CHAPITRE IL
Cathédràlb du ive AU xi« SIÈCLE. — Les églises construites d'aboni d'après la méthode gauloise.— Incendies multipliés de Poitiers et de ses monuments.
Les Gaulois étaient peu habiles dans l'art de bâtir; le bois formait la matière principale de leurs constructions, et Tarchitecture n'était pour eux qu'un art grossier, dont ils bannissaient tout embellissement inutile '. Les Romains eux-mêmes, dont la civilisation était si avancée , n'avaient guère, surtout dans leurs maisons particulières , que des édifices de peu de consistance ' , si l'on en excepte ces magnifiques villa dont les débris, chaque jour retrouvés dans nos campagnes, attestent autant de
^ Labbe, Concilia, ad ann. 4074, col. 58.
* Tacite , Germania^ c. xvi.
* M. de Caumont, Bull, monum. , t. ti, p. 200.
solidité que de luxe \ Or, la conquête des Gaules par ces maîtres du monde ne dut rien changer alors à l'emploi des matériaux chez le peuple conquis , et, soit le besoin de se faire promptement des habitations dans un pays où les indigènes n'avaient que le simple nécessaire , soit par suite de ses propres usages naturellement importés par une nation victorieuse chez ceux qui reçoivent le joug, la méthode des constructions' en bois se perpétua bien au delà de l'ère gallo-romaine; elle ne finit qu'avec la première période du moyen âge ' , quand une époque nouvelle commença au xr siècle pour l'architecture , et que de toutes parts on put se livrer à un élan que de vaines mais sinistres prophéties avaient malheureusement comprimé.
Toutes les traditions historiques s'accordent pour établir qu'alors les églises étaient généralement construites d'après ce même système. Des poutres de chêne emmortaisées constituaient une charpente solide, à double appareil, dont l'un formait les parois intérieures de l'édifice.
* M. l'abbé Briant (Hist. de V église de Saintes, t. i, p. 220 et suiv.) prétend établir, quoique assez timidement, qu'au vi*' siècle les églises étaient bâties solidement, ainsi que Von en construisait alors à f imitation des Romains... Nous croyons au contraire prouver ici que la plupart de ces constructions étaient en bois, et que celles en pierre, où restait encore quelque trace de minuto lapide , étaient des exceptions d'autant plus remarquables qu'elles furent plus rares. Un texte de saint Fortunat, que M. Briant cite lui-même , nous fournit une preuve de plus. Le poëte dit, en parlant de l'état misérable de la basilique de Saint-Eutmpe : Nudatasque trabes paries vacualus habebat. ( Bibliolh. Patr. , t. viii, p. 852. ) Le mot paries, que M. Briant traduit par voûtes , fronce qu'il s'est trompé sur le sens véritable de ce texte.
' Bulletin monumental, t. u, p. 254.
elTaulre son élévation extérieure. Ce travail, une fois lié aux fondements, était surmonté jusqu'au faite de plus ou moins de charpentes semblables , et Tentre-deux se remplissait à Vaide d'une espèce de blocage composé de terre et de moellons noyés dans un mélange de sable et de chaux ' ; le tout était recouvert ensuite d'un enduit qui se renouvelait au besoin. Ainsi bâtie , une église devait présenter une certaine force de construction , si l'on considère que ces mêmes moyens étaient mis en œuvre pour les remparts et les forteresses '. Toutefois on ne peut se dissimuler que de tels matériaux ne dussent , après quelques siècles , subir les lois communes d'une destructibilité inévitable , et au xv beaucoup d'églises ainsi construites tombaient de vétusté : c'est de quoi toutes nos vieilles annales font foi ^ Mais à part cet inconvénient , un autre non moins grave et plus redoutable s'attachait à ce plan aussi expéditif qu'économique; le feu s'emparait facilement de telles constructions, et les détruisait avec une dévorante rapidité : s'il arrivait qu'il prît à une maison, ce qui ne manquait pas de se renou- ;veler fréquemment chez des nations sans police ni expérience d'une administration civile; ou bien si la guerre jetait dans une ville les torches enflammées que le vainqueur traînait toujours après soi , c'en était fait des monuments et de la cité tout entière. Après avoir résisté aux intempéries des saisons et au choc des instruments de guerre, les plus solides édifices, dévorés par un
* Floros, apud D. Bouquet, Scriptores rerum GaUicarum^ t. i,p. 222, 225. » Ausone , ibid. , p . 265 , 266.
