CHAPITRE III
Suite do pbbcédbnt. — Richesses de l'église de Poitiers aux vi«, vu* et via* siècles. — L*évôque Marovée rachète Poitiers au prix d'un calice d'or. —Possessions et revenus de Téglise et de son clergé.— Dons faits à Tabbaye de Saint-Cyprien. — Possessions en diverses mouvances du Poitou. — Concile pour réprimer les exactions des seigneurs laïques. — Ordination de Girard , évéque de Limoges^.
Malgré ces désastres, notre cathédrale eut aussi d'heureux intervalles, pendant lesquels lui brillèrent des jours
* Apad D. Bouquet, t. m, p. 354.
* D. Marlot , Metropolis liememis hisioriay t i, lib. m, c. 23.
de gloire. Ces ouvrages, dont une étincelle pouvait occasionner la ruine, mais qui par leur agencement général , nous l'avons remarqué , offraient une imposante résistance aux atteintes de la température et du temps, n'en avaient pas moins leur magnificence , et toutes les somptuosités de l'art y concouraient à la majesté du culte. C'étaient de grandes basiliques ' dans lesquelles de belles colonnes supportaient des voûtes en bois, les seules à peu près qu'on ait faites jusqu'au xi* siècle • j le marbre en revêtait les murs; les verres teints en décoraient les fenêtres; les mosaïques y étalaient la variété de leurs couleurs ' ; les peintures à fresque et les ornements de toute espèce y étaient prodigués *. L'art chrétien, qui se manifesta dans le Poitou bien plus tôt que dans quelques autres provinces % ne dut pas faire défaut à la première de ses églises , et si le genre d'ornementation que nous venons d'esquisser y régnait déjà aux v** et vi* siècles, époque dont parle Grégoire de Tours , ces richesses ne durent que s'accroître à mesure qu'on s'éloigna des temps primitifs. Et nos richesses elles-mêmes n'étaient pas audessous de celles de Tours, de Saintes , d'Orléans et de Cahors. D'ailleurs chaque église avait eu , même dans ces temps de persécutions, des revenus propres , formés de donations et de fonds de terre qui servaient à l'entretien des pauvres matriculaîres, et aux besoins du culte ^. Ces biens, usurpés par les païenssousles princes persécuteurs,
* Greg. Turon. , lib. ii, c. \4.
* M. de Caumont , Bullet. monum. , t. ir , p. 45 ; — t. v , p. 479. ' Greg. Turon., lib. V, c. 46, nM 9; — lib. II, c. 46.
* /d. ,lib. x,c. 54.
* M. de Caumoni y ubisuprà y t. y, pp. 478, 556.
* Fleury , Mœurs des chrétiens , n" l.
furent restitués par ConstaotîD % et n'avaient plus changé de destination. C'était donc aussi pour Téglise de Poitiers une source de splendeur et de richesses pieusement employées, et que la solennité des cérémonies eût toute seule rendues indispensables.
Quoi qu'il en soit , nous ne voyons dans aucun auteur contemporain, sur notre cathédrale, de ces détails historiques dont tant d'autres sont si riches. Saint Fortunat, qui a célébré dans ses vers beaucoup d'églises particulières, et chanté les prélats qui les avaient élevées ou embellies , ne dit rien de celle qui aurait dû lui être si chère; il fait, en plusieurs endroits de ses ouvrages, réloge des évêques de Poitiers Platon ' et Pascentius ^ ; à la prière de ce dernier , il écrit la vie de saint Hilaire , et l'église siège de leur épiscopat n'obtient pas un mot qui rimmortalise. Quant à saint Hilaire, il avait trouvé sans doute son église déjà pourvue et convenable, et les travaux incessants de son épiscopat ne lui auraient guère permis , non plus que son exil et ses longs voyages , de s'occuper du temple matériel. Après lui et jusqu'à Marovée , l'histoire est couverte de ténèbres pendant plus de deux siècles.
