieillards de l'Apocalypse à la robe blanche, à la couronne d'or exprimées par les nuances multiples des vitraux, entourant sur le trône de leur élévation glorieuse Tautel , véritable trône de l'Agneau immolé? Ainsi trois baies éclairent le chœur du côté de l'orient : trinité lumineuse , souvenir de Celle qui est la base et le principe de toute la croyance chrétienne. Les feux du couchant pénètrent dans la nef par trois autres parallèlement opposées ; chaque bras de la

* Guill. Durant! , Ration, div, offic.^ {"" 4°.

croix s'ouvre-aussi vers chaque point cardinal de sa triple façade; puis douze autres jours décorent au sud et au nord les douze travées qui partagent la longue étencjue des bds-côlés. Les trois fenêtres orientales, dont nous avons, comme de toutes les autres , décrit la forme extérieure, sont en tout romanes. Leur plein cintre, tant soit peu écrasé dans celle du milieu , est coupé à vive arcte et ne se décore d'aucune moulure ; il repose de chaque côté sur un groupe de trois colonnes dont l'intermédiaire est plus forte ; sur leurs corbeilles végètent des feuilles d'acanthe galbées ou de chêne : ces dernières sont fort souvent employées dans nos chapiteaux de cette première époque. Les tableaux de ces baies n'ont pas plus de 33 cent. , et ne sont que légèrement évasés ; leur talus par cela même est à peine sensible; elles s'ouvrent dans une hauteur de 7 met. 50 cent, sur une largeur de 2 met. 80 cent.; plus grande en tous sens, la fenêtre ïnédiane s'élève à 8 met. 40 cent. , et s'étend à 3 met. 25 cent, de largeur. Là , comme dans les deux autres , l^arcade ouverte est accompagnée de deux autres simulées, s'arrondissant avec la courbure de l'abside, et dont tous les détails ont la même sévérité de décoration. Descendons maintenant ^ et rendons-nous compte des caractères variés qui distinguent les fenêtres des latéi^aux.

Et d'abord il est clair que, dans l'Origine, le plan ne

comportait pour l'édifice que des fenêtres géminées, sem-

Wables à celles qui décorent les deux premières travées ',

cl dont l'une, au nord, a été refaite au xv"" siècle d'après

* Comme celle figurée sur la pi. Vil.

les données du temps. 'Les traces de ce premier système , retrouvées jusqu'aux dernières travées de l'église, lèvent toute espèce de doute à cet égard. (PI. IV, a.) Ces baies sont d'une remarquable élégance. Un groupe de trois colonnes forme leur trumeau ; celle du centre s'y trouve engagée dans un pilastre saillant; les deux autres glissent en retrait et viennent effleurer l'arête des tableaux. Les chapiteaux se parent de feuilles recourbées , ou de. personnages déployant dans leurs poses diverses toutes les ressources d'une imagination d'artiste. Ces personnages remplacent totalement la corbeille , et, soit isolés, soit groupés par deux ou par trois , ils supportent les tailloirs et montrent avec une sorte d'afifeclation tous les différents costumes qui distinguaient les positions sociales de leur époque. Le cintre des arcades est bordé d'un boudin courant dans une gorge, et repose sur les tailloirs des chapiteaux que prolongent horizontalement des impostes. Un grand cadre ogival enserre ce bel ensemble dans toute l'étendue de la travée, et s'élance jusqu'aux voûtes, auxquelles il sert de formeret , laissant entre lui et les deux arcs de la double fenêtre une sorte de triangle curviligne , dessiné par l'intrados des uns et l'extrados de l'autre. A peu de différence près, ces mêmes détails se retrouvent dans les autres divisions de la nef et du transept, où les mêmes fenêtres se représentent. — Les chapiteaux y étalent à côté des feuilles grasses celle du chêne, ou bien de larges végétations qui tiennent plus des caprices du sculpteur que des enseignements de la nature. Les figures d'hommes (îontournées s'y multiplient à Tenvi; les tailloirs s'y exhaussent de trois ou quatre plinthes superposées en encorbellements successifs , et

pmrlout Timpostequi porle les amorlissemenls des baies continue les tailloirs, et les relie de côté et d'autre à riràlrados du cadre ogival qui les avoisine.

Ouant à la grande fenêtre du xv* siècle déjà décrite

avec l'extérieur du monument , on voit qu'elle remonte à

la- construction des sacristies et de la salle capitulaire, dont

les portes ouvertes au-dessous d'elle ont tous les attributs

da style ogival tertiaire. Son arcade en ogive aiguë et

assez mal découpée ; ses meneaux effilés , affectant la

forme de colonnilles mesquines , dont les feuilles de cliar-

dan au de chou frisé constituent les grêles chapiteaux;

ses trois larges compartiments ogives, où s'inscrivent

d'autres ogives trilobées, et que surmontent autant de

roses quadrifoliées; enfin les colonnes et les chapiteaux

tfoù s'élèvent les moulures de l'encadrement général, el

qui trahissent indubitablement leur origine par leur style

roman, sont autant de preuves que cette baie est une

reprise. On n'en voit pas trop le motif; la sacristie, qui

s'élève derrière elle , et dont l'appentis bouche la moitié

deson jour par une diagonale peu élégante de maçonnerie

grossière, aurait pu se construire sans oc^casionner la

niutilalion de la fenêtre géminée qu'elle remplace.