■ César , de Bell. galL , lib. vu , c. xxni. — Vitruve, de Architectural lib. I , c. 5. — D. Calmet , Comm. sur le 5« liv. des Bais , p. 726 , in-4«.
^ M. de Caumont, Hlst. somm» de V architecture , p. 434 , 254 et siiiv. I. 2
élément de deslruction qui pénétrait pour ainsi dire leurs entrailles, se minaient insensiblement, et les vides nombreux que laissait dans leurs murs la combustion des charpentes amenaient bientôt un affaissement complet. Aussi deux jours suffisaient pour remplacer des cités florissantes par des monceaux de cendre; et voilà comment un si grand nombre de nos plus anciennes villes comptent dans nos annales tant de ruines successives , dues uniquement aux incendies des hordes militaires. .
Poitiers, sous ce rapport, ne fut pas plus heureux que tant d'autres. Les chroniques y mentionnent quatre embrasements dans un court espace de dix-neuf années seulement ', de 846 à 865. La tactique d'alors ne laissait que des cendres après une armée victorieuse '; les Pictons subirent donc le sort commun aussi souvent qu'ils durent se rendre à l'ennemi, et leur cathédrale se trouva autant de fois sacrifiée. En 410, ce sont les Vandales qui détruisent la place de fond en comble % et préparent au poëte poitevin Rutilius Numatianus des souvenirs de tristesse pour ses élégies; en 570, Clovis, le plus jeune des fils de Chilpéric V\ s'en empare de force pour la céder bientôt à Mummol, et ce double conflit entraîne des malheurs réitérés ^; en 585, les troupes de Contran, qui viennent de ravager la Touraine, fondent sur Poitiers, et le peuple ne doit son salut qu'à un calice d'or , précieuse rançon que son évêque Marovée convertit
^ Chronic, malleac.^ apud. D. Bouquet.
* M. Gally-Knight , Excursion en Normandie, Bull. fiMmum.,t. iv, p. 7\.
* Bouchet, Annales d'Aquitaine y t^xœœij, —T. Dreux-Dn radier. Bibliothèque historique du Poitou, t. 1 9 p. 104.
* Gregor. ïuron. , Histor. Francorum^ lib. iv, c. 46 et 48.
en monnaie "; en 732, vient le tour des Sarrasins, et Ton sait quelle terrible guerre faisaient ces barbares aux monuments religieux comme au nom chrétien '. Dans les siècles suivants, tout cède aux irruptions des Normands, Sarrasins du Nord, qui en 846, 856, 864 et 865, portent la désolation sur notre littoral , saccagent les plus belles cités de TOuest , rasant et brûlant partout, dit Bouchot, les villes et églises ^ Il est vrai que nos annalistes ne font pas toujours mention de l'église épiscopale de Poitiers , quand ils parlent des pertes éprouvées par nos ancêtres, 6t des catastrophes de ces temps malheureux ; il est probable que sa position dans une enceinte fortifiée la défendit souvent contre les attaques des barbares; mais elle dut être aussi plus d'une fois leur victime^ et disparaître dans ces mêmes tourbillons de flammes qui annonçaient au loin TanéantissementdeSaint-Hilaire^etdeSainte-Radégonde^ D'ailleurs leshistoriensqui enregistraient alors, ou un peu plus tard, les malheurs du Poitou, donnaient à leur récit d'autant plus d'intérêt , qu'ils y citaient la dépouille de nos églises les plus célèbres , parmi lesquelles ne comptait pas encore pour eux notre cathédrale : c'est ainsi que saint Grégoire de Tours, n'omettant jamais ceux de ces
* Oreg. Tor. , lib. vn, c. 24.