C'est en effet sous le gouvernement de ce prélat, en 585, que les historiens placent l'occupation de Poitiers par Contran. Marovée, qui plus d'une fois donna des preuves d'un caractère énergique ^ , avait mal reçu d'abord les députés de ce prince, chargés de demander si la ville soustraite
* Eusèbe , Fita Constantini , Hb. i , c, 42; — lib ii , c. 59 , 40 , 44 .
* De Flatono episcopo , iater poemata , apud biblioih. Pairum , t. viii , p. 853.
' Vita sapcti Hilarii , ap. Bolland, xiiijan. , subinitio.
* Bouchet , Jnnaïes^ 2* partie , f° œlij.
à son autorité comptait y rentrer de gré ou de force. Ce refus avait exaspéré le roi d'Orléans, dont l'armée se livra dans les environs aux pillages et aux incendies, jusqu'à ce qu'enfin les habitants songèrentà se soumettre. A peine admis dans la cité, les soldats se saisirent de l'évêque. Ce fut pour se racheter lui et son peuple qu'employant un moyen dont on trouve plusieurs exemples antérieurs ' , et qui n'avait rien de blâmable dans les idées du temps, il brisa un calice d'or et le transforma en pièces de monnaie •;; ce qui prouve^ pour le dire en passant, que Poitiers avait dès lors un atelier monétaire. Quant au droit d'y faire battre à son coin , il n'était pas alors particulier à l'évêque, car chacun, moy.ennant une redevance, pouvait y changer du métal en espèces ^ Quelques auteurs ^ ont inféré de ce seul calice servant de rançon à un évêque et à toute sa ville épiscopale, que les richesses de l'église de Poitiers étaient alors considérables, car ce calice devait être d'un grand poids pour satisfaire les vainqueurs; d'autres ^ ont prétendu que ce pouvait être là , au contraire, une preuve de la pénurie du trésor, puisque le vainqueur se contentait de si peu. Mais nous devons croire l'opinion des premiers beaucoup mieux fondée; car, sans vouloir établir ici absolument Pexistence de grandes richesses dans notre cathédrale duvi* siècle, il ne faut pas
1 Ainsi avait fait saint Exupère de Toulouse, pour secourir les pauvres (v. saint Jérôme, ep. 4, ad Buslicum). Saint Hilaire d'Arles avait racheté avec les vases précieux de son église des captifs tombés entre les mains des barbares. — V. Honorai, in Vitâ Hilariiarelai.^ cap. 2, n» xi, cité par Longueval , ad ann. 445. — Et beaucoup d^autres.
• Greg. Turon. , lib. vu, c. 24.
* M. Lecointre-Dupont, Essaisur les monnaies du Poitou, ch. ii.
* Dreux-Duradier , t. i , p. ^5 ; — Gall. christ. , t. ir, c. 4446.
• Du Tcms , Clergé de France , t, ii , p, 404.
attacher au nom de ce vase le sens formel que nous lui donnons de nosjours. On distinguait alors plusieurs espèces de calices: les uns servaient, comme aujourd'hui, au seul célébrant pour Toblation du saint sacrifice; d'autres plus grands retenaient le nom de calices du ministère , parce qu'on les employait pour administrer aux fidèles la communion sous l'espèce du vin, ce qui leur suppose une capacité proportionnée au grand nombre qui s'approchait de la sainte table. Une troisième espèce était celle des calices du baptême. Les nouveaux baptisés y prenaient la communion du précieux sang, et aussi le lait et le miel qu'on leur donnait par allusion à la terre privilégiée promise par Dieu à son peuple , et à l'exhortation de l'Apôtre * . Ceux-ci encore pouvaient être assez considérables , eu égard à leur usage. Enfin il y en avait qui ne servaient qu'à rornement de l'autel; leur mesure n'était point limitée et dépendait de la magnificence des donateurs, comme il arrivait la plupart du temps, ou delà richesse des églises qui les faisaient faire \ Dans nolreopinion, c'estd'un calice de ce genre que Marovée dut faire l'abandon , et l'on comprend qu'il pouvait suffire aux exigences des nouveaux maîtres, puisque ces vases, de pur ornement, étaient parfois d'un poids considérable, comme on peut le voir dans plusieurs Vies d'Anastase le Bibliothécaire K
Une autre raison porte à croire que l'église principale jouissait alors à Poitiers de beaux revenus. Sainte Rade-
* Edacam de terra illà in terrain bonam ,... quse fluit lacté et melle. Exod. 3 , 8. — Quasi modo geniti infantes lac concupiscite. 1 Petr. ii , 2.