On ne devine guère non plus pourquoi la seconde des deux fenêtres, percée au nord et au sud dans la troisième travée, a la même forme ogivale, se coupe en deux portions parde jolis meneaux, et se couronne d'une rose polylobôe. Ce même motif se répète parallèlement dans le bas-côté sud, et offre, au centre de la rose terminale, Técusson colorié du Chapitre : on reconnaît aisément ici une reprise du Xïn* siècle. La même observation s'applique à la grapde fenêtre qui, dans phaque bras de la croisée, reçoit le jour <ie l'orient. En examinant l'intrados de son arcade lancée-

lée, les pierres vous paraissent d'une tout autre coupe

les claveaux sont plus minces : ce que nous avons dite

décrivant Textérieur (2* partie , ch. III) achève d*expl

quer ces différences. — Avançons encore. Voici , dans 1

travée qui suit chaque croisillon , une autre grande bai

envahissant presque tout Tespace d'un pilier à Yanin

et dont nous avons décrit les principaux caractères ( c

dessus , 2* partie , ch. IV) ; — puis une autre géminée i

romane, dont les jours à lancettes^ les colonnes , h

chapiteaux et autres moulures plus délicates, sont autai

de variantes qui la distinguent des autres de même m^

dèle. ( V. pi. VIL) Cette remarque est une preuve de plus qu

l'unité d'exécution n'a été oubliée qu'après une longue k

terruption des travaux. La coupe et le dessin général de

fenêtres, partout les mêmes jusque -là, sauf les quelque

exceptions mentionnées tout à l'heure; surtout Tomi

mentation de leurs verrières coloriées , auxquelles il e

difficile d'assigner des époques successives, car eU

portent toutes l'empreinte artistique du xiii* siècl

affirment que l'œuvre s'est soutenue jusque-là , et qu'^

tre la suspension et la reprise d'importants intervalles

sont écoulés. Nous avons parlé ailleurs (2'' partie, ch. ^

des quatre grandes ouvertures qui éclairent le r^

de nos deux nefs; nous savons donc leurs âges divers

les détails de leur construction architecturale; mai^

que leur examen ne peut révéler en dehors de Téglis^

manifeste ici hautement. Celle de la septième travée t

conserve encore au bas de son meneau central la Ip

et les tronçons de trois colonnes groupées qui lui sei

rent, dans le principe, de trumeau. Là avait donc été, ^

le xiv siècle , une fenêtre géminée semblable en tou

toutes les autres , ou du moins elle y avait été comm^

DE POITIERS. 2\b

cée, puis interrompue, et enfin reprise plus tard sur un autre plan. On remarque donc aujourd'hui , au milieu . de mille divisions géométriques, leurs meneaux garnis de tores ou coupés à vive arête ; l'ogive y est écrasée comme aux xiv* et xv* siècles, et les encadrements qu'elle décrit sont formés de baguettes toriques qui ont pour intervalles des gorges d'inégales profondeurs. Ces immenses verrières sont d'un grand effet, et leur style rayonnant, d'autant mieux appréciable qu'un jour moins vif y fait mieux ressortir leurs innombrables nervures, saisit l'âme au premier abord d*une surprise agréable. Ce sentiment qu'inspire la délicatesse des détails jointe à la largeur grandiose de la composition vient aussi de l'espèce de similitude que l'architecte a donnée à ces fei^êtres dans les deux bas-côtés : ce parallélisme , qui ne peut être sensible en dehors du temple, ajoute un charme de plus aux beautés réelles de l'intérieur; on y trouve ^ne hardiesse qui s'harmonise bien avec les grandes proportions, et l'archéologue, dont l'œil ne souffre pas de cette dérogation au plan primitif, y voit un exemple de la manière habile dont certains architectes ont su allier parfois les exigences de leur temps aux graves et savantes pensées de leurs prédécesseurs.

Viennent enfin les trois baies de la façade, c'est-à-dire tes deux qui correspondent dans chaque bas-côté à celles des absides secondaires , et la rose éclatante de la grande "^ef. L'art s'est plu à surmonter celle du latéral nord d'une foule de fleurons à jour qui se superposent au-dessus de ses trois compartiments , en diminuant leur nom- '^re selon le rétrécissement progressif de l'arc-ogive qui entoure la fenêtre. A l'opposite des meneaux moins dé- 'icats, un système de nervures beaucoup moins compli-

que accuse un travail moins ancien et un fonds moins sûr dans rarcliitecte. Pour la rose intermédiaire, le buffet d'orgues lui fait tort. C'est seulement lorsqu'on s'avance vers l'abside qu'on peut juger en partie de son influence dans l'ordre général ; on le regrette moins depuis la perte de ses vitraux peints, et le regard trouve un dédommagement dans la belle menuiserie de l'instrument religieux.

Ce serait ici le lieu de nous occuper des verrières; il semble que leur description serait bien placée après celle des ouvertures qu'elles garnissent ; mais nous croyons plus logique de ne pas interrompre notre description architecturale, et nous parlerons des vitraux, comme complément de l'ordre général de l'édifice , dans le xvi' chapitre de cette troisième partie.

Page 1