■ Boachet, f* ar/io?.— Thibaudeau , Hisi. du Poitou^ 1. 1, p. 43G , u. éd.
* Voir encore Chronic. maleac. — Bellcforest. — Fleury. — Annales Bertinianœ, — M. de Sismondi, Hùt. de Fr,^ t. m, p. 464, dit que Pépin s'étant mis à la tête des Normands , en 863, s'empara de.Poitiers et brûla réglise cathédrale, consacrée à saint Uilaire. C'est une erreur évidente. Saint-Hilaire lut brûlé en effet, mais il ne fut jamais de cathédrale de ce nom à Poitiers.
* Bouchet , f* œxxij,œlix. — Vely , Hist. de France , 1. 1 , p. 527.
* Besly f Comtes de Poitou , p. 254.
20 HrSTOlRE DE LA CATHÉDRALE (585.)
lugubres épisodes qui regardent sa ville ou sa province , omet fréquemment ces mêmes détails quand il parle du Poitou, de l'Anjou ou de la Bretagne ; il signale l'invasion et oublie volontiers d'en noter les effets ' : tant ses propres malheurs Toccupent ! tant il est vrai qu'à ce berceau de notre histoire on n'abjurait pour écrire ni le cœur du père ni le patriotisme du citoyen!
Nous ne voyons donc pas sur quels documents a pu se fonder Thibaudeau pour affirmer , contre toutes les apparences, que la première église bâtie pour servir de cathédrale à Poitiers subsista jusqu'en 1021 '. Il est croyable, au contraire, qu'avant cette époque, elle dut être plusieurs fois anéantie.
On comprend, en effet, qu'à la suite de telles infortunes, les villes détruites devaient se hâter de rétablir leurs foyers, et, dans ces jours de foi vive et de malheurs publics, la religion étant le premier besoin de l'âme, réglise était d'abord relevée : par elle commençait la régénération. Mais de cette activité même il faut tirer de nouveau cette conséquence, que la maison de Dieu, comme les palais des grands et les demeures du pauvre, étaient en matériaux légers dont le boisïaisait lï plus grande part. Le père de notre histoire nationale en est le garant % et quand il ne le dit pas en termes exprès , on en juge facilement à la rapide succession des incendies et des reconstructions qu'il relate. Au reste, une exception remarquable à cette coutume, qu'on peut regarder comme une règle, se lit dans la Vie de saint Didier, évêque de Cahors;
» Lib. VII, c. 40.
• ffist, du Poii. , t. I, c. 5.
• Greg. Turoii. , ubisuprà , c. 33.
{^m.) DE ForriÊtts. 21
mais pour la retrouver il faut remonter au vu* siècle. L'auteur de cet opuscule^ en racontant que le saint prélat édifia en 630 une église en pierre taillée , a soin de (lire, pour rehausser la beauté AeVœuwe, qu'il netuioit pas la méthode gaulom, mais employa des pierres carrées travaillées comme celles des anciens remparts de la cité '. Ce qui montre que la méthode gauloise était bien de construire en bois, et qu'à cette époque les villes étaient depuis longtemps entourées d'une enceinte formidable. Citons encore Thistorien de la métropole de Reims , disant expressément que cette église , commencée par l'évêque Ebon et terminée par Hincmar, son successeur, était en bois , et cela vers 850 \ Tant de faits, en nous expliquant pourquoi nous retrouvons si rarement des monuments religieux antérieurs au xi** siècle, nous disent assez les vicissitudes de notre église , et à travers quels malheurs elle dut arriver à sa dernière reconstruction.