' V. Notice sur les calices , par M. labbé Barraud , Bull, numum. , t. VIII, p. 594. — r L'abbé Pascal , Liturgie catholique , v» calice.
^ F. son Liber pontificalis dans Muratori , Scripl. rerum Italie,^ t. m, M.
gonde habitait depuis longtemps la ville où s'élevait sa retraite. Ses libéral] tés n'avaient pas été absorbées par lemo* nastère de Sainte-Croix ; de grandes richesses dont elle pouvait toujours disposercomme reine avaient manifestésa piétéenvers tousleslieux saints '; etcommenteûtelleoublié la cathédrale , le siège de saint Pient et de Pascentius, dont le crédit et l'autorité avaient près de quarante ans secondé toutes ses entreprises? Comment la générosité de Clotaire n'eût-elle pas rejailli sur cette église déjà célèbre par les prodiges qui ranimaient la ferveur des peuples, et parles précieuses reliques qui s'y conservaient? Si le défaut de documents écrits interdit sur ce point toute assertion incontestable, il est raisonnable cependant, en présence de telles données, de croire que Saint-Pierre ne devait pas rester, par sa position matérielle et ses possessions territoriales , au-dessous des autres églises de la cité.
Mais nous voici, un peu plus tard, nantis de preuves écrites. Vers Tan 675, un échange de terres et de maisons se fit par l'entremise d'Ànsoald, évèque de Poitiers, avec saint Philibert/ abbé de Jumièges, qui s'occupait alors de fonder ce monastère devenu bientôt après si célèbre". — A la fin du ix^ siècle, nous trouvons encore une preuve que l'Eglise de Poitiers possédait des biens considérables, puisque, en 878, notre évêque Egfroi obtint du pape Jean VIII, au concile de Troyes, un privilège contre les usurpateurs qui s'en étaient saisis ^ De 905 à 944 figure souvent dans les vieilles archives de notre église un cer-
* La Fie de sainte Radégonde^ p. 64; Poitiers, 4624. — Baudoniyiâe abbatissœ , de vita S. Radeg., c. iv.
* Fita sancti Philib, apud Stirium^c. 47, ad. b. an.
' Du Tems, t. ii , p. 444. — Longueval , t. viu , p. 442. — Labbe, Conc, t. IX ,p. 314.
(974-999.) DE POITIKRS. 27
tain Richard y trésorier et archidiacre , dont nous aurons mainte occasion de parler dans l'histoire du Chapitre, et qui, personnellement riche de plusieurs alleux, se fait une joie d'en faire à plusieurs reprises de généreuses aumônes àTabbaye de Saint-Cyprien. Les deux dignités qu'on lui voit dans les actes qui consacrent ces donations supposent encore une gestion d'intérêts assez considérables. Sans douta l'église de Saint-Pierre , à laquelle il appartenait, n'avait pas besoin de ces richesses, puisqu'il les livrait à une autre, et probablement qu'il voulait donner à celle-ci un dédommagement des vexations et des pillages fréquents auxquels sa position hors des murs la laissaient en butte '•
On voit, par un acte daté de 974, que la cathédrale de Poitiers possédait dans la viguerie de Sauve et dans un village nommé Burgundio quelques droits de mouvance , et que certains fiefs y dépendaient de sa juridiction « C'est à ce titre qu'une vente de terre, faite dans ce ressort à Rainulfe, abbé do Saint-Maixent , y est signée, enb*e autres, parBemulfe, doyen du Chapitre. L'évêque ne figure pour rien dans cette autorisation , quoique le siège fût certainement occupé alors par Gi^lebert. Nous pourrions citer encore sur ce point une foule de chartes qui attestent combien était riche le clergé de Saint-Pierre; mais elles se rapportent beaucoup plus à l'histoire du Chapitre, pour laquelle nous croyons mieux de la réserver. Les violences à main armée , se renouvelant souvent contre les églises, obligèrent d'indiquer un concile à Poitiers pour le 1 3 janvier 999 , date qui, en Poitou, équi-
* CarttU. de Saint-Cyprien^ dans les Mssde doni Fonfcneau, t. n, pp. 5<, 449, 4n\.
valait alors à la fin de l'année précédente. Par cela même qu'on ne désigne pas le lieu de ses séances, il n'est pas douteux qu'on s'assembla dans la cathédrale, siège ordinaire de ces réunions, ou dans un des appartements qui y atlenaient^ ce que la saison rend plus probable. Les motifs qui engagèrent le comte Guillaume V ' à le provoquer donnent une triste idée de l'ordre social à cette époque. Séguin, archevêque de Bordeaux, y présida comme métropolitain, et , avec Gislebert de Poitiers , s'y trouvèrent saint Àlduin de Limoges > qui faisait alors travailler à sa cathédrale ; Islon de Saintes , qtii devait signaler par d'utiles institutions un épiscopat de trente années; Grimoard d'Angoulême, son frère, dont la vie fut si orageuse, puis douze abbés. Les noms de ces derniers ne nous sont point parvenus , non plus que les actes du concile. On n'y fit que trois canons, dont les deux derniers ont trait à la discipline ; le premier se rapporte aux exactions qui s'exerçaient de toutes parts contre les biens des églises par les seigneurs. Déjà ces violences avaient été condamnées dans plusieurs assemblées, et notamment en 989 au concile de Charroux. Mais les troubles de l'Etat, dont profitaient les auteurs de ces violences, étaient un obstacle à l'exécution des lois , car les usurpateurs s'en mettaient peu en peine , et le mal durait toujours. On ordonna donc que les victimes de ces désordres en demanderaient raison par-devant le comte de Poitiers ou le seigneur de l'endroit ; que ceux-ci, qui s'y engageaient, en feraient justice sous peine de perdre des cautions, qu'ils livrèrent; enfin^^ur le refus des cou-
* V* du nom comme duc d'Aquitaine , mais \\V seulement comme comte de Poitiers.
{m2 ) DE POITIERS. 2U
pables de restituer ou de réparer les dommages, on devait leur déclarer la guerre et marcher contre eux jusqu'à leur soumission \ De tels remèdes disent assez la grandeur du mal; mais on aperçoit ici l'influence bienfaisante de l'Église , qui poursuivait à travers tant de calamités son œuvre providentielle de paix et de civilisation.
Quelques années après, eut lieu dans notre église Tordination sacerdotale de Géraud ou Girard, évoque de Limoges. Ce prélat était trésorier de Saint-Hilaire. Fils de Guy, vicomte de Limoges, et neveu d'Alduin, qui venait de mourir sur le siège de celte ville, il n'était encore que simple clerc lorsqu'on le choisit pour succéder à son oncle- Des précédents le liaient sans doute à Gislebert, alors évêque de Poitiers, et ce fut de sa main, comme de celle à qui ce droit appartenait naturellement, qu'il reçut en un même jour tous les ordres sacrés, probablement par quelque dispense; car TEglise avait toujours interdit ces ordinations sans interstices. Mais la consécration épiscopale lui fut donnée le lendemain, à Salnt-Hilaîre, par l'archevêque de Bordeaux, en qualité demétropolitain \ C'était ce même Séguin que nous avons vu présider au concile de 999. Gislebert était un des prélats assistants, et non le consécrateur, comme le dit, par erreur, Dreux-Duradier. La cérémonie eut lieu le 9 novembre 1012 ^
» Labbe^ Conc, , t ix, pp. 58^ , 735.
2 Chron. Adhemaris Cabarmensis , apad Resly, Comtes de Poil.y 4047 , p. 520.
' Da Tems , t. ii , p. 252 ; f. m , p. 494.